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Full text of "Revue d'Alsace"

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fSrCAS  VRiGrtT  DUnnINÛ  1 

BEQUEST 
UNIVERSrry  .rMICHIGANi 
t.  CaaiEHAL  LIBRARY^^ 


REVUE    D'ALSACE 


RBVUK 

D'ALSACE 

Fondateur:   JOSEPH    LIBLIN 

Directeur  : 
LOUIS       HERBELIN 


NEUVIÈME  SÉRIE  :     PREMIÈRE  ANNÉE 

TOME  LXV  DE  LA  COLLECTION 


PARIS  I  BELFORT 

A.     PICARD  j      A       LA      DIRECTION 

82,    Rue    Bonaparte,    82      \         12.  Rue  Stradman,  12 
iei4 


Aux  Collaborateurs,  Abonnés  &  Lecteurs 
de  la  ^<  Revue  cf  Alsace  » 


Dans  son  dernier  fascicule  (Nov.-Déc.  1913)  la  Revue 
d'Alsace  annonçait  que  ses  directeurs,  MM.  A.  Casser  et 
A.  Ingold  en  avaient  décidé  la  suspension  jusqu'à  ce  que 
des  conditions  plus  favorables  leur  permissent,  ou  à  d'au- 
tres, de  la  reprendre. 

Il  est  à  peine  besoin  de  dire  combien  cette  mesure  inat- 
tendue, dictée  par  d'impérieuses  nécessités,  a  ému  le 
cercle  de  ses  abonnés,  de  ses  correspondants  et  de  tous 
ses  lecteurs.  C'est,  qu'en  effet,  le  mot  suspension  équivaut 
trop  souvent  à  suppression.  Devait-on  laisser  ainsi  dispa- 
raître cette  publication  qui,  pendant  soixante-quatre  ans 
avait  inlassablement  poursuivi  le  but  que  son  fondateur, 
/.  Liblin,  s'était  proposé,  à  savoir  Tétude  de  l'histoire  d'Al- 
sace, de  ses  mœurs,  de  ses  coutumes,  de  ses  institutions, 
de  ses  monuments  et  de  ses  différentes  notabilités,  de  son 
sol  même  1  Nous  ne  le  pensons  pas  et  nous  ne  sommes 
pas  seul  à  partager  ce  sentiment.  Plus  que  jamais  doit  se 
resserrer  le  lien  qui  rattache  les  uns  aux  autres  tous  les  en- 
fants de  l'Alsace. 

C'est  donc  avec  le  consentement  désintéressé  de  MM. 
A.  Casser  et  A.  Ingold  dont  la  direction,  succédant  à  celle 
de  J.  Liblin,  a  été  si  fertile,  que  nous  avons  entrepris  nous- 
même  de  continuer  à  Belfort  la  VieUle  Revue  d'Alsace. 
Nous  ne  nous  faisons  aucune  illusion  sur  l'importance  de 
la  tâche  que  nous  assumons  et  sur  les  difficultés  que  nous 


6  REVUE     D'ALSACE 

aurons  à  surmonter,  mais  nous  aimons  à  croire  que  le  nom^ 
de  Belfort,  glorieux  lambeau  de  TAlsace,  nous  vaudra  la 
faveur  du  public  intellectuel,  annexé  ou  non,  de  cette  an- 
cienne et  regrettée  province.  C'est  d'ailleurs  dans  notre 
cité,  qu'après  l'Année  Terrible,  J.  Liblin  en  avait  trans- 
porté l'adminrstration.  Dès  lors,  en  la  circonstance,  son 
retour  y  était  tout  indiqué. 

On  nous  objectera  peut-être,  ci  et  là,  que  la  Revue 
d'Alsace  a,  depuis  1850,  épuisé  toutes  les  sources  de  docu- 
mentation historique,  annales  ou  chroniques  locales.  Erreur 
profonde.  Chaque  jour  en  voit  surgir  de  nouvelles.  D'autres 
publications  s'en  occupent  également,  il  est  vrai,  mais  il 
y  a  place  pou;  toutes.  En  outre,  n'avons  nous  pas  la  biblio- 
graphie  critique  que  l'on  peut  élargir,  les  découvertes  pré- 
historiques et  archéologiques  quotidiennes  et  tant  d'autres 
sujets  d'actualité  non  moins  intéressants.  Nous  sommes 
certains  que  les  collaborateurs  pas  plus  que  les  matières 
ne  nous  ferons  défaut.  Sans  compter  MM.  A.  Casser  et 
A.  Ingold  qui  nous  ont  également  promis  leur  entier  con- 
cours, nous  pouvons  dès  aujourd'hui  présenter  aux  amis  de 
la  Revue  d'Alsace  MM.  Charpentier-Page,  industriel  à  Val- 
doie,  Ingold,  avoué  à  la  cour  d'appel  de  Besançon,  Bécourt, 
professeur  honoraire  à  Nancy,  J.  Joachim,  professeur  à 
Nancy,  Lucien  Meyer,  traducteur- juré  et  géologue  à  Bel- 
fort,  Florence  (de  Munster),  professeur  à  la  faculté  de  mé- 
decine de  Lyon,  Ch.  Pfister,  à  Paris,  Félix  Schaedelin,  juge 
au  tribunal  civil  à  Avallon,  Georges  Spetz,  à  Isenheim, 
Louis  Stouff,  professeur  à  la  faculté  des  lettres  à  Dijon, 
abbé  Tournier,  curé  de  Fontaine,  Oberreiner,  professeur  à 
Jersey,  F-  Carré  de  Malberg,  Président  du  tribunal  civil  de 
Belfort-  Alsatisants  convaincus,  tous  auront  à  cœur  de 
nous  aider  à  conserver,  à  accroître  même,  le  haut  renom 
que  la  Revue  s'était  acquis  dès  son  origine.  Nous  attendons 
encore,  des  diverses  parties  de  l'Alsace,  d  autres  collabora- 
tions. 

Notre  devise  sera  tolérance  et  impartialité.  Tolérance 
pour  les  personnes,  impartialié  pour  les  faits  ;  nous  laisse- 
rons à  chaque  auteur  la  responsabilité  de  ses  idées  ou 


AUX  COLLABORATEURS,   ETC  7 

opinions.  Tout  pour  TAlsace,  tel  était  le  cri  de  ralliement 
de  nos  devanciers,  tel  sera  aussi  le  nôtre. 

Pour  arriver  à  un  résultat  tangible  nous  demandons  seu- 
lement un  peu  de  crédit.  Les  premiers  fasicules  de  la  Revue 
ne  comprendront  que  des  articles  réservés  à  peu  près 
exclusivement  au  Territoire  de  Belfort,  mais  Belfort  c'est 
toujours  TAlsace  et,  comme  vient  de  nous  l'écrire  un  de 
nos  abonnés,  les  alsatiques  publiés  à  Belfort  sont  trop  peu 
connus  au-delà  de  la  frontière  que  nous  ont  imposée  les 
désastres  de  1870-1871.  A  part  cela,  nous  tenons  dès  main- 
tenant à  rassurer  l'opinion  publique.  L'année  courante  ne 
se  passera  pas  sans  que  nous  ayons  encore  à  publier  des 
monographies  et  mémoires  du  plus  vif  intérêt  tant  sur  la 
Basse  que  sur  la  Haute-Alsace  ;  des  biographies  alsaciennes, 
des  questions  militaires  nous  sont  également  promises. 

Nous  ajouterons,  pour  répondre  au  désir  qui  nous  en 
a  été  exprimé  de  divers  côtés,  que  la  Revue  publiera  désor- 
mais une  bibliographie  alsatique  la  plus  complète  possible 
et  que,  dans  l'un  de  ses  prochains  numéros,  elle  commen- 
cera la  révision  critique  des  publications  de  1913  ;  nous 
annonçons  de  même  qu'il  sera  rendu  compte,  comme  par 
le  passé,  de  tout  ouvrage  intéressant  l'Alsace  dont  un 
exemplaire  nous  aura  été  envoyé. 

Enfin,  et  ainsi  que  s'en  expliquait  notre  circulaire 
adressée  à  tous  les  anciens  abonnés  et  à  nombre  d'autres 
personnes,  nous  ne  changerons  ni  le  format  ni  l'importance 
paginale  de  la  Revue,  pas  même  la  couverture  des  fasci- 
cules. La  seule  innovation  que  nous  nous  permettrons,  sera 
d'y  faire  figurer  les  armes  de  Belfort  à  côté  de  celles  de 
la  province. 

Ceci  dit,  à  l'œuvre  et  vive  la  Revue  d* Alsace  ! 


La  Direction. 


LA  WnSl  V'ALSACï  M 1S50  à  1913 


L.  Spach  disait  déjà  en  1873  :  «  La  Revue  d* Alsace  est 
une  mine  précieuse  pour  l'historiographie  locale  ;  aucune 
personne  écrivant  dans  le  pays  ne  pourra  s'en  passer  et  les 
étrangers  la  pilleront  sans  en  rien  dire  (1)  ». 

Quelle  serait  l'impression  de  cet  auteur  s'il  lui  était 
donné  de  revenir  parmi  nous  ?  On  la  devine  ;  beaucoup 
plus  enthousiaste  encore.  Aujourd'hui  la  Revue  dt Alsace 
est  plus  qu'une  mine  précieuse  ;  c'est  une  source  intarissa- 
ble, une  véritable  bibliothèque  alsatique  dont  la  richesse 
littéraire  et  scientifique  unanimement  reconnue  et  appréciée 
ne  le  cède  à  nulle  autre  Revue  du  même  genre. 

Nous  n'entrerons  pas,  à  son  sujet»  dans  de  longs  détails  ; 
ce  serait  répéter  ce  qu'a  dit  L.  Spach,  ce  que  d'autres  aussi 
ont  écrit  après  lui.  Rappelons  simplement  que,  depuis  1850, 
et  avec  de  nombreuses  collaborations,  elle  a  publié,  par 
fasicules,  64  volumes,  grand  in  8°,  représentant  plus  de 
34.000  pages  et  près  de  1.400.000  lignes  de  texte. 

Une  table  des  matières  alphabétique,  analytique  et  bi- 
bliographique de  la  Revue  a  été  dressée,  en  1901,  par  le 
docteur  H.  Weisgerber.  Précédée  d'une  longue  notice  his- 
torique de  Rod.  Reuss,  elle  comprend  non  seulement  la 

1)  Moderne  KnlturzNsfœnde im  Elsass,Sirassburgy\S73,  1  p.  240 
Revue  d'Alsace,  1901. 


REVUE     D*ALSACE  9 

période  de  1850  à  1899  mais  encore  un  essai  de  revue  fait 
de  1834  à  1837  par  Franz  Reiner  et  Bœfsch  ;  on  trouve  cette 

table  annexée  aux  tomes  51  et  52,  années  1901  et  1902. 
Jusqu'à  1913  inclus,  la  Revue  d* Alsace  se  divise  en  huit 

séries  d'inégale  importance  et  réparties  comme  suit  : 

1"»    de  1850  à  1859  Tome     1  à  10 

2«     de   1860  à   1864  11  à  15 

3*     de   1865  à  1869  16  à  20 

4«  de  1870  à  1886  et  de   1887  à  1899  21  à  49 

(2  sous-séries  avec  interruption  en    1871) 
5«     de  1900  à   1908  50  à  59 

6«    en   1909  60 

T    de  1910  à  1912  61  à  63 

8«    en  1913  64 

Les  quatre  premières  appartiennent  à  la  direction  de 

J.  Liblin  ;  les  suivantes,  à  celle  de  ses  successeurs,  MM.  A. 

Casser  et  A.  Ingold. 

Avec  l'année  1914  et  le  65«  volume,  la  Nouvelle  Direc- 
tion ouvrira  la  9*  série.  Puisse-t-elle  être  aussi  féconde  que 

les  précédentes  ! 


L.  H. 


^^IC^''- 


L«  FiflHKR!.  Lions  le  DÉi»  el  [iin  iTEii 

le  niuo!.  »  m  I 


INTRODUCTION 


Ayant  appris  qu'un  vieux  manuscrit  se  trouvait  dans 
une  famille  alsacienne  de  Belfort,  nous  avons  eu  la  bonne 
fortune  de  nous  le  voir  confier.  Cartonné,  avec  des  pages 
blanches  semblant  encore  attendre  une  préface,  ce  manus- 
crit est  sans  titre,  mais  un  rapide  examen  permet  bientôt 
d'en  déterminer  Vobjet,  C'est  une  nomenclature  descriptive 
et  critique  des  forteresses,  lignes  de  défense  et  couis  d'eau 
de  r Alsace,  au  XV IW  siècle.  H  n*est  également  ni  signé 
ni  daté.  Quoique  cela,  on  peut,  sans  aucune  hésitation, 
d'après  les  détails  techniques  et  chronologiques  dont  il 
est  émaillé,  d'un  bout  à  l'autre,  l'attribuer  à  un  ingénieur 
du  corps  du  génie  militaire  et  le  reporter  vers  17 50.  L'au- 
teur commence  par  Belfort,  puis  passant  par  Huningue  et 
Landscron,  il  visite  successivement  Schlestadt,  Strasbourg, 
Saverne,  Barr,  Phalsbourg,  La  Petite  Pierre,  Lichtenberg,. 
Drusenheim,  Fort  Louis,  Haguenau,  Wissembourg,  Lauter- 
bourg,  les  lignes  de  la  Loutre,  Landau  et  les  lignes  de  la 
Queich,  puis  finit  par  des  réflexions  suj"  les  passages  du 
Rhin  et  les  différents  canaux  alors  en  exercice  ou  possibles. 

Malgré  les  lacunes  sus  relatées,  malgré  encore  qu'il  né 
soit  peut-être  qu'une  copie  ou  le  double  d'un  rapport  envoyé 


LES  FORTERESSES  11 

au  ministère  de  la  guerre  et  qu'il  y  manque  les  plans  dont 
il  était  accompagné,  ce  manuscrit  est  manifestement  pré- 
cieux pour  if  histoire  militaire  de  l'Alsace  ;  nous  estimons 
qu'il  vaut  la  peine  d'être  tiré  de  l'oubli  et  publié  intégra- 
lement avec  son  orthographe. 

Ajoutons  que  nous  y  avons  trouvé,  oubliée  sans  doute, 
une  lettre  datée  de  Kaysersberg,  le  8  Nov.  1865,  adressée 
à  a  ma  chère  Flore  »  et  signée  «  ton  tout  dévoué  oncle, 
Golbéry  »  que  d'un  autre  coté,  un  de  Golbéry  (Sylvain, 
Meinrad  Xavier),  né  à  Colmar  le  24  Septembre  1742,  est 
décédé  à  Paris,  hôtel  des  Invalides,  le  13  Juin  1822,  comme 
lieutenant-  colonel  du  génie  en  retraite.  Ces  deux  faits, 
rapprochés,  ne  laissent,  croyons-nous,  aucun  doute  sur  la. 
provenance  du.  manusirit  et  lui  donnent  un  caractère  d'au- 
thenticité indéniable    (1 

L.  H. 


BELFORT 


Situation 

La  ville  et  le  château  de  Belfort  sont  en  seconde  ligne 
de  la  forteresse  d'Huningue  contre  l'Empire,  et  en  pre- 
mière ligne  contre  les  Suisses  mais  depuis  la  démolition  de 
Rhinfeld,  Vieux-Brisach  et  Fribourg,  l'Empire  et  la  Mai- 
son d'Autriche  n'ont  plus  de  places  d'armes  sur  le  Haut 
Rhin,  ainsy  Belfort,  et  les  places  de  la  Haute  Alsace  sont 
beaucoup  moins  susceptibles  d'attaques  et  plus  en  sûreté 
que  cy  devant- 

Cette  ville  e»t  un  Entrepôt  de  la  Franche-Comté  et  de 
France  en  Alsace,  elle  occuppe  et  ferme  la  principale  en- 
trée, et  le  grand  Chemin  de  France,  en  Haute  Alsace. 

1)  C'est  M.  Charpentier- Page,  de  Valdoie,  qui  nous  en  a  fait 
connaître  rexistence.  Nous  l'en  remercions  bien  vivement  ainsi  que 
la  personne  qui  a  bien  voulu  s'en  dessaisir  en  notre  faveur. 


12  REVUE     D'ALSACE 


4c* 


Plan  de  la  ville  de  Belfort 

Le  plan  de  la  ville  et  du  château  de  Belfort  a  été  bien 
projette  et  dessinné  par  M.  le  Maréchal  Vauban,  (1)  on 
peut  bien  ajouter  aux  dessins  de  ce  Maal,  mais  on  ne  trouve 
presque  jamais  rien  à  corriger,  cependant  le  plan  projet  du 
Maal  n'a  pas  été  suivy,  on  a  obmis  une  partie  essentielle  et 
qu'il  n'avait  pas  oublié,  les  tenailles  qu'il  avait  projeté  de- 
vant les  courtines  de  la  ville  n'ont  pas  été  exécutées,  et  ce- 
pendant elles  sont  indispensables  dans  une  place  a  fossés 
secs,  avec  contre-garde  et  tours  bastionnées,  telle  que 
Belfort,  car  sans  ces  tenailles  qui  contregardent  et  couvrent 
les  courtines,  il  est  certain  qu'on  peut  prendre  la  place  par 
les  courtines,  et  que  les  con^regardes  et  les  tours  bastion- 
nées  deviennent  sans  effet. 


Relief  de  la  ville  et  du  château 

La  ville  et  le  château  de  Belfort  sont  entourées  de  hau- 
teurs de  front  et  par  les  costés. 

Le  relief  de  cette  ville  a  été  très  mal  exécuté  par  ceux 
qui  en  ont  eu  la  conduite  ;  les  hauteurs  dont  la  place  est 
environnée,  déterminoient  sans  qu'on  put  se  tromper  Le 
Relief  de  ses  ouvrages,  et  c'est  ce  qui  n'a  point  été  fait  ; 
car  les  revetemens  du  corps  de  la  place  et  ceux  de  la  Branche 
gauche  de  l'ouvrage  à  Corne  de  la  Miotte  32.  33.  34.  sont 
partout  à  découvert  et  exposés  à  être  mis  en  Brèche  par 
l'artillerie  des  premières  paralelles  ;  les  ccntregardes  y  sont 
d'un  Bas  ridicule,  et  la  tette  des  chemins  couverts  est  7  ou 
8  pieds  trop  Basse  pour  pouvoir  couvrir  le  revêtement,  de 
même  les  sommets  des  parapets  du  corps  de  la  place  est  de 
3  pieds  trop  bas,  de  sorte  qu'on  est  vu  de  front  sur  les  Rem- 
parts, des  hauteurs  voisines.  Les  jngénieurs  charges  de 

1)  Avec  la  devise  de  Louis  XIV  «  nec  pluribus  impar  »  et  les 
armes  de  France  aux  fleurs  de  ly?,  la  porte  de  Brisach  po.te  la 
date  de  1687.  La  porte  de  France  n'existe  plus. 


LES  FORTERESSES  13 

cette  exécution,  ont  crû  remédier  à  ces  défauts  en  multi- 
pliant des  Traverses  partout  fort  jnutilement  dans  plusieurs 
Endroits,  et  sans  Remédier  nulle  part  aux  défauts  cy- 
dessus  ; 

On  a  adossé  au  massif  des  remparts  tous  les  corp's  de 
cazemes,  il  n'y  a  rien  de  si  préjudiciable  en  deffense,  car 
les  Batteries  de  TEnnemy  Renversent  ces  batimens-et 
rendent  L'approche  et  les  communications  aux  deffenses 
impraticables  a  Tassiegé. 

Il  n'y  a  dans  cette  place,  ny  souterreins,  ny  bâtimens 
voûtés  à  l'Epfeuve  ;  car  les  tours  bastionnées  servent  de 
magasins  à  poudre  ;  ainsy  vne  aussi  petite  place  que  Bel- 
fort  n'est  presque  susceptible  d'aucune  deffense,  et  la  for- 
tification en  devient  illusoire,  car  en  Renversant  les  mai- 
sons isur  le  corps  de  la  garnison  par  les  Bombes  et  le  canon, 
il  est  certain  qu'elle  sera  obligée  d'en  sortir  après  une 
très  faible  Résistance. 

Tous  les  Revestemens  de  la  ville,  et  du  château  de 
Belfort  ont  etez  faits  de  pierres  gelisses,  tirées  de  l'Exca- 
vation des  Fossés,  ensorte  qu'on  a  Eté  obligé  de  Reparer 
Successivement  toute  la  chemise  des  Revetemens  de  cette 
place  ;  on  continue  a  le  faire  avec  des  pierres  des  carrières 
d'Offemont  qui  sont  très  bonnes  ;  quant  au  Relief  du 
château  de  Belfort,  il  a  été  asses  Bien  conduit,  et  n'est 
pas  danrs  le  même  cas  que  la  ville  a  cet  Egard  ;  cependant 
le  château  très  bien  fortifié  par  les  ouvrages  extérieurs,  et 
intérieurement  occupé  pour  un  tas  de  Bastimens  vus  de  la 
Campagne  depuis  le  faîte  jusqu'au  rez  de  chaussée,  et 
qui  rendent  l'intérieur  de  ce  château  insoutenable. 


4t 
*4t 


Moyens  de  Remédier  aux  défauts  du  plan  et  du  relief 

de  cette  place  ; 

1®  Ajouter  des  tenailles  devant  les  courtines,  et  couvrir 
par  un  massif  de  chemin  couvert  la  Branche  gauche  de 
L'ouvrage  a  Corne  de  la  Miotte,  ainsy  qu'il  est  dessiné  à 
ce  plan. 


14  REVUE    D'ALSACE 

2"  Le  plus  faible  de  la  ville,  et  du  château  de  Belfort 
est  pour  le  front  416,49  et  105  de  la  ville,  a  cause  du  peu 
de  capacité  du  petit  Bastion  12  au  château,  et  encore  parce 
que  La  face  droite  de  ce  Bastion  est  battue  de  la  campagne 
jusqu'au  pied,  et  qu'ainsy  la  communication  de  la  ville  au 
château  seroit  d'approche  facile,  et  de  mauvaise  déffense 
ainsy  que  le  château  Luy  même  par  cette  partie  12  qui 
serait  attaquée  en  même  temps  que  la  ville  par  les  appro- 
ches communiquées  entr'elles. 

Or  pour  remédier  a  ce  défaut,  et  rendre  ce  front  aussy 
fort  et  pius  fort  même  que  les  autres,  il  suffiroit  d'ajouter 
L'ouvrage  projette  A  au  château,  lequel  taillé  dans  le  roc 
d'escarpe  et  de  contrescarpe,  et  les  glacis  en  avant  formés 
de  ces  déblais  de  roc  produiroient  tout  l'effet  que  demande 
cette  partie,  tant  pour  la  ville  que  pour  le  château  ; 

S""  Le  front  15  et  20  du  château  a  L'Ouest,  opposé  a 
celuy  cydessus  est  encore  très  mauvais  acause  de  la  hauteur 
du  gibet,  dont  L'amphitéatre  prend  un  revers  meurtrier 
sur  tout  le  château  ;  on  y  Remédieroit  très  efficacement 
pour  le  point  et  on  Rendroit  les  autres  points  d'attaque  du 
château  plus  difficile  en  y  ajoutant  L'ouvrage  projeté  B. 
sur  la  croupe  de  la  hauteur  du  gibet,  lequel  taillé  dans  le 
Roc  d'escarpe  et  de  contrescarpe,  avec  vn  glacis  de  Rocaille 
En  avant,  et  une  bonne  Communication  sur  terre  et  vnè 
autre  souterraine  avec  le  château,  garantiroient  ce  point, 
et  prendroit  vn  Revers  très  efficace  sur  tous  les  autres  ; 

4"  pour  Remédier  au  défaut  des  souterrains  dans  la 
ville  de  Belfort,  il  convient  d'y  faire  des  Bastimens  voûtés 
à  l'Epreuve  capables  de  contenir  vn  tiers  de  la  garnison, 
Mgr  le  Comte  d'Argenson  (1)  a  remédié  à  ce  défaut  au 
château  par  vn  bâtiment  voûté  a  l'Epreuve,  Lequel  sera 
bientôt  achevé,  et  pourra  tenir  14.  a  1500  hommes  avec 
Touttes  les  Commodités  pour  le  séjour,  et  Comme  vne 
partie  des  Bastimens  dans  L'intérieur  de  ce  château  étoit 
caduque  et  prête  à  tomber,  Mgr  le  Comte  d'Argenson  les 
a  fait  démolir  depuis  peu  sans  les  rétablir,  et  plaçea  sur 

1)  Marc  Pierre,  comte  d*Argenson  (1696-1764);  fut  ministre 
•de  la  guerre  en  1741  ;  fonda  Técole  militaire  en  1751. 


LES    FORTERESSES  15 

leur  place  des  parapets  en  Batterie  qui  font  vn  très  bon 
effet,  on  feroit  bien  de  démolir  de  même  tous  les  autres 
Bastimens,  Excepté  les  cazernes,  Le  gouvernement  8  et  le 
Bâtiment  4  avec  sa  tour  ; 

5""  Relever  les  sommets  des  parapets  du  corps  de  fa 
place  de  la  ville  de  3  pieds  ; 

Nota  il  ne  faut  pas  s'Etonner  au  sujet  des  souterreins, 
et  Batimens  voûtés  a  l'Epreuve,  il  ne  faut  pas  s'estonner 
dis  je  que  M.  de  Vauban  n'en  ait  pas  fait  construire  suffi- 
samment, ny  de  qualité  requise  dans  les  places  de  petite 
capacité,  comme  Belfort,  Huningue,  Phalsbourg  etc.  où 
ces  souterrains  sont  indispensables  contre  les  Effets  de 
Tartillerie  et  pour  le  séjour  de  la  garnison  ;  la  raison  de 
cette  obmission  de  M.  de  Vauban,  est  que  de  son  temps,  et 
même  jusqu'au  siège  de  Philisbourg,  en  1734,  on  croyoit 
que  ce  n'étoit  pas  faire  la  guerre  noblement,  ou  on  regardoit 
comme  vne  barbarie  de  pointer  les  bouches  a  feu  sur  les 
habitations  dans  les  places  assiégées  ;  on  le  deffendoit  ex- 
pressément aux  batteries,  et  on  leur  ordonnoit  de  ne  tirer 
que  sur  les  ouvrages  attaqués.  En  sorte  que  les  maisons 
d'une  place  assiégée  n'avoient  a  craindre  que  les  volées 
de  canons  qui  echapoient  les  parrapets,  et  les  Bombes 
qu'un  peu  plus  de  Refouloir,  ou  une  poudre  plus  forte  fai- 
sait aller  au  delà  du  But  ;  ainsy  on  ne  faisoit  de  souterreins 
pour  lors  dans  les  places  que  ce  qu'il  en  falloit  pour  les 
magasins,  et  pour  loger  les  dames  et  généraux  a  couvert, 
mais  au  dernier  siège  de  Philisbourg  et  dans  la  guerre  de 
1741,  L'artillerie  s'est  principalement  occupée  a  Renverser 
les  maisons.  En  sorte  que  dans  la  dernière  guerre  Toutes 
les  petites  places  des  hollandois,  et  de  situation  imprenable, 
Se  sont  rendues  sans  se  défendre,  il  en  arriveroit  autant  à 
Belfort,  à  Huningue  et  Phalsbourg  si  Mgr  d'Argenson 
n'avait  Remédié  aux  deux  premières,  il  étoit  dans  l'inten- 
tion dy  Remédier  de  même  a  Phalsbourg  et  aux  autres. 


16  REVUE     D'ALSACE 


HÙNINGUE  eT   UNDSCROON 


Situation 

Le  lieu  de  la  forteresse  d'Huningue  Etoit  autrefois  vn 
village  de  ce  nom,  lequel  a  été  placé  plus  bas  et  se  nomme 
aujourd'hui  le  Village  neuf  ; 

Les  impériaux  passoient  jadis  le  Rhin  au  village  d'Hu- 
ningue,  pour  ataquer  la  Haute  Alsace  par  sa  tette,  on  voit 
encore  des  Retrancheniens  des  jmpériaux,  des  Suédois, 
et  de  M.  de  Turenne,  sur  les  hauteurs  en  de  ça  du  Rhin  ; 
la  forteresse  de  Rhinfeld  a  deux  lieues  au  dessus  de  Basle 
servoit  alors  de  place  d'armes  aux  jmpériaux  pour  cette 
irruption  ; 

Pour  s'opposer  a  ces  passages  du  Rhin  trop  avantageux 
a  Tennemy,  Louis  XIV  fit  fortifier  le  château  de  Lands- 
kroon  (1)  qui  appartient  a  la  Maison  de  Reckheistein  et 
fit  bâtir  une  redoute  a  mâchicoulis  près  du  village  d'Hu- 
ningue,  et  la  garnison  de  Landskroon  relevait  la  garde 
de  cette  redoute  par  détachement  ;  cette  redoute  subsiste 
encore  et  est  cottée  I  au  plan,  mais  nonobstant  ces  pré- 
cautions, les  jmpériaux  passaient  toujours  le  Rhin  en  cet 
endroit  pendant  que  les  armées  du  Roy  estoient  sur  le  Bas 
Rhin  et  dans  le  Palatinat  ;  ainsy  pour  se  débarrasser  vne 
bonne  fois  de  ces  jrruptions  de  l'ennemy  le  Roy  fit  bâtir 
la  forteresse  d'Huningue  et  consola  les  Balois  de  cette 
proximité  avec  beaucoup  d'argent  (2)  ;  ils  furent  pour  ainsy 
dire  les  Entrepreneurs  de  ces  ouvrages  et  plusieurs  familles 
de  Baie  en  ont  etées  enrichies  ; 

Cette  forteresse  tient  donc  un  passage  du  Rhin  quelle 
ote  a  l'Empire  et  qu'elle  procure  a  la  France  dans  l'Em- 
pire ;  elle  bride  les  Suisses  en  ce  point  et  conjointement 
avec  Belfort  tient  la  tette  de  la  Haute  Alsace. 

1)  Etait  situé  sur  un  sommet  du  Jura  près  de  Leymen  ;   dé- 
moli en  1813. 

2)  Il  y  avait  à  Huningue  en  1814,  une  pièce  de  canon  qui 
portait  cette  inscription  .  ^  Bâle,  si  tu  bouges,  je  te  brûle  '^. 


LES    FORTERESSES  17 

Depuis  que  Rhinfeld  a  été  demoly,  ainsi  que  Fribourg 
et  le  Vieux  Brisach,  l'Empire  et  la  Maison  d'Autriche  n'ont 
ny  de  près  ni  de  loin  aucune  place  d'armes  dont  ils 
puissent  menacer  la  Haute  Alsace  ;  au  contraire  la  France 
peut  entrer  d'authorité  dans  cette  partie  de  l'Empire  et  de 
la  Maison  d'Autriche  par  la  forteresse  d'Huningue,  quoique 
les  ouvrages  dans  Tile  et  au  delà  ayent  étés  démolis  par 
les  traités  de  paix,  car  ces  ouvrages  ont  étés  Razés  seule- 
ment au  rez  de  chaussée,  les  fossés  ont  étés  comblés  par 
le  massif  du  Rempart  ;  ainsy  en  déblayant  les  fossés  on 
découvre  11  a  12  pieds  de  Revetemens  entourés  d'eau, 
au  moyen  desquels  en  moins  de  huit  jours  ont  est  établis 
en  sûreté  dans  l'jle  et  sur  le  continent  en  avant. 

Plan  de  la  ville  d*Huningue  et  du  château  de  Landscroon 

Le  plan  de  cette  ville  dessiné  par  M.  le  Maréchal  de 
Vauban  est  admirable  et  quoique  cette  forteresse  soit 
petite,  il  n'y  a  rien  à  ajouter,  on  ne  la  rendroit  pas  meilleure 
par  des  additions,  et  au  contraire  elle  en  deviendroit  moins 
bonne  ;  on  y  a  ajouté  quelques  ouvrages  au  bas  du  Rhin 
après  M.  de  Vauban  qui  ny  font  ny  bien  ny  mal  mais  qui 
demandent  d'en  établir  un  autre  dans  la  petite  ile  voisine 
pour  prendre  un  revers  très  efficace  contre  cette  partie  du 
Bas  Rhin. 

Relief  d'Huningue  et  du  château  de  Landscroon 

Quant  au  plan  de  LandsKroon  situé  à  3  lieues  d'Hu- 
ningue, et  sur  les  limites  de  l'Etat  de  Soleure,  c'est  vn  vieux 
château  sur  une  montagne  dont  la  cime  a  été  bien  occupée 
par  le  plan  des  redoutes  qui  y  ont  étées  construites  par 
Louis  XIV. 

Le  relief  d'Huningue  a  des  imperfections  dont  les  ingé- 
nieurs qui  en  ont  eu  la  conduite  ont  étés  la  cause  ;  les 
contrescarpes  sont  partout  trop  basses,  ainsy  que  la  tette 


18  REVUE     D'ALSACE 

des  chemins  couverts  et  comme  les  eaux  du  Rhin  ont  en- 
sablé les  fosssés  des  fronts  13-14  et  15,  on  peut  dire  que 
cette  place  devant  les  fronts  n'a  ny  fossés  ny  contrescarpes 
et  que  le  corpfs  de  la  place  peut  être  mis  en  brèche  par  l'ar- 
tillerie des  premières  paralelles,  parceque  la  tette  des  che- 
mins couvrts  est  trop  basse  et  les  revetemenrs  trop  a  dé- 
couvert ;  d'ailleurs  les  eaux  du  Rhin  croupissant  dans  ces 
fossés  rendroient  cette  petite  place  fort  malsaine,  et  dans 
les  extravagances  de  ce  fleuve  les  eaux  entroient  également 
dans  les  fossés  par  les  écluses  d'entrée  et  y  remontoient 
par  celles  de  «ortie  et  entroient  dans  l'intérieur  de  la 
place  par  les  poternes,  surmontoient  les  ponts  de  la  place 
et  y  entroient  par  les  portes,  ce  qui  rendoit  cette  place  fort 
malsaine  pour  la  garnison  que  sa  Majesté  y  mettoit,  ainsy 
que  pour  les  Bourgeois  qui  l'habitoient. 

Il  y  a  deux  grands  souterrains  dans  cette  petite  place 
dans  lesquelles  il  tiendroit  bien  1500  hommes,  mais  sans 
feu,  ny  air  et  privés  de  toute  nécessité  de  la  vie  et  du  sé- 
jour ;  ainsy  cette  petite  place  très  bien  fortifiée,  n'auroit 
pas  soutenu  8  jours  devant  l'artillerie  seulement,  et  sans 
approches,  car  les  Batteries  de  bombes  et  canons  renver- 
sant les  maisons  sur  la  garnison,  elle  auroit  étée  obligée 
d'en  sortir  ;  mais  M.  le  Comte  d'Argenson  a  remédié  à  cet 
inconvénient  et  a  celuy  du  mauvais  air,  comme  il  sera  dit 
cy-après   ; 

Les  revêtements  du  corps  de  la  place  d'Huningue  sont 
en  très  bon  état  ;  ils  ont  étés  bien  construits  en  briques, 
mais  les  revetemens  des  ouvrages  extérieurs  et  des  contres- 
carpes sont  en  très  mauvais  état,  parceque  les  liaisons  des 
mortiers  ont  étées  très  négligées  et  que  le  séjour  des  eaux 
dans  les  fossés  les  avoit  corrompus  ;  on  les  repare  succes- 
sivement, mais  il  y  a  encore  beaucoup  à  refaire  ; 

Quant  au  château  de  Landskroon,  il  n'y  a  aucun  sou- 
terrain n'y  batimens  youté  ;  l'jntérieur  de  ce  château  est 
un  groupe  de  bastimens  exposés  a  l'artillerie  jusqu'au  rez 
de  chaussée  ainsy  les  batteries  de  bombes  et  de  canons  les 
renversant  sur  la  garnison,  elle  serait  obligé  d'en  sortir 
sans  être  attaquée  par  des  approches  ;  ce  château  seroit 


LES   FORTERESSES  19 

d'un  très  difficile  accès  et  de  longue  durée,  si  l'assiégeant 
etoit  obligé  de  s'en  approcher  a  l'ordinaire  par  des  tran- 
chées ; 

Moyens  de   remédier  aux   défauts  d'Huningue 

et  de  Landskroon. 

1®  A  Huningue  relever  la  tette  des  parapets  et  profils 
des  chemins  couverts  de  façon  a  couvrir  les  revetemens  des 
fronts  13-14  et  15. 

2°  Déblayer  les  ensablements  des  fossés  de  ces  fronts 
et  de  ces  déblais  relever  la  terre  des  chemins  couverte, 
comme  il  a  été  dit  cy  dessus  aux  premiers  moyens  ;  ce 
déblai  'augmentera  la  profondeur  des  fossés,  et  par  con- 
séquent la  hauteur  des  contrescarpes,  et  de  même  le  rem- 
blay  relèvera  la  tette  des  chemins  couverts  et  couvrira  la 
maçonnerie  des  revetemens  du  corps  de  la  place  ; 

3°  Pour  remédier  au  défaut  des  souterrains  et  basti- 
mens  voûtés  pour  le  séjour  de  la  garnison  en  suretées, 
M.  le  Comte  d'Argenson  a  fait  construire  les  écluses  1 1 1.81 
avec  vn  canal  d'écoulement  pour  dessécher  les  fossés 
d'Huningue  et  les  remplir  d'eau  a  volonté,  de  même  il  a 
lait  transporter  le  battardeau  69  du  bastion  1 1  en  avant  du 
bastion  12.  Or  le  battardeau  e^t  aujourd'huy  afin  de  pou- 
voir tenir  a  sec  les  fossés  des  fronts  15,11  et  12,  tandisque 
les  autres  seroient  noyés  d'eau,  ainsy  6  bataillons  pour- 
roient  camper  en  sûreté  contre  les  croisés  de  l'artillerie  des 
attaques  dans  les  fossés  des  fronts  cy  dessus  15,11  et  12. 
Sur  le  quay  27  dans  la  tenaille  et  dans  la  demy  lune  35 
ainsy  que  sur  les  glacis  entre  deux  chemins  couverts,  au 
dessous  de  l'ouvrage  a  corne  du  Bas  Rhin,  21  et  23.  Aussy 
M.  le  Comte  d'Argenson  a  remédié  au  défaut  des  sou- 
terrains et  batimens  voûtés  a  Huningue,  a  procuré  le  moyen 
•de  camper  la  garnison  a  couvert  des  attaques  et  de  leurs 
croisés  et  a  rendu  la  salubrité  de  l'air  a  cette  place  qui  est 
aujourd'huy  très  saine  ; 

Quant  au  château  de  Landskroon,  il  n'est  pas  possible 


20  REVUE     D'ALSACE 

d*y  faire  des  souterrains»  ny  batimens  voûtés,  et  d'ailleurs 
depuis  que  la  forteresse  d'Huningue  a  été  construite,  ce 
château  est  presque  devenu  inutile. 


Neuf  Brisack,  fort  Mortier,  Itedoate  de  Bfeslieim 
et  Pont  &  Itedoate  dite  de  la  Croix 


Situation  de  Neuf  Brisack 

Cette  place  est  un  entrepôt  entre  Huningue  et  Stras- 
bourg et  a  peu  près  a  my  chemin  ;  elle  tient  aussy  toute 
la  campagne  entre  TIU  et  le  Rhin,  depuis  Huningue  jus- 
qu'a  Strasbourg,  et  comme  elle  a  etée  placée  a  1200  toises 
du  Rhin  vis  a  vis  du  vieux  Brisack,  elle  fait  avec  le  fort 
Mortier,  le  même  effet  que  ^i  elle  était  placée  sur  le  fleuve, 
cest  a  dire  pour  en  empêcher  le  passage  a  l'ennemy  malgré 
la  supériorité  des  fortifications  du  vieux  Brisack  lorsqu'elles 
subsistoient  et  aujourd'huy  ces  fortifications  ayant  étées 
démolis,  la  supériorité  amphithéatrale  du  vieux  Brisack  et 
de  la  montagne  voisine,  appelée  la  Batte,  rendent  encore 
le  passage  du  Rhin  facile  a  l'ennemy,  a  quoy  le  Neuf  Bri- 
sack et  le  fort  Mortier  s'opposent  suivant  leur  destination. 

Le  fort  Mortier  est  un  ouvrage  qui  couvroit  la  tette  du 
pont  du  Vieux  Brisack  en  Alsace  lorsque  cette  place  ap- 
partenoit  a  la  France  et  que  l'jle  de  Paille  etoit  fortifiée, 
mais  l'jle  de  Paille  ayant  etée  démolie  et  le  Vieux  Brisack 
rendu  a  la  maison  d'Autriche  par  le  traité  de  Risswick, 
l'ouvrage  a  la  tette  du  pont  d'Alsace  a  été  conservé  et  for- 
tifié par  sa  gorge  pour  deffendre  a  l'ennemy  l'entrée  et 
l'établissement  dans  l'jle  de  Paille  ainsy  que  le  passage  du 
grand  Rhin  qui  sépare  cette  ville  de  l'Alsace. 

Redoute  et  pont  de  Biesheim 
L'ancien   pont   qui    communiquoit   d'Alsace   au   Vieux 


LES    FORTERESSES  21 

Brisack  par  le  fort  Mortier  avant  le  traité  de  Risswick  (1) 
fut  demoly  par  le  traité  de  paix,  mais  lorsqu'en  1704  Tar- 
mée  du  Roy  eut  repris  le  Vieux  Brisack  on  fit  un  pont  solide 
de  charpente  sur  le  bras  du  Rhin  d'Alsace,  près  du  village 
de  Biesheim  et  on  fit  une  redoute  pour  couvrir  la  tette  de 
ce  pont  en  Alsace  ;  ce  pont  comunique  dans  l'jle  de  Paille. 
On  fit  vn  pont  de  batteaux  pour  communiquer  au  Vieux 
Brisack  et  a  la  grande  porte  de  cette  place  ;  ce  pont  de 
batteaux  fut  demoly  par  le  traité  de  paix  en  1713  (2)  et  les 
suivans,  mais  le  pont  de  charpente  près  de  Biesheim  a 
sut)sisté  et  en  1744  on  a  couvert  la  tette  de  ce  pont  dans 
rjle  de  Paille  ;  la  Maison  d'Autriche  ne  l'auroit  pas  souf- 
ferte lorsque  le  Vieux  Brisack  etoit  fortifié,  mais  le  Vieux 
Brisack  étant  demoly,  la  Maison  d'Autriche  n'a  pas  faite 
attention  à  cette  redoute  dans  l'jle  de  Paille. 

* 

Redoute  et  pont  dit  de  la  Croix 

Le  pont  dit  de  la  Croix  débouche  dans  l'jle  dite  de  la 
tette  de  Bœuf,  vis  a  vis  la  Butte  ou  petite  montagne  a  l'ex- 
trémité du  Vieux  Brisack  sur  le  Haut  Rhin  ;  ce  pont  a  existé 
de  tout  tems  parceque  cette  jle  appartient  aux  communautés 
d'Alsace  dont  elle  n'est  séparée  que  par  un  petit  bras  du 
Rhin  et  il  est  aussy  essentiel  pour  le  service  du  Roy  d'avoir 
une  entrée  sure  dans  cette  jle  ainsi  que  dans  l'jle  de  paille 
par  le  pont  du  Bas  Rhin,  a  cause  de  la  hauteur  de  la 
Butte  qui  donne  un  grand  avantage  a  l'ennemy  pour  passer 
le  Rhin  dans  cet  endroit,  comme  il  y  pa^sa  en  1743.  Ainsy 
pour  assurer  ce  pont  et  couvrir  sa  tette  dans  l'jle  de  Bœuf 
on  y  construisit  vne  grosse  redoute  après  que  l'ennemy  eut 
été  chassé  de  cette  jle  (3),  et  même  M.  le  Maréchal  de  Coi- 

1)  1697.  Avec  la  Hollande  et  diverses  puissances. 

2)  Traité  d'Utrecht  avec  la  Hollande  et  TAngleterre,  suivi  en 
1714  des  traités  de  Rastadt  et  de  Bade  qui  laissaient  à  la  France 
l'Alsace  et  Strasbourg,  la  Franche-Comté,  TArtois.  la  Flandre,  le 
Roussillon  et  la  Cerdagne. 

3)  L'armée  austro-hongroise  était  commandée  par  le  prince 
Charles  de  Lorraine. 


22  REVUE     D'ALSACE 

gny  fit  faire  quelque  temps  après  vn  corps  de  garde  pour 
contenir  200  hommes  et  enveloppé  de  parapets  pour  soutenir 
la  tette  de  ce  pont  en  Alsace  et  en  assurer  la  garde  ;  ce- 
pendant ce  pont  dit  de  la  Croix  a  été  demoly  Tannée  ensuite 
et  par  ordre,  et  je  ne  seay  pourquoy  ;  on  a  demandé  plu- 
sieurs fois  son  rétablissement,  mais  la  question  de  scavoir 
sil  seroit  aux  dépens  de  la  province  ou  de  la  fortification  en 
a  empêché  son  rétablissement  ; 

Quoiqu'il  en  soit,  ce  pont  et  les  redoutes  qui  le  couvrent 
sont  très  nécessaires  au  service  du  Roy  pour  la  deffense 
du  passage  du  Rhin  et  pour  la  communication  des  Commu- 
neautés  d'Alsace,  a  qui  cette  jle  appartient  ; 

Plan  de  Neuf  Brisack 

Le  plan  de  cete  place  est  un  modèle  du  dernier  srsteme 
de  fortifications  de  M.  le  Maâl  de  Vauban,  rectifié  d'après 
Beifort  et  Landau  fortifiées  d'après  le  même  sisteme  de  trois 
tours  bastionnées  avec  contregardes  ;  c'est  un  octogone 
régulier,  il  me  semble  (Sauf  Respect)  qu'il  aurait  été  mieux 
placé  a  100  toises  environ  du  fort  Mortier  ;  la  proximité  du 
Vieux  Brisack  etoit  vn  avantage  au  neuf  Brisack  et  davan- 
tage très  grand  pour  le  vieux  Brisack  ;  car  le  neuf  auroit 
établi  son  relief  suivant  les  règles  de  l'art  et  suivant  la 
hauteui'  du  vieux  Brisack  dont  l'amphithéâtre  auroit  extrê- 
mement souffert  de  la  proximité  du  Neuf  Brisack  ; 

Relief  du  Neuf  Brisack  et  du  fort  Mortier 

Le  Relief  du  Neuf  Briçack  a  été  très  bien  exécuté  et  il 
n'y  paroi t  aucune  imperfection,  cependant  les  contrescarpes 
ayant  etées  ba'sties  de  pierres  gelisses,  le  parement  de  ses 
revetemens  le  pousse  et  tombe  en  ruine  successivement  ; 
on  le  rétablit  de  même  et  peu  a  peu  ; 

Les  fossés  de  cette  place  doivent  être  secs  avec  vne 
cuvette  au  milieu,  suivant  leur  première  destination,  toutes 


LES    FORTERESSES  23 

les  communications  aux  ouvrages  extérieurs  ont  etées  éta- 
blies sur  ce  pied  ;  cependant  sans  réfléchir  sur  cette  cir- 
constance, on  a  jette  les  eaux  du  canal  du  Neuf  Brisack 
dans  les  fossés  et  on  les  a  noyés  d'eau,  de  façon  qu'ils  ne 
sont'ny  fossés  secs  ny  fossés  plein  d'eau,  ce  qui  est  la  pire 
espèce  de  touttes  parcequ'il  n'y  a  pas  assez  d'eau  pour 
empêcher  le  passage  des  fossés  a  l'assiégeant  et  qu'il  y  en 
a  trop  pour  la  communication  de  l'assiégé  aux  ouvrages 
extérieurs  ;  on  a  proposé  de  dessécher  les  fossés  suivant 
leur  première  destination  et  M.  le  Comte  d'Argenson  paroi t 
disposé  a  en  ordonner  l'exécution  ; 

Cette  place  a  beaucoup  de  souterrains  sous  les  tours 
bastionnées  plus  propres  a  servir  de  magasins  qu'au  séjour 
de  la  garnison  en  temps  de  siège  ;  les  tours  bastionnées 
doivent  être  couvertes  d'un  toit  de  charpente  comme  celles 
de  Belfort  et  de  Landau  ;  lesd.  souterrains  en  seroient 
beaucoup  plus  secs  et  plus  propres  a  tout  usage,  et  d'ailleurs 
ces  toits  de  charpente  font  des  magasins  jmmenses  et 
propres  a  toutes  sortes  de  destinations,  mais  la  Maison 
d'Autriche  et  l'Empire  n'ayant  plus  de  places  sur  le  Haut 
Rhin,  le  Neuf  Brisack  a  moins  a  craindre  que  cy  devant  et 
la  Cour  (1)  y  feroit  moins  d'attention. 

Le  relief  du  fort  Mortier  est  très  bien  sur  ses  deux  faces 
du  costé  d'Alsace,  il  est  très  bien  couvert  mais  la  gorge  qui 
porte  parapet,  la  gorge  dis  je  n'a  ny  contrescarpe  ny  che- 
min couvert,  ainsy  ses  revetemens  peuvent  être  battus 
jusqu'au  pied  par  l'artillerie,  sur  la  hauteur  du  vieux  Bri- 
sack ou  placée  dans  l'jle  de  Paille  ce  qui  seroit  fort  dange- 
reux en  plusieurs  circonstances  ;  on  a  élevé  un  epy  sur  le 
Bord  du  bras  du  Rhin,  vis  a  vis  de  cette  gorge,  sur  lequel 
epy  on  a  ménagé  l'emplacement  nécessaire  pour  y  élever 
vn  massif  de  terre  capable  de  couvrir  cette  gorge  lorsqu'il 
seroit  ordonné  de  le  faire  ; 

1)  Réunion   des    Etats    fédérés   de    l'Empire. 


24  REVUE     D'ALSACE 


SCHLESTAT 


Situation  de  Schlestat 

La  ville  de  Schlestat  a  etée  fortifiée  par  Louis  XIV 
avant  la  conquette  de  Strasbourg,  ainsy  sa  situation  etoit 
pour  lors  très  importante,  car  avec  ses  ponts  sur  la  rivière 
d'il],  elle  tenait  toute  la  largeur  de  l'Alsace  depuis  la  mon- 
tagne jusqu'au  Rhin,  elle  appuyoit  la  gauche  du  canal  de 
Chatenoy,  depuis  la  rivière  d'Ill  jusqu'à  la  gorge  de  Sainte 
Marie  aux  mines,  qui  etoit  alors  le  grand  débouché  de  Lor- 
raine en  Alsace,  mais  depuis  la  conquette  de  Strasbourg, 
cette  place  est  moins  importante  qu'auparavant  ;  et  on  ne 
la  fortifieroit  pas  si  elle  ne  l'étoit  point  ;  cependant  c'est 
un  entrepôt  entre  le  neuf  Brisack  et  Strasbourg  et  elle 
seroit  d'une  grande  ressource  si  l'ennemy  surprenoit  un 
passage  du  Rhin  entre  Strasbourg  et  Markolsheim. 


* 
*« 


Plan  de  la  ville  de  Schlestat 
Le  plr.n  de  !a  ville  de  Schlestat  avec  bastions  a  orillons 
a  été  très  bien  tracé,  cependant  on  y  a  obmrs  les  tenailles 
qui  sont  indispensables  pour  couvrir  les  débouchés  des  po- 
ternes et  des  communications  aux  demy  lunes  ;  d'ailleurs 
je  trouve  qu'on  a  trop  serré  les  habitations  par  les  remparts, 
ce  qui  est  très  nuisible  en  deffense,  cela  a  rendu  les  rem- 
parts trop  étroits,  presque  partout,  on  auroit  pu  et  on  auroit 
dû  éloigner  le  pieds  des  Remparts  des  habitations  a  la  dis- 
tance de  vingt  toises. 


Relief 

Le  relief  de  cette  place  a  été  très  bien  exécuté,  cepen- 
dant les  fossés  ont  la  mauvais  qualité  de  n'être  ny  secs  ny 
pleins  d'eau  ;  c'est  un  villain  marais  qui  empêche  la  com- 
munication et  on  n'y  peut  mettre  assés  d'eau  pour  empêcher 
L'ennemy  ou  l'assiégeant  de  le  passer  ;  on  peut  leur 
donner  de  l'Ecoulement  et  les  rendre  secs  et  pleins  d'eau 


LES    FORTERESSES  25 

a  volonté  ;  cet  ouvrage  avait  été  commence  et  a  été  sus- 
pendu depuis  ; 

La  partie  de  cette  place  du  costé  de  la  porte  de  Brisack 
et  de  L'inondation  paroit  avoir  etée  négligée,  il  paroit 
même  que  les  dehors  n'ont  pas  étés  achevés  dans  la  con- 
fiance que  le  terrein  de  ce  costé  n'est  pas  susceptible  d'ap- 
proches par  sa  qualité  marécageuse,  et  encore  moins  a 
cause  de  Tinnondation  qu'on  y  peut  former  ;  il  est  bien 
vray  que  le  terrein  n'est  pas  susceptible  d'approches  depuis 
octobre  jusqu'à  juillet  mais  il  pourroit  l'Etre  en  été  et  je 
ne  voudrois  pas  m'y  fier  ;  mais  quant  a  l'innondation  qu'on 
peut  y  former  Elle  est  nulle  aujourd'huy,  car  la  digue  qui 
la  doit  soutenir  est  ouverte  par  20  ponts  sur  une  lieux  en- 
viron de  longueur  ; 

Cette  place  n'a  aucun  souterrain,  et  comme  elle  est 
d'une  grandeur  médiocre,  et  qu'elle  est  très  fourrée  de 
maisons,  il  ne  seroit  pas  possible  a  vne  garnison  de  s'y 
soutenir  contre  L'artillerie  qui  renverseroit  les  maisons  sur 
les  habitans  ; 

Moyens  de  remédier  aux  défauts  cy  dessus 

1"  ajouter  les  tenailles  devant  les  courtines  ; 

2"  couvrir  par  un  chemin  couvert  les  Revetemens  des 
lunettes  en  avant  des  glacis  du  Corps  de  la  place  ; 

3"  achever  l'écoulement  des  fossés  projette,  et  ouvrir 
le  battardeau  101  par  une  écluse  afin  de  donner  a  ces  fossés 
la  qualité  de  secs  et  plein  d'eau  a  volonté  ; 

4"^  faire  des  bâtiment  voûtés  pour  loger  la  garnison  en 
partie,  en  cas  de  siège  ou  des  souterrains  comme  à  Phals- 
bourg  sous  les  courtines  ; 

5**  Perfectionner  les  dehors  du  costé  de  la  porte  de 
Brisack  et  de  l'innondation   ; 

Mais  cette  place  dans  les  circonstances  présentes  et  dans 
l'Etat  où  elle  est,  est  beaucoup  plus  forte  que  le  besoin 
qu'on  en  a,  ainsy  les  défauts  et  les  remèdes  cy  dessus 
n'ont  étés  indiqués  que  pour  mémoire  seulement. 

(A  suivre). 


26  REVUE     D'ALSACE 

A  propos  des  cuvres  d'arl  ancien  de  l'Alsace-IiOrraine 

On  nous  écrit  : 

Le.  Revue  d'Alsace  fondée  en  1850  par  M.  Liblin,  con- 
tinuée par  MM.  Casser  et  Ingold  a,  depuis  Nov.-Déc.  1913, 
suspendu  sa  publication. 

La  nouvelle  série  qui  doit  se  continuer  à  Belfort  devrait 
mettre  dans  son  programme  : 

Rechercher  et  dessiner  ou  reproduire  dans  les  collections 
de  Paris,  Munich,  Berlin  etc.,^  dans  les  musées  et  chez  les 
particuliers  les  œuvres  d*art  ancien  provenant  d'Alsace-Lor- 
raine et  qui  n'ont  été  ni  décrites  ni  figurées  par  Schweig- 
hauser,  Golbéry,  Rothmtiller,  Baquol„  Kraus  etc. 

Une  nomenclature  sommaire  d'après  les  catalogues  des 
ventes  qui  ont  lieu  en  Allemagne,  en  Alsace  et  en  France, 
ces  dernières  années,  avec  la  description  des  sujets,  la  pro- 
venance, les  prix  payés,  ferait  voir  en  quelle  haute  estime 
on  tient  les  œuvres  sorties  des  mains  d'anciens  artisans 
alsaciens. 

Un  dessinateur  qui  désire  garder  l'anonyme  offre  à  la 
Rédaction  500  sujets  différents  sur  36  feuilles,  gratuite- 
ment bien  entendu,  ainsi  que  les  conseils  ci-dessus.  » 

Fidelis- 

Note  de  la  Direction. 

Nous  remercions  bien  vivement  notre  correspondant  de 
ses  conseils  et  de  son  offre.  Nous  ne  demandons  pas  mieux 
que  de  suivre  les  uns  et  d'accepter  l'autre,  certain  que  les 
abonnés  de  la  Revue  d'Alsace  trouveront  un  intérêt  tout 
particulier  dans  une  publication  de  ce  genre.  Une  revue 
quelque  peu  illustrée  est,  d'autre  part,  toujours  suivie  avec 
plus  de  plaisir.  Nous  allons  étudier  la  question  et  peut-être 
serons  nous  en  mesure  de  faire  déjà  quelque  chose,  en  ce 
sens,  dans  l'un  des  prochains  fascicules  de  la  Revue.  Nous, 
mettrions  ainsi  en  action  ces  quelques  vers  de  Mérian  : 

Drey  Schlœsser  auff  einem  Berge, 

Drey  Kirchen  auff  einem  Kirchoffe, 

Drey  Stœtt  in  einem  ThaU 

Ist  das  ganze  Elsass  iiberall. 

(Altes  Sprichwort  —  1644). 


un  FROPAGAHDISTE  RÉVOLUTIOmiRE 


♦  ♦  ■» 


FORT    LESPOMARÈDE 


■>  •  ■» 


Dans  les  Notes  biographiques  sur  les  hommes  de  la  Révo- 
lution à  Strasbourg,  que  publia  jadis  la  Revue  d'Alsace,  (1) 
Etienne  Barth  a  réservé  quelques  lignes,  trop  brèves  et  d'ail- 
leurs inexactes,  au  jacobin  Lespomarède,  dont  il  signalait  la 
présence  à  Strasbourg  à  la  fin  de  1793  et  en  1794.  (2)  Des 
lecherches  sur  les  Sociétés  populaires  du  district  de  Belfort, 
dont  je  me  propose  de  publier  les  Actes,  m'opt  fait  retrouver 
ce  personnage  à  l'autre  bout  de  TAlsace  en  1791  et  1792.  Il 
m'a  semblé  intéressant,  j'ai  eu  la  curiosité  de  suivre  ses  tra- 
ces, en  Alsace  et  ailleurs,  et  si  la  notice  que  je  lui  consacre 
à  mon  tour  présente,  elle  aussi,  des  lacunes,  elle  suffira,  je 
l'espère,  à  fixer  les  traits  essentiels  de  sa  physionomie.  Il 
m'a  paru  caractériser  à  merveille  une  variété  assez  nette- 
ment définie  du  type  jacobin  :  le  «  Zélateur  de  la  Révolu- 
tion», le  <(Mis!isionnaire  de  la  Liberté»,  comme  on  disait 
alors,  le  «Propagandiste  révolutionnaire»,  pour  employer 
l'expression  strasbourgeoise  (3). 

i)  Années  1877  à  1883. 

2)  Voir  Revue  d'Alsace,  1880,  p.  556-557,  et  la  notice  plus 
brève,  mais  plus  précise  donnée  par  A,  Chuquet,  Hondschoote, 
page  56. 

3)  Je  laisserai,  le  plus  souvent  possible,  la  parole  à  Lespo- 
marède  lui-même.  Rien  ne  vaut,  pour  le  faire  connaître,  la  lec- 
ture de  ses  discours  et  de  ses  lettres. 


28  REVUE  D'ALSACE 

Il  nous  arrivait  de  Guyenne,  étant  né  à  Labouheyre, 
bourg  du  département  actuel  des  Landes-  Son  père,  Mathieu 
Lespomarède  (1),  était  notaire  royal,  lieutenant  de  juge,  et 
devint  plus  tard  juge  de  la  juridiction  du  lieu.  Sa  mère  se 
nommait  Marie  DartigoUes.  A  son  baptême,  le  20  juin 
1751,  il  avait  reçu  de  son  parrain  Fort  Balhadère,  greffier  de 
la  même  juridiction,  ce  prénom  de  Fort,  jadis  très  répandu, 
paraît-il,  dans  les  Grandes  Landes,  mais  que  Ton  semble 
avoir  trouvé  assez  extraordinaire  en  Alsace  (2).  Il  dut  quitter 
de  bonne  heure  son  pays  natal,  et  semble  n  y  être  jamais 
revenu. 

Les  hasards  d'une  carrière  de  fonctionnaire  amenèrent, 
je  ne  sais  comment.  Fort  Lespomarède  en  Lorraine.  Entré 
dans  l'administration  des  Fermes  du  roi,  il  en  était  Capitaine 
général,  à  la  résidence  de  Gérardmer,  lorsque,  le  15  Mai 
1781,  il  époirsa  à  Château-Salins  Demoiselle  Anne-Thérèse 
Bazoille,  âgée  d'environ  26  ans,  fille  de  Sébastien  Bazoille, 
^(docteur  en  médecine,  ancien  conseiller  médecin  ordinaire 
de  feu  Sa  Majesté  le  Roy  de  Pologne,  stipendié  de  cette 
ville  »,  et  de  Dame  Elisabeth  Bonjour  (3).  C'est  sans  doute 
à  Gérardmer  que  naquit  leur  fih  aîné  François.  Mais  à  la 
naissance  du  second,  Joseph-Augustin,  le  premier  Décem- 
bre 1788,  Lespomarède  avait  quitté  Gérardmer  pour  Fraize, 
où  il  exerçait  les  mêmes  fonctions  (4).  Il  y  resta  sans  doute 
jusqu'au  début  de  1791,  où  nous  le  voyons  arriver  dans  la 
petite  ville  de  Délie,  à  l'extrémité  méridionale  du  départe- 
ment du  Haut-Rhin,  en  qualité  de  Capitaine  des  préposés  à 
la  police  du  Commerce  extérieur, 

i)  Il  est  nommé  Mathieu  dans  Pacte  de  baptême,  Bernard 
dans  l'acte  de  ipariage  de  son  fils.  Son  nom  est  écrit  Lespoma- 
rèdes  aux  registres  paroissiaux  de  Labouheyre.  Mais  notre  per- 
sonnage signant  toujours  son  nom  sans  s  final,  nous  adopterons 
cette  orthographe. 

2)  C'est  probablement  pour  cette  raison  que  Barth  le  corrige 
en  Fortuné  î 

:))  Acte  de  mariage,  aux  archives  de  la  Ville  de  Château- 
Salins. 

h)  Acte  de  baptême  de  Joseph- Augustin  Lespomarède,  aux 
archives  de  la  commune  de  Fraize  (Vosges). 


FORT  LESPOMARÈDE  2Ç 


Son  apparition  fut  la  conséquence  du  décret  du  5  No- 
vembre 1790,  qui  avait  ordonné  de  procéder  immédiatement 
au  reculement  des  barrières.  Tous  les  droits  de  traite  éta- 
blis sur  les  limites  intérieures  des  anciennes  provinces 
étaient  supprimés,  et  remplacés  par  un  droit  unique  et  uni- 
forme perçu  à  toutes  les  entrées  du  royaume  par.  des  em- 
ployés portant  le  titre  de  Préposés  à  la  police  du  commerce 
extérieur  (1).  Les  douanes  dispar,aissaient  donc  entre  la  Lor- 
raine et  l'Alsace,  et  la  présence  de  leurs  officiers  n'avait 
plus  de  raison  d'être  à  Fraize  ou  à  Gérardmer;  mais  Délie 
devint  la  résidence  d'un  capitaine,  tandis  que  des  lieute- 
nants s'installaient  dans  les  villages  voisins,  à  Bourogne^ 
Froidefontaine.  Florimont,  etc. 

Lespomarède  arriva  donc  à  Délie  vers  le  1""  janvier 
1791,  avec  sa  femme  et  ses  deux  enfants  (2).  Adhérent  en- 
thousiaste des  idées  révolutionnaires,  il  apportait,  pour  les 
propager  dans  sa  nouvelle  résidence,  toute  l'ardeur  et  la 
fougue  de  son  tempérament  méridional,  et  il  semble,  dès  le 
début,  avoir  employé  les  intarissables  ressources  de  sa  verve 
gasconne  à  stimuler  le  zèle  des  braves  dellois,  beaucoup  trop 
placides  à  son  gré.  D'ailleurs  le  moment  était  favorable  aux 
agitateurs.  Un  grand  mouvement  d'opinion  se  préparait 
dans  les  départements  du  Rhin:  le  gouvernement  y  en- 
voyait, pour  «diriger  l'esprit  publio),  trois  commissaires, 
Hérault  de  Séchelles,  Dumas  et  Foissey,  et  de  tous  côtés  on 
voyait  surgir  les  sociétés  populaires  ,à  l'imitation  de  celle 
qui  depuis  près  d'un  an  déjà  existait  à  Strasbourg.  Colmar 
fondait  la  sienne  le  16  Janvier,  Belfort  le  17  Février;  La- 
chapelle-sous-Chaux  annonçait,  le  18,  à  Strasbourg,  la  créa- 
tion d'une  «Société  patriotique  composée  d'agriculteurs»  (3) 
Huningue  à  son  tour  ouvrait  son  club  le  4  Mars.  Lespo- 

11  Moniteur,  Réimpression^  tome  VI,  p.  258  et  265. 

?)  Dans  le  discours  du  13  Mars,  reproduit  plus  loin,  il  se  dit 
arrivé  depuis  deux  mois  et  demi.  —  C'est  donc  à  tort  que  Barth 
en  fait,  de  1790  à  1793,  un  contrôleur  des  douanes  à  Strasbourg. 

:\)  Heitz,  Les  Sociétés  patriotiques  de  Strasbourg,  p.  118. 


30  REVUE  D'ALSACE 

marède  sut  faire  comprendre  à  ses  nouveaux  concitoyens 
que  Délie  ne  pouvait  se  montrer  inférieur  en  civisme 
aux  autres  localités  du  Département;  aussi,  dès  le  12 
Mars,  quarante  personnes  se  joignirent  à  lui  pour  organi- 
ser une  Société  des  Amis  de  la  Constitution,  et  récompen- 
sèrent ses  efforts  en  le  pommant  aussitôt  leur  président  (1). 
A  la  séance  du  lendemain,  il  fit  lecture  de  son  discours 
de  réception: 

((  Messieurs, 

«  Hier  à  la  création  des  Amis  de  la  Constitution  de 
votre  ville,  vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'en  nommer 
président.  Cela  manifeste,  Messieurs,  que  vous  êtes  entiè- 
rement imbus  de  l'esprit  de  nos  lois  qui  ne  voient  dans  un 
français  que  le  frère  de  tous  les  français.  Sous  cet  aspect 
voiïs  méritez  assurément  des  éloges,  mais  vous  pouviez 
mieux  choisir,  et  vous  le  deviez  pour  le  bien  de  la  chose.  Je 
suis  étranger,  et  il  y  a  tout  au  plus  deux  mois  et  demi  que 
je  surs  parmi  vous;  je  ne  suis  et  ne  puis  être  connu  ici.  Je 
dois  cependant  vous  dire  que  je  ne  le  cède  à  personne  du 
côté  du  civisme,  et  sous  ce  rapport  je  suis  sans  contredit 
votre  émule;  mais  sous  celui  des  talents,  vous  êtes  au- 
dessus  de  moi.  En  m'élisant,  Messieurs,  Président  de  cette 
assemblée,  vous  n'avez  donc  fait  que  prouver  combien  cette 
fraternité  établie  par  notre  législation  vous  était  chère,  et 
cette  preuve  est  déjà  un  résultat  du  serment  que  vous  avez 
fait  d'être  fidèles  à  la  nation,  à  la  loi  et  au  roi.  La  nature 
entière  se  dissoudrait  plutôt  que  d'effacer  ce  serment  de 
vos  cœurs.  C'est  ainsi  que  mon  âme  pénétrée  de  ce  ser- 
ment voit  les  vôtres  :  il  n'est  donc  plus  question  de  le  re- 
nouveller  dans  cette  coalition,  mais  de  jurer  que  nous  re- 
garderons comme  traître,  infâme  et  indigne  non  seulement 
de  notre  société,  mais  du  nom  français,  celui  qui  manquera 
aux  grands  et  glorieux  devoirs  que  lui  impose  le  titre  d'Ami 
de  la  Constitution,  Je  commence.  Messieurs,  par  faire  ce 
serment  pour  mon  compte  entre  vos  mains,  et  je  vous  prie 

1)   Archives  de  Delle.  Registre  de  la  Société  des  Amis  de  la 
Constitution,  f"   1,  rei^to. 


FOR^*  LESPOMARÈDE  31 

-de  le  recevoir.  Voilà,  Messieurs,  quelles  sont  et  quelles 
doivent  être  les  expressions  de  ma  reconnaissance  envers 
vous.  »  (1) 

L'avocat  Belin  (2),  procureur-syndic  de  la  Société,  lui 
répondit  aimablement  que  «  les  Français,  depuis  qu'ils 
sont  régénérés,  ne  connaissent  plus  d'étrangers  parmi  eux  ; 
ils  sont  tous  frères,  et  chérissent  vraiment  les  loix  qui  les  en 
ont  fait  souvenir  ;  mais  ce  n'est  pas  pour  manifester  ce 
principe  que  la  Société  vous  a  nommé,  Monsieur,  pour  la 
présider  ;  elle  a  eu  le  temps,  quoique  votre  résidence  ne 
date  pas  de  loin,  de  connaître  et  d'apprécier  vos  talents  et 
votre  patriotisme,  et  elle  est  charmée  d'avoir  trouvé  l'occa- 
sion de  leur  rendre  hommage.  »  Sur  quoi  l'assemblée,  en- 
chantée par  tant  de  courtoisie,  arrêta  que  le  discours  pro- 
noncé par  M.  le  Président  et  la  réponse  seraient  déposés 
dans  les  archives  de  la  Société,  puis  elle  se  mit  à  l'œuvre. 

** 

Nous  ne  suivrons  pas  Lespomarède  et  ses  amis  au  mi- 
lieu de  leurs  travaux,  car  ce  serait  faire  toute  l'histoire  du 
club  des  Jacobins  de  Délie-  «  Placés  à  l'extrême  frontière 
de  l'Empire  de  la  liberté,  écrivaient-ils  le  15  mars  à  la 
Société  de  Belfort,  nous  serons  des  sentinelles  infatigables 
pour  surveiller  ses  ennemis.  »  Fidèle  à  cette  promesse, 
Lespomarède  sut  faire  de  ses  «  frères  et  amis  )>  de  vrais 
douaniers  de  l'orthodoxie  révolutionnaire,  habiles  à  sur- 
prendre partout  la  contrebande  aristocratique.  Rien  n'é- 
chappe à  leur  clairvoyance,  ni  les  <(  menées  ténébreuses  » 
des  ennemis  du  dedans,  ni  les  «  projets  sanguinaires  et 
liberticides  »  de  leurs  voisins  les  «  tyrans  »  de  Montbéliard 
et  de  Porrentruy.  C'est  ainsi  que  le  10  avril  ils  décident 
de  brûler  en  place  publique  une  lettre  circulaire  du  prince- 
évêque  de  Bâle,  et  que  le  14  les  agents  de  Lespomarède 

i)  Arch.  de  Délie  —  Soc.  des  Amis  de  la  Const.  Correspon- 
dance et  pièces  diverses. 

2)  n  fut  plus  tard  député  au  Conseil  des  Cinq-Cents,  et 
mourut  conseiller  à  la  Cour  de  Colmar.  Voir  Véron-Réville. 
Hist,  de  la  Révolution  dans  le  Haut-Rhin  p.273. 


32  REVUE   D'ALSACE 

saisissent  dans  les  bagages  de  Tabbé  KlingUn,  à  cinq  cents 
pas  des  portes  de  la  ville,  dix  exemplaires  du  même  «libelle 
incendiaire»,  plus  (de  gros  et  Tinepte  volume  de  VEtat  de 
la  France  tel  qu'il  peut  et  qu'il  doit  être,  par  l'impudent,  le 
misérable  Galonné,  la  feuille  qu'on  conspue  généralement^ 
ayant  pour  titre  VAmi  du  roi,  etc.»  (1)  —  «On  ne  nous  fera 
pas,  disait  leur  président  dans  une  adresse  aux  Commis- 
saires du  roi,  du  31  Mars,  on  ne  nous  fera  pas  ce  reproche 
avilissant  que  nous  ne  pourrions  jamais  supporter  :  Vous 
dormez  au  milieu  des  dangers  !  Au  contraire,  soyez  sûrs, 
Messieurs,  que  nous  surveillons  sans  relâche  nos  ennemis.» 
Ce  n'est  point  pourtant  qu'on  en  ait  peur  :  «  A  la  vérité, 
loin  de  nous  épouvanter,  ils  nous  font  pitié.  Que  pourraient- 
ils,  les  insensés,  contre  vingt  millions  de  français  armés 
pour  nos  loix,  c'est-à-dire  pour  la  plus  belle  cause  du  ciel 
et  de  la  terre,  pour  la  vraie  religion,  la  nature  et  la  raison 
depuis  si  longtemps  flétries  ?  Mais  fussent-ils  mille  fois 
plus  à  craindre,  nos  âmes  brûleront  éternellement  d'une 
sainte  haine  contre  leurs  lâches  complots,  et  nous  répé- 
terons toujours  avec  transport,  avec  enthousiasme,  cette 
devise  que  nous  avons  adoptée  avec  tous  les  dignes  fran- 
çais  : 

Dulce  et  decarum  est  pro  patria  mari  !  »  (2) 

Ainsi  Lespomarède  traduisait  en  son  langage  le  plus 
éloquent  le  zèle  patriotique  dont  nos  populations  alsa- 
ciennes devaient  donner  tant  de  preuves  au  cours  des 
années  suivantes. 

Les  vicissitudes  de  la  politique  française  n'intéressaient 
pas  moins  Lespomarède  et  ses  amis-  Correspondant  avec 
les  sociétés  voisines,  et  bientôt  avec  les  Jacobins  de  Paris 
dont  ils  allaient  recevoir  le  mot  d'ordre,  ils  vivaient  avec 
intensité  de  la  vie  nationale.  Pas  un  incident  qui  n'ait  sa 
répercussion  chez  eux.  La  mort  de  Mirabeau,  par  exemple, 
provoqua   à   Délie   la   même   émotion   que   dans  toute   la 

i)  Lettre  à  la  Société  de  Colmar,   16  avril   1791   .—  Liasse 
correspondance. 

i)  Lettre  aux  Commissaires  du  roi,  31  mars  1791  —  (ibid.  ) 


FORT  LCSPOMARÈDE  33 

France,  et  dans  la  séance  du  8  avril,  Lespomarède  pro- 
nonça l'oraison  funèbre  du  grand  homme  : 

n  Depuis  lundi  dernier  aue  nous  avons  reçu  Taccablante 
nouvelle  de  la  maladie  de  M.  de  Mirabeau,  il  s'est  passé 
trois  jours,  et  ils  ont  été  pour  nous  trois  siècles  d'affreuses 
tortures.  Enfin  le  courrier  arrive,  nous  volons  aux  nouvelles*' 
nous  les  prenons  avec  un  empressement  indicible,  nous  ne 
voulons  plus  voir  que  l'article  qui  concerne  la  santé  de 
M.  de  Mirabeau.  L'espoir  de  sa  guérison  nous  soutenait  un 
peu.  Hélas  !  nous  lisons  ces  mots  effroyables  :  M.  de  Mira- 
beau est  mort  ;  et  au  même  instant,  l'affliction  nous  op- 
presse au  point  que  nous  doutons  si  nous  existons  nous 

mêmes Horrible  et    désastreuse    certitude    !..-..     Oui, 

Mirabeau.....  Mirabeau  n'est  plus Cet  ami  de  la  justice, 

ce  courageux  père  de  la  patrie,  ce  savant  législateur,  ce 
profond  philosophe,  ce  grand  orateur,  en  un  mot  ce  génie 
sublime  et  rare,  non,  n'est  plus  parmi  nous,  il  est  dans  son 
véritable  séjour^dans  celui  de  l'immortel.  Vos  larmes.  Mes- 
sieurs, coulent  avec  les  miennes  ;  allons.  Messieurs,  allons 
mettre  le  plus  tôt  possible  nos  cœurs,  déchirés  aux  pieds 
de  l'Etre  suprême  dans  son  temple  :  faisons  faire  un  ser- 
vice divin  funéraire  pour  ce  cher  défunt,  l'un  des  premiers 
amis  des  français.  Etre  suprême  !  pourquoi  nous  l'avoir 
enlevé  si  tôt  !  Que  de  biens  pour  la  France  devaient  encore 
sortir  de  l'étendue  immense  de  ses  lumières,  et  de  son  âme 
des  plus  sensibles  et  des  plus  belles  !  Etre  suprême  !  pour- 
quoi nous  l'avoir  enlevé  si  tôt  !  Tu  connaissais  les  en- 
trailles des  bons  français  ;  les  voilà  livrées  au  plus  corrosif 
désespoir,  et  tant  qu'ils  vivront,  ils  pleureront  amèrement  la 
perte  de  ce  grand  homme,  qui  est  une  des  plus  déplorables 
calamités  de  l'État.  Les  méchans  s'en  réjouissent  sans 
doute  :  qu'ils  nous  soient  plus  en  horreur  que  jamais  ! 
C'est  dans  l'adversité  que  les  dignes  citoyens  sentent  eux- 
mêmes  leur  véritable  valeur.  Que  les  traîtres  à  la  patrie 
apprennent  donc  de  toutes  parts  que  le  tombeau  de  M.  de 
Mirabeau  augmente  au  centuple  contre  eux  notre  haine  et 
celle  de  tous  les  français  vertueux.  Je  m'arrête.  Messieurs  ; 
j'y  suis  d'abord  forcé  par  ma  propre  douleur,  et  je  vois  que 


34  REVUE  D'ALSACE 

VOS  cœurs  brûlent  de  déterminer  des  arrêtés  conformes  à 
nos  sentiments  dans  cette  atterrante  circonstance.» 

Docile  à  cet  appel,  la  Société  décréta  unanimement 
que  ses  membres  prendraient  le  deuil  en  portant  un  crêpe, 
qu'un  service  funèbre  serait  célébré  dans  l'église  parois- 
siale, et  que  Téloge  de  Mirabeau  y  serait  prononcé  par  un 
«prêtre  patriote»,  ce  qui  provoqua  d'ailleurs  un  conflit  avec 
le  curé  de  la  ville.  (1) 

Conformément  au  règlement,  la  présidence  de  Lespo- 
marède  se  termina  le  13  Avril,  et  il  fut  remplacé  par  Donat 
Laurent,  directeur  des  Forges  de  Grandvillars.  Mais  le 
même  jour,  la  Société  arrêta  que  par  la  suite  elle  aurait 
deux  rédacteurs  chargés  de  sa  correspondance  pendant  un 
mois,  et  elle  nomma  à  cette  fonction  le  président  sortant 
et  Tavocat  Belin.  Or  on  peut  constater  qu'immédiatement 
le  ton  des  lettres  se  hausse,  le  style  se  fait  plus  emphatique, 
les  expressions  sont  plus  violentes.  Est-ce  simplement  l'ef- 
fet des  luttes  politiques  toujours  plus  vives,  des  haines 
toujours  plus  ardentes,  ou  bien  ne  faut-il  pas  voir  plutôt 
dans  l'aspect  nouveau  de  nos  documents  la  marque  per- 
sonnelle de  Lespomarède  ?  —  «  Unissons-nous  plus  que 
jamais,  nos  frères  !  écrit-on  par  exemple  le  25  avril  à  la 
Société  de  Strasbourg.  Défenseurs  intrépides  de  nos  loix, 
les  meilleures  qui  aient  jamais  été  sur  notre  globe  pour  la 
gloire  et  le  bonheur  des  mortels,  faisons  trembler  ces  in- 
dignes prêtres  et  ces  ci-devant  nobles  qui  écument  de 
rage  de  ne  pouvoir  plus  décomposer  le  corps  vivant  du  la- 
boureur et  de  l'artisan  si  utiles,  pour  manger  leur  moelle. 
C'était  là  une  de  leurs  plus  chères  voluptés,  et  ils  sont 
trop  habitués  au  sang  humain  pour  y  renoncer  jamais.  Que 
les  amis  de  la  Constitution  les  poursuivent  sans  relâche, 
ces  dégoûtants  anthropophages  !  Ou  ils  m(/urront  bientôt 
de  l'impuissance  de  leur  propre  fureur,  ou  le  glaive  de  la 

i)   Lettre   aux  Jacobins  de   Paris   du  8  Avril    1791,   et  Re- 
gistre de  la  Société  f°  3  et  4. 


FORT  LESPOMARÈDE  35 

loi  les  anéantira,  ou  ils  fuiront  !....  )>  On  est  loin  déjà,  après 
six  semaines,  de  l'allure  académique  des  discours  de  ré- 
ception !_(1) 

Pendant  toute  cette  année  1791,  Lespomarède  continua 
à  prendre  une  part  très  active  aux  travaux  de  la  Société 
dont  il  fut  de  nouveau  secrétaire  du  13  Juin  au  14  Juillet, 
et  nombreuses  sont,  aux  archives  de  Délie,  les  lettres 
écrites  par  lui,  toujours  dans  le  haut  style  dont  nous  venons 
de  donner  un  exemple.  Il  se  lance  avec  son  ardeur  ordinaire 
dans  la  lutte  religieuse  déchaînée  partout  par  l'obligation 
du  serment  constitutionnel.  Quelques  curés  réfractaires 
essaient  bien  de  se  disculper  en  lui  expliquant  leur  con- 
duite, ou  même,  comme  celui  de  Suarce,  de  Tamadouer  un 
peu  en  l'engageant  à  «  venir  prendre  leur  soupe  »  (2)  ;  l'in- 
corruptible Lespomarède  n'en  continue  pas  moins  à  ful- 
miner contre  «ces  infâmes  ministres  des  autels,  qui  ne  s'oc- 
cupaient que  d'aveug.er  et  d'avilir  le  spirituel  et  bon  peu- 
ple français  par  tous  les  ressorts  d'une  stupide  superstition, 
pour  mieux  le  dominer,  pour  mieux  le  tromper  »  (3).  Après 
la  fuite  à  Varennes,  quand  l'attention  se  porte  plus  spécia- 
lement vers  les  menaces  de  complications  extérieures,  Les- 
pomarède devient  belliqueux,  a  Aux  armes  !  Aux  armes  ! 
Ne  voyons  plus  digne  de  notre  amour  que  l'Assemblée  na- 
tionale qui  a  détruit  à  jamais  le  lâche  pouvoir  des  tyrans 
sous  lequel  nous  gémissions  depuis  des  siècles  !  Extermi- 
nons les  ennemis  des  pères  de  la  patrie  s'ils  osent  se  pré- 
senter !  Quand  l'univers  entier  serait  ligué  contre  nous, 
nous  vaincrons  :  les  hommes  libres  "sont  toujours  invinci- 
bles quand  ils  combattent  des  esclaves-  Mais  quand  cela 
ne  serait  pas,  préférons  mille  fois  mieux  la  mort  que  de 
retomber  dans  les  fers  !...  »  (4)  Aussi  lorsque  par  une 
circulaire  du  18  Août,  la  Société  de  Strasbourg  annonça 
•que  des  pièces  probantes  ne  lui  permettaient  plus  de  douter 

1)  Même  dossier,  aux  archives  de  Delle. 

«)  Lettre  du  nuré  Gérard  du  18  Mai   1791. 

3)  Lettre  à  la  Société  de  Vesoul,  du  5  Mai  1791. 

4)  Adresse  à  TAssemblée  nationale,  du  7  Juillet  1791. 


36  REVUE  D'ALSACE 

que  TAlsace  ne  dût  être  attaquée  vivement  du  20  au  30 
de  ce  mois  par  les  Condé  et  les  Mirabeau  Joints  au  «  Car- 
dinal Collier  »  et  aux  princes  allemands,  les  jacobins  de 
Délie  prévinrent  en  hâte  les  municipalités  du  canton,  et 
envoyèrent  partout  des  commi^aires  chargés  d'organiser  la 
levée  en  masse  des  hommes  valides  pour  repousser  Ten- 
nemi.  Lespomarède  fut  délégué  ^ur  la  frontière  la  plus 
exposée,  celle  de  la  Haute-Mairie,  (1)  où  ses  harangues 
soulevèrent  l'entiiousiame  patriotique  des  habitants.  Ceux 
de  Croix  lui  répondaient  unanimement  «  qu'ils  étaient 
prêts  à  la  première  réquisition  »  ;  le  maire  de  Lebetain  an- 
nonçait à  Lespomarède  que  ((  tous  les  habitants  de  cette 
municipalité  sont  prêts  à  marcher  à  tous  moments  au 
moindre  signal  contre  les  ennemis  de  la  Patrie  »  ;  ceux  de 
Saint-Dizier  s'offrent  à  garder  les  gorges  qui  du  pays  de 
Porrentruy  donnent  accès  dans  la  France  ;  ceux  de  Villars- 
le-Sec  sont  prêts  à  partir  dans  deux  jours  «  pour  joindre 
la  troupe  de  France  afin  de  se  garder  des  ennemis  de  la 
Constitution  »,  et  les  braves  gens  de  Montbouton  remettent 
à  <(  Monsieur  Despoumaret  »  la  délibération  suivante  : 

((L'an  1791  le  25  du  mois  d'Aoust  la  Municipalité  de 
Montbouton  a  assemblé  les  scitoyens  de  leur  commun  pour 
leur  fair  par  de  la  nouvail  qui  nous  est  parvenue  le  jour 
de  yair,  venan  de  la  Sosciété  des  amys  Destrasbour  adressé 
à  celle  de  Délie  nôtre  canton,....  qui  nous  anonce  que  notïs 
somme  assurés  daitre  ataqué  dans  la  Basse  Alzasse  des 
Emigrains  et  ainemys  de  nôtre  Constitution.  M-  le  Com- 
missaire nous  auxret  demandé  sci  Ion  pouret  se  fierre 
surs  nos  ces  citoyens  pour  un  cou  de  main  sci  le  cas  yéchet 
pour  repousser  nos  ainemys  es  plus  prais  qui  son  canpé 
et  en  gamizons  a  Porantrui  et  pouvoir  nous  enparer  des 
pauté  qui  nous  avoyzine  ;  aprais  avoir  statué  sur  cet  obgèt 
pauté  qui  nous  avoyzine  ;  aprais  avori  statué  sur  cet  obget 
tous  les  bons  scitoyens  de  notre  commun  en  comenssan  par 
le  capitaine  de  la  garde  national,  officié,  sergans,  caporaux 

1)   Extrême-sud  de  la  province  d'Alsace,  touchant  aux  prin> 
pautés  de  Montbéliard  et  de  Porrentruy. 


FORT    LESPOMARÈDE  37 

et  soldas  inci  de  suite  Ion  a  commancé  de  leur  demandé 
leur  santiment.  Leur  Patriotisme  cest  montré  sci  généreux  ; 
qu'ils  onts  répondu  que  pour  le  maintien  de  la  Constitution 
de  notre  Enpir  français  sillia  une  ataque  qu'il  sons  prais  de 
voler  aux  premie  cou  de  canon  ou  de  toxain  ;  et  les  serment 
a  été  réytéré  entre  les  mains  de  la  municipalité  en  ces 
tairme  La  main  levé  nous  jurons  et  je  jure  que  nous  somme 
prais  de  répandre  jusqu'à  la  dergnere  goûte  de  notre  sans 
pour  le  soutien  de  la  Constitution  tail  quellet  Décrété  par 
la  loi  de  nôtre  auxguste  assemblé  national.... 

<(   Le  plus  essanciel  que  Ion  à  a  observer  dans  ces 
moments  de  crize  c'est  des  fusils  et  de  la  munission.  »  (1) 

L'éloquence  de  Lespomarède  n'avait  pas  été  étrangère, 
sans  doute,  au  complet  succès  de  sa  mission  ! 

L'alerte  passée,  on  le  récompensa  en  l'appelant  de  nou- 
veau à  la  présidence  de  la  Société,  qu'il  exerça  du  11 
Septembre  au  16  Octobre.  Quelques  jours  après  sa  ré- 
élection, le  15  Septembre,  il  eut  la  joie  de  saluer  à  son 
départ  un  membre  du  Club,  le  frère  Bruat,  de  Grandvillars, 
nommé  député  à  l'Assemblée  législative,  et  ce  fut  l'occa- 
sion d'un  nouveau  discours  : 

«  Frères  et  amis  ! 
«  Du  sein  de  notre  Société  part  un  représentant  du 
peuple  français,  le  peuple  le  plus  célèbre  des  mondes 
connus.  Que  ce  titre  de  représentant  est  donc  grand  ! 
Qu'il  impose  d'immenses,  de  sublimes,  de  sages  et  de  cou- 
rageuses pensées  !  Non  seulement  les  loix  de  nos  repré- 
sentans  embrassent  nos  intérêts,  mais  encore  par  l'ordre 
imprescriptible  des  choses,  ceux  de  toutes^les  nations.  Si 
nos  loix  actuelles  anéantissent  nos  tyrans  propres,  pour 
nous  mettre  sous  la  domination  unique  de  la  volonté  de 
l'Etre  suprême  qui  veut  sur  la  terre  le  règne  de  l'égalité, 
de  la  nature  et  des  vertus,  ce  règne  enfin  établi  parmi  nous 

1)  Arch.   Delle.  —  Soc.  des  Amis  de  la  Const.  Correspon- 
dance, 25  août. 


38  REVUE  D'ALSACE 

le  sera  un  jour  dans  tout  notre  globe.  Frère  Bruat,  je^ 
n'irai  point  sans  doute  vous  donner  de  fades  éloges  ;  loin 
de  cette  Société,  loin  de  moi  toute  flatterie   :  vous  vous 
en  trouveriez  d'ailleurs  offensé.  Je  vais  seulement  vous  dire 
au  nom  de  cette  Société  que  j*ai  l'honneur  de  présider  et 
au  mien  :  Allez  dans  le  sein  de  notre  auguste  Sénat  ;  que 
la  patrie  y  soit  votre  idole,  votre  seule  divinité  !  Ne  cesser 
de  vous  rappeler  que  vous  avez  eu  le  bonheur  de  naître 
dans  un  des  séjours  de  l'innocence  et  des  bonnes  mœurs, 
je  veux  dire  dans  un  village.  !  Ne  cessez  de  vous  souvenir 
que  ces  hommes,  les  plus  vertueux  de  notre  empire,  étaient 
et  sont  les  laboureurs  et  les  artisans  et  qui  cependant  na- 
guère, ô  horreur  mille  fois  inconcevable  !  mille  fois  inouïe  ! 
étaient  perpétuellement  le  jouet  et  les  victimes  déplorables, 
des  plus  inutiles  et  des  plus  odieux  des  hommes   !  N'ou- 
bliez jamais  que  vous  avez  sans  cesse  vécu  au  milieu  de 
ces  chers  agriculteurs  et  artisans  et  que  peut-être  c'est 
à  cet  avantage  inappréciable  que  vous  devez  les  vertus  et  le 
bon  esprit  que  vous  avez  et  qui  vous  ont  obtenu  les  suf- 
frages de  vos  concitoyens  !  Ne  cessez  surtout,  et  que  ce 
soit  toujours  en  frémissant  d'indignation,  ne  cessez  surtout 
d'avoir  présent  à  l'esprit  qu'on  ne  discontinue  pas  d'ourdir 
des  trames  contre  le  bon  peuple  que  je  viens  d'indiquer, 
pour  le  rendre  plus  esclave  et  plus  malheureux  qu'il  ne 
l'a  jamais  été   !  Ne  cessez  enfin  de  vous  soulever  contre 
tous  les  despotes  et  leurs  fauteurs,  ces  monstres  dont  les 
âmes  ne  sentent  que  l'égoïsme  dans  tout  ce  qu'il  a  de 
plus  fangeux  et  de  plus  vorace   !  Courez  mille  fois  plutôt 
à  une  mort  certaine  que  d'avoir  pour  eux  la  moindre  in- 
dulgence nuisible  aux  droits  de  l'homme  !  Vous  êtes  jeune, 
vous  êtes  précisément  dans  Tâge  de  l'intrépidité,  du  plus 
pur  patriotisme,  en  un  mot  de  l'héroïsme   !  Allez,  partez, 
remplissez  comme   un   Pétion,   comme    un.    Roberspierre, 
comme  un   Grégoire,   comme   un   Camus   et  comme   tant 
d'autres  législateurs  de  ce  mérite,  la  glorieuse  carrière  de 
député  de  la  justice,  de  la  raison  et  de  la  saine  religion  ;  et 
tous  les  dignes  français,  sans  compter  les  honneurs  un  jour 
de  l'univers  envers  ses  bienfaiteurs,  vous  béniront,  vous. 


FORT    LESPOMARÈDE  39 

aimeront  à  jamais  !  Et  nous  qui  surveillerons  sans  relâche 
sur  cette  frontière  les  vils  et  abjects  ennemis  de  notre  il- 
lustre et  chère  Patrie  et  qui  comptons  que  vous  nous  don- 
nerez dans  toutes  les  occasions  votre  secours  pour  le  bien 
public,  nous  particulièrement  et  tous  les  habitants  en  géné- 
ral de  cette  contrée  qui  espèrent  fermement  avec  nous  que 
vous  rhonorerez  par  votre  concours  toujours  ardent  à  con- 
solider notre  liberté,  la  félicité  et  la  gloire  de  notre 
royaume,  à  votre  retour,  nous  volerons  au-devant  de  vous, 
nous  nous  élancerons  dans  vos  bras,  nous  vous  serrerons 
contre  nos  cœurs,  et  vous  éprouverez  alors  plus  que  jamais 
en  voyant  notre  attendrissement  et  nos  larmes  que  Tamour 
seul  d'un  vrai  citoyen  français  vaut  un  million  de  fors 
mieux  que  tous  les  trônes  ensemble  des  tyrans.  »  (I) 

Le  frère  Bruat  répondit,  «  sans  préparation  »,  en  ex- 
primant la  vive  sensibilité  avec  laquelle  il  recevait  de  telles 
marques  d'affection,  en  affirmant  son  amour  du  bien  public 
et  de  la  liberté,  et  en  promettant  tout  son  dévouement  au 
club  de  Délie  dont  il  ne  cesserait  de  consulter  avec  em- 
pressement  les  «  lumières  supérieures.  » 

Le  16  Octobre,  sa  seconde  présidence  terminée,  Les- 
pomarède  fut  de  nouveau  nommé  rédacteur  de  la  Société, 
et  nous  le  voyons,  avec  un  zèle  infatigable,  s'occuper  des 
objets  les  plus  divers.  Le  23  Octobre,  par  exemple,  on  le 
charge  d'examiner  un  mémoire  du  frère  Laurent  de  Grand- 
villars  ((  qui  traite  des  moyens  d'obvier  aux  désastres  des 
incendies  »,  et  le  27  il  vient  lui-même  proposer  à  l'Assem- 
blée un  plan  d'éducation  nationale  qui  est  mis  à  l'ordre  du 
jour,  «  attendu  que  M.  l'Evêque  d'Autun  en  a  rédigé  un 
qui  a  réuni  les  suffrages  des  français.  »  (2)  Nous  n'avons 
malheureusement  pas  retrouvé  cet  exposé  des  idées  péda- 
gogiques de  Leispomarède  :  nous  possédons  seulement  une 
réponse  du  frère  Laurent,  qui  mentionne  «  l'attendrisse- 
ment »  avec  lequel  il  en  a  entendu  la  lecture,  car  il  est 

t)  Registre  de  la  Société,  f°  24  et  25. 

i)  Ibid.  f"  26.  —  Il  s*agit  du  Rapport  sur  l'Instruction  publique 
fait  à  l'Assemblée  nationale  tes  10,  11  et  19  septembre  17 91, 
par  Talleyrand  (Paris  1791.  in  4"). 


40  REVUE     D'ALSACE 

connu,  dît-il,  que  si  l'éducation  «  n'est  pas  la  base,  elle 
est  au  moins  l'architecture  majestueuse  du  temple  sur  l'au- 
tel duquel  nous  sacrifions  tous.  »  Il  semble,  autant  qu'on 
peut  l'entrevoir  à  travers  le  pathos  amphigorique  de  Donat 
Laurent,  —  le  philosophe  du  club  !  —  que  Lespomarède 
proposait,  à  défaut  des  40.000  instituteurs  nécessaires,  de 
charger  les  administrations  municipales  de  donner  elles- 
mêmes  l'enseignement  aux  jeunes  citoyens.  —  Avait-il 
songé  aux  leçons  d'orthographe  que  recevraient  alors  les 
enfants  de  Montbouton   ?.... 

Jusqu'à  cette  date,  les  documents  nous  permettent  de 
suivre  darts  le  détail  l'activité  des  Jacobins  dellois  et  de 
leur  fondateur.  Pour  l'année  1792  ils  nous  font  presque  tota- 
lement défaut,  le  registre  de  la  Société  contenant  les  pro- 
cès-verbaux de  trois  séances  seulement.  Nous  constatons 
tout  au  moins  que  la  déclaration  de  guerre  et  l'occupation 
par  les  troupes  françaises  du  pays  de  Porrentruy  appor- 
tèrent à  la  Société^  de  graves  préoccupations,  et  que  Lespo- 
marède maintint  son  zèle  à  la  hauteur  des  circonstances. 
C'est  lui,  par  exemple,  que  l'on  chargea  d'escorter  dans  la 
nuit  du  29  au  30  Avril  le  détachement  de  l'armée  de 
Custine  pénétrant  dans  l'évêché  de  Bâle.  Le  30  il  envoya, 
de  concert  avec  les  députés  des  Jacobins  de  Belfort,  Boillot 
et  Strolz,  un  récit  enthousiaste  de  la  réception  faite  à  ses 
compatriotes.  «  Vos  députés  ont  à  vous  raconter  les  traits 
d'une  fraternité  de  peuple  à  peuple  qui  doivent  faire  couler 
des  larmes  de  délicieux  attendrissement Nous  ne  pou- 
vons peindre  les  sensations  délicieuses  que  nous  avons 
éprouvées,  lorsque  nous  avons  vu  les  habitans  se  préci- 
piter dans  nos  bras,  nous  demander  notre  amitié  ;  ceux 
de  chaque  communauté,  le  curé  en  tête,  se  présentaient  à 
notre  passage,  et  pendant  tout  le  temps  que  l'armée  défilait, 
les  cris  de  Vive  la  nation  française  ne  sortaient  point  de 
leur  bouche...  Ils  offraient  des  rafraîchissements,  portaient 
les  sacs  de^  soldats  fatigués,  demandaient  à  genoux  des 
cocardes  et  les  baisaient  les  yeux  mouillés  de  larmes.... 


FORT    LESPOMAR3DE  41 

Ils  détaillaient  toutes  les  horreurs  que  le  despotisme  leur 
avait  fait  souffrir  et  nous  comblaient  de  bénédictions...- 
Cependant  les  soldats  ont  gardé  une  discipline  admirable, 
et  n'ont  quitté  leur  rang  que  pour  embrasser  leurs 
frères.  »  (1) 

La  lettre,  lue  au  club  de  Délie  dans  la  !séance  du  2  Mai, 
y  fut  accueillie  avec  la  joie  que  Ton  devine,  et  les  «  bons 
habitans  de  la  principauté  »  furent  déclarés  «  au  dessus 
de  toutes  éloges  »  .(2)  On  n'en  fut  que  plus  indigné  lorsque 
peu  après,  le  18  Mai,  le  fameux  Syndic  Rengguer  qui 
avait  été,  avec  Tévêque  ûobel,  le  principal  auteur  de  la 
révolution  dans  Tévêché  de  Bâle,  vint  faire  à  l'Assemblée 
dont  Lespomarède  avait  été  pour  la  troisième  fois  élu  pré- 
sident, le  ((  récit  désastreux  >»  de  Téchec  qu'il  avait  subi  la 
veille  en  donnant  l'assaut  au  château  de  Porrentruy.  (3) 
Lespomarède,  au  nom  du  club,  lui  répondit  en  des  termes 
pleins  de  sympathie,  mais  aussi  de  réserve  prudente  : 

«  Monsieur  ! 

(c  Je  ne  chercherai  pas  à  vous  exprimer  notre  sensibi- 
lité et  notre  émotion.  Je  pense  que  vous  les  voyez  entière- 
ment sur  tous  les  traits  de  nos  visages.  Vous  savez,  Mes- 
sieurs, quels  aont  contre  les  tyrans  et  leurs  odieux  suppôts 
la  haine  des  français  vertueux,  leur  amour  pour,  les  peuples 
libres,  et  leurs  dispositions  pour  ceux  qui,  opprimés  comme 
vous,  veulent  enfin  rompre  leurs  fers. 

«  D'après  cela  vous  devez  imaginer  combien,  en  effet, 
il  nous  est  douloureux  dans  cette  occasion  que  la  loi  en- 
chaîne nos  bras  et  notre  courage.  Nous  allons.  Messieurs, 
sans  perdre  un  moment,  rendre  compte  aux  Sociétés  aux- 
quelles nous  sommes  affiliés,  de  vos  sentiments  généreux 
et  de  votre  situation  malheureuse,  et  si  pendant  votre  sé- 

1)  G.  Gauiherot,  La  Révolution  française  dans  V ancien  évê- 
ché  de  Bâle,  Tome  I.  La  République  rauracienne,  p.  122-123.  — 
/.  Sauzay  dans  son  Histoire  de  la  persàpution  révolutionnaire 
dans  le  départment  da  Doubs,  II.  p.  526-527,  donne  un  texte 
•différent. 

2)  Registre  de  la  Société,  f°  29. 

3)  Registre  de  la  Société,  f"  29. 


42  REVUE     D'ALSACE 

jour  dans  cette  ville,  les  procédés  d'une  amitié  et  d'une 
fraternité  sincère  et  ardente  que  nous  vous  jurons  peuvent 
vous  être  de  quelque  consolation,  nous  aurons  de  vives 
actions  de  grâces  à  vous  riendre  de  ce  que  vous  vous  êtes 
retirés  au  milieu  de  nous.  »  (1) 

L'intérêt  que  portait  Lespomarède  aux  révolutionnaires 
bruntrutains,  son  ardeur  à  soutenir  leurs  revendications  et 
à  appuyer  leurs  coups  de  main  ne  se  démentirent  jamais, 
et  la  dernière  démarche  qu'il  fit  avant  son  départ  du  pays 
fut  pour  accompagner  à  Porrentruy,  le  premier  octobre 
1792,  le  promoteur  Voisard,  un  des  plus  ardents  novateurs, 
et  protester  avec  lui  contre  la  saisie  de  ses  biens  ordonnée 
par  le  conseil  aulique  du  prince.  (2) 

* 

Mais  il  était  d'autres  despotes  à  combattre,  plus  redou- 
tables que  le  «  tyran  mitre  »,  le  «  Néron  de  Porren- 
truy» (3),  «ce  prêtre  abominable,  ce  tigre  altéré  de  sang  hu- 
main» (4),  ce  corpuscule  pétri  de  fange,  d'impudence  et 
de  venin  »,  (5)  comme  on  dirait  élégamment  au  club  de 
Délie.  L'armée  prussienne  avait  pénétré  en  France.  Sans 
doute  la  journée  de  Valmy  venait  d'arrêter  l'invasion  et 
l'ennemi  s'était  mis  en  retraite  vers  la  frontière  ;  mais  il 
restait  à  délivrer  complètement  notre  territoire,  et  la  jeune 
République  avait  besoin  de  tous  les  dévouements.  Ils  s'of- 
frirent nombreux,  enthousiastes,  et  Lespomarède  fut  gagné 
par  la  grande  fièvre  patriotique.  Rester  capitaine  des  pré- 
posés à  la  police  du  commerce  extérieur  et  capitaine  de  la 
garde  nationale  de  Délie  (6),  aider  à  «  l'affranchisement  ^> 

1)  Louis  Vautrey,  Histoire  du  collège  de  Porrentruy  (Porren- 
truy  1866)  p.  228,  note. 

â)  Journal  de  François  Joseph  Guélat,  (Delémont.  1906)  p.  73. 

3)  Gautherot.  Op.  cit.  p.  156. 

i)  Discours  de  Rengguer  du  18  Mai.  Ibtd.  p.  150. 

5)  Pétition  du  club  de  Délie  du  18  Juin.  Ibid.  p.  163,  et  Hans^ 
Ruser,  Dos  Bistum  Basel  und  die  franzœsische  Révolution, 
(Bâle  1896)  p.  50. 

6)  Il  signe  en  cette  qualité  une  quittance  du  30  septembre 
1792.  Arch.  de  Delle). 


FORT   LESPOMAR3DE  43 

du  petit  peuple  de  la  Rauracie  était  insuffisant  à  ses  yeux  : 
il  voulut  partir  pour  Tannée,  et,  laissant  là  femme  et  en- 
fants, il  se  mit  en  route  vers  le  milieu  du  mois  d'octobre  (1). 
Les  circonstances  de  son  départ,  de  son  enrôlement  comme 
volontaire  à  Longuyon  le  22  Octobre  et  de  sa  réception  à 
Tarmée  du  général  Valence  nous  sont  connues  par  une 
curieuse  lettre  qu'il  adressa  de  Givet  le  8  Novembre  sui- 
vant au  Conseil  exécutif  provisoire.  Rien  ne  peut  nous 
faire  connaître  le  personnage  mieux  que  cet  extraordinaire 
récit.  (2) 


A    Givet,   le   8   Novembre    1792,   Van   premier 

de  la  République, 

Citoyens  minrstres, 

«  Je  me  suis  débattu  pendant  deux  ou  trois  mois  pour 
obtenir  la  permission  d'être  plus  utile  à  la  chose  publique, 
c'est-à-dire  pour  obtenir  la  permission  de  quitter  mon  poste 
de  capitaine  général  des  préposés  à  la  police  du  commerce 
extérieur  à  Délie,  Haut-Rhin,  afîn  de  voler  sur  le  théâtre 
sanglant  de  la  guerre.  Ayant  exprimé  enfin  mon  désir  au 
ministre  des  contributions  publiques,  lequel  j'ai  signé  de 
mon  sang  que  j'ai  tiré  par  une  incision  avec  un  canif  dans 
ma  chair,  il  m'a  répondu  à  l'instant  qu'il  approuvait  ma  ré- 
solution, et  aussitôt  la  réception  de  sa  lettre,  après  m'être 
arraché  des  bras  de  mon  épouse  et  de  mes  enfans  qui  me 
sont  si  chefs,  je  me  suis  mis  en  marche  à  pied.  Arrivé  à 
Longuion  le  22  du  mois  dernier,  j'y  ai  rencontré  le  général 
Valence,  et  m'étant  présenté  à  lui  avec  mon  sac  sur  le  dos, 

Il  était  parti  si  précipitamment  qu*il  avait  oublié  de  payer 
ses  contributions,  et  que  le  8  pluviôse  an  II  on  notait  encore 
que  «  le  Fort  Lespomarède  »  restait  devoir  33  M.  14  s.  pour 
sa  cote  mobilière  de  1792.  —  Son  successeur  comme  capitaine 
des  douanes,  François  Polin,  n'arriva  à  Délie  que  le  1er  Dé- 
1792.  (Arch.  de  Délie). 

Archives  Nationales  A  F.  II.  281  —  A,  Chuquet  a  cité 
un  passage  de  cette  lettre  dans  ses  Guerres  de  la  Révolution. 
ni.  La  retraite  de  Brunswick,  p.  208. 


44  REVUE    d'alsaçe 

un  mousquet  sur  Tépaule,  et  crotté  jusqu'aux  oreilles,  je 
lui  ai  dit  :  Général  voici  un  soldat  de  Délie  ;  je  vous  prie 
de  le  recevoir.  —  Votre  nom,  me  demande-t-il.  —  Lespo- 
marède.  —  Je  n'avais  pas  fini  de  me  nommer  qu'il  me  ré- 
pondit :  Vous  voulez  être  simple  volontaire  ?  —  Oui,  gé- 
néral- —  Hé  bien,  je  vous  fais  mon  aide  de  camp.  —  Non, 
mon  général  ;  je  veux  être  simple  volontaire.  Je  n'ai  rien 
d'ailleurs  que  le  zèle  d'un  soldat  qui  vient  vaincre  ou  mou- 
rir pour  la  République  française-  —  Il  était  à  table  ;  il 
répliqua  :  Vous  serez  mon  aide  de  camp,  et  mettez-vous  à 
côté  de  moi  pour  dîner.  Citoyens,  dit-il  à  sa  compagnie 
composée  de  beaucoup  d'officiers,  voilà  le  citoyen  Lespo- 
marède  :  vous  devez  le  connaîtrie.  Il  n'a  cessé,  ajouta-t-il 
avec  feu,  de  servir  avec  courage  la  patrie.  Que  ces  hommes 
me  sont  chers,  et  que  je  surs  aise  de  le  posséder  !  —  Voilà 
exactement,  Citoyens  ministres,  de  quelle  manière  j'ai  été 
reçu  de  ce  général 

j.  JOACHÏM. 

(A  suivre). 


Mm  Éle  10»  iniir  i  niÉin  te  hlK 


tE  CHATEAU    ET    LES    MURS 


Colligite  fragmenta  ne  pereant 
Johan  VI.  XII. 

AVANT-PROPOS. 

De  1232  à  la  fin  du  XVII«  siècle,  l'antique  petite  ville 
de  Délie,  située  tout  à  fait  au  sud  de  l'ancien  département 
du  Haut-Rhin»  a  été  une  place  forte  avec  château,  remparts, 
tours,  fossés  et  ponts  levis.  Que  reste-t-il  aujourd'hui  de 
ces  anciennes  fortifications  dont  les  ancêtres  dellois  ont, 
tour  à  tour  éprouvé  les  avantages  et  les  inconvénients, 
plus  même  les  mauvais  que  les  bons  côtés  ?  Du  château  ? 
rien  ou  presque  rien  ;  des  murs  ?  quelques  pignons  de  mai- 
sons, quelques  tronçons  de  tours  qu'un  étranger  non  averti 
ne  saurait  distinguer. 

C'est  cependant  à  décrire  château  et  murs  que  nous 
allons  consacrer  cette  nouvelle  étude.  Nous  y  parviendrons 
tant  avec  nos  souvenirs  d'enfance  et  les  traditions  locales 
qu'à  Taide  des  archives  du  Haut-Rhin  et  de  la  mairie,  des 
vieux  urbaires  de  la  Seigneurerie  et  de  divers  alsatiques. 
Cette  description  sera,  d'une  part,  précédée  d'un  coup  d'œil 
sur  l'emplacement  du  château  que  nous  considérons  comme 
ayant  été  celui  d'un  camp  romain,  nous  dirons  même  du 
camp  de  Gramatum,  d'autre  part  suivie  des  moyens  de  dé- 
fense du  même  château  et  de  l'enceinte  de  la  ville,  de  leur 
entretien  pendant  leur  longue  existence  et  des  principaux 
incidents  ou  événements  dont  ils  ont  été  la  cause  ou  les 
témoins.  Nous  finirons  par  leur  destruction,  les  quelques 
vestiges  qu'ils  ont  laissés  et  différentes  pièces  justificatives- 
Louis  HERBELIN. 


46  REVUE     D'ALSACE 

Preuves  de  rexistence  d'un  camp  goUo-romain  à  Délie 
Comment  remplacement  du  camp  est  devenu  celui  de 

f ancien  château. 

Un  camp  gallo-romain  a  existé  à  Délie;  (1)  (nous  Tavons 
expliqué  dans  nos  premières  notes  pour  servir  à  l'histoire 
de  Délie  {origine  et  dénominations).  —  II  constituait  l'ou- 
vrage principal  de  l'une  de  ces  étapes  que  les  Empe- 
reurs, maîtres  de  tout  notre  pays  avaient  établies,  de  dis- 
tance en  distance,  près  des  grandes  voies  destinées  à  relier 
l'Italie  et  le  midi  de  la  Gaule  au  Rhin  dont  la  rive  droite 
était  couverte  de  tribus  Barbares.  Les  légions  ou  les  co- 
hortes envoyées  sur  les  bords  du  grand  fleuve  ou  en  reve- 
nant s'y  reposaient  après  leur  journée  de  marche  pour  re- 
partir le  lendemain  soit  sur  Largitz  (Larga)  soit  sur  Man- 
deure  (Epomanduodurum)  ;  il  servait  en  outre  à  loger  les 
troupes  sédentaires,  des  vétérans,  chargés  tant  du  service 
de  l'étape  qu'à  assurer  celui  des  vigies  et  le  recouvrement 
des  impôts. 

Le  camp  dont  s'agit  s'élevait  sur  le  plateau  dit  la 
Roche  de  Délie»  à  proximité  de  la  station  de  Gramatum  où 
se  faisait  la  jonction  de  la  grande  voie  de  Besançon  (Ve- 
sontio)  par  Mandeure  à  Largitz  avec  la  voie  secondaire  de 
Morvillars  et  Grandvilars  à  Porrentruy  et  au  Mont-Terri- 
ble. (2) 

i)  Voir  origine  et  dénominations  de  Délie  :  Revue  d'Alsace, 
1911. 

±)  Contrairement  à  ropinion  de  M.  Pajot  qui  transporte  Gra- 
matum au  Mont-Terrible,  (buU.  de  la  Soc.  belf.  d'émulation,  1912, 
p.  169),  nous  persistons,  conformément  à  l'opinion  de  Cestre  et 
de  Léon  Viellard  à  voir  cette  station  à  Delle.  Si  la  table  de 
Peutinger  est  muette  sur  ce  point,  Titinéraire  d'Antonin  est 
formel  :  Gramatum  était  situé  entre  Epomanduodurum  et  Larga. 
Le  Mont  Terrible  a  peut-être  eu  aussi  sa  station  romaine,  bien 
que  A.  Quiquerez  n'en  dise  rien,  mais  malgré  le  nom  de  Gremet, 
lieu  dit  des  environs,  ce  n'était  pas  Gramatum.  M.  Ch.  Pfister 
(Alsace  romaine  :  Revue  d'Alsace  1912,  p.  135)  éloigne  aussi 
Gramatum  de  son  véritable  emplacement  en  le  mettant  à  Belfort. 


f 


LE   CHATEAU  49 

Nous  ne  nous  étendrons  pas  davantage  sur  la  question 
du  camp  de  Gramatum,  si  ce  n'est  pour  dire  qu'il  était  do- 
miné par  une  vigie  qui  s'élevait  sur  le  monticule  ménagé 
à  l'angle  sud  est  du  plateau.  Du  sommet  de  cette  vigie  la 
vue  embrassait  tous  les  environs.  (1) 

Qu'était-ce  que  cette  vigie  ?  Suivant  Cestre  les  vigies 
étaient  des  tours  que  les  Romains  établissaient  sur  des 
hauteurs  en  général  naturelles,  souvent  aussi  artificielles, 
et  pouvant  contenir  cinq  à  six  hommes  de  garde  chargés 
spécialement  de  transmettre  les  dépêches  et  de  reproduire 
les  signaux  d'alarmes  et  autres.  (2) 

Ces  tours  n'étaient  pas  spéciales  à  la  frontière  immé- 
diate du  Rhin.  Jouant  le  rôle  de  sentinelles  perdues,  elles 
s'espaçaient,  toujours  suivant  Cestre,  de  mille  en  mille 
(1583  m),  mais  là  où  il  y  avait  une  station,  elles  formaient 
une  dépendance  du  camp. généralement  placé  à  côté  ou  au- 
dessus. 

La  vigie  du  camp  de  Gramatum  communiquait,  par  si- 
gnaux, avec  celle  de  Milandre,  (3)  au  sud,  et  avec  d'autres 
placées  sur  divers  points,  vers  Fesche  l'Eglise,  à  l'ouest, 
Faverors,.  à  l'est  et  Grandvillars,  au  nord.  (4) 

Avancer  un  fait  tel  que  l'existence  d'un  camp  romain  à 
Délie  serait  téméraire,  s'il  n'en  existait  aussi  des  preuves 
certaines. 

Quelles  sont  ces  preuves  ? 

C'est  d'abord  la  Roche  taillée  à  pic  qui  lui  a  servi 
d'assise  et  qui  a  fait  dire,  en  1666,  à  M.  Flostat,  tabellion- 
chroniqueur  des  ville  et  seigneurie  de  Délie  :  a  Les  héri- 


i)  Voir  origine  et  dénominations  de  Délie  par  l'auteur  : 
Revue  d'Alsace   1911. 

3)  Les  vigies  celto-romaines  établies  le  long  du  Rhin,  p.  2. 

.3)  i4.  Quiquerez  (le  Mont  Terrible,  1862,  p.  28.)  considère 
la  Tour  de  Milandre,  (derrière  Boncourt)  comme  les  restes  d'une 
vigie  romaine  appelée  à  protéger  la  jonction  de  la  route  suivant 
le  cours  de  l'AlIaine  (de  Grandvillars  à  Porrentruy)  avec  la 
grande  voie  passant  près  de  Delle  (de  Mandeure  à  Largitz)  et  à 
transmettre  (opinion  de  Cestre)  les  signaux  à  plusieurs  postes 
militaires. 

4)  Orientation  fixée  par  rapport  à  Délie. 


50  REVUE  D'ALSACE 

tances  propriétaires  et  fondamentaires  de  la  dite  Seigneurie 
sont  dehues  à  une  roche  de  Délie,  (1)  c'est-à-dire  que  cette 
Roche  a  valu  au  domaine  de  Délie  son  origine  et  son  titre 
de  fondation.  Or,  pour  qu'il  en  ait  été  ainsi,  il  faut  néces- 
sairement faire  remonter  son  existence  à  une  époque  an- 
térieure à  la  domination  franque  qui  la  trouva  telle  ou  à 
peu  près  que  l'avait  laissée  la  période  gallo-romaine. 

Vient  ensuite  l'ancien  puits  du  château.  Creusé  entiè- 
rement dans  le  roc  et  d'une  profondeur  de  27  mètres  sur 
1  m.  90  de  diamètre  à  l'orifice,,  il  avait  une  forme  singulière. 
On  a,  en  effet,  con'staté  il  y  a  une  trentaine  d'années,  en  le 
vidant  des  déblais  dont  il  était  empli,  qu'il  s'élargissait  en 
descendant  et  se  terminait,  au  fonds,  en  poire.  Cette  parti- 
cularité n'a  peu  contribué  à  exercer  l'imagination  du  pro- 
priétaire actuel  de  la  Roche,  (2)  mai^  deux  faits  se  trouvent 
à  point  pour  en  avoir  la  clef.  Le  premier  est  le  puits  du 
Mont  Terrible.  Tout  en  lui  donnant  une  grande  profondeur, 
A.  Quiquerez  dit  qu'il  descendait  en  cône  tronqué  et  ar- 
rondi à  la  partie  inférieure.  (3)  Le  second  est  la  découverte 
faite  à  Mandeure,  en  1910,  de  trois  nouveaux  puits.  Ceux-ci 
sont  d'une  profondeur  bien  plus  faible,  quatre  à  cinq  mètres 
seulement,  mais  ils  présentent  le  même  caractère  :  dia- 
mètre augmentant  au  fur  et  à  mesure  qu'ils  descendent. 
M.  Pajot  qui  les  a  examinés  n'a  pas  hésité  un  seul  instant, 
dans  son  Aperçu  nouveau  sur  Epomanduodurum,  à  les  repor- 
ter à  l'époque  gallo-romaine.  (4)  Cette  similitude  de  forme 
est  la  preuve  indéniable  que  ces  différents  puits  sont  de 
même  origine.  Leur  différence  de  capacité  ne  sauriait  aller 

1)  Voir  aux  pièces  justifictives  la  notice  historique  de  M* 
Flostat. 

2)  Le  docteur  Gromier.  Sa  constatation  est  entièrement  im- 
portante, on  le  voit,  au  point  de  vue  de  Texistenise  du  camp 
romain. 

3)  Le  Mont  Terrible  :  (Monuments  de  l'ancien  évêché  de  Bâie 
page  66.) 

4)  M.  Parrot  dit  que  les  puits  de  Mandeure,  en  maçonnerie, 
étaient  de  forme  cylindrique  (Mémoire  Manuscrit,  biblfotlièque 
de  Besançon),  mais  peut-être  n'a-t-il  pas  porté  son  attention 
sur  la  particularité  relevée  par  M.  Pajot. 


LE  CHATEAU  51 

à  rencontre  ;  elle  tend  seulement  à  démontrer  que  le  puits 
•de  la  roche  de  Délie,  comme  celui  du  Mont  Terrible,  a  été 
creusé  pour  alimenter  un  nombre  considérable  d'hommes 
et  de  chevaux,  tandisque  ceux  de  Mandeure  n'ont  servi  qu'à 
des  ménages-  On  peut  admettre  cependant  que  creusés  dan^ 
le  roc  les  deux  premiers  n'étaient  plutôt  que  d'immenses 
citernes. 

L'abbé  Descharrières  a  consacré,  dans  son  histoire  géné- 
rale des  ville  et  comté  de  Belfort  plusieurs  pages  aux  an- 
ciens châteaux  du  pays.  Au  sujet  de  celui  de  Délie,  il  dit 
textuellement  :  «  On  a  découvert  de  nos  jours,  dans  les 
ruines  du  château,  des  débris  d'armes  antiques  et  des  mé- 
dailles romaines  et  l'on  ne  doute  pas  que  si  l'on  faisait  des 
fouilles  dans  cette  partie,  vers  l'ouest,  on  n'en  fut  dédom- 
magé par  des  découvertes  intéressantes  ».  (1) 

L'historien  belfortain  n'a  certainement  consigné  cette 
découverte  qu'en  parfaite  connaissance  de  cause.  Elle  cons- 

« 

tituait  d'ailleurs,  à  l'époque,  un  fait  assez  rare,  assez  impor- 
tant même,  pour  que  la  nouvelle  ^'en  fut  répandue  jusqu'à 
Belfort.  Que  sont  devenus  tous  ces  objets  ?  Us  ont  disparu, 
hélas  !  dispersés,  sans  qu'on  ait  songé  à  en  relever  la  quan- 
tité avec  les  modules  et  les  effigies  des  médailles.  Ainsi  en 
est-il  quand  des  fouilles  sont  faites  sans  méthode  et  sans 
surveillance,  ce  qui  encore  aujourd'hui  arrive  trop  fréquem- 
ment. Il  n'en  résulte  pas  moins  que  la  découverte  rapportée 
par  l'abbé  Descharrières  éclaire  définitivement  ce  point 
d'histoire  locale  :  l'existence  d'un  camp  romain  sur  la  roche 
de  Délie. 

Abstraction  faite  de  la  roche  et  du  puits  pour  ainsi  dire 
indestructibles,  comment  expliquerait-on  encore  la  présence 
de  médailles  ou  plutôt  de  monnaies  romaines  dans  les 
ruines  du  château  ?  C'est  un  fait  admis  par  tous  les  savants, 
archéologues  et  même  historiens,  que  des  monnaies  ro- 
maines ne  se  rencontrent  généralement  que  là  où  il  y  a  eu 

i)  Histoire  Manuscrite,  1826,  p.  846.  Ces  mots  u  dans  cette 
partie,  vers  rorient  »  signifient  la  partie  de  Délie,  côté  est,  où 
des  vestiges  de  constructions  gallo-romaines  et  un  autre  puits 
ont  été  découverts,  en  1859. 


52  REVUE   D'ALSACE 

un  camp,  une  agglomération  de  maisons  ou  une  simple 
villa  romaine.  Toutes  les  découvertes  faites  à  Mandeure,  au 
Mont  Terrible  et  ailleurs  l'établissent  sans  restriction  possi- 
ble. Les  armes  et  les  médailles  trouvées  sur  la  Roche  de 
Delle^  au  début  du  XIX''  siècle,  étaient-elles  nombreuses  ? 
L'abbé  Descharrières  a  oublié  de  le  dire,  mais  ce  point  in- 
certain n'est  que  secondaire.  L'ancien  château  ruiné  au 
XVII®  siècle  ayant,  comme  il  sera  dît  bientôt,  succédé  à  un 
autre  château,  on  peut  admettre,  à  chaque  construction,  la 
découverte  d'armes  et  de  médailles  semblables,  perdues 
également.  Seules  auraient  échappé  à  la  pioche  celles 
signalées  plus  haut.  Depuis,  on  a  encore  tourné  et  retourné 
le  terrain,  mais  on  n'y  a  plus  rencontré  que  des  objets  d'ori- 
gine beaucoup  plus  récente. 

Il  faut  rechercher  maintenant  ce  qui  advint,  après  les 
grandes  invasions,  de  l'emplacement  du  camp  de  Gramatum. 

Les  Bourguignons  furent,  après  les  Romains,  les  pre- 
miers occupants  (413)  de  la  Séquanie.  Bien  que  l'histoire 
les  représente  comme  ayant  eu  un  soin  tout  particulier  à 
assurer  la  défense  de  leurs  forteresses  qu'ils  établissaient 
sur  des  points  déjà  fortifiés  par  la  nature  ou  la  main  de 
l'homme,  il  ne  parait  pas  qu'ils  aient  jamais  songé,  pendant 
leur  occupation  de  plus  d'un  siècle,  à  tirer  parti  de  la 
position  de  la  Roche.  C'est  encore  le  notaire  Flostat  qui  va 
l'expliquer  à  propos  de  l'arrivée,  sous  cette  Roche,,  du  pre- 
mier Seigneur  franc  dont  la  nation  avait  supplanté  celle 
des  Bourguignons.  «  A  quoy,  dit-il  aussitôt  après  avoir  parlé 
des  héritances  fondamentaires  de  la  Seigneurie,  à  quoy 
Vont  faict  réflections  qu'il  n'y  avait  {sur  la  Roche)  ny 
chasteau  ny  bastiment  «.Et  il  ajoute  :  «  Et  pour  la  dite  ville 
bastie  sous  la  dite  Roche  laquelle  se  voit  encour  présente- 
ment étoit  une  courtine  expressément  réservée  pour  le 
Seigneur  d'alors  ses  officiers  et  gens  servant  à  sa  cour 
et  domaine.  » 

De  ces  deux  phrases  il  faut  conclure  que  n'ayant  trouvé 
sur  la  roche  —  le  camp  romain  avait  été  détruit,  en  408,  par 
les  Barbares  —  aucun  abri  pour  lui,  ses  officiers  et  sa  cour^ 


LE  CHATEAU  53 

le  Seigneur  resta  dessous  et  qu'il  y  fit  construire  une  cour- 
tine ou  des  habitations  autour  desquelles  il  appela  ses  sujets 
de  Datira.  Cest  ce  qui  a  donné  la  ville  actuelle  de  Délie.  (1) 

Resta-t-il  longtemps  mêlé  à  ses  serfs  ?  On  ne  sait,  mais 
les  habitudes  dç  la  première  nobles^  mérovingienne  sem- 
blent le  laisser  croire.  Les  Francs  se  groupaient  principale- 
ment dans  les  campagnes,  préférant  la  chasse  et  leur  vie 
ordinaire  des  champs  et  des  forêts  au  séjour  des  plus  belles 
cités  ;  les  rois  eux-mêmes  habitaient  de  vastes  fermes  et  y 
tenaient  leur  cour.  L'habitation  royale,  quand  ce  n'était  pas 
une  riche  villa  romaine»  formait  un  bâtiment  vaste  et  élevé, 
souvent  construit  en  bois  poli  avec  soin  et  orné  de  sculp- 
tures. Des  maisons  de  moindre  apparence  étaient  disposées 
alentour  pour  les  officiers,  barbares  ou  romains,  attachés  à 
son  service  et  pour  les  principaux  guerriers  qui  faisaient 
partie  de  sa  truste  ou  bande  militaire  spécialement  liée  à  sa 
personne  par  le  serment  de  fidélité.  Enfin  des  habitations 
rustiques  pour  les  familles  d'ouvriers  de  tout  genre  et  de 
cultivateurs,  familles  presque  toutes  gauloises  qui  faisaient 
partie  de-l'immeuble  royal  et  le  mettaient  en  valeur  ;  des  bâ- 
timents d'exploitation  agricole  eu  industrielle,  par  exemple 
des  gynécées,  maisons  où  les  femmes  travaillaient  la  laine 
et  le  lin  ;  des  bergeries,  des  granges,^  des  chenils,  des  ma- 
sures pour  les  pauvres  serfs,  tel  était  l'ensemble  de  la  de- 
meure royale  d'un  Mérovingien.  Les  guerriers  les  plus 
considérables,  ceux  qui  s'étaient  montrés  assez  braves  pour 
avoir  leurs  fidèles  à  eux,  vivaient  de  la  même  manière.  (2) 
Il  en  fut  ainsi,  mais  à  un  degré  moindre  encore,  du  premier 
occupant  du  domaine  de  Délie  et  d'un  certain  nombre  de  ses 
successeurs. 

Ce  domaine  relevait,  avant  728,  d'Eberhardt,  comte 
d'EISgau,  qui  en  avait  gratifié,  à  titre  bénéficiaire,  l'un  de 
ses  vassaux,  mais  déjà,  bien  auparavant,  les  rivalités  entre 
Seigneurs  étaient  très  communes.  Les  grands  bravant  l'au- 
torité des  rois,  les  vassaux  celle  de  leurs  suzerains,  chacun 
convoitant  les  possessions  de  son  voisin,  il  n'y  eut  bientôt 

1)  Voir  origine  et  dénominationç  de  Délie,  par  Tauteur. 

2)  G.  Duccudray   :  Histoire  de  France  T.  1,  p.  128. 


54  REVUE   D'ALSACE 

plus,  pour  les  uns  comme  pour  les  autres,  qu'un  moyen  de 
se  mettre  à  l'abri,  celui  de  se  construire  une  forteresse  ou 
un  château  aussi  élevé  que  possible,  sur  une  montagne,  ou 
sur  un  coteau  dominant  tous  les  alentours.  A  Délie,  la  si* 
tuation  d'un  château  était  tout  indiquée   :  la  Roche. 

Un  château  existait-il  déjà  sur  cette  élévation  à  l'époque 
précitée  qui  fut  celle  de  la  cesssion,  par  Eberhardt,  du  do- 
maine de  Délie  à  l'Abbaye  de  Murbach  ?  On  peut  répondre 
par  l'affirmative  ;  aussi,  quand  l'Abbaye  l'en  eut  investi  (31 
Décembre  1231)  à  charge  de  faire  de  Délie  un  bourg  fortifié 
(ut  in  loco  codent  munitum  oppidum  construamus)  (1) 
Henri  VII,  roi  des  Romains  et  duc  d'Autriche  n'eut-il  qu'à 
s'occuper  des  murs.  C'est  l'opinion  de  Léon  Viellard  :  «Cette 
construction,  dit-il,  des  murailles  raccordées  au  château  fut 
certainement  entreprise  dès  1232,  c'est-à-dire  aussitôt  après 
la  cession.  (2) 

Qu'était  ce  château  ?  C'est  la  nuit  la  plus  noire,  l'in- 
certitude la  plus  complète  ;  on  en  est  réduit  aux  supposi- 
tions les  p!us  fantaisistes.  Tout  ce  que  l'on  en  peut  dire, 
c'est  qu'il  aurait  existé,,  sur  la  Roche,  tel  que  Henri  VII 
l'avait  trouvé  ou  modifié,  jusqu'au  commencement  du  XIV* 
siècle  et  qu'il  fut  remplacé  par  celui  dont  la  description  va 
suivre. 

C'est  encore  M*  Flostat,  avec  son  historique  des  ville  et 
seigneurie  de  Délie  qui  va  jeter  sur  ce  point,  trop  succin- 
tement,  mais  fort  à  propos,  un  rayon  de  lumière.  (3) 

Après  avoir  expliqué  qu'à  l'époque  ci-dessus  Délie  dé- 


1)  gchœpflin.  A/s,  dlpL,  Trouillat,  1,  526.  Léon  Viellard:  Do- 
cuments et  Mémoires,  p.  415,  «  et  omnes  proventus  judicii,  preca- 
riuni  et  exactionum  seu  possessionum  infra  ambitum  oppiddi 
equaliter  dividamus  cum  abbate  ecelesie  Murbacensis...   > 

2)  Notice  concernant  la  ville  de  Délie  ;  Bull.  Soc.  belf.  d'ém, 
T.  10,  1890,  p.  228. 

:î)  Voir  aux  pièces  justiP.oatives. 


LE  CHATEAU  55 

pendait  du  Comté  de  Ferrette,  (1)  relaté  la  mort  du  dernier 
Comte  Ulrich  II  survenue,  en  1324,  à  Bâle  et  rappelé  enfin 
le  mariage  d'Albert,  duc  d'Autriche  avec  Jeanne,  l'une  des 
deux  filles  que  cet  omnipotent  Seigneur  avec  laissées  comme 
seules  héritières  de  tous  ses  bi^ns,  le  notaire  ajoute  ce  qui 
suit  :  ((  Les  dits  Seigneurs  (Albert  et  Jeanne)  firent  bastir 
les  tows  et  le  bastiment  de  pierre  qu'est  sur  la  dite! 
Roche,  que  fut  quelque  temps  après  la  mort  du  dit  Sei- 
gneur Comte  Ulrich.  » 

Sur  quoi  s'est  appuyé  M'  Flostat  pour  ainsi  établir 
l'origine  de  ce  château  ?  Sur  les  titres  primitifs  de  la  Sei- 
gneurie ?  Non,  puisque  dès  le  début  il  a  soin  de  dire  qu'ils 
ont  été  ravis,  perdus  ou  égarés  pendant  la  guerre  de  trente, 
ans  et  d'autres  antérieures.  Mais  alors  ;  sur  la  tradition  ? 
Certainement  et  peutrêtre  aussi  sur  une  indication  maté- 
rielle, une  date  gravée  dans  la  piere  et  disparue  avec  le 
château. 

En  parlant  de  Délie  les  alsatiques  s'expriment  ainsi  : 

Doppelmeyer  (1734)  :  «  Datenried,  franzosische  Dele, 
ein  Stadlein  und  Schloss  auf  dem  Wege  von  Basel  nach 
Nompelgart  ».  (2) 

J.  D.  Schœpflin  (1731)  :  «  Dadila  id  est  Dadenried  op- 
pidulum  in  extremitate  Sundgowiœ  cum  arce  superimpobita 
monti   ».  (3) 

L'abbé  Descharrières  (1826)  :  «  Lors  de  la  guerre  de 
XXX  ans,  cette  bourgade,  d'une  petite  enceinte,  était  envi- 
ronnée de  murs  et  elle  formait  une  espèce  de  quarré.  Le 
côté  sud  avait  une  porte  et  la  rivière  remplissait  ^es  fossés. 
Le  côté  opposé,  sur  la  hauteur»  était  dominé  par  une  sorte 
de  château  escarpé  ;  les  deux  autres  côtés,  assez  en  pente, 

t)  Le  notaire  Flostat  a  commis  ici  une  légère  erreur.  La. 
Souveraineté  de  Delle  appartenait  déjà  à  l'Autriche  depuis  ftn 
1231  mais  en  leur  qualité  d'anciens  avoués  de  Murbach,  lo^ 
comtes  de  Ferrette  possédaient  encore  dans  la  Seigneurie  de 
nombreux  biens  et  privilèges  que  Jeanne  apporta  en  dot  à  son 
époux. 

i)  Histoire  d'Alsace, 

3)  Alsatia  diplomatica. 


56  REVUE     D'ALSACE 

étaient  flanqués  de  quelques  tours.  La  porte  nord  était  à 
côté  du  château.  (1) 

J.  B.  Ellerbach  (1912)  :  Stadt  Délie  mit  einem  aufgele- 
genen  festen  Schloss.  (2) 

Malgré  ses  inexactitudes* et  sa  brièveté,  la  description 
de  l'abbé  Descharrières  donne  déjà  un  léger  aperçu  de  ce 
qu'étaient  autre  fois,  dans  leur  ensemble,  les  fortifications 
de  Délie.  Il  s'agit  maintenant  de  reconstituer  séparément 
le  château  et  les  murs  qui  ont  dominé  et  entouré  si  long- 
temps cette  petite  ville.  Ce  sera  l'objet  des  deux  chapitres 
suivants. 

LE   CHATEAU.  Sa  description. 

La  Roche  de  Délie  n'était  certes  pas  comparable  aux 
monts  abruts  des  Vosges  et  du  Jura  qui  virent  tant  de  ma- 
noirs féodaux  attachés  à  leurs  flancs  ou  perchés  sur  leurs 
sommets,  mais  au  moyen  de  certaines  modifications  cal- 
culées d'après  l'expérience,  elle  pouvait  devenir  une  posi- 
tion aussi  forte  que  bien  d'autres  mieux  favorisées  par  la 
nature.  C'est  à  quoi  tendirent  les  efforts  des  ingénieurs  de 
l'archiduc  Albert  et  c'est  également  d'après  leur  plan  mû- 
rement étudié,  le  premier  château  rasé,  que  s'éleva  cet 
ensemble  de  constructions  que,,  dans  son  ignorance,  l'abbé 
Descharrières  a  appelé  une  sorte  de  château.  On  verra  com- 
bien cette  épithète  presque  dédaigneuse  ^tait  peu  justifiée. 

En  procédant  (1661-1667),  sur  les  ordres  du  duc  de 
Mazarin,  à  la  confection  de  l'urbaire  ou  livre  terrier  dont  il 
a  été  question  plus  haut,  c'est-à-dire  au  récolement  des 
propriétés,  droits,  usages  et  dîmes  appartenant  à  la  Sei- 
neurie  de  Délie,  M®  Flostat  ne  pouvait  manquer  de  faire 
état  du  château  et  de  lui  accorder  une  mention  toute  par- 
ticulière. Il  en  a  donc  fait  la  description,  mais  écrite  en  un 
style  archaïque  et  en  termes  trop  concis,  elle  demande  de 

l)  Histoire  manuscrite  des  ville  et  comté  de  Bel  fort,  p.  442. 
L^abbé  Descharrières  s*est  trompé  en  mettant  les  portes  au  sud 
et  au  nord  ;  elles  se  trouvaient  à  l'est  et  à  l'ouest.  De  plus  la 
rivière  ne  remplissait  pas  les  fossés.  On  verra  que  l'Allaine,  tout 
comme  la  Batte,  tenait  lieu  de  fossé. 

3)   Der  dreizigjœhre  Krieg  im  Elsass  (1618-1643). 


LE    CHATEAU  57 

nombreuses  explications.  De  plus,  il  faut  la  compléter,  car 
au  moment  où  l'ancien  tabellion  la  consignait  dans  l'urbaire, 
sauvant  ainsi  le  château  d'un  oubli  complet,  bien  des  parties 
et  non  des  moins  importantes  en  avaient  déjà  disparu.  Il 
est  à  remarquer  également  que  M'  Flostat  ne  parle  que  de 
ce  qu'il  a  sous  les  yeux  ;  de  l'intérieur  des  diverses  parties 
du  château,  il  ne  dit  mot  Remplir  cette  autre  lacune  n'est 
pas  chose  facile,  vu  la  pénurie  des  documents.  En  tout  cas 
l'intelligence  des  explications  et  compléments  annoncés  sera 
rendue  sinon  parfaite,  au  moins  facile,  en  suivant  Tordre 
de  la  description  du  terrier. 

M*  Flostat  débute  ainsi  :  «  Le  Chasteau  ou  Roche  de 
Délie  est  basti  en  quadrangle.  » 

Tout  d'abord  Roche  signifie  que  le  château  était,  le  plus 
souvent,  du  moins  à  Délie,  ainsi  désigné.  On  disait  monter 
sur  la  Roche  pour  monter  au  château  et  quand  le  notaire 
en  parle  lui-même  il  n'emploie  ordinairement  que  cette 
expression. 

Par  quadrangle  il  faut  comprendre  que  le  château,  dans 
son  ensemble,  présentait  la  forme  d'un  quadrilatère  dont 
les  côtés  devaient  avoir  à  peu  près  les  mêmes  dimensions 
que  l'ancien  camp  romain- 

Et  il  continue  \  a  Et  à  chacun  quadrangle  il  y  a  une  tour 
ronde  )>. 

Ainsi,  et  contrairement  à  l'opinion  de  Liblin,  (1)  opinion 
malencontreusement  adoptée  par  Léon  Viellard,  (2)  le  châ- 
teau de  Délie  avait  quatre  tours  principales  situées  à  chaque 
angle  du  quadrilatère.  (3)  Rondes  avec  quatre  étages,  au 
moins,  elles  étaient  surmontées  d'un  toit  conique  recouvert 
de  petites  tuiles.  Elles  avaient  34  pieds  ou  environ  11 
mètres  1/2  de  diamètre.  Leurs  murs  de  6  pieds  ou  de  2 
mètres  laissaient  un  vide  de  22  pieds  ou  d'à  peu  près  7 

1)  Monographie  de  Délie  (Belfort  et  son  Territoire,  p.  137) 
dans  laquelle  Liblin  ne  parle  que  de  trois  tours. 

2)  Notice  concernant  la  ville  de  Délie  (Bull.  Soc.  belf.  d*ém. 
1890,  p.  228). 

3)  L'adjecif  principales  est  mis  ici  pour  dire  que  le  château 
avait  encore,  au  moins,  une  autre  tour  ou  plutôt  une  tourelle 
ainsi  d'ailleurs  que  la  suite  le  justifiera. 


58  REVUE     D'ALSACE 

mètres  1/2  ;  (1)  ils  étaient  percés  de  quelques  rares  fe- 
nêtres ou  meurtrières,  mais  chaque  tour  avait  dans  sa  partie 
supérieure,  une  vigie  placée,  soit  dans  la  toiture  même,  soit 

en  encorbellement.  (2) 

a  Entre  lesquelles  quatre  tours,  (3)  il  y  en  a  une  beau- 
coup plus  éminente  que  les  autres,  » 

C'était  la  dernière,  celle  du  nord-ouest.  Très  rapprochée 
du  coteau  taillé  à  pic,  elle  le  commandait,  en  même  temps 
qu'avec  la  tour  du  sud-oust  elle  défendait  la  grande  portée 
d'entrée  dont  il  sera  bientôt  question.  C'était  en  quelque 
sorte  le  donjon,  c'est-à-dire  la  tour  principale  du  château. 
La  tradition  rapporte  qu'on  l'appelait  la  grosse  tour. 

((  Entre  lesquelles  trois,  les  chambres  à  demeurances 
y  sont  hasiies,  sous  la  ramure  et  couverture  des  greniers  et, 
en  bas,  couppées  en  la  dite  Roche,  des  caves.  » 

Mise  en  opposition  avec  les  autres  parties  du  château, 
l'expression  chambres  à  demeurances  est  à  remarquer  par 
son  originalité.  Elle  signifie  maisons  d'habitation  ou  loge- 
ments. Après  avoir  parlé  de  quatre  tours,  le  notaire  n'en 
mentionne  plus  que  trois.  C'est  donc,  la  grosse  tour  écartée, 
entre  ces  trois  dernières  qu'il  faut  chercher  les  chambres 
à  demeurances.  En  quoi  consistaient-elles  ?  Dans  la  maison 
ou  habitation  seigneuriale  et  dans  une  courtine  de  service 
à  l'usage  de  la  domesticité  et  des  troupes  casemées  au  châ- 
teau. 

La  maison  seigneurale  s'élevait  sur  la  Butte,  (4)  entre 
les  tours  nord-est  et  sud-est  avec  lesquelles  elle  dominait 
majestueusement  la  partie  basse  de  la  ville.  Son  mur  exté- 
rieur, de  même  épaisseur  que  ceux  des  tours,  tenait  lieu 

1)  Voir  le  croquis  de  ^habitation  Seigneuriale. 

â)  Ce  point  n*a  pu  être  élucidé.  Le  plan  cavalier  représentant 
la  tour  du  sud-ouest  avec  des  vigies  en  encorbellement  est 
purement  imaginaire.  (On  le  trouvera  plus  loin). 

'A)  La  première  au  nord-est  surplombait  la  maison  Gromier 
(Anciennement  propriété  de  Montguyon,  puis  du  Chevalier 
Boug)  ;  la  2*,  au  sud-est,  faisait  face  à  l'église  ;  la  3^  au  sud- 
ouest,  s'élevait  derrière  la  maison  Durand  ;  enfin  la  4%  au  nord- 
ouest,  sous  le  coteau. 

4)   Emplacement  de  l'ancienne  vigie  romaine. 


1 


V 


E'Etâ^e 


Rez'de-Chdussée 


PLAN 

de  rhabitdition  sei- 
gneuriale du  Château  de 
DELIE. 


PO 


N.B.  Les  chiffres  sont 
des  mesures  en  pieds 

r 


LE    CHATEAU  61 

de  rempart  intérieur  au  coté  est  du  château.  (1)  11  n'avait, 
suivant  le  croquis  déjà  mentionné,  aucune  ouverture  au 
rez-de-chaussée,  si  ce  n'est  une  porte  qui  y  figure.  Dans 
la  partie  du  milieu  ou  premier  étage  il  y  avait  trois  grandes 
meurtrières  tenant  également  lieu  de  fenêtres.  L'une,  vers 
la  tour  sud-est,  était  simple  ;  la  deuxième  et  la  troisième 
doubles,  sauf  que  le  meneau  de  la  dernière  était  conique. 
Cette  disposition  servait  à  faire  des  feux  croisé^,  c'est-à-dire 
à  battre,  en  même  temps,  la  grande  Rue  et  la  rue  Derrière 
qui  partaient,  toutes  deux,  du  pont  de  l'Allaine.  A  son  ex- 
trémité supérieure  le  mur  se  terminait  par  une  plate-forme 
bordée  d'un  parapet  ;  dans  ce  mur  étaient  aussi  ménagés 
trois  grands  crénaux.  On  y  arrivait  par  la  tour  nord-est. 

La  façade  principale  de  cette  maison  était  à  l'ouest,  sur 
la  cour  du  château.  On  accédait  au  rez-de-chaussée  par  un 
grand  et  haut  escalier  qui,  à  son  sommet,  rencontrait  deux 
portes.  Le  premier  étage  était  aussi  percé  de  trois  fenêtres. 
Celle  des  extrémités  étaient  doubles  et  celle  du  milieu  à 
trois  meneaux.  Les  ouvertures  du  2^  étage,  en  nombre  égal, 
étaient  doubles  aussi.  Une  toiture  à  quatre  pans  (en  haut, 
sous  la  ramure  et  couverture)  couvrait  un  grand  grenier  ; 
dont  la  pente  orientale  s'arrêtait  au  bord  intérieur  de  la 
plate-forme. 

Le  croquis  au  moyen  duquel  a  pu  être  reconstituée 
cette  partie  du  château  n'indique,  et  encore  incomplètement, 
que  la  division  du  1"  étage.  (2)  On  y  voit,  l'un  presque 
derrière  l'autre  deux  carrés  représentant  des  cheminées  : 
celle  de  la  cuisine  sans  doute  et  celle  de  la  salle  à  manger 
ou  d'honneur.  Bien  que  la  division  du  2*  étage  ne  soit  pas 
représentée,  on  sait  qu'il  contenait  les  appartements  de  son 
Altesse  l'Archiduc  et  de  la  Princesse,  son  épouse  (3). 
Au  rez-de-chaussée  se  trouvait  la  grande  salle  de  justice 
de  la  Seigneurie  ainsi  qu'une  salle  basse  à  usage  indéter- 
miné ou  plutôt  inconnu.  A  part  les  affectations  désignées, 
le  reste  de  l'habitation  devait  être  occupé  par  le  bailli  ou 

1)  Archives  de  Colmar  G.  664. 

2)  Archives  de  Colmar  C.  664. 

3)  Devenus  ceux  de  la  famille  de  Mazarin. 


62  REVUE     D'ALSACE 

châtelain  et  sa  famille,  (l)  Quant  au  grenier  qui  couvrait 
toute  la  surface  du  bâtiment,  il  servait  de  magasin  à  blé. 

La  courtine  s'étendait  de  la  marson  seigneuriale  à  la 
tour  sud-ouest.  Son  mur  extérieur  de  2  mètres  d'épaisseur, 
était  également  percé,  mais  vers  son  sommet  seulement, 
de  grandes  meurtrières.  Moins  élevé  toutefois,  il  comman- 
dait la  partie  haute  de  la  ville.  Les  murs  intérieui^  de  cette 
courtine  composée  d'un  rez-de-chaussée  et  d'un  étage 
étaient  aussi  de  moindre  épaisseur,  mais  on  n'en  peut  rien 
dire  de  plus,  comme  il  est  impossible  de  parler  de  sa  divi- 
sion intérieure.  Toutefois  au  moment  ou  M*  Fostat  écrivait 
sa  description,  elle  était  désaffectée,  c'est-à-dire  qu'elle  ne 
servait  plus  de  caserne. 

Quant  aux  caves  en  bas,,  couppées,  c'est-à-dire  creusées 
en  la  dite  Roche,  on  n'en  a  jamais,  jusqu'à  ce  jour,  décou- 
vert aucune  trace.  Etaient-elles  directement  sous  la  maison 
seigneuriale  ou  comme  le  mot  en  bas  peut  le  laisser  croire 
au  pied  de  la  Roche  ?  M®  Flostat  a  eu  bien  tort  de  ne  pas 
le  dire,  mais  il  ne  prévoyait  guère  la  destruction  totale  du 
château  et  les  changements  qu'elle  devait  amener  dans  la 
ville. 

«  Entre  les  dites  demeurances  il  y  a  une  petite  chapelle 
dédiée  à  l'honneur  de  Jésus,  Marie,  Joseph.  » 

Cette  chapelle  se  trouvait  ainsi  dans  l'angle  formé  par 
les  deux  bâtiments  ci-dessus  décrits.  Quel  en  était  le  style 
extérieur  et  intérieur  ?  Nouveau  point  obscur.  On  n'y  célé- 
brait, sans  doute,  les  offices  que  quand  il  y  avait  des  soldats 
au  château.  En  temps  ordinaire,  le  bailli  descendait  à  l'é- 
glise où  il  occupait  le  banc  réservé  au  Seigneur.  (2). 

«  Entre  les  dites  quatre  tours  il  y  a  une  petite  cour  ». 

1)  Le  bailli  de  la  Seigneurie  logeait  toujours  au  château.  De 
là  lui  venait  le  titre  de  châtelain  que  l'on  rencontre  à  chaque 
instant  dans  les  anciens  titres  et  documents.  En  1634,  Mebhior 
Antoine  de  Hetzberg  l'occupa  avec  sa  femme,  ses  enfants  et 
quinze  subordonnés.  (Ârch.  Colmar  C  664.) 

2)  Si  le  plan  cavalier  donne  la  physionomie  exacte  de  l'en- 
semble des  constructions  du  château,  il  n'en  est  pas  de  même 
de  certains  détails  qui  ne  peuvent  se  re^^^onstituer,  sans  docu- 
ments, que  de  façon  très  arbitraire. 


LE  CHATEAU  63 

On  sait  que  le  quadrilatère  du  château  avait  à  chaque 
tingle  une  tour  et  que  ses  deux  côtés  est  et  sud  étaient 
fermés  par  les  chambres  à  demeurance.  Quelle  en  était  la 
clôture  au  nord  et  à  l'ouest  ?  M*  Flostat  ne  s'explique  pas 
sur  ce  point,  mais  son  silence  laisse  à  penser  que  c'était  un 
mur  très  élevé  et  épais  comme  les  autres  d'environ  2  mètres 
Percé  de  meurtrières  et  garni  intérieurement  de  galeries 
couvertes  pour  le  service  de  la  défense,  (1)  ce  mur  partait 
de  la  tour  nord-est  pour  s'étendre  vers  celle  du  nord-ouest 
(grosse  tour)  et  de  là  allait  rejoindre  la  tour  du  sud-ouest. 
La  petite  cour  remplissait  donc,  abstraction  faite  de  la  cha- 
pelle et  de  deux  autres  petits  bâtiments  dont  il  sera  bientôt 
question,  tout  l'espace  compris  entre  l'habitation  seigneu- 
riale, la  courtine  et  les  murs  ci-dessus.  C'est  dans  cette 
cour  que  cantonnaient,  en  cas  de  siège  de  la  ville,  les  bour- 
geois avec  leurs  femmes,  leurs  enfants  et  leurs  provisions. 
«  Et  à  rentrée  un  pont-levis  pour  entrer  et  sortir  du  côté 

du  MussanL  » 

C'est  dans  le  mur  ouest  qu'était  la  grande  porte  du 

château.  Elle  était  munie  d'un  pont-levis  qui  s'abattait  sur 
un  fossé  large  et  profond.  Ce  fossé  courait  tout  autour  du 
quadrilatère  avec  cette  différence  toutefois  que  sur  les 
côtés  est  et  sud,  l'élévation  de  la  Roche  en  faisait  plutôt  un 
chemin  de  ronde- 

Il  y  a  lieu,  ici,  de  se  reporter  trente  ans  en  arrière,  c'est- 
à-dire  aux  débuts  de  la  présence  des  Suédois  dans  le  pays. 
A  ce  moment  le  château  n'était  pas  encore  démantelé  ou 
démuni  de  ses  parties  essentielles  qui  consistaient  P  En 
une  première  ligne  de  murs  crénelés  bordant  le  fossé  ci-des- 
sus. (2)  Au  nord  et  à  l'ouest,  cette  enceinte  était  elle-même 
défendue  par  un  second  fossé  de  même  largeur  et  pro- 
fondeur que  celui  intérieur,  mais  ne  dépassant  pas  les 
tours  nord-est  et  sud-ouest.  Sur  les  autres  côtés,  vers  la 
ville,  le  mur  s'élevait  à  fleur  de  la  roche.  2"  En  une  deu- 

i)  Il  n'y  a  aucun  doute  sur  Texistence  de  cette  galerie.  Dans 
un  compte  de  1629,  le  bailli  de  Hetzberg  indique  des  répara- 
tions faites  aux  galeries  du  château  (Arch.  de  Colmar  C.  664). 

2)  On   trouvera   confirmation   de   Texistence   de   la   première 
.ligne  de  murs  du  château  dans  un  chapitre  postérieur. 


64  REVUE     D'ALSACE 

xième  porte  pratiquée  dans  la  première  ligne  et  en  un  grand 
pont  en  bois  qui,  jeté  sur  le  fossé  extérieur,  joignait  le 
coteau  d'en  face  où  il  rencontrait,  filant  vers  Belfort  et 

Montbéliard,  le  chemin  d'accès  au  château.  (1)  II  faut 
ajouter  qu'au  dessus  du  château,  côté  est,  entre  les  deux 
grandes  tours,  et  à  cheval  sur  le  mur  extérieur,  il  y  avait 
une  tourelle,  en  encorbellement.  (2)  Son  usage  n'a  pu  être 
défini,  mais  tout  porte  à  croire  qu'elle  était  destinée  à  loger 
une  sentinelle.  A  remarquer  encore  que  vers  la  tour  sud-est, 
la  Roche  débordait  le  mur  extérieur,  formant  à  cet  endroit 
une  avancée  sur  laquelle  on  pouvait  placer  plusieurs  pièces 
de  canon  pour  défendre  la  ville.  (3) 

Reste  à  expliquer  en  quoi  consistait  le  mussant  dont 
parle  M*  Flostat.  Les  ingénieurs  de  l'archiduc  Albert  avaient 
en  faisant  retailler  la  paroi  du  coteau,  augmenté  la  largeur 
de  l'ancienne  tranchée,  mais  vis-à-vis  de  la  grande  porte 
d'entrée,  ils  avaient  conservé  une  forte  saillie  sur  laquelle 
reposait  l'extrémité  du  pont  formé  de  grands  et  épais  pou- 
trages  en  chêne.  Ainsi  fortement  resserré,  le  fossé  formait, 
à  cette  place,  un  passage  étroit,  une  mmse  que  le  notaire  a 
traduit  par  le  mot  vulgaire  de  mussant.  (4) 

« 

(A  suivre). 

1)  Sources  diverses.  Ce  chemin  aboutissait  à  Pancienne  maison 
Stempflé  dit  Rempaille,  puis  à  la  vieille  route  de  Délie  à  Belfort  et 
à  Montbélicrd. 

â)  Tiré  du  icompte  du  bailli  de  Hertzberg,  pour  1629  :  a  Au 
serrurier  de  Délie  pour  un  millier  de  clous  à  bardeaux  pour 
revêtement  de  la  tourelle  en  dessous  du  château  du  côté  de  la 
ville.  » 

2)  Tiré  du  compte  du  bailli  de  Hertzberg,  pour  1629  .  ^  Au 
serrurier  de  Délie  pour  un  millier  de  clous  à  bardeaux  pour 
convertie  en  jardin  .  On  trouvera  plus  loin  la  lettre  en  question. 

ï)  Musse  d'où  mussant,  terme  de  vénerie  signifiant  passage 
étroit  d'un  fort  ou  d'une  haie  pour  les  lièvres,  lapins  et  autre 
gibier.  La  saillie  dont  s'agit  plus  haut  a  été  abattue   il  y   a. 
environ  soixante  ans. 


Lt  HAUT-RHIN  EN  18H 


Nous  sommes  au  21  avril  1814,  l'Empereur  s'achemine 
vers  l'île  d'Elbe  pour  y  établir  sa  résidence  conformément 
aux  vues  des  Puissances  alliées.  La  veille,  dans  la  cour 
du  Cheval  Blanc,  à  Fontaineblau,  le  souverain  déchu  a  dit 
adieu  à  ses  soldats,  à  sa  garde^  aux  braves  qui  l'ont  fait 
entrer  tout  vivant  dans  la  Légende  et  qui,  demeurés  presque 
seuls  fidèles,  ont  baigné  de  larmes  farouches  les  mains  du 
chef  inouï,  du  héros  près  de  les  abandonner.  —  Dans 
l'ombre,  les  Marmon',  les  Berthier,  les  Caulaincourt,  Ne> 
lui-même  apprêtent  leur  trahison  et  ne  cherchent  même 
pas  à  la  parer  de  quelque  geste,  à  la  masquer  de  quelque 
raison  ;  ils  se  hâtent  vers  le  soleil  levant,  sans  éprouver  le 
moindre  embarras  de  se  rencontrer  dans  cette  course  avec 
des  Talleyrand  ou  des  Dupont  (de  Baylen),  sans  apercevoir 
non  plus  que  l'astre  se  lève  derrière  une  forêt  de  baïon- 
nettes russes  ou  prussiennes»  au  chant  des  hurrahs  an- 
glais  

Il  faut  bien  vivre,  n'est-ce  pas,  et  l'accoutumance  qu'ils 
ont  prise  de  servir  quelqu'un  leur  facilite  aujourd'hui  le 
passage  sous  un  septre  nouveau.  L'abdication  signée  depuis 
le  1 1  avril  a  libéré  leurs  consciences  —  le  Moniteur  l'a  en- 
registrée le  20  du  même  mois  —  la  Nation  accepte  avec 
les  Grands  de  France  que  «  fidèle  à  son  serment,  l'empe- 
cc  reur  Napoléon  renonce  pour  lui  et  ses  héritiers  aux 
«  trônes  de  France  et  d'Italie».  Dans  la  province,  la 
nouvelle  a  couru  de  cet  effondrement  et,  si  grande  est  la 
lassitude  de  tant  de  conquêtes,  de  tant  de  victoires,  mais 
de  tant  de  tristesse  et  de  tant  de  souffrances  aussi,  que 
passivement  le  peuple  s'est  incliné  devant  le  fait  accompli. 


66  REVUE     D'ALSACE 

Du  reste  ce  peuple,  que  Ton  dit  si  turbulent  parfois,  a 
été  caporalisé  depuis  quinze  années  de  manière  à  ne  plus 
s'étonner  de  quoi  que  ce  soit.  Il  en  a  tant  vu  que  rien  ne  le 
surprend,  pas  même  de  lire  au  bas  de  la  nouvelle  Constitu- 
tion, élaborée  et  délibérée  par  le  Sénat  conservateur,  les 
noms  des  Barbé-Marbois,  des  Beumonville,  des  Garât,  des 
Sieyès  et  des  Kellermann,  approuvant  de  leur  paraphe 
un  article  II  ainsi  conçu  :  «  le  Peuple  Français  appelle  li- 
«  brement  au  trône  de  France,  Louis,  Stanislas,  Xavier  de 
«  France,  frère  du  dernier  Roi  et  après  lui  les  autres 
u  membres  de  la  maison  de  Bourbon,  dans  Tordre  ancien.  » 
((  Il  faut  bien  vivre  »,  disent-ils  aussi,  les  humbles,  ceux  qui 
peinent  durement  depuis  des  années  pour  payer  la  poudre 
de  Wagram  ou  les  canons  de  la  Moskowa  ;  «  il  faut  bien 
vivre  !  )>  disent  les  mères  qui  ont  envoyé  leurs  fils  à 
Bautzen  ou  à  Champaubert  ;  «  il  faut  bien  vivre  »  dit  le 
paysan  qui  n'a  plus  de  bras  ni  de  chevaux  pour  retourner 
sa  terre  ou  le  petit  bourgeois  qu'accablent  les  droits  fiscaux  ; 
et  on  attend  avec  impatience  que  le  «  Trône  soit  occupé  de 
«  nouveau  par  des  Descendants  de  ce  bon  Henri  que  le 
(^  peuple  français  s'approprie  avec  orgueil  comme  avec 
«  amour  ».  — 

Et  ce  sont  des  transports  de  joie,  des  larmes  d'atten- 
drissement quand  le  Lieutenant  général  du  Royaume  S.  A. 
R.  Monsieur  le  Comte  d'Artois,  répond  aux  exclamations 
d'un  Sénateur  qui  a  reconnu  en  lui  le  fils  d'Henri  IV  : 

<(  Son  sang  coule  en  effet  dans  mes  veines  ;  je  dési- 
rerais en  avoir  les  talens,  mais  je  suis  bien  sûr  d'avoir 
son  cœur  et  son  amour  pour  les  Français  !  » 


« 


4c 


Que  deviennent  cependant  certaines  provinces  au  milieu 
de  ce  délire  royaliste  ?  Que  deviennent  les  populations 
frontières  qui  plus  habituées  que  celles  du  centre  a  consi- 
dérer le  voisin  d'à  côté,  l'ennemi,  sont  moins  accessibles  aux 
enthousiames  réglés  par  LL.  MM.  les  Empereurs  d'Autriche 
ou  de  Russie  ?  Que  pense  l'Alsace  dont  le  loyalisme  est 
assuré  depuis  peu  à  la  France,  dont  l'esprit  ne  s'est  défi- 


LE  HAUT-RHIN   EN    1814  67 

Tiîtîvement  francisé  qu'au  son  des  chants  républicains,  aux 
accents  de  la  Marseillaise  et  à  Tombre  du  drapeau  tricolore? 
Sans  doute,  se  souvenant  qu'elle  était  républicaine  avant 
que  la  France  sut  ce  que  c'était  que  la  République,  elle  va 
évoq'uer  son  passé....  une  rumeur  va  monter  de  son  sein 
contre  le  rétablissement  du  Roi»  contre  la  reprise  de  la  co- 
carde blanche  qu'un  arrêté  du  13  avril  1814  signé  (ô  déri- 
sion !)  par  le  prince  de  Bénévent,  a  imposée  à  toute  l'armée, 
à  toute  la  nation  peut  on  dire   ! 

Sans  doute  les  Alsaciens,  fidèles  serviteurs  de  César, 
soldats  par  essence  et  par  nature,  qui  ne  savent  guère  le 
français»  mais  qui  sabrent  merveilleusement  en  français, 
comme  l'a  dit  leur  camarade  Rapp»  vont  gronder  lorsque 
les  administrateurs  du  Haut-Rhin,  MM.  de  Stengel  et  de 
Sonnleithner  ordonneront  dans  leur  circulaire  du  15  avril 
de  supprimer  les  emblèmes  de  Bonaparte  et  les  prières  pu- 
bliques pour  Napoléon  le  Guerrier 

Mais  non,  l'Alsace  reste  muette  —  est-ce  aussi  de  la 
lassitude,  un  besoin  de  repos  qui  se  manifeste  chez  elle  ? 
est-ce  un  désir  de  vivre  en  paix  et  de  refaire  sa  chair,  ses 
muscles»  sa  fortuné  aussi  ?Qui  le  sait  ?  qui  pourra  le  dire  ? 
Ce  qui  est  certain  c'est  qu'elle  accueille  sans  colère,  sans 
émotion  et  avec  des  sourires  même  le  nouveau  Souverain, 
qu'avec  le  concours  de  M.  de  Talleyrand,  les  Rois  du  Nord 
ont  ramené  en  France. 

Et  il  faut  le  reconnaître,  avant  même  de  proclamer  sa 
royauté,  Louis,  par  la  Grâce  de  Dieu  et  des  Cosaques,  roi  de 
France  et  de  Navarre»  a  des  gestes  d'une  habileté  con- 
sommée  —  C'est  «  Monsieur  »,  Lieutenant-Général  du 
Royaume  qui  signera  un  acte  du  22  avril  1814  envoyant  le 
Chevalier  de  la  Salle  à  Strasbourg  en  qualité  de  Commis- 
saire extraordinaire  pour  s'enquérir  des  besoins  des  popula- 
tions et  assurer  la  liberté  de  ceux  que  le  Tyran  a  menacés. 
C'est  encore  Monsieur  qui  fait  élargir  par  un  autre  décret 
du  23  avril  «  tous  les  individus  détenus  dans  les  prisons  ou 
«  dans  les  différens  bagnes  du  Royaume  pour  faits  et 
«  délits  relatifs  à  la  conscription  »  —  C'est  toujours  Mon- 
sieur, frère  du  Roi  qui,  à  la  même  date,  décrète  la  rentrée 


68  REVUE     D'ALSACE 

en  France  des  marchandises,  «  café,  sucre,  poivre,  indigo^ 
«  vanille,  thé  etc.  »  jusqu'alors  consignées  à  nos  ports  par 
le  Blocus  continental. 

Mais  toutes  ces  mesures  propres  à  assurer  la  confiance, 
le  bien-être,  tous  ces  dons  de  joyeux  avènement  ont  été 
préparés  dans  les  conseils  du  Roi  et  ce  n*est  que  sur  son 
ordre  qu'ils  ont  été  par  son  frère  accordés  à  son  bon  peuple. 
Comment  ne  serait-on  pas  sensible  à  des  faveurs  que  Ton 
recherche  depuis  si  longtemps  ? 

Comment  les  peuples  ne  pousseraient-ils  pas  une  cla- 
meur d'allégresse  en  voyant  s'ouvrir  les  barrières  si  long- 
temps fermées,  en  voyant  disparaître  les  échéances  redou- 
tables de  la  circonscription  !  Aussi  quand  M.  le  Comte  de 
Lavieuville  officier  de  la  Légion  d'Honneur  viendra  repren- 
dre possession  de  son  poste  de  préfet  du  Haut-Rhin,  qu'un 
décret  royal  du  25  avril  lui  a  rendu,  pourra-t-il,  sans  crainte 
d'offenser  les  convictions  intimes  de  ses  administrés,  pro- 
clamer la  bonté  de  son  auguste  Souverain,  annoncer  la 
renaissance  de  la  richesse  publique  sous  son  règne  et 
donner  à  entendre  que  désormais,  sous  un  prince  aussi 
tendre  les  fonctions  préfectorales  revêtiront  un  caractère 
tout  paternel.  Il  y  a  bien  encore  quelques  sacrifices  à  faire, 
notamment  celui  d'assurer  la  subsistance  des  troupes  des 
Hautes  puissances  alliées  ;  mais  M.  de  la  Vieuville  pense 
que  ceci  n'aura  rien  de  pénible  pour  les  habitants  du  Haut 
Rhin  «  La  reconnaissance,  ajoute-t-iU  vous  dicte  vos  devoirs 
«  à  l'égard  de  ces  généreux  amis  qui  ont  si  puissamment 
((  aidé  à  nous  délivrer  de  la  plus  cruelle  des  oppressions  !  » 
Que  ces  choses  délicates  sont  jolies  à  entendre  quand  Hu- 
ningue,  Neuf-Brisach  et  Belfort  fument  encore  des  der- 
nières canonnades  essuyées  ! 

Cependant  M.  le  Chevalier  de  la  Salle  commissaire  ex- 
traordinaire du  Roi  dans  la  5*  division  militaire  arrive  à 
Colmar  le  18  mai  et  les  autorités  locales  se  sont  empressées 
de  venir  rendre  leurs  devoirs  à  M.  le  Commissaire  du  Roi, 
«  de  lui  exprimer  les  sentiments  de  respect,  d'amour  et  de 
«  dévouement  qu'ils  portent  à  leur  bon  et  légitime  Sou- 
«  vrain.  »  Le  soir  la  musique  de  la  Garde  nationale  donne 


LE  HAUT-RHIN   EN    1814  69 

une  sérénade  à  M-  le  Commissaire  du  Roi  et  fait  entendre 
tous  les  airs  consacrés  par  les  plus  touchants  souvenirs  et 
par  l'amour  des  Français  pour  leurs  Rois.  Le  19  au  matin 
M.  le  Commissaire  a  passé  en  revue  la  garde  nationale  de 
Colmar  et  il  a  paru  très  satisfait  de  la  belle  tenue  ainsi  que 
de  l'excellent  état  d'esprit  de  cette  troupe  qui  a  appris  avec 
la  plus  vive  allégresse  la  nomination  de  Monsieur,  Comte 
d'Artois,  comme  colonel  général  de  toutes  les  gardes  na- 
tionales du  Royaume  —  Défilé  aux  cris  mille  fois  répétés 
de  <(  Vive  le  Roi  »  —  Le  soir  dîner  chez  le  Comte  de  la 
Vieuville  où  sont  réunies  les  autorités  civiles  et  militaires 
tant  françaises  que  bavaroises  —  fanfares  militaires,  toasts 
au  Roi,  à  S.  M.  le  Roi  de  Bavière  etc.... 

Que  se  passe-t-il  au  fond  des  cœurs  des  invités  et  sur- 
tout des  spectateurs  ?  la  relation  officielle  de  ces  festivités 
ne  le  dit  point  —  Il  est  possible  qu'on  crie  «  Vive  le  Roi  » 
avec  entrain  —  mais  quand  il  s'agit  de  lever  son  verre  à  la 
santé  du  Roi  de  Bavière,  certaines  mains  doivent  trembler 
un  peu  —  Hanau  n'est  pas  si  loin  de  Colmar  !  comment 
oublier  que  le  lorrain  Drouot  a  dû  se  frayer  un  passage 
dans  les  rangs  de  ces  excellents  amis  d'aujourd'hui  qui 
s'assoient  aux  tables  officielles  françaises,  encore  vêtus  de 
leurs  tenues  de  campagne  !„„    - 

Le  Chevalier  de  la  Salle  continue  son  chemin  et  poursuit 
le  cours  de  ses  succès-  A  Neuf  Brisach,  M.  Blein,.  maire 
de  la  Ville,  lui  adresse  quelques  mots  émus  et  en  vient 
après  les  banalités  du  début  à  de  plus  fortes  paroles  a  Un 
«  Roi,  dit-il,  accompagné  .de  la  bonté,  de  la  justice,  de  la 
«  modération,  en  un  mot  de  toutes  les  vertus,  va  tarir  les 
«  larmes  des  infortunés,  guérir  les  plaies  faites  par  «  le 
«  génie  malfaisant  de  la  guerre  »  —  Certes  on  comprend 
que  ces  pauvres  gens  évoquent  avec  amertume  et  en  fris- 
sonnant le  souvenir  des  heures  douloureuses  et  encore  si 
proches  de  l'Empire,  mais  tout  de  même,  «  le  Génie  mal- 
faisant de  la  guerre  »  semble  un  peu  dur  dans  la  bouche 
d'un  maire  de  Neuf-Brisack  et  on  peut  même  se  demander 
si  la  violence  de  telles  expressions  est  faite  pour  plaire 
absolument  à  M.  le  Commissaire  extraordinaire  du  Roi  qui 
après  tout  est  un  soldat  ! 


70  REVUE     D'ALSACE 

Moins  violente ou  moins  plate  est  l'adresse  que  les 

délégués  de  la  ville  de  Colmar,  venus  à  Paris  tout  exprès 
pour  cela,  présentent  dix  jours  plus  tard  au  Roi  : 

((  Sire,  disent-ils,  c'est  au  nom  des  habitants  de  la  Ville 
u  de  Colmar  que  nous  nous  empressons  de  venir  déposer 
«  aux  pieds  de  V.  M.  l'hommage  respectueux  de  leur  amour 
et  de  leur  fidélité. 

«  Rappelé  par  le  vœu  unanime  des  français  au  trône 
«  de  vos  ancêtres,  vous  avez  voulu^  Sire,  faire  succéder  aux 
((  désordres  et  aux  malheurs  de  la  guerre,  le  repos  et  les 
«  jouissances  de  la  paix  ;  et  vos  sujets,  désormais  unis  par 
«  l'opinion  et  les  sentiments,  trouveront  sous  le  règne  de 
«.V.  M.  ces  temps  heureux  que  le  bon  Roi  Henri  avait 
<(  promis  à  leurs  pères  ». 

Le  Roi  remercie,  assez  sèchement  du  reste,  et  c'est  le 
tour  de  la  Duchesse  d'Angoulème  dont  le  maire  de  Colmar, 
président  de  la  délégation  rappelle  le  long  et  cruel  exil  — 
On  commence  décidément  à  renier  non  seulement  le  passé 
immédiat  de  l'Empire  mais  même  celui  plus  lointain  de  la 
Révolution  d'où  cependant  l'Alsace  de  1814  est  sortie.  Et 
comme  il  n'y  a  que  le  premier  pas  qui  coûte  on  pousse 
l'aventure  jusqu'à  la  célébration  d'un  service  funèbre,  dans 
Téglise  paroissiale  de  Colmar,  en  mémoire  de  Sa  Majesté 
Louis  XVI  et  de  sa  famille,  le  9  juin  suivant. 

((  Dans  cette  touchante  solennité,  (c'est  la  Gazette  qui 
u  parle),  les  habitants  de  cette  ville  ont  de  nouveau  mani- 
«  festé  l'amour  et  le  profond  respect  qu'il  n'ont  jamais 
«  cessé  de  porter  à  ces  illustres  victimes  ».  (Nous  en 
sommes  tout  à  fait  convaincu).  La  Cour  en  robe  rouge,,  le 
Préfet,  tou^  les  fonctionnaires,  tous  les  magistrats,  les  offi- 
ciers, le  crêpe  au  bras  et  à  l'épée,  assistent  à  l'office  chanté 
en  musique.  La  garde  nationale  fait  la  haie  tandis  que 
roulent  les  tambours  voilés.  Une  foule  immense  et  recueillie 
suit  la  cérémonie  et  en  admire  la  belle  ordonnance  tracée 
par  M.  le  maire.  Dans  le  chœur  de  l'église  tendue  de  noir, 
un  cénotaphe  surmonté  d'un  dais  orné  de  fleurs  de  lis  et  du 
double  chiffre  de  Louis  et  de  Marie  Antoinette  —  sur  le 
tombeau,  la  couronne  et  les  emblèmes  royaux  —  aux  angles^ 


LE  HAUT-RHIN   EN   1814  71 

quatre  trépieds  à  Tantique  d'où  s'échappent  des  feux  funé- 
raires  «  Puisse  cet  hommage  rendu  à  la  mémoire  du  meil- 
«  leur  des  Rois,  ajoute  le  chroniqueur,  expier  de  funestes 
«  égarements  et  exprimer  dignement  les  regrets  des  hommes 
«  vertueux  qui  sont  venus  verser  des  larmes  sur  sa  cendre» 

Dix  jours  plus  tard,  le  19  juin,  nouvelle  manifestation, 
chez  les  chrétiens  de  la  confession  d'Augsbourg.  Cette  fois 
il  n'y  a  plus  qu'un  détachement  de  la  garde  nationale  — 
ça  suffit  pour  la  confession  d'Augsbourg  —  mais  les  auto- 
rités civiles  et  militaires  sont  toujours  là.  Il  y  a  musique,, 
hymnes,  cénotaphe,  sentences  pieuses,  oraison  funèbre  du 
président  du  consistoire,  on  ne  rencontre  bien  entendu, 
comme  chez  les  catholiques,  que  des  «  yeux  baignés  de 
larmes  ».  Il  y  a  même  un  petit  supplément  cette  fois  offert 
par  un  bon  vieux  qui  s'approche  d'un  pas  chancelant  du  sar- 
cophage, touche  d'une  main  tremblante  les  emblèmes  de  la 
royauté,  les  mouille  de  ses  larmes  et  s'écrie  d'une  voix 
entrecoupée  de  sanglots  «  Oh  !  mon  bon  Maître»  et  mon 
«  Bienfaiteur,  enfin  votre  serviteur  ose  pleurer  devant  le 
0  monde  votre  malheureux  sort  !  ». 

Est-il  possible  que  le  pauvre  Louis  XVI  ait  eu  tant  d'amis 
en  Alsace  ! 

En  tous  cas,  la  chronique  se  termine  sur  ces  mots  à 
méditer  «  Cette  solennité  a  été  d'autant  plus  touchante  que 
a  la  réunion  des  chrétiens  des  deux  cultes  dans  un  même 
«  temple,  rappelait  à  la  mémoire,  la  belle  parole  de  notre 
»  bon  Roi,  que  tous  les  Français  étaient  également  ses 
«  enfants  et  devaient  par  conséquent  se  chérir  comme  des 
«  frères  ». 

On  est  en  pleine  idylle.  Et  comme  ça  va  bien  avec  le 
caractère  alsacien  ! 

Le  jeudi  14  juillet,  c'est  Kellermann,  duc  de  Valmy  pair 
de  France,  un  des  plus  fermes  soutiens  de  la  Royauté, 
comme  chacun  sait,  qui  vient  prendre  le  commandement  de 
la  5^  Division  militaire  à  Strasbourg.  Dans  un  style  de  pro- 
clamation, il  convie  tour  à  tour  les  Alsaciens,  les  soldats  et 
les  citoyens  en  général  à  célébrer  les  bienfaits  du  nouveau 
régime.  En  trois  mois,  comme  on  va  le  voir,  il  a  pris  de  l'as^ 


72  REVUE     D'ALSACE 

siette  et  de  l'assurance,  le  nouveau  régime  ;  les  discours 
du  maréchal  se  ressentent  de  cette  autorité. 

«  Alsaciens^  s'écrie-t-îl,  vous  avez  été  de  tout  tems 
«  fidèles  à  votre  Roi  et  à  la  patrie.  Laborieux  dans  vos 
«  campagnes,  industrieux  dans  vos  villes,  vous  avez  encore 
«  marqué  par  votre  valeur  à  la  tête  des  camps  et  vous  avez 
«  uni  le  courage  au  zèle  et  à  la  constance,  Né  parmi  vous 
«  j'ai  plus  particulièrement  encore  à  me  féliciter  de  ce  que 
«  le  Roi  a  daigné  me  confier  le  Gouvernement  de  TAlsace 
«  et  de  me  trouver  replacé  par  le  choix  de  Sa  Majesté  au 
«  milieu  de  mes  compatriotes  et  de  mes  frères. 

«  Le  règne  d'un  Prince  bon,  juste,  éclairé  et  la  paix 
«  annoncent  à  la  France  une  longue  suite  d'heureux  jours 
«  ardemment  souhaités  après  20  années  de  privations,  de 
«  sacrifices  et  d'orages.  » 

Puis  s'adressant  aux  citoyens  en  général  : 

«  Le  Roi  veut  que  la  tranquillité  publique  soit  main- 
<(  tenue  ;  que  les  autorités  investies  de  sa  confiance  soient 
«  respectées  ;  que  le  recouvrement  des  impôts  soit  assuré  ; 
<(  que  tout  rentre  enfin  dans  l'ordre  et  que  sa  sollicitude 
«  pour  ses  sujets  soit  payée  de  retour  ». 

Et  ma  foi,  c'est  qu'on  commence  à  en  reparler  forte- 
ment du  paiement  des  impôts.  M.  le  Préfet  de  Lavieuville 
a  mis  au  ban  de  l'opinion  46  communes  de  l'arrondissement 
de  Colmar  et  204  de  l'arrondissement  d'Altkirch  qui  n'ont 
pas  encore  établi  leurs  budgets  ;  il  imprime  leurs  nom^  tout 
vif  dans  le  messager  officiel  du  Haut-Rhin.  Il  a  pris  un 
arrêté  contre  les  mauvais  citoyens  qui  profitant  de  la  rup- 
ture des  lignes  de  douane  ont  introduit  en  fraude  des  mar- 
chandises prohibées  ou  assujeties  aux  droits.  Il  court  encore 
de  ce  vigilant  administrateur  une  circulaire  concernant  le 
rétablissement  des  droits  réunis....  Voilà  bien  des  choses  qui 
sentent  les  proches  exigences  du  Tyran.  Et  puis  qu'est 
cela  ?  M.  de  Lavieuville  ne  s'avise-t-il  pas  dans  une  autre 
circulaire  de  rappeler  que  son  prédécesseur,  le.  3  septembre 
1812  (peut-on  sous  le  règne  de  ce  bon  Roi  rappeler  de  pa- 
reilles époques  ?)  que  son  prédécesseur,  dis-je,  a  pris  des 
mesures  concernant  les  patentes  des  Juifs  et  qu'il  convient 
de  revenir  à  l'exacte  observation  de  ces  mesures.  C'est 


LE   HAUT-RHIN   EN    1814  73 

-qu'elles  sont  rigoureuses  les  mesures  !  Il  y  a  un  certain  ar- 
ticle X  ainsi  conçu  <(  tout  acte  fait  par  un  juif  non  patenté 
sera  nul  et  de  nulle  valeur  »  et  ainsi  de  suite.  Voilà  vrai- 
ment qui  ne  pèche  point  par  un  excès  de  libéralisme  ou  de 
tendresse  ! 

Après  les  simples  citoyens,  après  les  Juifs,  c'est  le  tour 
des  militaires  maintenant  Par  une  circulaire  du  3  août 
le  vigilant  Lavieuville  rappelle  rudement  à  Tordre  Messieurs 
les  Maires  du  département  du  Haut-Rhin  et  leur  signale  ce 
qu'il  avait  déjà  fait  en  termes  modérés,  le  8  juin  précédent, 
«  que  les  militaires  en  activité  de  service  qui  par  une  fausse 
«  interprétation  de  l'arrêté  du  Gouvernement  du  4  avril 
«  ont  quitté  leurs  corps  pour  se  rendre  dans  leurs  foyers 
c(  sans  en  avoir  obtenu  la  permission  légale,  auraient  dû 
«  en  faire  la  déclaration  avant  le  5  juillet.  Ordre  pour  eux 
«  de  se  mettre  en  route  dans  les  3  jours  pour  rejoindre 
<i  leurs  corps  ;  faute  de  quoi  ils  seront  arrêtés  par  la  gen- 
c<  darmerie  et  jugés  comme  déserteurs  ». 

Et  M.  le  Préfet  s'attriste  de  constater  que  ces  militaires 
rebelles  à  ses  ordres  restent  dans  les  communes,  tranquille- 
ment, BOUS  les  yeux  des  maires,  sans  que  ceux-ci  se  mettent 
en  devoir  de  les  faire  arrêter.  —  Décidément  tout  ne  se 
passe  pas  aussi  facilement  qu'on  l'espérait,  sous  le  gou- 
vernement du  prince  débonnaire  qu'on  avait  tout  d'abord 
célébré.  Et  puis  on  revient  trop  sur  le  passé  —  voici  un 
arrêté  du  4  août  qui  décide  «  que  la  commune  de  Bourg- 
«  libre,  canton  de  Huningue,  reprendra  la  dénomination  de 
a  commune  de  St-Louis  »•  Du  coup,  les  gens  se  disent 
qu'on  peut  reprendre  les  vieux  usages  et  on  se  remet  à  em- 
ployer les  anciens  poids  et  mesures  du  temps  jadis.  Autre 
circulaire  pour  recommander  la  stricte  application  des  lois 
décrets  et  règlements  relatifs  à  l'établissement  du  système 
métrique  —  c'est  à  n'y  rien  comprendre. 

Heureusement  le  25  août  arrive  et  avec  lui  la  St-Louis 
—  l'accord  va  se  faire  pleinement  sur  un  sujet  aussi  propre 
à  établir  l'harmonie  des  sentiments  de  tous  —  Aus^i  nous 
avons  un  compte  rendu  dithyrambique  sur  la  célébration  de 
la  fête  du  Roi. 


74  REVUE     D'ALSACE 

«  A  Colmar,  la  fête  a  été  annoncée  le  24  au  soir  par 
<•  le  son  de  toutes  les  cloches  et  par  une  salve  de  24 
«  coups  de  canon  ;  Tartillerie  était  servie  par  une  com- 
((  pagnie  de  canonniers  de  la  garde  nationale  nouvellement 
((  créée  pour  cette  solennité  ;  le  25,  dès  le  point  du  jour, 
((  la  même  annonce  fut  répétée  ;  à  10  heures  du  matin, 
«  M.  le  Curé  chanta  une  grand'messe  solennelle  à  laquelle 
((  assistaient  les  autorités  civiles  et  militaires  ;  le  9*  ré- 
«  gimenî  de  cuirassiers  sous  les  armes,  dans  la  plus  .belle 
((  tenue  avait  été  placé  dans  l'intérieur  de  TEglise.  A  la 
«  suite  de  la  messe,  on  chanta  le  Te  Deum  —  A  la  même 
((  heure,  une  cérémonie  analogue  avait  lieu  dans  le  temple 
((  des  protestans  de  la  confession  d'Augsbourg  )). 

«  M.  le  Lieutenant  Général  Baron  de  Berckeim,  com- 
((  mandant  le  département  et  M-  le  Comte  de  Lavieuville, 
«  Préfet,  ont  rétmi  chez  eux  les  principaux  fonctionnaires 
((  publics  à  des  repi^  où  les  convives  ont  manifesté  les 
«  sentiments  d^allégresse  dont  ils  étaient  animée  et  cet 
«  esprit  d'union  et  de  concorde  etc.,  etc....  w 

Danses  champêtres  dans  les  communes  rurales.  A  Col- 
mar la  jeunesse  danse  sous  une  vaste  tente  au  Champ  de 
Mars  —  illumination  élégante  de  plusieurs  édifices  —  plu- 
sieurs sommets  des  Vosges  sont  éclairés  par  des  feux  de 
joie  —  bal  enfin  pour  les  personnes  les  plus  distinguées 
chez  M.  le  Maire  de  Colmar  —  On  profite  toutefois  de  ces 
festivités  pour  faire  renouveler  le  serment  de  fidélité  aux 
garnisons  de  Neuf  Brisack,  Huningue  et  Belfort.  —  Voilà 
une  mesure  prudente  et  qui  ne  peut  faire  de  mal. 

Cette  fête  de  St-Louis  est  du  reste  une  excellente  occa- 
sion de  manifester  des  sentiments  loyalistes.  A  Neuf  Bri- 
sack  encore,  le  Maire  Blein  a  saisi  cette  date  pour  offrir  à 
la  tête  de  son  conseil  municipal  au  Maréchal  de  Camp, 
baron  Dermoncourt,  une  riche  épée  en  témoignage  de  la 
reconnaissance  que  Ton  a  pour  sa  belle  conduite  et  il  ter- 
mine la  plus  plate  des  harangues  par  ces  mots  :  «  Général, 
«  recevez  cette  arme  ;  en  vos  mains  elle  sera  toujours  la 
«  terreur  des  ennemis  de  la  France  et  de  ceux  des  augustes. 
«  descendans  de  St-Louis  ». 


LE  HAUT-RHIN   EN    1814  75 

Les  cris  mille  fois  répétés  de  «  Vive  le  Roi  »  se  font 
entendre  dans  les  ranggs  du  85*  d'infanterie  qui  donne  d'in-  . 
nombrables  preuves  de  son  dévouement  au  Souverain,  va 
à  Téglise  pour  assister  à  Toffice  de  St-Louis,  illumine  ses 
casernes,  et  ne  dédaigne  d'ailleurs  pas  les  jeux  offerts  à  la 
troupe,  les  distributions  de  vivres  supplémentaires  et  la 
gratification  de  50  centimes  accordée  à  chaque  soldat  par 
ordre  de  M.  le  Préfei  du  Hau:-Rhin.  Le  soir,  un  très  beau 
bal  est  offert  aux  habitants  de  NeufBrisack  par  Messieurs 
les  officiers. 

M.  Blein,  Maire  de  Neuf  Brisack  a  décidément  le  dis- 
cours facile  —  sa  loquacité  s'exerce  à  nouveau,  le  28  août, 
aux  dépens  du  Maréchal  Kellermann  venu  pour  inspecter 
les  troupes.  Nous  passons  les  protestations  de  parfait  dé- 
vouement à  la  dynastie  des  Bourbons,  le  berceau  des  bons 
Rois  !  Mais  comment  se  pourrait-il  qu'on  omette  la  suite 
de  la  harangue  adressée  directement  à  ce  brave  Kellermann. 
La  voici  dans  toute  sa  saveur  : 

«  Le  Nestor  des  guerriers  français  que  l'Alsace  se  glo- 
«  rifîe  d'avoir  vu  naître  dans  son  sein,  jettera  sans  doute 
<  un  coup  d'œil  de  satisfaction  sur  cette  forteresse  qui 
«  n  a  pas  reçu  la  moindre  atteinte  des  ennemis-  Ils  étaient 
t'  trop  pénétrés  de  la  bravoure,  de  la  loyauté  du  Général 
(•  qui  la  gouvernait,  du  courage  et  de  la  valeur  de  la  gar- 
«  nison  qui  la  défendait  et  du  bon  esprit  de  ses  habitants 
(1  pour  oser  approcher  de  ses  murs.  Nous  dirons  toujours 
«  avec  un  noble  orgueil  :  la  place  de  Neuf  Brisack,  cons- 
«  truite  par  Louis  le  Grand  a  été  conservée  intacte  à  Louis 
0   le  Désiré  ». 

Nous  sommes  maintenant  en  face  d'un  gouvernement 
fortement  installé.  Le  8  septembre,  à  Colmar,  tous  les  fonc- 
tionnaires, à  quelque  ordre  qu  ils  appartiennent,  prêtent 
solennellement  un  définitif  serment  de  fidélité  au  Roi  — 
ça  tiendra  bien  jusqu'au  P*"  mars  1815  —  le  Préfet  Lavieu- 
ville  administre  son  département  avec  zèle  et  application  ; 
il  proteste  énergiquement  contre  les  dépots  de  fumier  qui 


76  REVUE     D'ALSACE 

encombrent  les  routes  et  voies  ordinaires  ;  il  gourmande 
les  maires  pour  leurs  retards  dans  les  transmissions  di- 
verses ;  il  prépare  le  recrutement  de  Tarmée  et  de  l'écoîe 
vétérinaire  de  Lyon  et,  dans  une  tournée  triomphale,  reçoit 
dans  leurs  arrondissements  respectifs  le  serment  de  fidélité 
de  tous  les  fonctionnaires  du  département.  Le  chroniqueur 
officiel  de  ces  événements  sait  se  limiter  heureusement 
V  les  bornes  de  son  journal  ne  lui  permettant  pas,  dit-il. 
((  de  retracer  avec  détail  toutes  les  scènes  touchantes,  tous 
«  les  traits  prononcés  d'affection  et  de  dévouement  au\- 
((  quels  ces  réunions  imposantes  ont  donné  lieu  ».  Pour- 
tant, il  ne  résiste  pas  au  plaisir  de  faire  connaître  à  <5<*s 
lecteurs  les  discours*  prononcés  à  l'occasion  de  la  prestation 
de  serment  par  quelques  uns  des  principaux  fonctionnaires. 
Nous  serons  plus  vaillants  que  lui  et  nous  résisterons  à  la 
tentation  de  faire  connaître  la  prose  ampoulée  et  excessive 
dans  la  louange,  du  chevalier  Joliat  sous-préfet  d'Altkirch 
et  du  maire  Rossel  de  Montbéliard- 

Nous  parvenons  en  effet  au  point  capital  de  Tannée 
1814,  à  la  visite  de  S.  A.  R.  le  Duc  de  Berry,  en  Alsace,  et 
de  ces  événements  il  convient  qu'on  donne  une  relation 
plus  complète. 

Déjà,  le  8  septembre,  le  départ  du  prince  a  été  annoncé 
à  grand  tapage  ;  dès  le  8  août,  le  préfet  du  Haut-Rhin,  en 
prévision  de  l'événement,  a  pris  un  arrêté  portant  création 
de  la  légion  de  S.  A.  R.  Monseigneur  le  Duc  de  Berry, 
C'est  une  imitation  de  la  légion  romaine,  une  troupe  com- 
prenant des  fractions  proportionnées  de  toutes  armes,  prise 
dans  la  garde  nationale  du  pays  et  rassemblée  en  vue  de 
prouver  la  possibilité  d'une  grande  et  importante  institution 
militaire  sur  la  frontière  alsacienne  et  sur  d'autres  points 
de  la  France.  La  légion  est  composée  de  3  compagnies  d'in- 
fanterie, 3  compagnies  de  lanciers  et  une  compagnie  d'ar- 
tillerie servant  4  canons-  Chaque  compagnie  comprend  au 
moins  120  volontaires  pris  dans  tout  le  département  et  em- 
brigadés  à   Colmar,   Belfort,   Altkirch   et   Mulhouse.    Les 
fantassins  ont  l'uniforme  de  la  garde  nationale,  les  artil- 
leurs sont  habillés  comme  ceux  de  la  demi  compagnie  de 


LE   HAUT-RHIN   EN    1814  77 

Mulhouse,  les  lanciers  ont  la  veste  à  la  polonaise  bleue,  pa- 
rements, collet  et  retroussis  jonquille,  épaulettes  et  aiguil- 
lettes blanches,  pantalons  gris  à  bande  jonquille  shakos  à 
la  polonaise,  panache  blanc,  flamme  blanche  et  rouge  à  la 
lance.  Ainsi  équipés,  les  légionnaires  manœuvreront  par 
sections  dans  leurs  cantons,  puis  par  compagnie  dans  leurs 
chefs-lieux  d'arrondissement,  jusqu'à  l'arrivée  de  S.  A  R. 
qu'ils  iront  attendre  en  masse  à  la  frontière  du  départe- 
ment. 

C'est  le  jeudi  6  octobre  1814,  vers  midi  que,  venant  de 
Strasbourg,  le  neveu  du  Roi  arrive  à  la  limite  du  départe- 
ment du  Haut-Rhin.  Il  y  est  reçu  avec  une  pompe  rustique 
et  touchante,  il  est  vrai,  par  une  population  avide  de  le 
saluer  et  de  le  fêter.  Un  véritable  camp  de  7  à  8.000  indi- 
vidus s'est  créé  sur  la  route  de  Strasbourg-  Les  Maires  et 
les  adjoints  en  écharpe  blanche,  les  gardes  nationales  à 
pied  et  à  cheval  avec  des  drapeaux  et  des  corps  de  musi- 
ciens font  la  haie  ;  en  2*  ligne  ce  sont  des  chars  ornés  de 
verdure,  de  guirlandes  et  de  fleurs  portant  des  jeunes  filles, 
toutes  vêtues  uniformément  du  costume  (alsacien  sans 
doute).  Le  Prince  complimenté  et  acclamé  a  trouvé  des 
camps,  semblables  au  premier  et  au  nombre  de  42,  distri- 
bués sui*  les  42  lieues  de  route  qu'il  a  parcourues  dans  le 
département. 

A  une  demi  lieue  de  Colmar  il  est  monté  à  cheval  avec 
sa  suite  pour  passer  en  revue  les  troupes  rangées  en  bataille 
des  deux  côtés  de  la  route  et  il  a  pu  voir  dans  leur  splen- 
deur guerrière,  au  milieu  du  cadre  admirable  que  leur  prête 
l'Alsace  automnale  les  9«.et  10*  régiments  de  cuirassiers  et 
la  légion  créée  en  son  honneur.  Sous  un  arc  de  triomphe,  au 
milieu  de  Tallégresse  et  des  transports  d'une  foule  immense, 
il  est  entré  dans  Colmar  où  il  a  reçu  toutes  les  autorités. 
Le  soir,  la  ville  s'est  illuminée  en  son  honneur  et  il  a  daigné 
ouvrir  le  bal  offert  par  la  municipalité,  en  invitant  à  danser 
Mlle  de  Lavieuville,  la  fille  du  Préfet.... 

Le  7  octobre,  c'est  Neuf  Brisack  qui  acclame  le  prince,. 


78  REVUE   D'ALSACE 

puis  Mulhouse,  dont  les  ouvriers  rangés  en  haie  présentent 
chacun  les  échantillons  de  l'industrie  à  laquelle  ils  s'ap- 
pliquen-.  Puis  c*est  Huningue,  St-Louîs,  Altkirch  et  Belforl 
qui  à  leur  tour  reçoivent  l'illustre  voyageur.  Partout  il  a 
vu  des  fleurs  sur  sa  route,  partout  de  fiers  régiments  lui 
ont  rendu  les  honneur  militaires.  A  Neuf  Brisack  le  85"  de 
ligne,  à  Huningue  le  7%  à  Belfort  le  SV,  Le  Landaman  de 
Suisse,  Son  Excellence  M.  Bourghard,  est  venu  le  saluer  à 
St-Louis.  Entre  Altkirch  et  Belfort,  comme  le  jour  tombait, 
il  a  trouvé  tous  les  camps  de  paysans  illuminés  sur  son 
passage,  et,  sur  les  sommets  des  Vosges,  des  feux  brillaient 
qui  a  annonçaient  à  40  lieues  à  la  ronde  et  sur  les  2  rives 
«  du  Rhin  que  le  département  du  Haut-Rhin  avait  le  bon- 
«  heur  de  posséder  un  fils  de  France  ».... 

A  son  arrivée  à  Belfort,  à  9  heures  du  soir,  toute  la  ville 
était  illuminée  et  il  lui  a  fallu  encore  ouvrir  le  bal  qui  se 
donnait  en  son  honneur.  Le  lendemain  8  octobre,  il  passe 
en  revue  le  81'  d'infanterie  et  visite  les  fortifications. 

Mais  il  faut  partir  !  Dès  7  heures  du  matin,  escorté  de 
200  lanciers  de  sa  légion  d'Alsace,  le  royal  voyageur  se 
remet  en  route  pour  Vesoul.  A  Champagney,  les  lanciere 
le  quittent  ayant  rempli  leur  mission,  lés  hautes  autorités 
qui  l'ont  accompagné  jusque  là,  prennent  congé  !  S.  A.  R. 
daigne  témoigner  qu'elle  est  satisfaite  du  Département.  La 
décoration  du  Lys  est  accordée  à  tous  les  maires  qui  l'ont 
saluée  au  passage  ainsi  qu'à  toutes  les  gardes  nationales. 

Et  voici  la  conclusion  du  chroniqueur  :  a  De  mémoire 
a  d'homme,  les  habitants  du  Haut-Rhin  n'ont  joui  d'un  bon- 
«  heur  comparable  à  celui  qu'ils  viennent  d'éprouver  ;  et 
«  le  souvenir  en  restera  gravé  dans  leurs  cœurs  et  dans 
((  celui  de  leurs  enfants  jusqu'à  la  postérité  la  plus  re- 
culée ))..... 

«su 

Allons-nous  conclure  de  même  ?  Cent  années  tout  juste 
ont  passé  sur  ce  triomphe  éphémère  et  quels  abîmes  nous 
séparent  des  exaltations  de  1814  !  1815  est  tout  proche 
avec  son  P""  mars,  ses  prochaines  et  nouvelles  conscriptions, 


LE  HAUT-RHIN   EN    1814  79 

ses  trahisons  diverses  et  ses  désastres.  Puis  ce  «era  1830 
que  l'Alsace  apprendra  quand  le  sort  de  la  dynastie  sera 
déjà  réglé.  Tout  près  du  Haut-Rhin,  à  Strasbourg,  un  Bo- 
naparte tentera  par  un  coup  de  force,  dès  1836,  de  repren- 
dre la  conduite  de  la  France!  Et  ce  sera  1848  avec  ses  fu- 
sillades dans  les  rues  ;  1852  avec  son  2  décembre  louche 

et   Tannée   fatale   avec   ses   désastres   sans  nom Qui 

donc  ici  se  souvient  encore  du  voyage  triomphal  du  duc  de 
Berry  en  octobre  1814,  alors  que  revivaient  les  fleurs  de 
lis  et  qu'on  s'illusionnait  sur  leur  durée  ?  Qu'est  devenue 
cette  postérité  dont  la  mémoire  devait  s'enivrer  du  bonheur 
de  la  visite  princière  ? 

Hélas  !  vains  sont  les  vœux  des  hommes,  vaines  les  es- 
pérances qu'ils  fondent  sur  leur  avenir  !  Une  vague  a 
poussé  Napoléon  jusqu'aux  sommets  du  pouvoir  ;  une  autre 
le  ramène  jusqu'à  l'Ile  d'Elbe  !  A  son  tour  Louis  XVIIl 
connaît  l'élévation  du  trône  et  il  peut  croire  un  instant  que 
toute  la  France  salue  comme  un  renouveau  les  temps  de 
repos  qu'il  lui  prépare.  Mais  l'illusion  a  été  brève  ;  les 

enthousiasmes   factices   suscités   autour   du   Souverain    et 

* 

qui  ont  eu  leur  écho  jusque  dans  les  champs  d'Alsace  vont 
se  calmer  promptement.  Chez  nous,  on  aime  la  liberté,  la 
poudre  et  les  tambours  battants  !  Le  duc  de  Berry,  messa- 
ger pacifique  et  silencieux,  a  passé  tout  au  travers  du  Haut- 
Rhin  au  milieu  des  acclamations,  des  discours  et  des  pro- 
testations d'amour  !  Mais  si  plus  attentifs,  plus  perspicace, 
il  se  penchait  à  la  fenêtre  de  sa  berline  de  voyage,  dans  ce 
matin  d'octobre  où  il  quitte  la  terre  d'Alsace,  il  verrait, 
derrière  les  flammes  de  ses  lanciers,  monter  une  aube  sin- 
gulière :  celle  de   1815 

Belfart,  6  mars  1914. 

F.   CARRÉ  de   MALBERG- 


Mémoires  d'an  Coré  de  compagne 
à  la  fin  do  XV111'  siècle 

Avec  des  aperçus  curieux  sur  la  Révolution  dans  le  Territoire  de  Belfort  et  les 
Vosges,  communiqués  par  F  Abbé  F.  TÛURNIER,  curé  de  Fontaine 

Claude-Edmond    GÉRARD 

Ancien  Curé  de  Suarce 


Le  prêtre  dont  nous  rappelons  le  souvenir  fut  curé  de 
Suarce,  dans  le  territoire  de  Belfort,  durant  l'espace  de 
quarante  ans,  depuis  1768  à  1808. 

Voici  comment  il  s'annonce  lui-même,  en  tête  des  actes 
paroissiaux  qu'il  nous  a  laissés  : 

<(  Claude  Edmond  Gérard,  originaire  de  Vecoux  en 
Lorraine,  diocèse  de  Toul,  né  à  six  heures  et  demie  du 
soir>  le  vingt  de  Novembre,  l'année  mil  sept-cent-trente- 
cinq,  baptisé  le  lendemain  dans  l'église  paroissiale  de  Dom- 
martin,  près  de  Remiremont,  admis  à  la  sainte  Eucharistie 
pour  la  première  fois  le  21  Avril  1748,  promu  à  la  prê- 
trise le  5  Avril  1760,  présenté  à  cette  église  paroissiale  le 
14  Mai  1768,  institué  et  admis  curé  de  cette  même  église 
par  l'évêque  de  Bâle  le  8  juin  1768,  entra  en  possession 
réelle  de  ce  bénéfice  le  3  juillet  de  la  même  année,  après 
avoir  préalablement  prêté  le  serment  devant  le  Sénat  de 
la  province  le  14  juin.  » 

Le  droit  de  présentation  à  la  cure  de  Suarce  appartenait 
à  l'abbaye  de  Masevaux.  Ce  fut  donc  l'abbesse  de  Mase- 
vaux  qui  présenta  M.  Gérard  à  la  collation  de  ce  bénéfice, 
ainsi  que  lui-même  nous  l'apprend  par  une  note  particulière. 

Son  acte  mortuaire  est  ainsi  conçu  : 

Claude  Edmond  Gérard,  né  à  Vecoux,  diocèse  de  Toul, 
ftgé  de  septante-trois  ans,  prêtre  depuis  quarante-huit  ans, 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  81 

curé  à  Suarce  depuis  quarante  ans,  distingué  par  toutes  les 
vertus  du  bon  pasteur,  et  rempli  du  Saint-Esprit,  très  ins- 
truit dans  la  loi  du  Seigneur  et  généralement  dans  toutes 
les  sciences,  ayant  reçu  avec  grande  dévotion  et  piété  de 
son  vénérable  et  intime  ami  Antoine  Patingre,  curé  admi- 
nistrateur de  Bretten  les  sacrements  de  pénitence,  d'Eu- 
charistie et  d'Extrême-Onction,  est  mort  très  pieusement 
dans  le  Seigneur  le  vingtième  jour  d'Avril»  vers  la  cin- 
quième heure  du  matin,  et  le  jour  suivant  il  a  reçu  la  sé- 
pulture par  moi  curé  cantonal  soussigné,  au  milieu  du 
grand  deuil  du  clergé  et  du  peuple  assistant  aux  funérailles, 
en  présence  des  témoins  soussignés  qui,  vu  la. permission 
donnée  par  l'autorité  civile,  ont  signé  avec  moi. 

Suit  la  signature  presque  illisible  du  curé  cantonal 

B.  Mseget 
puis  celles  de  Flotat,  administr.  de  Chavannes  les  Grands, 

A.  Joseph  Pattingre,  adm.  de  Bretten 
Joseph  Courbât,  adm.  de  Plorimont 
Jacques  Richardot,  adm.  de  Courtelevant 

Cet  acte  mortuaire,  dont  l'année  n'est  pas  indiquée,  se 
trouve  parmi  ceux  de  1808. 

Dans  cet  intervalle  de  1768  à  1808,  M.  Gérard  demeura 
absent  pendant  huit  ans,  forcé  qu'il  fut  de  s'exiler  en  Suisse 
pour  refus  du  serment  civique  pur  et  simple. 

«  Mon  exil  pour  refus  du  serment  pur  et  simple  sur  la 
Constitution  civile  du  Clergé  a  commencé  le  24  Septembre 
1792.  Je  suis  rentré  dans  ma  paroisse  le  9  Août  1800  ; 
mais  je  n'ai  eu  la  liberté  de  toutes  mes  fonctions  qu'au  com- 
mencement de  1802....  )> 

Une  autre  note  qu'il  nous  a  laissée  nous  apprend  où  il 
passa  la  moitié  de  son  exil  : 

«  Le  21  juin  1795^  le  sommet  des  montagnes  de  Sax- 
len  (1)  dans  le  haut  Underwalden,  où  j'ai  passé  quatre 
ans  d'exil,  a  été  couvert  de  neige  qui  a  duré  jusqu'au 
lendemain. 

1)  Sachseln.  Village  dont  Téglise  possède  les  reliques  du 
bienheureux  Nicolas  de  Flue,  patron  du  canton  d'Uncerwald. 
(Obwald  et  Nidwald). 


1 


82  REVUE  D'ALSACE 

Le  2  juillet,  la  même  chose  est  arrivée. 
Le  même  est  arrivé  le  21  juin  1796,  et  encore  le  12  et 
13  juillet  1796.  » 

Création  d'une  école  à  Suaree 

Une  des  premières  choses  que  le  curé  Gérard  eut  à 
cœur  dans  la  paroisse  de  Suaree  fut  la  création  d'une  école. 
Voici  comme  il  en  parle  : 

«  En  1775,  j'ai  fait  construire  dans  la  Paroisse  de 
Suaree  une  maison  d'école.  Il  n'y  en  avait  jamais  eu. 
C'était  toujours  un  bourgeois  qui  servait  de  maître  d'école. 
Ayant  fait*  choisir  au  mois  de  Janvier  1775,  un  étranger 
originaire  de  Servance,.  connu  dans  la  paroisse  depuis 
plusieurs  années  pour  sa  probité,  sa  capacité  et  son  talent 
pour  instruire,  il  fut  nécessaire  de  faire  un  logement. 
Pour  en  facilliter  la  construction,  j'obtins  les  permissions 
nécessaires  de  prendre  sur  la  fabrique  de  l'Eglise  six  cents 
livres  tournois,  que  j'ai  employées.  Mais  cette  somme  n'a 
pas  suffi.  Il  a  fallu  que  la  Paroisse  y  ajoutât  encore  trois 
cents  livres.  De  sorte  que  la  maison  coûte  900  livres  non 
compris  les  bois  qui  ont  été  fournis  par  les  deux  Commu- 
nautés (Suaree  et  Chavannatte).  On  aurait  sans  doute  pu 
faire  à  moindre  prix  une  maison  quelconque.  Mais  il  n'y 
a  rien  de  si  nécessaire  dans  une  paroisse  qu'un  bon  Maître 
d'Ecole  :  qui  instruise  verbo  et  exempîo  (de  la  parole  et 
de  l'exemple),  qui  soit  capable  de  bien  dresser  une  Jeu- 
nesse ;  or  un  homme  d'un  tel  mérite  trouve  toujours  faci- 
lement à  se  placer,  et  il  est  naturel  qu'il  donne  la  préfé- 
rence à  la  place  la  plus  avantageuse.  Ce  n'est  pas  un  petit 
avantage  d'être  bien  logé  et  de  l'être  au  large  ;  parce  qu'on 
est  à  même  de  prendre  des  pensionnaires.  D'ailleurs  des 
étrangers  pensionnaires  sont  un  bien  réel  aux  habitants  de 
la  Paroisse,  parce  qu'ils  excitent  parmi  eux  l'émulation. 

J'ai  fait  construire  dans  cette  maison  une  grande  salle 
d'école  qui  ne  doit  uniquement  servir  qu'à  cet  usage.  Il  y 
a  de  la  place  pour  y  mettre  deux  grandes  tablél,  une  pour 
les  garçons  et  l'autre  pour  les  filles  qui  écrivent.  Je  crois 
que  c'est  un  abus  et  un  mal  pour  elles,  qu'elles  ne  sachent 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  83 

ni  écrire  ni  lire  récriture  faite  à  la  main,  et  que  c'est 
mal  à  propos  qu'on  ne  leur  a  appris  ni  l'un  ni  l'autre  jus- 
qu'à présent  du  moins  dan^  cetteparoisse. 

On  a  jugé  à  propos  de  placer  ce  bâtiment  sur  le  chemin 
de  Dannemarie,  et  sur  celui  qui  conduit  à  l'église,  sur  un 
terrain  qui  appartient  à  la  Communauté.  Il  est  bien  à  portée 
de  la  paroisse,  et  d'ailleur  retiré.  Toute  cette  bonne  œuvre 
ne  s'est  point  consommée  sans  obstacle  ;  mais  Dieu,  pour 
la  gloire  de  qui  l'on  travaillait,  les  a  applanis.  Je  prie 
Dieu  que  tou^  ceux  qui  se  trouveront  dans  la  Paroisse  dans 
tous  les  siècles  à  venir,  retirent  de  cet  établissement  le 
bien  que  je  me  suis  proposé  de  leur  procurer.  » 

Cet  excellent  Maître  d'Ecole,  originaire  de  Servance, 
s'appelait  Jeanmougin  ;  il  mourut  durant  l'exil  du  curé. 

Son  acte  mortuaire  résume  en  deux  mots  son  éloge  : 

«  Claude  Deil  Jeanmougin  Recteur  d'école  à  Suerce 
depuis  vingt  ans,  âgé  de  soixante  ans,  est  mort  à  trois 
heures  du  matin,  le  vingt-six  avril  mil-sept-cent-quatre- 
vingt-dix-sept.  Il  a  fait  un  bien  merveilleux  dans  cette  pa- 
roisse. » 

Il  figure  parfois  dans  les  actes  de  baptême  en  qualité 
^e  parrain  avec  une  signature  superbe. 

La  convention  passée  entre  lui  et  les  habitants  de  la 
paroisse  pour  déterminer  les  attributions  et  les  émoluments 
de  sa  charge  nous  apprend  qu'il  était  auparavant  Procu- 
reur au  Baillage  de  Florimont. 

«  Ce  jourd'huy  vingt-neuf  Janvier  mil  sept  cent  soixante 
et  quinze,  les  soussignés  maires,  préposés^  bourgeois  et  ha- 
bitans  des  deux  communautés  de  Suarce  et  de  Chavannatte 
composant  la  paroisse  du  dit  Suarce,  assemblés  en  la  ma- 
nière ordinaire  ;  en  conséquence  de  la  déclaration  faite  le 
premier  de  l'année  courante  par  le  sieur  Jean  Pierre  Vaicle 
ancien  Recteur  d'Ecole  qu'il  ne  voulait  plus  continuer  son 
service,  ont  choisi,  comme  plus  capable  de  remplir  les 
fonctions  importantes  attachées  à  cet  emploi,  la  personne 
4e  Claude  Jeanmougin  Procureur  au  Baillage  de  Florimont, 
.aux  conditions  suivantes  :  » 

Viennent  ensuite  les  articles  réglant  son  service. 


84  REVUE  D'ALSACE 

Il  sera  tenu  de  faire  l'école  en  tout  temps^  été  et  hyver^ 
excepté  quelques  semaines  de  vacances  au  printemps  et  en 
automne. 

Il  apprendra  à  lire  et  à  écrire,  et  il  enseignera  l'arith- 
métique et  le  plain-chant  à  tous  ceux  qui  voudront  recevoir 
ces  différents  enseignements. 

Enfin  il  remplira  les  offices  de  sonneur,  chantre,  clavier 
sacristain  et  clerc  pour  l'Eglise. 

Un  article  qui  paraîtrait  bien  pénible  aujourd'hui  lui 
impose  <(  d'aller  réciter  tous  les  jours  le  soir  le  chapelet 
dans  l'Eglrse,  depuis  le  premier  lundy  de  Carême  jusqu'au 
jour  de  la  Toussaint,  après  l'avoir  annoncé  au  son  de  la 
cloche.  » 

Il  va  sans  dire  qu'il  faisait  cela  avec  les  enfants  de  son 
école. 

Nous  avons  trouvé  dans  les  notes  de  la  paroisse  que  les 
Maîtres  d'Ecole  Hell  Michel  en  1817  et  Joseph  Hanz  en 
1818,  vont  eqcore  réciter  le  chapelet,  pour  quoi  ils  per- 
çoivent un  décalitre  de  blé  par  ménage,,  ce  qui  leur  four- 
nfssait  un  assez  beau  supplément,  dans  une  paroisse  où  il 
y  avait  presque  cent  ménages. 

Comme  rétribution,  il  recevra  annuellement  de  fixe  deux 
cent  cinquante  livres  qui  lui  seront  remises  sans  retenue 
en  quatre  termes  égaux  incessamment  après  l'échéance 
de  chaque  terme.  C'est  le  fabricien  qui  est  chargé  de  la 
délivrance  de  cette  somme  en  place  des  maîtres  bourgeois 
en  exercice. 

De  plus  il  percevra  pour  chacun  des  écoliers  qui  fré- 
quenteront l'Ecole  un  sol  six  deniers  par  semaine  pour 
chacun  de  ceux  qui  apprendront  à  lire  et  à  écrire  et  à  faire 
l'arithmétique,  et  six  deniers  par  semaine  en  sus  pour 
chacun  de  ceux  qui  en  outre  apprendront  le  plain-chant. 
Quant  à  ceux  qui  sans  fréquenter  l'Ecole  ordinaire  vou- 
dront prendre  des  leçons,  ils  s'arrangeront  pour  le  salaire 
avec  le  dit  Mougin. 

Il  percevra  de  chaque  femme  qui  recevra  la  bénédiction 
après  ses  couches  une  miche  de  pain,  suivant  l'usage,  ou 
dix  sols   ;  pour  chaque  enterrement  d'enfant  une  demie 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  85 

miche  de  pain,  ou  cinq  sols  ;  pour  chaque  enterrement  des 
adultes  enterrés  comme  chefs,^  trente  sols  pour  rétribution 
de  son  service  et  chant,  tant  audit  enterrement  qu'aux 
quatre  messes  qui  se  disent  en  conséquence  ;  pour  chaque 
mariage,  treize  sols  quatre  deniers.  Enfin  il  recevra  annuel- 
lement de  la  fabrique  la  portion  qui  est  assignée  sur  les 
messes  fondées  au  Maître  d'Ecole  ou  répondant. 

On  voit  que  la  situation  faite  au  Maître  d'Ecole  n'était 
pas  trop  mauvaise.  Bon  an  mal  an,  il  pouvait  toujours  se 
faire  ses  800  livres. 

Ce  n'était  pas  tout. 

Il  était  logé  aux  frais  de  la  paroisse  qui  était  tenue  à 
toutes  les  réparations  de  son  logement. 

Comme  il  n'y  avait  alors  point  de  maison  d'Ecole,  il  est 
stipulé  qu'on  lui  en  bâtira  une  incessamment,  et  qu'on  lui 
assignera  un  jardin. 

Nous  avons  vu,  par  une  note  du  curé  Gérard,  qu'effec- 
tivement la  maison  fut  bâtie,  et  très  convenable. 

L'article  10  dit  qu'il  jouira  des  droits  de  Bourgeoisie 
pendant  tout  le  temps  qu'il  exercera  l'office  de  Maître 
d'Ecole  dans  la  paroisse.  A  ce  titre  de  bourgeois,  il  tirait 
sa  gaube  et  pouvait  chasser  ses  porcs,  s'il  en  avait,  à  la 
glandée. 

«Pendant  le  même  temps,  ajoute  l'article  11,  il  sera 
exempt  des  corvées  personnelles,  de  la  garde  et  de  toutes 
espèces  d'imposition,  quelque  nom  qu'elle  ait.  » 

Ce  marché  était  passé  pour  six  ans. 

La  première  signature  apposée  au  bas  est  celle  du  curé 
Gérard. 

Tout  cela  était  son  œuvre. 

De  même  qu'il  avait  eu  à  lutter  pour  l'établir,  il  eut 
encore  à  lutter  pour  la  soutenir. 

En  1782,  dans  une  lettre  à  M.  de  la  Galaizière,  Conseil- 
ler d'Etat,   Intendant  de  Justice,   Police   et  Finances  en 
Alsace,  il  s'élève  contre  les  intentions  de  la  Communauté 
de  renvoyer  l'instituteur  pour  en  prendre  un  autre  à  gages 

plus  modestes  : 

(A  suivre). 


BIBLIOGRAPHIE 


Pour  compléter  ce  que  nous  avons  déjà  dit  dans  notre 
avant-propos  nous  ajouterons  que  la  Revue  d'Alsace  don- 
nera désormais  une  importance  toute  particulière  à  la  bi- 
bliographie. Chaque  numéro  contiendra  : 

1°  Des  comptes-rendus  critiques  des  livres  nouveaux  ; 

2'*  Une  revue  méthodique  des  articles  relatifs  à  Vhis- 
toire  d* Alsace  parus  dans  les  périodiques  français  et  alle- 
mands de  Vannée  écoulée.  Nos  lecteurs  en  trouveront  le 
début  dans  le  prochain  fasicule. 

La   Direction. 


L  ivres   noux^eaux 


GEORGES  SPETZ  :  UAlsace  gourmande.  Revue  alsa- 
cienne 1914,  1  vol.  grand  in  8°  de  181  p.  Illustrations  de 
Mlle  Jeanne  Riss  (vingt  encadrements  et  quarante  vi- 
gnettes). En  vente  à  Belfort,  à  Mulhouse  et  dans  les  prin- 
cipales librairies  de  Colmar  et  de  Strasbourg.  Prix:  fr.  7.50. 

L'avocat  Girard  nous  avait  déjà  fait  connaître  VAlsace 
à  table. 

Œuvre  d'un  érudit  en  tous  points  délectable 

Charles  Grad  nous  a  raconté  aussi  Comment  on  mange 
à  table,  mais  il  était  réservé  à  M.  Georges  Spetz  de  nous 
dire,  dans  la  langue  des  dieux,  avec  VAlsace  gourmande, 
ce  qu'on  y  mangeait,  ce  qu'on  y  buvait  aux  temps  de  nos 
aïeux, 

On  mangeait  à  merveille  et  c'était  le  bon  temps. 

Et  dans  une  série  de  douze  chapitres,  M.  Georges 
Spetz  nous  fait  aspirer,  tour  à  tour,  Todeur  sui  generis 
des  mets  usités  dans  la  vieille  cuisine  alsacienne,  depuis 
le  vulgaire  pot  au  feu  et  la  traditionnelle  choucroute  jus- 
qu'aux plats,  entremets  et  desserts  les  plus  fins  et  les  plus 
délicats  :   pâtés,   Kougloupfs,   Osterflatlas,   Nonnepferzlas. 


BIBLIOGRAPHIE  '  87 

Viennent   ensuite   les   liqueurs   et   notamment   le   Kirsch 
dont 

La  cerise  sauvage  et  les  merises  noires 
Sont  les  fins  éléments  qui  le  caractérisent 

Puis  les  vins  parmi  lesquels  le  Kitterlé  qui  s'infîltrant 
dans  tout  notre  être, 

Dans  le  sang  comme  le  bon  lait 
Devient  soudain  brise  mollet 

Et  le  Rangea,  le  Wannen  et  le  Brand  qui  ont  inspiré 
ce  quatrain  bien  connu  dans  la  Haute  Alsace 

Zu  Thann  im  Rangen, 

Zu  Oebweiler  in  der  Wannen, 

ZuTûrkheim  im  Brand 

Waechst  der  beste  Wein  im  Land. 

U Alsace  gourmande  n'est  pas  seulement,  comme  le  di- 
sait la  Revue»  en  1911,  à  propos  des  Légendes  alsaciennes. 
du  même  auteur  un  livre  merveilleux,  c'est  une  œuvre 
exquise  dont  le  sujet,  bien  que  trivial,  plaît  à  l'esprit  autant 
par  son  extrême  simplicité  que  par  l'allure  vive  et  entraî- 
nante de  sa  composition.  Le  génie  poétique  de  M.  Georges 
Spetz  s'y  révèle  une  fois  de  plus  et  d'un  bout  à  l'autre 
dans  toute  son  ampleur  et  sa  brillante  originalité. 

Se  faisant  en  outre  l'apôtre  et  le  Mécène 

D'une  cuisine  simple  et  de  nature  saine 

Le  poète  d'Isenheim  donne  à  la  fin  de  son  beau  livre  cent 
quarante  recettes  culinaires  dont  la  variété  laisse  rêveurs, 
les  estomacs  les  plus  complaisants.  L'Alsace  gourmande^ 
a  sa  place  marquée  aussi  bien  chez  les  meilleurs  Vatels. 
que  dans  toutes  les  bibliothèques  à  côté  des  alsatiques  an- 
ciens et  modernes* 

L.   H. 

^     ♦* 

ARTHUR  CHUQUET.  —  L'Année  1814.  Lettres  et  Mé- 
moires, —  Paris.  Fontemoing.  1914.  1  vol.  gr.  in  8**' 
482  p.  —  12  frs. 

M.  Chuquet  n'a  point  prétendu  nous  donner  ici  une 
histoire  des  événements  de  1814  et  recommencer  le  livre 


88  LA  REVUE  D'ALSACE 

magistral  de  Henri  Houssaye.  Comme  il  l'avait  fait  pré- 
cédemment pour  Tannée  1812,  il  nous  offre  un  recueil  de 
documents  contenant  «  nombre  de  détails  inconnus  ou  peu 
connus  »  sur  la  grande  crise  d'il  y  a  un  siècle.  L'éminent 
auteur  de  l'Alsace  en  1814  ne  pouvait  manquer  de  donner 
aux  événements  dont  notre  province  fut  le  théâtre  la 
place  qu'ils  méritent,  et  toute  une  partie  de  son  gros  volume 
lui  est  consacrée  spécialement  (p.  210  à  273).  Mais  dans 
tout  le  reste  de  l'ouvrage  le  lecteur  alsacien  trouvera  à 
glaner  des  renseignements  précieux.  C'est,  dès  la  fin  de 
décembre  1813,  le  général  Gérard  qui,  envoyé  par  l'em- 
pereur à  Belfort,  ne  peut  dépasser  Langres  et  dépeint  la 
frayeur  que  cause  l'invasion  ;  ce  sont  les  habitants  du  Bas 
Rhin  dont  le  maire  de  Phahsbourg  décrit,  le  4  janvier  1814, 
la  fuite  éperdue  devant  les  cosaques  «  qui  ont  eu  l'im- 
pertinence de  se  glisser  jusqu'à  Haguenau»  ;  ce  sont  les 
bureaux  de  la  guerre  qui  commencent,  du  8  au  10  janvier, 
à  étudier  <(  l'insurrection  »  des  départements  du  Rhin,  alors 
qu'ils  sont  déjà  envahis.  On  notera  un  témoignage  pré- 
cieux de  Grouchy  qui,  le  15  janvier,  se  plaignant  dans  une 
lettre  datée  de  Toul  des  <(  indignes  français  »  qui  secondent 
les  menées  des  coalisés  et  ébranlent  l'armée,  déclare  n'en 
avoir  rencontré  que  depuis  qu'il  a  quitté  V Alsace, 

M.  Chuquet  nous  avait  déjà  donné  dans  son  Alsace  en 
1814  un  récit  du  siège  d'Huningue,  «  un  des  plus  beaux 
sièges  de  l'histoire  »,  quoiqu'il  soit  moins  connu  que  celui 
de  1815.  Il  publie  aujourd'hui  la  série  des  ordres  du  jour  de 
Chancel,  et  la  correspondance,  toujours  «  digne  et  ferme  » 
qu'il  entretint  avec  son  adversaire  ZoUer.  «  Les  Français 
ne  capitulent  que  sur  la  brèche  »,  lui  répondait-il  le  20 
avril  ;  et  Chancel  n'en  arriva  même  pas  à  cette  extrémité, 
puisque  la  place  ne  capitula  point.  —  Viennent  ensuite  un 
long  mémoire  du  préfet  Lezay-Maqiézia,  ainsi  qu'un  rapport 
du  commissaire  de  police  Popp  sur  les  incidents  qu'amena 
à  Strasbourg  la  chute  de  l'empereur,  un  rapport  détaillé  de 
Wall,  commandant  de  la  Petite  Pierre,  sur  le  blocus  de  cette 
minuscule  forteresse,  un  récit  de  la  mission  du  chevalier 
de  la  Salle  envoyé  en  Alsace  au  mois  de  mai  par  le  nouveau 


BIBLIOGRAPHIE  89 

gouvernement,  deux  rapports  sur  Schulmeister,  «  le  roi  des 
espions  »,  etc.  On  recueillera  ça  et  là  des  renseignements 
sur  divers  généraux  alsaciens:  les  deux  Kellermann,  Beur- 
mann,  Lefebvre,  d'autres  encore.  Enfin  dans  une  série  de 
lettres  sur  le  congrès  de  Vienne  <(  ouvertes  et  expiées  à  la 
poste  de  Paris  »,  où  on  trouvera  des  personnes  appartenant 
à  l'Alsace  :  baronne  de  Flachslanden,  abbé  de  Kentzinger, 
bailli  de  Ferrette.  C'est  assez  dire  avec  quel  intérêt  sera 
consulté  chez  nous  le  nouveau  recueil  de  M.  Chuquet. 

J.  J. 

* 

D'  F.  WUNDISCH.  —  Geschichtsûbejsicht  fur  Elsass- 
Lothringen.  —  Strasbourg.  Du  Mont-Schauberg.  1914. 
1  vol.  in  8*»  131  p. 

C'est  sous  la  forme  d'un  répertoire  chronologique  que 
M.  le  D*"  F.  Wiindisch  nous  présente  son  bref  résumé  de 
l'histoire  d'Alsace  et  de  Lorraine  depuis  l'époque  paléo- 
lithique qu'il  place  vers  5.000  avant  notre  ère,  jusqu'aux 
événements  de  Saveme  de  la  fin  de  1913.  Son  ouvrage, 
augmenté  de  tableaux  généalogiques,  de  listes  épiscopales, 
de  brèves  notices  "sur  les  anciens  Gaue,  les  landgraviats, 
les  principales  seigneuries,  etc.  constituera,  malgré  quel- 
ques lacunes  et  des  affirmations  contestables,  un  instru- 
ment de  travail  commode.  On  regrettera  que  les  indica- 
tions bibliographiques  soint  un  peu  trop  sommaires. 

J.  J. 

FRANÇOIS  CLASQUIN.  Guerre  de  1870-1871.  —  Sou- 
venirs et  léciu,  —  Mirecourt.  Imprimerie  A.  Chassel* 
1914.  1  vol.  in  8°  192  p. 

L'auteur,  élève  de  l'Ecole  des  Beaux-Arts  de  Paris, 
s'engagea  dès  le  début  de  la  guerre  à  la  Compagnie  des 
Francs-Tireurs  de  Mirecourt.  Or  cette  compagnie,  après 
avoir  une  première  foiis  traversé  l'Alsace  par  Belfort,  Mul- 


90  REVUE    D'ALSACE 

house,  Colmar,  Kaisersberg,  Ste-Marie  aux  Mines  pour- 
retourner  à  St  Dié  et  Epinal,  et  battre  quelque  temps  les 
Vosges,  devait  à  la  fin  de  Septembre  être  dirigée  sur  Neuf- 
Brisach  pour  en  renforcer  la  garnison.  Arrivée  le  25 
septembre,  elle  en  sortit  le  12  novembre,  après  la  capitu- 
lation, pour  se  rendre  en  captivité.  C'est  donc  toute  l'his- 
toire du  siège  de  Neuf-Brisach  que  nous  trouvons  dans  le 
livre  de  M.  Clasquin,  histoire  anecdotique,  présentée  sim- 
plement, sans  recherche  d'effet  littéraire,  mais  de  façon 
fort  vivante,  par  un  troupier  dont  l'œil  d'artiste  est  prompt 
à  saisir  le  côté  pittoresque  des  choses.  Les  tableaux  tragi- 
ques du  bombardement,  les  descriptions  des  combats,  par- 
fois fort  saisissantes,  comme  celle  de  la  reconnaissance 
dans  le  brouillard  vers  Wolfgantzen,  nous  montrent  une 
fois  de  plus  le  courage  et  l'esprit  d'initiative  de  nos  soldats, 
dont  l'ingéniosité,  l'entrain,  la  gaité  même  au  milieu  des 
dangers  apparaissent  à  chaque  page  du  récit  :  habileté  des 
«  débrouillards  )>  à  organiser  le  logis  et  la  a  popote  »  de 
la  Compagnie,  création,  sous  une  pluie  d'obus,  du  «con- 
cert de  la  bombe  »  dans  les  casemates  de  la  tour  N**  7, 
etc.  Mais  aussi  ce  seront  bientôt  les  humiliations  et  les 
souffrances  de  la  captivité  dont  la  description  émouvante 
remplit  la  seconde  partie  de  l'ouvrage. 

J.  J. 

GEORGES  DELAHACHE.  —  Uexode.  —  Paris.  Cahiers 
de  la  Quinzaine  et  librairie  Hachette.  1914.  1  vol. 
in  12  249  p.  —  3  fr.  50. 

Aucun  de  nos  lecteurs  n'ignore  le  beau  livre  intitulé 
La  Carte  au  liseré  vetrt,  dans  lequel  M.  Georges  Delahache 
a  résumé  l'histoire  de  l'annexion  de  l'Alsace-Lorraine  et 
des  quarante  années  de  contrainte  qui  l'ont  suivie.  Déjà 
dans  cet  ouvrage  il  avait  consacré  quelques  pages  émou- 
vantes à  l'émigration  imposée  en  1872  aux  optants,  dé- 
peint leurs  angoisses  au  moment  où  ils  eurent  à  prendre 
cette  détermination  si  grave  :  partir  ou  rester,  et  montré 
la  «  ruée  formidable  de  braves  gens,  enthousiastes  et  na- 


BIBLIOGRAPHIE  91 

vrés  »  qui  se  produisit,  malgré  tout,  vers  la  nouvelle  fron- 
tière. Que  sont  devenus  ces  émigrants  ?  Quelles  ont  été 
les  conséquences  de  leur  exode,  et  pour  le  pays  natal  qu'ils 
abandonnaient,  et  pour  les  régions  françaises  vers  les* 
quelles  ils  se  portaient  ?  Telles  sont  les  questions  que  se 
pose  aujourd'hui  M.  Georges  Delahache  dans  un  livre 
qui  ne  le  cède  au  premier  ni  pour  la  richesse  et  la  sûreté 
de  la  documentation,  ni  pour  l'intérêt  du  récit  où  se  révèle 
toute  la  ferveur  çl'une  âme  passionnément  alsacienne.  Ré- 
cit très  nouveau  d'ailleurs,  car  si  le  sort  des  optants 
émigrés  avait  occupé  souvent  les  statisticiens  et  les  ju- 
ristes, les  historiens  ne  l'avaient  point  encore  étudié. 

L'exode  bouleversa  les  conditions  d'existence  de  di- 
verses catégories  de  villes  annexées  :  villes  industrielles, 
comme  Mulhouse  ou  Bischwiller,  villes  militaires  comme 
Metz  et  Phalsbourg,  villes  frontières  comme  Wissembourg. 
Dans  toutes,  M.  Georges  Delahache  nous  montre  les 
mêmes  vides:  les  fonctionnaires  «se  repliant»,  les  dra- 
peries de  Bischwiller  transférant  à  Elbeuf  leurs  ateliers 
et  créant  en  pleine  Normandie  une  vériable  colonie  alsa- 
cienne, Mulhouse  essaimant  vers  Belfort  et  faisant  de  la 
petite  citadelle  d'autrefois  une  grande  ville  industrielle 
de  40.000  habitants,  le  même  phénomène  se  reproduisant 
tout  le  long  de  la  frontière  de  VEst  nouveau.  Puis  vient 
l'histoire  des  alsaciens  d'Algérie,  que  l'auteur  a  voulu 
aller  étudier  sur  place,  et,  en  appendice,  une  précieuse 
série  de  documents,  que  je  ne  saurais  résumer  ici.  Au 
reste,  un  livre  comme  L'exode  ne  se  résume  pas  :  il 
se  lit. 

J.  J. 


LA  PENSEE  FRANÇAISE,  revue  paraissant  tous  les  deux 
mois,  in  8**.  Paris  Duval,  abonnemnt  annuel  5  fr. 

LEOVILLE  LHOMME.  —  Les  lettres  françaises  à  nie 
Maufice,  in  16®  de  47  pages.  —  Paris,  Duval,  1914. 
1   franc. 

—  Nous  avons  le  plaisir  d'annoncer  l'apparition  d'une 
nouvelle  Revue  destinée  à  faire  connaître  les  nombreux 


92  REVUE    D'ALSACE 

écrivains  qui  cultivât  et  honorent  la  langue  française. 
L'AlBace-Lorraine  n'est,  hélas  !  plus  la  France,  aussi  une 
place  honorable  est-elle  réservée  dans  cette  Revue  aux 
écrivains  de  la  province  qui  maintiennent  si  vaillamment 
la  langue  française  en  pays  annexé-  Le  directeur  de  cette 
nouvelle  Revue  n'est  du  reste  pas  un  inconnu  pour  les 
lecteurs  de  l'ancienne  Revue  (f Alsace.  Nous  avons  eu 
l'occasion  de  parler  souvent  et  avantageusement  des  écrits 
du  lieutenant  Léon  Bernardin  toujours  -  empreints  d'un 
patriotisme  de  si  bon  aloi.  Signalons  dans  la  3'  livraison, 
celle  de  Mars  dernier,  la  publication  d'un  drame  lyrique 
de  notre  collaborateur  et  ami,  M.  Georges  Spetz.  Le  sujet 
de  ce  drame  est  tiré  d'une  légende  alsacienne,  Théodo- 
linde  Waldner  de  Freundstein,  qui  a  déjà  inspiré  à  l'auteur 
un  de  ses  plus  beaux  poèmes. 

A  la  jeune  Revue  de  la  Pensée  française  nous  sou- 
haitons longue  vie  et  succès  dans  la  nouvelle  tâche  qu'elle 
s'est  réservée. 

—  La  brochure  de  M.  Léoville  Lhomme  est  une  publi- 
cation annexe  de  la  Pensée  française.  C'est  une  bio-bi- 
bliographie des  littérateurs  qui  ont  écrit  en  français  à  l'Ile 
Maurice,  en  même  temps  qu'un  plaidoyer  en  faveur  de  la 
littérature  française  dans  cette  île  aujourd'hui  anglaise. 

Cette  très  intéressante  étude  est  précédée  d'une  intro- 
duction où  M.  le  Comte  de  Bauffremont  nous  présente 
l'auteur,  M.  Lhomme,  qui  est  lui-même  un  poète  dont  les 
œuvres  honorent  grandement  la  langue  française. 

Alsata. 


Le  doyen  de  l'Alsace 


Sous  ce  titre,  les  journaux  ont  reproduit,  il  y  a  quelque 
temps,  Tentrefilet  suivant  : 

«  Le  baron  Femand  de  Turckheim,  né  à  Strasbourg,  le 
20  Mars  191 1,  vient  de  célébrer  son  cent  troisième  anniver- 
saire que  sa  femme,  plus  que  nonagénaire  et  qu'il  épousa 
en  1863  —  il  y  a  soixante  et  onze  ans  —  a  fêté  avec  lui. 

Le  baron  de  Turckheim  qui  eut  pour  parrain  le  général 
Rapp  et  qui  est  resté  français,,  vit  maintenant  à  Montreux, 

après  avoir  fait,  au  lendemain  de  la  guerre  et  de  son 

option  pour  la  France,  un  assez  long  séjour  à  Cannes  ». 

La  Revue  d'Alsace  ne  pouvait  faire  moins  que  de  citer, 

à  son  tour,  ce  rare  cas  de  longévité  et  de  rappeler  que  la 

famille  de  Turckheim  est  Tune  des  plus  anciennes  de  la 
Basse  Alsace.  Le  premier  bien  connu  est  Hennemann  de 
Turingheim,  dit  Turck,  bourgeois  de  Strasbourg,  en  1459, 
et  dont  le  neveu,  Jean,  siégea  au  Sénat  de  sa  ville  natale. 
Depuis  et  notamment  au  XVIIP  siècle,  cette  famille  a  pro- 
duit des  administrateurs,  des  banquiers  et  des  soldats.  Un 

de  Turckheim  fut  le  banquier  de  Voltaire  (1),  deux  autres 
ont  été  colonels  et  enfin  un  quatrième,  Edouard,  lieutenant 
de  vaisseau,  puis  industriel  est  décédé  en  1909  (2). 

C'est  en  1782  que  les  de  Turckheim  furent  admis  à 
prendre  le  titre  de  barons  du  Saint-Empire.  Ils  se  partagent 
en  deux  branches  dont  Taînée  s'était  établie  à  Altdorf 
(Bade)  après  la  Grande  Révolution. 

1)  Revue  d'Alsace,  t.  1,  1850,  p.  120. 

2)  Sitzmann  :  Dictionnaire  des  hommes  célèbres  de  rAlsacc,. 
t.  II,  p.  896,901. 


^4  REVUE   D'ALSACE 


Congrès  de  f Association  des  Sociétés  savantes  de 
J^ranche  Comté  et  du  Tetrritoire  de  Belfort,  17  Juillet 
1913'  . .  Extrait  du  compte  rendu  : 

Interprétation  des  nonts  des  cours  d'eau  du  Territoire 
de  Belfort  et  de  Montbéliard  par  M.  F.  Pajot,  professeur 
au  Lycée  ; 

Etude  sur  les  mines  de  potasse  en  Haute  Alsace,  par 
M.  J.  Lutz,  pasteur,  conservateur  du  musée  historique  de 
Mulhouse  ; 

Coupe  géologique  transversale  de  la  vallée  du  Rhin, 
à  la  hauteur  d'Ensisheim,  avec  une  planche,  par  M.  E.  J. 
Gérok  de  Strasbourg. 


Les  Marches  de  l'Est,  1914. 

La  Chronique  donne  sous  la  rubrique  «  La  Pépinière 
d'Hommes  »  les  noms  de  vingt  et  un  archevêques  et  évê- 
ques  alsaciens  actuellement  vivants,  parmi  lesquels,  der- 
nier nommé,  celui  de  Mgr  Humbrecht,  ancien  curé  de 
Saint-Joseph  de  Belfort  et  vicaire  général  de  Besançon, 
évêque  de  Poitiers,  né  à  Gueberswihr  (Haute  Alsace). 

Une  erreur  à  signaler  toutefois  à  propos  de  Mgr  Dé- 
mange, vicaire  apostolique  de  Taïkou  (Corée),  né  à  Saul- 
xures.  Cette  localité  ne  dépend  pas  de  l'Alsace,  mais  du 
département  des  Vosges. 


Noiavelles 


-9^ 


On  écrit  de  Mulhouse  : 

«  Une  grande  fête  se  prépare  dans  notre  ville  pour  la 
réunion  de  Domach  à  Mulhouse.  Le  programme  de  cette 
fête  consisterait  en  deux  cavalcades  historiques  partant, 
Tune  de  Mulhouse,  Tautre  de  Domach,  pour  se  rencontrer 
sur  un  point  désigné  de  l'itinéraire  et  retourner  ensemble 
jusque  sur  la  place  de  Thôtel  de  ville  d'où,  après  une  ré- 
ception de  la  municipalité  mulhousienne,.  on  monterait  dans 
la  grande  salle  pour  y  signer  le  contrat  sur  parchemin 
consacrant  la  réunion.  Un  banquet  et  une  fête  populaire 
suivraient  la  partie  officielle  de  la  manifestation  dont  Tidée 
a  été  puisée  dans  les  archives  qui  relatent  celle  organisée 
en  1798,  lors  de  la  réunion  de  Mulhouse  à  la  France.  » 

La  Revue  d* Alsace  se  fera  un  plaisir  de  consacrer  au 
moins  une  page  à  cette  solennité  dont  la  célébration  serait 
fixée  au  7  juin  prochain- 


* 
«  * 


A  la  mémoire  du  général  Schérer. 

La  petite  et  coquette  ville  de  Délie  aura  bientôt  aussi 
sa  fête.  Elle  se  prépare  à  inaugurer,  dans  les  premiers 
jours  de  juillet  prochain,  un  monument  à  Tun  de  ses  en- 
fants. Nous  Tavons  nommé. 

Le  général  Barthélémy  Louis  Joseph  Schérer  (1741- 
1804),  qui  fut  deux  fois  commandant  de  Tarmée  d'Italie 
et  ministre  de  la  guerre  sous  le  Directoire,  était  double- 
ment alsacien  :  parce  que  né  à  Délie  et  par  son  père, 
Nicolas,  qui  était  issu  d'une  ancienne  famille  de  Gueb- 
willer.  C'était  un  de  ces  soldats  sans  peur  et  sans  reproche 
donî  Napoléon  I*%  alors  qu'il  n'était  encore  que  le  général 
Bonaparte,  appréciait  déjà,  avec  sa  connaissance  des 
hommes,  le  mérite  et  la  valeur. 


96  REVUE    D'ALSACE 

La  Revue  d'Alsace  donnera,  à  son  heure,  un  compte- 
rendu  de  cette  fête  qui  amènera,  sans  doute,  dans  la  cité 
delloise,  un  grand  nombre  d'annexés. 

Disons,  dès  maintenant,  que  c'est  à  la  hardie  et  heu- 
reuse initiative  de  M.  Arsène  Zeller,  directeur  des  écoles 
à  Délie,  que  le  général  Schérer  devra  d'être  ainsi  honoré 
dans  son  pays  natal. 


Du  journal  L'Alsace  (de  Belfort)  31  Mars  : 

«  Isenheim  . .  M,  Georges  Spetz  au  Salon-  . .  Nous 
apprenon's  avec  le  plus  grand  plaisir  qu'une  toile  de  M. 
Georges  Spetz,  représentant  un  paysage,  a  été  reçue  au 
Salon.  Nous  félicitons  sincèrement  de  son  beau  talent  de 
peintre,  M.  Spetz„  l'industriel  et  poète  bien  connu,  auteur 
de  V Alsace  Gourmande,  œuvre  qui  a  été  si  appréciée  de 
nos  lecteurs  ». 

M.  Spetz  nous  a  confirmé  lui-même  cette  honorable 
distinction  dont  nous  tenons  à  le  féliciter  ici.  Il  a,  dit-il  re- 
pris le  pinceau  pour  lui  servir  de  détente,  mais  nous  espé- 
rons bien  qu'une  fois  reposé,  il  reviendra  à  la  Muse.  Nous 
lui  avons  d'ailleurs  nous-même  signalé  une  autre  légende, 
le  boelegeon  ou  la  fleur  enchantée  de  Milandre,  en  partie 
delloise  ;  il  va  l'étudier  et  sans  doute  la  mettra-t-il  aussi 
en  vers  pour  la  Revue  dAlsace,  Nou's  en  acceptons  bien 
volontiers  le  présage-  Elle  fait  un  contraste  impressionnant 
avec  La  Chatte  de  Flarimont, 

La  note  qu'on  a  lue  plus  haut  "sur  le  baron  Femand 
de  Turckheim  était  déjà  en  composition  quand  les  jour 
naux  (14  et  15  avril)  sont  venus  nous  apprendre  son  décès;. 
à  Montreux. 


Composé  sur  machine  linotype  (dernier  modèle) 


•MPRIMEPIIE  ANDRt  HERBELIN   -   BELPORT 


La  Kevae  d^Alsace  de  1850  à  1913 


"4»    ♦  -4- 


Note  suppl6mentAire  ou  sinr&ple  Aperçu 

Sous  ce  titre,  nous  avons,  dans  notre  premier  N"",  donné 
une  idée  sommaire  de  la  précieuse  mine  de  renseigne- 
ments et  documents  historiques  que  constitue  la  collection 
de  la  Revue  d'Alsace, 

A  ce  que  nous  avons  déjà  dit,  il  convient  d'ajouter  qu'à 
côté  de  la  Revue  proprement  dite,  ses  derniers  directeurs, 
MM.  Casser  et  Ingold  publiaient  la  Bibliothèque  de  la 
Revue  d* Alsace,  non  moins  précieuse,  non  moins  docu- 
mentée. 

Pour  s'en  convaincre,  il  suffira  de  rappeler  que  c'est 
dans  cette  collection  que  fut  publiée  la  magistrale  et  sa- 
vante histoire  de  VAlsace  au  Î8^  siècle  de  M.  l'abbé  Hoff- 
mann, en  4  gros  volumes  in  8^. 

Les  derniers  ouvrages  de  M.  Hanauer  font  aussi  partie 
de  cette  bibliothèque,  Le  Protestantisme  à  Haguenau  et  la 
Guerre  de  Trente  ans  à  Haguenau  qui  nous  ont  donné  la 
curieuse  autobibliographie  de  ce  savant. 

Doivent  de  même  être  mentionnés  les  précieux  Inven- 
taires des  archives  du  chapitre  cathédral  de  Strasbourg 
(publication  qui  occasionna,  à.  Strasbourg,  une  petite  révo- 
lution que  nous  raconterons  un  jour  à  nos  lecteurs)  et  de 
la  ville  de  Thann,  2  vol.  in  8**,  le  Journal  du  palais  de 
Holdt,  5  vol.  in  S"*,  le  livre  d'or  de  Soultz  et  diverses  autres 
monographies  sur  cette  localité,  4  in  8"  etc.,  etc.. 

Enfin,  bien  que  ne  figurant  pas  dans  la  Bibliothèque 
nous  ne  pouvons  omettre  que  c'est  la  Revue  d'Alsace  qui 
a  pris  l'initiative  de  la  publication  du  très-utile  Dictionnaire 
biographique  du  Fr.  Sitzmann. 

L.  H. 

Nota.  —  La  nouvelle  direction  de  la  Revwe,  désireuse 
de  continuer  la  Bibliothèque,  se  met  à  la  disposition  de  tous 
les  alsatisants  qui  auraient  à  publier  des  œuvres  de  quel- 
que importance.  • 


Lb  Mssb.  lipH  II  Wm  cl  [oin  11» 
K  l'HaR.  il  M  siÉdi  U) 


STRASBOURG 

Ville  et  Citadelle  et  Fort  de   Kell 


Situation  de  la  ville 

Strasbourg,  sa  citadelle  et  le  fort  de  Kell  tiennent  le 
Rhin  et  TIll  et  toute  TAlsace  entre  ces  deux  Rivières  et  au 
delà  ;  donnent  vn  passage  en  Empire  sur  le  Rhin  mais 
depuis  que  le  fort  de  Kell  a  été  rendu  a  l'Empire  ce  passage 
sur  le  Rhin  ne  subsiste  plus  quoique  le  pont  soit  toujours 
conservé,  ainsy  Strasbourg  et  sa  citadelle  ne  doivent  plus 
être  considérés  que  relativement  a  TAlsace  et  aux  facilités 
que  cette  ville  donne  pour  attaquer  le  fort  de  Kell  dans 
l'occasion. 

Strasbourg  est  une  place  d'armes  de  la  plus  grande 
importance  en  deffensive  et  en  offensive  contre  l'Empire 
et  la  Maison  d'Autriche  ;  c'est  un  grand  dépôt  et  un  ma- 
gasin bien  foumy  de  toutes  les  espèces  de  munitions  né- 
cessaires a  des  grandes  armées  ;  artillerie,  fourrages,  grains 
etc  et  elle  est  très  commodément  située  pour  recevoir 
toutes  les  Espèces,  et  pour  les  distribuer  aux  armées  et 
ailleurs  ; 

Plan  de  Strasbourg 

Cette  ville  etoit  fortifiée  de  bastions  bien  revêtus  et  de 
quelques  ouvrages  extérieurs  lorsque  Louis  14  s'En  empara 
en  I68I.  Ce  prince  y  fit  ajouter  des  demy  lunes  devant 
toutes  les  courtines  y  fit  construire  la  citadelle,  le  fort  de 
Kell,  le  fort  des  jles  qui  a  été  demoly  par  les  traités  de  paix 
et  depuis  emporté  par  les  eaux  du  Rhin  ;  Le  fort  dans  la 
grande  jle  du  bras  mobile  lequel  a  été  rasé  au  rez  de  chaus- 


LES  FORTERESSES  99 

«ée  seulement  par  les  traités  de  paix  peut  être  retably  en 
très  peu  de  temps,  plus  la  redoute  de  rjnnondation  103  a 
costé  de  la  porte  Blanche  et  touttes  les  écluses  dont  la 
grande  110  barre  la  Rivière  et  forme  les  innondations  con- 
jointement avec  les  autres  écluses  qui  la  distribuent  de 
façon  que  les  approches  de  Strasbourg  peuvent  être  innon- 
<iées  en  avant  de  la  digue  de  l'innondation  301  depuis  la 
rivière  d'Ill  jusqu'au  Rhin  où  elle  est  retenue  par  la  digue 
300.  L'espace  entre  la  digue  de  l'innondation  et  la  ville 
forme  alors  vne  espèce  de  camp  retranché  pour  les  commo- 
dités de  la  garnison  et  la  pâture  des  bestiaux  ; 

L'innondation  tendue  distribue  les  eaux  par  les  écluses 
de  chasse  et  les  retient  par  les  écluses  de  fuitte  dans  tous 
les  fossés  et  avant  fossés  de  cette  grande  place  et  elle 
porte  par  l'écluse  108  des  torrens  d'eau  dans  les  fossés, 
depuis  le  fort  Blanc  116  jusqu'au  fort  de  Pierre  131  et 
devant  le  retranchement  156  où  étant  retenues  par  le  Ré- 
servoir du  Moulin  de  Blaar,  (1)  ces  torrents  innonderoient  la 
campagne  en  avant  et  rendroient  le  passage  de  ces  fossés 
impraticable  a  l'assiégeant. 

On  a  prétendu  que  l'innondation  cy  dessus  de  Strasbourg 
n*etoit  pas  certaine,  soit  parceque  la  grande  écluse  110 
perdoit  les  eaux  pardessous  son  radier,  soit  parceque  la 
rivière  d'Ill  pouvoit  être  dérivée  dans  le  Rhin  en  très  peu 
de  tems  a  Erstein  par  un  bras  de  cette  rivière  qui  s'y  jette 
actuellement,  mais  il  a  été  reconnu  par  l'épreuve  qu'en 
a  fait  faire  M.  le  Comte  d'Argenson  en  1749  que  la  grande 
écluse  110  ne  perd  point  les  eaux  par  dessous  son  radier 
^t  que  l'innondation  est  effective  a  cet  égard  ;  quant  a  la 
possibilité  de  jetter  la  Rivière  d'Ill  toutte  entière  dans  le 
Rhin  par  le  bras  qui  se  détache  de  l'Ill  a  Erstein,  ce  fait 
est  très  possible,  mais  il  faut  supposer  en  même  temps  que 
la  garnison  de  Strasbourg  est  bien  la  maîtresse  de  faire 
♦ous  ces  magasins  d'eau  et  de  former  ses  innondations 
avant  que  l'ennemy  soit  en  état  de  lui  détourner  la  rivière 
d'Ill    ;   or  il  est  certain  que  l'innondation   de  Strasbourg 

l)  Blaar  pour  Blair,  Conseiller  d'Etat,  intendant  gérerai  de 
la  province  d'Alsace  pour  la  justice,  la  police  et  les  finanaces 


100  REVUE  D'ALSACE 

étant  formée,  la  rivière  de  la  Brutche  (1)  est  plus  que  suf- 
fisante pour  nourrir  cette  innondation  abondamment  et 
puisqu'il  n'est  pas  possible  de  détourner  cette  dernière  ri- 
vière, les  innondations  de  la  ville  de  Strasbourg  sont  donc 
certaines. 

Le  plan  de  cette  ville  avec  sa  citadelle  forme  trois  lignes 
droites  ou  un  triangle  qui  a  sa  pointe  dans  le  Rhin,  ce  qui 
fait  une  position  susceptible  de  la  plus  grande  force  en 
deffense  et  dont  M.  de  Vauban  a  très  bien  profité  ;  car  le 
grand  costé  au  midy  depuis  le  fort  Blanc  106  jusqu'au 
Rhin  est  entièrement  innondé  en  avant  ;  le  grand  coté  au 
nord  depuis  le  fort  de  pierre  131  jusqu'au  Rhin  est  coupé 
en  deux  par  la  rivière  d'Ill  dont  les  jles  prenent  Revers  sur 
les  approches  et  que  l'assiégé  peut  couper  très  avantageu- 
sement, et  d'ailleurs  le  grand  costé  est  susceptible  de  plu- 
sieurs innondations  et  extravagances  d'Eau  dont  l'assiégé 
pourroit  noyer  les  tranchées  par  l'effet  du  Battardeau  157  ; 
ainsy  l'attaque  de  Strasbourg  serait  réduite  a  la  grande 
ligne  a  l'Ouest  depuis  le  fort  Blanc  116  jusqu'au  fort  de 
pierre  131  dans  laquelle  il  a  été  dit  cy  dessus  que  l'innon- 
dation  formerait  des  torrens  dans  les  fossés  de  la  place 
et  qui  en  rendroient  le  passage  très  difficile  ;  mais  les  ou- 
vrages qui  ont  été  faits  depuis  M.  de  Vauban,  en  avant  du 
fort  de  pierre  131,  scavoir  les  pièces  I.  H.  G.  O-  et  156 
sont  si  soumises  aux  hauteurs  du  cimetière,  leurs  terre- 
pleins  et  leurs  communications  a  la  place  si  enfilés  de  ces 
hauteurs,  et  de  même  le  tremplin  de  l'ouvrage  a  corne  dit 
des  Suédois  ou  de  Finckmatt  137-139  ainsy  que  son  pont 

1)  La  Brutche  ou  Bruche  prend  sa  source  au  pied  du  Ch- 
mont,  au  dessus  de  Saaies  dans  les  Vosges,  se  dirige  du  sud 
au  nord-est  et  entre  en  Als&oe  après  avoir  traversé  la  vallée  de 
Schirmeck  ;  elle  se  divise  en  deux  bras  qui  se  réunissent  au 
dessous  de  Dachstein  et  forment  la  Bruche  proprement  dite  qui 
va  se  jeter  dans  l'Ill  à  2  kilom.  de  Strasbourg.  Son  parcours  est 
de  70  kilom.  Elle  donne  naissance  au  Canal  de  la  Bruche  cons- 
truit par  Vauban  pour  Te  transport  des  matériaux  des  nou- 
velles fortifications  de  Strasbourg.  Il  prend  ses  eaux  à  la  Mossig 
près  de  Souitz  les  Bains  et  se  termine  à  3  kilom.  au  dessus  de 
Strasbourg. 


LES  FORTERESSES  lOl 

de  communication  a  la  courtine  140  sont  si  découverte  de 
la  hauteur  du  cimetière  que  l'assiégé  s*y  deffenderoit  très 
desavantageusement  et  que  les  ouvrages  étant  prrs  l'assié- 
geant seroit  a  couvert  du  revers  des  jles  et  de  la  Rivière 
d'Ill  ;  d'ailleurs  le  fort  de  pierre  131  revêtu  par  sa  gorge 
isolé  de  la  place  a  laquelle  il  est  communiqué  par  un  pont 
ce  fort  dis-je,  en  terreplein  remply  de  batimens  n'est  pas 
soutenable,  non  plus  que  la  courtine  132  enfilée  des  hau- 
teurs sur  toute  sa  longueur  et  qui  prs  est  le  canal  du  moulin 
de  Blaar  rendroit  l'innondation  impossible  dans  toute  cette 
partie  a  l'assiégé  et  1  'assiégeant  portant  son  attaque  depuis 
la  hauteur  du  grand  chemin  de  Haguenau  et  sa  gauche  a  la 
rivière  d'Ill  et  jardin  de  M.  de  Lutzelbourg,  l'assiégeant 
dis  je  attaqueroit  Strasbourg  par  ce  point  très  avantageu- 
sement et  l'assiégé  se  deffendroit  très  malaisément. 

La  redoute  101  dans  l'innondation  qui  a  etée  construite 
par  M.  de  Vauban  prenoit  un  revers  inaccessible  et  très 
effectif  contre  les  approches  de  cette  grande  ligne  droite, 
mais  le  revers  et  l'effet  de  cette  pièce  ont  étés  détruits  et 
étouffés  par  les  deux  ouvrages  a  corne  qui  y  ont  étés  cons- 
truits depuis  M.  de  Vauban,  les  petits  fronts  de  ces  deux 
ouvrages  a  corne  ne  reçoivent  aucune  protection  de  la 
place,  ils  sont  de  très  difficile  accès  et  d'une  attaque  aisée.; 
l'assiégeant  s'y  étant  logé,  s'y  trouve  comme  dans  deux 
forteresses  et  prendroit  la  ville  par  l'entredeux  d'authorité, 
car  il  est  aisé  de  voir  que  ces  deux  ouvrages  a  cornes  étant 
pris,  il  n'est  pas  possible  a  l'assiégé  de  résister  dans  la 
partie  qui  est  entre  deux. 


« 
*« 


Relief  de  la  ville  de  Strasbourg 

Le  relief  de  cette  place  a  été  très  bien  réglé  dans  tous 
les  ouvrages  de  M.  de  Vauban,  et  même  dans  tous  ceux 
qui  ont  étés  construite  avant  luy,  car  toutes  les  maçonne- 
ries y  sont  très  bien  couvertes  et  les  ouvrages  y  découvrent 
bien  la  campagne  soit  pour  le  service  de  l'Artillerie,  soit 
pour  celui  de  la  Mousqueterie  ; 


102  REVUE    D'ALSACE 

Mais  pour  les  ouvrages  qui  ont  étés  faits  depuis  M.  de 
Vauban  le  Relief  en  a  été  aussy  mal  réglé  que  le  plan  en 
est  inutile  et  souvent  préjudiciable,  comme  il  a  été  dit  ;  par 
exemple,  les  deux  ouvrages  a  corne  de  la  porte  Blanche  et 
de  Saveme  ont  leurs  revetemens  de  maçonnerie  très 
bien  couverts,  mais  le  terreplein  de  leur  rempart  est  si 
bas  que  l'artillerie  n'y  pourroit  faire  aucun  service  et  qu'il 
faudroit  pour  en  faire  usage,  élever  de  4  pieds  la  plate 
forme  de  batterie,  tous  les  autres  ouvrages  nouveaux  ont 
le  même  défaut,  et  même  inutilité  de  construction  excepté 
la  lunette  115,  Entrée  des  eaux  de  la  rivière  d'Ill  dans  la 
ville,  la  lunette  C,  celle  M  et  celle  52  extérieurs  a  la  cita- 
delle lesquelles  ont  etées  construites  avec  raison  et  utilité. 

Moyens  de  réparer  les  défauts  de  Strasbomg 

1°  Reparer  ies  deux  ouvrages  a  corne  de  la  porte  de 
Saveme  et  de  la  porte  Blanche,  ou  tout  au  moins  couper 
les  deux  tiers  de  leurs  Branches,  en  combler  les  fossés  et 
établir  ces  deux  ouvrages  a  corne  a  Tinstar  de  celuy  56  et 
55  de  la  citadelle  et  des  deux  ouvrages  a  corne  qui  sont  a 
Huningue  afin  que  la  redoute  de  Tinnondation  101  puisse 
prendre  sur  les  remparts  des  glacis  de  la  ville  les  Revers 
auxquels  x;et  ouvrage  etoit  destiné  par  M.  de  Vauban,  et 
pour  cet  effet  relever  de  6  pieds  le  Relief  de  cette  redoute 
afin  que  Tartilierie  puisse  plonger  sur  toutes  les  approches 
qui  luy  sont  soumises  ; 

2""  Etablir  une  redoute  a  la  queue  de  la  grande  jle  du 
Rhin  du  Bras  mobile  en  1273  pour  prendre  un  revers  in- 
accessible sur  les  approches  du  front  des  ouvrages  nou- 
veaux qui  y  ont  étés  faits  mal  a  propos; 

3  Construire  une  redoute  bien  communiqué  en  272 
dans  rjlle  de  la  Basse  111  pour  prendre  revers  inaccessible 
sur  tous  les  ouvrages  nouveaux  qui  y  ont  étés  ajoutés  en 
cette  partie; 

4"  Combler  le  canal  du  moulin  de  Blaar,  et  conserver 
son  Réservoir  pour  pouvoir  innonder  le  terrein  en  avant 


LES  FORTERESSES  103 

du  Retranchement   156  et  interdire  l'Attaque  par  le   fort 
de  pierre  et  Touvrage  à  corne  dit  de  Finkmatt; 

5**  Ce  qui  pourroit  être  fait  de  plus  effectif  a  Stras- 
bourg et  qui  auroit  pu  être  fait,  au  lieu  de  tous  les  ouvrages 
qu'on  a  jnutilement  ajouté,  seroit  et  auroit  été  de  cons- 
truire deux  ouvrages  a  couronnes  innondés  en  avant  et 
inaccessibles,  et  d'un  Relief  supérieur  a  toutte  la  cam- 
pagne; l'un  en  avant  du  fort  de  pierre  131  et  l'autre  en 
avant  du  fort  Blanc  116,  ainsy  qu'il  est  dessiné  au  plan 
correctif  cy  joint,  les  ouvrages  jnaccessibles  par  leur  flaque 
d'eau  certaine  en  avant  auroient  un  effet  et  des  revers 
inévitables  sur  toutes  les  lignes  et  fronts  de  Strasbourg, 
lesquels  joints  aux  Revers  de  même  espèce  de  Redoute 
273-272  cy  dessus  et  celuy  du  fort  Rasé  dans  Tjll  du 
Rhin,  lequel  peut  être  retably  en  8  jours  de  tems;  tous 
les  ouvrages  disje  rendroient  les  approches  de  Strasbourg 
moralement  impossibles  avec  un  bon  service  d'artillerie  et 
vne  médiocre  garnison;  ces  effets  remedieroient  surtout 
aux  approchés  depuis  la  porte  Blanche  jusqu'à  la  porte  de 
pierre  et  depuis  la  porte  de  pierre  jusqu'à  la  sortie  des 
eaux,  porte  des  juifs  lesquelles  sont  les  plus  commodes  et 
peut  être  les  seules  possibles  à  Strasbourg;  mais  un  tel 
changement  et  augmentation  d'ouvrages  n'est  qu'une  re- 
flexion dont  l'exécution  n'est  pas  proposable  aujourd'huy. 

Plar^  de  la  citadelle 

La  citadelle  de  Strasbourg  est  jointe  au  Rhm  intime- 
ment et  L'assiégeant  ne  peut  empêcher  la  garnison  de 
communiquer  et  d'occuper  la  grande  jle  où  est  le  fort 
Rasé,  même  après  que  la  ville  de  Strasbourg  se^i  piise» 
ainsy  le  Reste  de  la  garnison  de  Strasbourg,  Retirée  dans 
la  citadelle,  sera  fort  à  son  aise  dans  cette  grande  jle 
longue  de  2.000  toises  ;  elle  ne  tiendra  dans  cette  jle  que 
le  guet  et  la  garde  ce  qui  fait  une  propriété  unique  a  la 
citadelle  de  Strasbourg  d'autant  plus  qu'Etant  débordée  par 
cette  jle  il  ne  serait  pas  possible  à  l'Assiégeant  de  l'atta- 
quer ailleurs  que  par  le  seul  coté  opposé  a  la  ville  70  et 


104  REVUE    D'ALSACE 

72,  mais  le  costé  est  si  faible,  et  si  découvert  qu'on  ne 
pourroit  pas  attendre  vne  longue  deffense  ;  il  seroit  très 
avisé  d'y  remédier  et  très  peu  dispendieux  ;  mais  les  cir- 
constances politiques  avec  l'Empire  sont  telles  aujourd'huy 
qu'on  ne  songe  guerre  a  prendre  des  précautions  deffen 
sives  contre  l'Empire.  (1) 

Relief  de  la  citadelle 

Le  relief  de  la  citadelle  de  Strasbourg  a  été  très  bien 
réglé  excepté  le  front  de  la  porte  Royale  opposé  a  la  ville 
dont  les  revetemens  sont  découverts,  de  façon  qu'ils  se- 
roient  mis  en  brèche  par  l'artillerie  des  premières  para- 
lelles,  et  comme  la  contrescarpe  n'est  pas  revêtue,  et  que 
la  ville  étant  prise,  L'assiégeant  seroit  le  maitre  de  mettre 
les  fossés  de  la  citadelle  a  sec,  il  suit  de  ce  défaut  que 
cette  place  seroit  en  prise  par  le  front  opposé  a  la  ville  de 
la  porte  Royale,  dès  le  quatrième  jour  de  tranchée  ; 

Les  souterrains  de  la  citadelle  ne  sont  pas  propres  au 
séjour  de  la  garnison,  ny  a  la  commodité  des  Besoins  de 
la  vie,  ainsy  sans  la  propriété  vnique  qu'a  cette  citadelle 
de  pouvoir  camper  toutte  la  garnison  dans  la  grande  jle 
du  Rhin  qui  luy  est  voisine,  jl  est  certain  que  la  garnison 
qui  se  renfermeroit  dans  la  citadelle  après  la  ville  prise  ne 
pourroit  s'y  soutenir  contre  l'Effet  des  Bombes  et  du  canon 
qui  L'Ecraseroit  dans  ses  habitations  ; 

*  • 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus 

Il  suffit  de  couvrir  par  des  couvrefeux  de  terre  les 
bastions  de  la  porte  Royale  70  et  72,  ainsy  que  ceux  de  la 
demy  lune  71  et  portant  les  chemins  couverts  en  avant 
de  ces  contrefaces  ainsy  qu'il  est  dessiné  au  plan  correctif, 
et  pour  mémoire  seulement. 

1)  C'était  sans  doute  la  conséquence  du  traité  de  paix  d'Aix- 
la-Chapelle  (30  avril  1648).)  par  lequel  la  France  reconnaissait 
François  de  Lorraine  pour  Empereur. 


LES   FORTERESSES  105 


* 


Plan  de  Kell 

Le  plan  du  fort  de  Kell  a  été  admirablement  tracé  par 
M.  de  Vauban,  Les  Rivières  de  la  Quinche  et  de  Schouter 
qui  arrivent  entre  deux  ouvrages  a  corne  dans  les  fossés 
de  cette  petite  place,  peuvent  être  aisément  Barrées  et 
Refluées  dans  les  tranchées  de  L'assiégeant,  c'étoit  la  prin- 
cipale propriété  de  cette  place,  et  celle  dont  avec  Raison 
M-  de  Vauban  faisoit  le  plus  de  cas,  cependant  les  jmpé- 
riaux  ont  soutenu  deux  sièges  dans  cette  place  sans  avoir 
jamais  songé  de  la  mettre  en  vsage,  jls  nous  auroient  fait 
lever  le  siège  touttes  les  deux  fois  assurément  s'ils  s'etoient 
«ervy  de  cet  avantage  ; 

Relief  du  fort  de  Kell 

Le  relief  du  fort  de  Kell  a  été  très  bien  réglé  ainsy  que 
son  plan  excepte  la  branche  droite  de  l'ouvrage  a  corne 
du  haut  Rhin  qui  est  entièrement  a  découvert  de  l'artillerie 
placée  dans  les  jles  et  qui  auroit  pu  être  couverte  par  le 
massif  d'une  contrescarpe  et  d'un  chemin  couvert  coupé  ; 

Comme  touttes  les  écluses  de  cette  place  ont  été 
Ruinées  faute  d'Entretiens,  et  que  les  hautes  Eaux  entrent 
librement  dans  tous  ses  fossés,  le  fleuve  les  a  ensablés  de 
façon  que  dans  plusieurs  Endroits  jl  n'y  a  que  2  a  3  pieds 
de  contrescarpe  ensorte  que  cette  place  n'a  plus  ny  con- 
trescarpes, ny  fossés,  cest  a  dire  qu'a  cet  égard,  elle  n'est 
plus  en  deffense  ; 

Il  paroit  que  les  cercles  abandonnent  entièrement  le 
fort  de  Kell,  (1)  jl  n'y  a  que  80  hommes  de  garnison,  les- 
quels sont  logés  dans  l'ouvrage  à  corne,  jl  n'y  a  pas  un 
soldat  dans  le  fort,  excepté  vne  sentinelle  a  la  porte  avan- 

Kell  avait  été  rendu  à  l'Allemagne  par  le  traité  de  Rastatt. 
Ses  fortifications  en  partie  ruinées,  ainsi  qu'il  est  dit  plus  haut, 
furent  rebâties  pendant  la  Révolution  et  démolies  de  nouveau 
en  1815. 


106  REVUE     D'ALSACE 

cée  de  la  demy  lune  du  Rhin  ;  la  garnison  ne  Relevé  que 
la  tette  du  pont  ;  touttes  les  vitres  des  cazernes  sont  cas- 
sées, les  croisées  manquent  presque  partout  et  les  portes 
aussy.  Le  Rhin  avait  emporté  il  y  a  10  a  12  ans  vne  partie 
des  chemins  couverts  et  des  contrescarpes  de  ce  fort  sur 
son  bord,  jl  a  même  renversé  vne  face  entière  de  Bastion  ; 
tout  cela  reste  dans  le  même  Etat  et  n'a  point  été  Reparé  ; 
mais  le  Rhin  au  lieu  d'achever  cette  destruction  a  porté  des 
Sables  et  fait  vne  jle  devant  cette  partie  qui  est  maintenant 
en  sûreté,  quoique  le  fleuve  dans  sa  direction  tombe  a 
plomb  sur  Kell  ;  mais  les  pallées  du  pont  de  charpente 
s'opposent  a  cette  direction  et  en  préservent  Kell,  car  la 
direction  du  Rhin  sous  le  pont  n'enfile  pas  le  vide  des 
travées,  il  fait  le  contraire,  il  prend  les  pallées  par  le 
derrière,  et  son  cours  est  paralelle  au  pont,  suivant  la  di- 
rection que  luy  donnent  les  Epis  dont  la  rive  gauche  de 
ce  fleuve  est  armée,  il  est  moralement  sur  que  si  ce  pont 
était  porté  200  toises  plus  haut  comme  il  est  dessiné  au 
plan,  il  est  certain  disje  que  le  fort  de  Kell  seroit  ouvert 
et  Renversé  en  peu  de  tems  par  ce  fleuve  ;  ce  changement 
de  pont  coûterait  60.000  L.  a  la  ville  de  Strasbourg  qui 
entretient  ce  pont  et  en  tire  le  péage  ;  ce  changement 
seroit  nécssaire  non  seulement  pour  la  raison  cy  dessus, 
mais  encore  pour  diminuer  la  dépense  de  L'Entretien  de 
ce  pont  qui  en  deviendroit  Beaucoup  moins  Long  et  moins 
dangereux,  car  il  y  a  6  a  7  travées  en  L'air  soutenues  par 
des  cordages  et  des  ancres  placées  siir  le  Bord  opposé, 
et  d'ailleurs  les  Batteaux(l)  dessous  ce  pont  sans  être  Re- 
morqués, acause  de  la  direction  du  fleuve  qui  les  briseroit 
En  les  portant  contre  les  palées  ; 


Cttadelle  de  Saveme 


-I-     o     •>■ 


La  ville  de  Saveme  ferme  la  gorge  de  ce  nom,  Le  grand 

1)  Trois   mots   ont  été   k:i   omis   dans   lem   anuscrit  :   sans 
doute    «  ne  passent  pas  ». 


LES  FORTERESSES  107 

chemin  et  la  principale  Entrée  de  france  et  de  Lorraine 
En  Alsace,  elle  est  entourée  d'un  mur  de  clôture  sans 
fossés,  sans  ponts  et  sans  deffenses  ;  Son  faubourg  est 
hors  de  son  enceinte  et  Entièrement  ouvert  ; 

La  citadelle  de  Saverne  est  adhérante  a  la  ville  et  à 
Touesî,  elle  Borde  le  grand  chemin,  et  empêche  absolu- 
ment le  passage  ainsy  que  l'Entrée  dans  la  ville  par  cette 
porte,  elle  n'est  point  commandée.  Elle  a  etée  fortifiée  en 
terre  avec  pallissades  et  gazonnage,  elle  a  etée  reparée  et 
mise  en  deffense  pendant  Toutes  les  guerres  avec  L'Em- 
pire, excepté  depuis  la  guerre  1733,  car  depuis  ce  tems, 
elle  a  etée  complètement  oubliée  ;  a  peine  La  masse  de  ses 
terrassemens  a  t'elle  conservé  la  forme  de  son  plan  ;  Les 
habitans  de  Saverne  ou  le  Commandant  en  ont  fait  un 
terre  plein  et  y  plantent  quelques  légumes. 

J'avais  proposé  a  la  fin  de  1743  a  M.  le  Comte  d'Ar- 
genson  d'enfermer  cette  citadelle  d'un  mur  de  clôture  placé 
au  milieu  de  son  fossé,  Reparer  ses  terrassemens  et  la 
mettre  en  état  de  deffense  moyennant  une  somme  de 
9000  L.  cette  réparation  fut  ordonnée  par  l'Etat  de  la  Cour 
1744,  mais  feu  M.  le  Cardinal  de  Rohan  crut  cette  cita- 
delle contraire  à  ses  intérêts,  et  fit  changer  l'ordre,  en  quoy 
cette  Eminence  se  trompa  bien,  car  dans  cette  même 
année,  le  prince  Charles  de  Lorraine  étant  entré  en  Alsace, 
s'empara  de  la  gorge  de  Saverne  jusqu'à  Strasbourg,  in- 
terrompit cette  communication  principale  ;  les  troupes  du 
Roy  furent  obligées  de  passer  par  Ste  Marie  aux  mines, 
la  ville  de  Saverne  et  le  château  du  cardinal  furent  pillés 
et  mis  en  Contribution  par  l'Ennemy,  ce  qui  ne  seroit  pas 
arrivé  si  la  citadelle  de  Saverne  eut  etée  en  deffense 
comme  il  avait  été  ordonné  de  le  faire  ;  (1) 


1)  Campagne  de  1744  qui  fut  désastreuse  en  Alsace  pour 
Tarmée  française  commandée  par  le  maréchal  de  Coigny.  Les 
Autrichiens  pénétrèrent  jusqu'en  Lorraine  où  ils  jetèrent  la 
terreur. 


108  REVUE    D'ALSACE 


Le  château  du  haut  Baar  est  tout  a  fait  inutile,  il  ne 
garde  rien  et  n'est  propre  a  rien,  cependant  le  poste  est 
tenable  et  conservé  ;  le  Roy  y  a  fait  bastir  vn  corps  de 
cazerne  et  vn  corps  de  garde  que  L'on  entretient  ;  il 
faudroit  démolir  son  encinte  ou  l'occuper  en  temps  de 
guerre,  pour  empêcher  l'ennemy  de  s'y  établir,  au  cas  qu'il 
fut  a  portée  de  le  faire. 


PHAISBOUKG 

—   ♦  ♦  ♦- — 

Situation 
Phaisbourg  tient  du  costé  de  la  Lorraine  la  gorge,  le 
grand  chemin  et  la  principale  Entrée  en  Alsace,  pour  fe 
centre  de  cette  province,  comme  Belfort  pour  la  tette  et 
Weissembourg  par  L'Extrémité  ;  cette  place  tient  aussi 
tous  les  chemins  et  Revers  des  montagnes  des  Voges  con- 
jointement avec  Belfort  et  Liechtenberg,  la  Petite  Pierre, 
Bitsche  et  Weissembourg,  ainsy  cette  place  est  d'une  très 
grande  importance  pour  la  Lorraine  et  pour  l'Alsace,  elle 
est  a  cet  éggard  En  troisième  ligne  de  Landau  et  de 
Weissembourg,  Elle  a  etée  Bastie  par  Louis  14  et  sur  les 
desseins  de  M.  de  Vauban  ; 

* 

Plan  de  Phaisbourg 
Le  plan  de  Phaisbourg  est  admirablement  bien  tracé 
el  le  Terre  plein  ne  pourroit  être  mieux  occupé,  il  y  man- 
que seulement  des  tenailles  devant  les  courtines  mais 
M.  le  Maal  de  Vauban  n'avait  pas  encore  imaginé  cette 
espèce  d'ouvrages  essentiels  pour  contregarder  les  cour- 
tines ;  pour  couvrir  les  débouchés  des  poternes,  et  pour 
communiquer  aux  ouvrages  extérieurs  ; 

2)  Ce   château   a   été   construit   en    1640   sur   les   ruines  de 
celui  jadis  habité  par  les  Seigneurs  de  Barr.  Il  existe  encore. 


LES    FORTERESSES  109 


Relief  de  Phalsbourg 

Le  Relief  de  Phaisbbourg  est  assés  bien  réglé  a  L'O- 
rient du  coté  d'Alsace,  ainsy  que  sur  les  deux  petits  fronts 
an  midy,  mais  il  est  très  mal  réglé  a  L'ouest  et  du  costé 
de  France,  surtout  le  bastion  dit  de  L'hôpital  dont  les  re- 
vetemens  sont  découverts  jusqu'à  la  Retraite,et  de  façon 
que  l'assiégeant  Renverseroit  dans  les  fossés  les  parapets 
avec  les  premières  Batteries  ;  les  Bastions  1  et  3  sont  a 
peu  près  dans  le  même  cas. 

Cette  petite  place  n'a  aucun  souterrain,  ny  Bâtiment 
voûté  soit  pour  le  logement  des  troupes  en  cas  de  siège, 
soit  pour  magasins  subsistances  fours  etc.  Elle  n'en  a  que 
pour  les  poudres  ;  ainsy  cette  place  ne  seroit  pas  sou- 
tenable  contre  les  bombes  et  Le  Canon  qui  renverseroient 
les  maisons,  et  ecraseroient  la  garnison  ; 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus 

V*  Elever  des  tenailles  devant  les  courtines,  et  en  terre 
seulement  ; 

2"  Elever  vn  couvreface  devant  le  Bastion  2  en  terre 
seulement,  En  portant  le  chemin  couvert  en  avant,  ainsy 
qu'il  est  marqué  au  plan  ; 

3**  faire  les  Bastiments  voûtés  pour  loger  vne  partie 
de  la  garnison,  ou  des  souterrains  sous  les  Courtines  ou 
sous  les  faces  des  Bastions,  a  l'jnstar  de  ceux  de  philis- 
bourg  ainsy  qu'il  a  été  dessiné  et  proposé  au  plan  ; 


110  REVUE    D'ALSACE 


LA  PETITE  PIERRE 

Domaine  des  Deux-Ponts  (0 


Situation 

Le  château  et  le  petit  Bourg  de  la  petite  pierre,  situés 
a  trois  lieties  de  Phalsbourg,  et  a  3  lieues  du  château  de 
Liechtemberg,  tient  le  derrière  des  Voges,  conjointement 
avec  les  deux  places  Weissembourg  et  Bitsche. 

Le  Maréchal  de  Villars  a  campé  avec  l'armée  du  Roy, 
sur  le  grand  plateau  qui  est  a  la  portée  du  fusil  de  ce 
poste  ;  ce  poste  est  fort  Bon  et  a  portée  de  la  Lorraine  et 
<le  TAlsace  ; 

** 

Plan  du  château  de  la  petite  pierre 

Le  château  et  le  Bourg  de  la  petite  pierre,  son  très 
^anciens  ;  Le  plan  est  celuy  d'une  hauteur  dont  L'escarpe- 
ment a  été  Revêtu,  on  y  a  ajouté  des  ouvrages  en  avant 
ile  la  porte  d'Entrée,  asses  jnutilement  ; 

* 

Relief  de  la  petite  pierre  et  de  son  château 

Le  relief  de  la  petite  pierre  et  de  son  château  sur  les 
trois  quarts  de  leur  circuit,  n'est  autre  chose  qu'un  mur 
de  maçonnerie  qui  Revêt  L'Escarpement  d'une  petite  mon- 
tagne étroite  et  Berlongue  sur  laquelle  sont  bâties  quel- 
c,ues  maisons,  et  vne  espèce  de  château,  lesquels  sont 
commandés  de  tous  costés.  Le  mur  de  revêtement  est  de- 
couvert  jusqu'au  pied  et  sans  fossés  ;  ainsy  ce  poste  ne 
seroit  pas  soutenable  contre  vn  assiégeant  pourvu  de  quel- 
ques pièces  d'artillerie  de  12  et  de  16. 

1)  La  Petite  Pierre  qui  avait  fait  partie  du  domaine  des 
Comtes  de  Liitzelstein  et  des  dynasties  de  Ribeaupierre  était 
advenue  ensuite  à  la  Maison  Palatine  ou  duché  des  deux  Ponts. 


LES   FORTERESSES  111 

Quant  aux  ouvrages  multipliés  dont  on  a  couvert  la 
porte  d'Entrée  de  ce  château,  jls  ne  luy  donnent  aucune  va- 
leur de  deffense  puisque  tout  le  Reste  du  château  et  du 
Bourg  n*en  ont  aucune  ;  le  château  est  séparé  par  un  fossé 
et  par  un  pont  levis,  mais  jl  ne  mérite  pas  luy  même  au- 
cune considération  séparément  du  Bourg  ;  la  parnison  est 
logée  dans  ce  château,  le  magasin  a  poudres  et  une  cave 
voûtée  sont  les  batimens,  L  arsenal  y  est  aussy,  mais  tous 
les  batimens  sont  mauvais  et  caducs  ;  Le  commandant  est 
logé  dans  le  Bourg;  quoiqu'il  en  soit  ce  poste  est  très  bien 
situé,  mais  de  nulle  deffense  contre  le  feu  de  Tartillerie  ; 

Moyens  de  remédier  aux  défauts  cy  dessus 

Je  ne  connais  aucuns  moyens  de  rendre  le  poste  de  la 
petite  pierre  plus  fort  qu'il  ne  L'Est,  c'est  a  dire  Le 
Rendre  susceptible  de  deffense  contre  l'artillerie  des  Bat- 
teries de  16  et  de  24  parceque  les  trois  quarts  des  pour- 
tours de  ce  poste  ne  sont  pas  susceptibles  de  Remparts, 
de  parapets,  ny  de  fossés  de  contrescarpes,  ny  de  che- 
mins couverts  ;  ainsy  tout  ce  qu'on  a  fait  devant  la  porte 
<l'Entrée  de  ce  poste  pour  le  fortifier  est  fort  jnutile  a  cet 
Effet,  et  tout  ce  qu'on  y  feroit  le  seroit  encore  davantage, 
puisque  les  3  quarts  du  Reste  de  son  circuit  seroient  tou- 
jours dans  le  même  Etat. 


Domaine  de  Messe  Darmstat 

Situation 

Ce  château  tient  les  avenues  du  derrière  des  Voges 
et  de  Lorraine  en  Alsace,  ainsy  que  d'Alsace  en  Lorraine 
conjointement  avec  Phalsbou/*g,  La  petite  pierre,  Weissem- 
bourg  et  Bitsch  ;  jl  est  éloigné  de  cette  dernière  place  de 


112  REVUE    D'ALSACE 

4  a  5  lieiies  par  un  assés  bon  chemin  de  voiture,  et  de  10 
lieues  de  Strasbourg  par  une  bonne  chaussée.  (1) 

Plan  de  Lichtembejrg 

Le  plan  de  ce  château  est  très  bien  placé,  et  je  n'y 
connois  aucune  imperfection  ; 

Relief 

Le  relief  de  ce  château  est  très  bien,  aussy  ce  château 
est-il  très  fort,  son  chemin  couvert,  sa  contrescarpe  et  son 
escarpe  de  Roc  le  Rendroient  presque  imprenable,  s'il 
avait  assés  de  batimens  voûtés  pour  loger  la  garnison. 
Cependant  il  est  mieux  a  proportion  a  cet  égard  qu'au- 
cune petite  place  d'Alsace,  car  il  y  a  quelques  souterrains 
et  les  batimens  ny  "sont  point  les  uns  sur  les  autres  comme 
dans  les  autres  châteaux  et  petites  places  de  la  province  ; 

Moyens  de   remédier  aux  défauts  cy  dessus 

Il  ny  a  de  défaut  dans  ce  château  que  celuy  des  bati- 
mens voûtés  a  l'Epreuve  pour  servir  de  logement  propre 
au  séjour  de  la  garnison,  ainsy  le  moyen  de  mettre  ce 
château  dans  toute  sa  force,  cest  a  dire  construire  un  bâ- 
timent voûté  capable  de  loger  500  hommes  qui  est  la  plus, 
forte  dont  ce  château  ait  Besoin. 


1)  Ce  château  a  appartenu  à  la  famille  de  Lichtenberg  jus- 
qu'en 1480;  il  tomba  alors  dans  celle  des  deux  Ponts,  puis  de 
Hanau  et  enfin,  jusqu'à  la  Révolution,  dans  la  lignée  des  Hesse- 
Darmstatt.  Il  est  situé  sur  une  rot^he  à  376  m.  au-dessus  du^ 
niveau  de  la  mer. 


LES   FORTERESSES  113 


DRUSENIIEIN 


Situation 

Le  village  de  Drusenheim,  (1)  Retranché,  est  situé  a 
deux  Lieties  du  fort  Louis  et  a  6  de  Strasbourg,  jl  tient 
L'embouchure  de  la  Motter  dans  le  Rhin,  et  sert  d'Entre- 
pôt entre  le  fort  Louis  et  Strasbourg,  sa  principale  vtilité 
est,  Lorsque  les  armées  du  Roy  sont  obligées  de  se  Retirer 
derrière  la  Motter  (2)  comme  en  1744.  Car  alors,  Ha- 
guenau,  le  Bourg  de  phaphenhoffen  et  drusenheim  tiennent 
les  Bords  de  cete  Rivière;  quoiqu'il  en  soit,  les  généraux 
ont  toujours  fait  mettre  ce  poste  en  deffense  a  tous  les 
Retours  de  guerre  avec  l'Empire; 

Plan  de  Drusenheim 

Le  plan  de  ce  poste  retranché  En  terre  est  fort  bien 
tracé  dans  L'ouvrage  capital,  ainsy  qu'en  son  fossé  et 
chemin  couvert,  et  jl  n'est  commandé  d'aucune  part; 

Relief  de  ce  village  Ret/anché 

Le  relief  des  parapets  dont  jl  est  entouré,  est  trop  bas 
de  8  à  10  pieds,  parcequ'il  Laisse  toutes  les  maisons  de 
ce  village  a  découvert  au  premier  étage,  et  par  consé- 
quent la  garnison  ny  pourroit  tenir  contre  L'artillerie  de 
campagne,  d'ailleurs,  outre  les  parapets,  jl  devroit  y  avoir 
vn  Rempart  aux  angles  des  Bastions  sur  6  a  7  au  moins 
de  part  et  d'autre,  afin  d'y  pouvoir  mettre  quelques  pièces 
de  campagne  en  Batteries; 

1)  Anciennement  de   Tarr.  de  Strasbourg  et  du   canton  de 
Bischwiller.  Ses  fortifications  n'existent  plus  depuis  longtemps. 

2)  La  Moder  qui  se  jette  dans  le  Rhin. 


114  REVUE  D'ALSACE 

Le  fossé  de  ce  poste  est  sec  a  peu  près  les  3  quat*ts 
de  Tannée,  c'est  un  grand  défaut,  et  une  qualité  essen- 
tielle de  moins  dans  ce  poste  fortifié  en  terre;  les  pallis- 
sades  en  chemin  et  en  Berme  ne  Restituent  point  cette 
propriété,  on  ne  peut  y  ajouter  des  pallissades  en  fraise, 
parceque  les  parapets  sont  trop  bas; 

Moyens  de  remédier  aux  défauts  cy  dessus 

P  Relever  de  8  pieds  les  parapets  et  tout  le  profil  de 
Venceinte  du  poste; 

2"  Ajouter  vn  rempart  En  arrière  des  parapets  aux 
angles  des  Bastions,  sur  6  a  7  toises  de  chaque  coté; 

3"  Aprofondîr  vne  cuvette  de  4  pieds  de  profondeur 
et  de  3  toises  de  largeur  au  milieu  du  fossé  et  y  Battre 
sil  on  veut,  pour  plus  de  sûreté  vn  cours  de  palissades 
Battues  dans  Teau  lorsque  la  profondeur  est  moindre  que 
5  a  6  pieds,,  cette  espèce  de  pallissade  fait  vn  eflet  admi- 
rable, parceque  l'ennemy  ne  les  peut  couper,  le  canon  ne 
les  peut  Battre,  et  l'ennemy  passant  dans  ce  fossé  ne  peut 
ny  les  Ebranler  ny  passer  par  dessus; 


Fort  Loaîs  da  RWn 


Situation 

Cette  place  a  etée  construite  par  Louis  14  dans  une 
grande  jle  du  Rhin,  dans  le  dessin  d'occupper  cette  jle 
par  un  fort,  et  d'avoir  vne  tette  de  pont,  et  un  passage 
assuré  en  Empire,  et  couvert  par  un  ouvrage  En  avant  et 
de  même  vne  tette  de  pont,  et  vne  communication  en  Al- 
sace assurée  de  même  et  couverte  par  vn  ouvrage  En 
avant,   lequel  tient  la  plaine  d'Alsace  et  sert  d'entrepôt 


LES  FORTERESSES  115 

«ntne  Lauterbourg  ou  lignes  de  la  Loutre  et  Strasbourg.  (1) 
Mais  par  le  traité  de  paix  de  Riswick,  le  pont  sur  le 
Bras  d'Empire,  et  L'ouvrage  En  avant  ayant  été  démolis  le 
fort  Louis  n'a  plus  de  passage  établi  en  Empire,  cepen- 
dant il  seroit  facile  de  le  Rétablir  d'authorité  et  de  prendre 
poste  sur  le  Bord  opposé,  malgré  tout  Effort  de  l'Ennemy 
au  contrair,  mais  le  Bras  du  Rhin  qui  passe  a  Selingue, 
ci  qui  n'étoit  autrefois  qu'un  Ruisseau  n'est  pas  guayable 
aujourd'huy,  car  comme  le  Bras  est  plus  d'une  demy  lieue 
du  fort  Louis,  jl  s'ensuit  que  le  passage  dud.  fort  dans 
Ljlle  du  Marquisat  ou  d'Empire  ne  procureront  pas  vn 
passage  audelà  du  Bras  de  Selingue  que  l'ennemy  pour- 
roit  deffendre;  ainsi  le  fort  Louis  n'a  plus  aujourd'hui  la 
propriété  de  donner  vn  passage  assuré  en  Empire; 

Depuis  la  construction  du  fort  Louis,  et  surtout  la  des- 
truction du  pont  sur  le  Bras  d'Empire,  et  de  L'ouvrage  en 
avant,  L'jle  du  fort  Louis  a  été  Encenite  d'une  fortifica- 
tion En  terre  avec  Bastions,  courtines,  fossés  et  chemins 
couverts,  afin  d'Empêcher  dautant  mieux  toutte  descente 
et  Etablissement  de  L'Ennemy  dans  cette  jle  pour  en 
attaquer  Le  fort  de  quatre  Bastions  Revêtus  qui  occuppe 
le  milieu  de  L'jUe,  et  a  été  Basty  en  premier  Lieu; 

Plan  des  fortifications  de  Vjle  du  fort  Louis  placé  au  mi- 
lieu; et  de  L'ouvrage  a  corne  d'Alsace  sur  la  rive 

gauche  du  Rhin; 

Le  plan  du  fort  Louis  dans  l'jle  avec  ses  deux  ouvrages 
a  come.  L'un  sur  la  Rive  d'Alsace  et  qui  existe  encore, 
L'autre  sur  la  rive  d'Empire  et  qui  a  été  demoly  par  le 
traité  de  Riswick;  le  plan  dis-je,  du  fort  Louis  avec  ses 
deux  ouvrages  a  come  et  ses  deux  ponts  de  communica- 
tions sur  le  Bras  du  Rhin  avait  été  très  bien  projeté  par 

1)  Les  fortifications  de  Fort  Louis  ont  été  définitivement  ra- 
sées en  1814.  Le  village  actuel  dépendait  en  1870  de  Tarr.  de 
Strasbourg  et  du  canton  de  Bischwiller. 


116  RELUE  D'ALSACE 

M.  de  Vauban,  et  exécuté  de  même  par  la  suitte,  L'ou- 
vrage a  corne  du  costé  d'Empire,  et  le  pont  qui  y  commu- 
niquoit,  ayant  été  demoly  par  le  traité  de  Riswick  et 
même  partie  de  cet  ouvrage  emportée  par  les  Eaux  du 
Rhin,  jl  a  été  jugé  a  propos  d'enceindre  L'jle  d'une  for- 
tification de  terre  qui  a  etée  exécutée,  et  dont  il  va  être 
parlé  ; 

Le  plan  des  ouvrages  dont  Tjle  du  fort  Louis  est  en- 
ceinte ont  etez  fort  bien  tracés  et  fortifiés,  ils  ont  êtes 
projettes  et  dirigés  par  le  Directeur  Tarare  et  non  par 
M.  le  Mâal  de  Vauban,  aussy  y  atil  un  défaut  qui  est  d'une 
grande  conséquence,  cest  d'avoir  joint  les  Remparts  et 
parapets  de  cette  jle  au  pont  d'Alsace  et  de  les  y  avoir 
Rendus  adherans,  en  sorte  que  l'Ennemy  débarqué  su** 
Les  glacis,  et  sans  Entrer  dans  L'jlle,  peut  couper  la  tette 
du  pont  d'Alsace,  Rendre  le  fort  Louis  jnutile,  et  Rompre 
toute  communication  et  tout  secours  de  cette  province  au 
fort  Louis;  il  falloit  détacher  les  Remparts  des  glacis  de 
l'jlle  de  la  partie  des  Remparts  et  glacis  qui  deffendent  la 
tette  du  pont  et  qui  y  communiquent  et  vnir  au  pont  in- 
timement et  exclusivement  au  fort  comme  il  est  dessinné 
a  la  feuille  volante  sur  le  plan  et  en  faire  de  même  du 
costé  du  Bras  d'Empire  pour  empêcher  l'Ennemy  de  com- 
muniquer de  la  tette  a  la  queue  de  Tjle,  et  ainsy  aug- 
menter les  emplacemens  pour  magasins  ete  dans  le  fort 
car  dans  L'Etat  où  il  est  aujourd'huy,  la  plupart  des  ma- 
gasins sont  dans  l'jlle  et  non  pas  dans  le  fort  ce  qui  est 
très  mal,  car  L'Ennemy  étant  entré  dans  L'jle,  le  fort 
reste  dépourvu; 

Relief  du  fort  Louis,  de  L'ouvrage  a  corne  d'Alsace, 

et  de  L'Enceinte  de  L'jle; 

Tout  le  Relief  du  fort  Louis  et  de  l'Enceinte  de  L'jle 
est  très  bien,  celuy  de  l'ouvrage  a  corne  d'Alsace  est  trop 
bas,  sur  le  front  de  cet  ouvrage,  car  le  pignon  du  magasin 
a  poudre,  la  voûte  de  ce  magasin,  les  murs  des  casernes,, 
et  celuy  de  L'hôpital,  sont  en  prises  aux  Batteries  de  îa. 


LES    FORTERESSES  117 

-campagne,  ce  qui  est  très  mal,  car  les  terrassements  d'une 
fortification  doivent  couvrir  les  batimens  de  Tjntérieur  jus- 
qua  L'Entablment  du  comble  et  des  toits  exclusivement;  le 
front  devroit  Etre  Relevé  en  terre  de  4  a  5  pieds; 

Dans  la  première  construction  du  fort  Louis,iI  entroit 
4ans  cette  jle  un  Ruisseau  du  Rhin  en  B,  lequel  sortoit 
et  sort  encore  aujourd'huy  de  cette  jle  du  costé  d'Empire, 
après  avoir  rafraichy  les  flaques  de  l'jle,  on  a  laissé  altérer 
cette  écluse  d'Entrée  AB,  depuis  longtems,  dont  il  est  ar- 
rivé que  les  flaques  n'Etant  plus  rafraichies  par  les  Eaux 
courantes  du  Rhin,  elles  ont  donné  des  exhalaisons,  et  le 
séjour  de  cette  jle  est  devenu  très  mal  sain;  il  est  pro- 
posé de  rétablir  cette  Entrée  des  Eaux  du  Rhin  dans  l'jle 
pour  y  Restituer  la  salubrité  de  L'air,  il  y  a  apparence 
que  ce  projet  sera  approuvé  et  exécuté  cette  année; 

Le  Bras  d'Empire  du  fort  Louis  Etant  devenu  a  sec  et 
guayable,  est  ensablé  par  le  Rhin  pendant  4  ou  5  mois 
de  L'automne  et  de  l'hiver,  il  est  aisé  de  voir  que  les 
fortifications  de  terre  de  L'enceinte  de  L'jle  Laissent  cette 
jle  tout  a  fait  en  prise  et  surprise  du  costé  d'Empire,  et 
que  L'ennemy  pouvant  arriver  a  la  tette  du  pont  d'Alsace 
peut  en  couper  la  communication  avec  cette  province,  et 
qu'ainsy  le  fort  Louis  dans  l'jle  tomberoit  entre  les  mains 
de  L'ennemy,  sans  être  attaqué,  ce  qui  fait  connoitre  d'au- 
tant plus  la  nécessité  d'assurer  la  tette  de  ce  pont,  et  la 
-communication  d'Alsace  par  l'ouvrage  dessinné  a  la  feuille 
volante,  comme  il  a  été  dit; 

* 

Moyens  de  remédier  aux  défauts  cy  dessus; 

*"!  Relever  de  4  a  5  pieds  Le  front  de  L'ouvrage  a 
corne  d'alsace  pour  couvrir  aux  batteries  de  la  campagne 
la  voûte  du  magasin  a  poudre  et  les  murs  des  Batimens 
dans  l'intérieur  de  cet  ouvrage; 

2  Détacher  les  remparts  et  glacis  qui  couvrent  la  tette 
du  pont,  des  glacis,  fossés  et  Remparts  de  l'ile,  ainsy  qu'il 
est  dessiné  aux  feuilles  volantes  du  costé  d'Alsace  et 
d'Empire  ; 


118  REVUE  D'ALSACE 

3^  Battre  vne  file  de  palissades  en  orgues  et  appoin- 
tées dans  la  cuvette  des  fossés  de  L'jle  du  costé  d'Empire^ 
tout  au  moins  pour  prévenir  Tjnsulte  et  la  surprise  de  Tjle, 
par  cette  partie  dont  Le  Bras  est  a  sec  4  a  5  mois  de 
Tannée  ; 

4''  Rétablir  L'entrée  des  Eaux  du  Rhin  dans  les  flaques 
de  L'jntérieur  de  L'jle,  comme  il  est  dessinné  a  la  feuille 
volante,  afin  de  Restiuter  le  bon  air  et  la  santé  dans  cette 
jle,  en  empêchant  les  exalaisons  de  ces  flaques  par  le  Re- 
nouvellement des  Eaux;; 

5**  On  peut  encore  proposer  de  Rejetter  le  Rhin  dans 
le  Bras  d'Empire  par  le  canal  fait  dans  L'jle  de  Stattmatt 
qui  dirigeroit  une  partie  du  cours  de  ce  fleuve  dans  le 
Bras  d'Empire  qu'il  a  abandonné,  jl  y  a  apparence  que  ce 
canal  auroit  son  effet,  En  ouvrant  son  embouchure  sur 
le  Bord  que  le  Rhin  ne  déblaye  pas,  mais  on  ne  peut 
jamais  Repondre  avec  assurance  du  succès  des  apparences 
les  plus  plausibles,  en  pareils  cas; 


(A  suivre). 


OH  PROPÂGAHDISTE  RSVOLUTIOIIAIRE 


♦  ♦— +- 


FORT    LESPOMARÊDE 

(Suite) 

«  Je  les  ai  vues,  ces  malheureuses  villes  de  Longwi  et 
Longuion   et  leurs  environs.   Non  seulement  ce   pays   est 
dévasté  et  ruiné  au  point  qu'on  n'y  trouvait  alors  ni  pain, 
ni  vin,  ni  rien  au  monde  à  quelque  prix  que  ce  fût,  mais 
une  infection  horrible  y  était  au  plus  haut  degré.  Hé  com- 
ment cela  pouvait-il  être  autrement,  puisque  ce  malheu- 
reux terrain  qui  formait  le  camp  principal  de  nos  détesta- 
bles ennemis  et  qui  est  immense,  était  jonché  de  cadavres 
prussiens  et  autrichiens  sans  nulle  ^sépulture  et  de  chevaux 
morts.   C'était  véritablement   une   chose   effrayante.   Rois 
cruels  !  Rors  barbares  !  Je  les  déteste  plus  que  jamais   l 
Ce  sont  là  de  leurs  jeux  ordinaires.  Sans  doute,  Citoyens 
ministres,  que  vous  partagerez  ma  sensibilité  et  mon  indi- 
gnation. Oui,  les  rois  sont  des  monstres  qu'il  faudrait  tous 
étouffer  !  A  Longwi,  cette  ville  qui  n'aurait  jamais  été  au 
pouvoir  des  ennemis  sans  la  plus  noire  trahison,  il  y  avait 
beaucoup  de  malades  prussiens  ;   ils  mouraient  tous  les 
jours  par  vingtaine  qu'on  portait  tous  ensemble  dans  un 
trou  hors  de  la  ville  ;  et  tous  ces  gens-là  avaient  établisse- 
ment, femmes  et  enfans  chez  eux.  Les  français  de  tout 
cet   infortuné  pays  avaient  l'air  de  gens  qui  ont  la  tête 
troublée. 

«  Le  général  Valence,  commandant  l'armée  des  Ardennes 
à  la  place  de  Dillon,  a  tout  au  plus  34  ans.  Je  n'ai  jamais 
vu  d'homme  plus  actif.  Nuit  et  jour  il  est  à  cheval  en  cam- 
pagne ;  il  veut  tout  voir  par  lui-même  :  au  reste  cela  est 

absolument  nécessaire Il  a  l'esprit  vif  et  a  une  excellente 

judiciaire.  Il  est  extrêmement  honnête,  mais  ferme  pour 
l'ordre,  et  n'aimant  que  les  patriotes  et  les  laborieux. 
M'ayant  fait,  ainsi  que  je  l'ai  dit,  son  aide  de  camp,  donné 


120  REVUE   D'ALSACE 

sa  table,  et  faisant  une  partie  de  ses  correspondances,  je 
suis  très  à  portée,  comme  vous  voyez,  de  le  juger  ;  mais 
encore  d'après  son  amour  pour  la  république  française  qui 
lui  inspire  de  hautes  conceptions  en  faveur  de  nations  non 
libres,  il  cherche  à  s'entourer  de  personnes  qui  lui  ressem- 
blent de  ce  côté.  Je  ne  parle  pas  de  ses  talens  militaires  ni 
de  sa  bravoure  connus  de  tout  le  monde.  Il  remplit  au  sur- 
plus ses  immenses  fonctions  de  général  avec  une  facilité 
étonnante. 

«  Nous  sommes  à  Givet  depuis  quelques  jours,  et  au 
moment  d'entreprendre  de  grandes  choses.  Le  général  Va- 
lence a  fait  mai:cher  son  armée  de  Longuion  ici  avec  une 
grande  rapidité,  et  le  temps  était  affreux  en  pluie.  Les 
soldats  cependant  cheminaient  avec  joie  quoique  nuds, 
sans  souliers,  et  dans  la  boue  jusqu'aux  genoux.  Ah  !  Ci- 
toyens miniistres,  on  exige  d'eux  avec  raison  des  actes  de 
vertu,  mais  aussi  combien  il  est  important,  combien  il  est 
juste  qu'on  en  ait  les  plus  grands  soins  !  Ces  généreux 
défenseurs  de  la  patrie,  être  nuds  et  sans  souliers  à  leurs 
pieds  dans  cette  saison  sur  tout,  que  ma  douleur  est  pro- 
fonde !  Les  soins  pourtant  du  ministre  de  la  guerre  sont 
très  actifs  à  cet  égard. 

«  Le  général  Valence  a  été  il  y  a  deux  ou  trois  jours 
à  la  Société  des  Amis  de  la  Liberté  et  de  1'  Egalité  de  cette 
ville,  laquelle  est  reléguée,  par  une  suite  encore  des  intri- 
gues fayétiques,  (1)  dan^  un  grenier.  La  joie  de  l'y  voir 
s'est  manifestée  par  des  transports-  Il  y  a  prononcé  le  dis- 
cours suivant  : 

«  Le  premier  désir  d'un  soldat  de  la  République  est 
<(  sans  doute  de  se  trouver  au  milieu  des  amis  de  la  \i- 
((  berté  et  de  l'égalité.  Si  je  n'ai  pas  plutôt  cédé  à  mon 
«  empressement,  mes  devoirs  en  sont  la  cause   ;  vous  ne 
<(  me  désapprouverez  pas. 

<(  Je  sai,  frères  et  amis,  combien  les  bons  citoyens  vous 
<(  doivent  de  reconnaissance.  Vous  avez  souvent  sur  cette 
<(  frontière  importante,  averti  les  soldats  de  tous  les  pièges 
«  qu'on  leur  tendait  ;  ils  ont  connu  par  vous  leurs  vrais 

])  De  Lafayette  et  des  Feuillants  ses  partisans. 


FORT   LESPOMARÈDE  121 

«  intérêts,  sans  doute  leurs  devoirs.  Il  est  un  moyen  de  leur 
«  être  utile  encore,  et  vous  le  saisirez  avec  ardeur  :  dites- 
«  leur  qu'ils  ne  doivent  conserver  de  ressentiment  des 
^(  maux  qu'on  a  fait  à  nos  concitoyens  que  contre  les  des- 
«  potes  qui  préparaient  par  une  invasion  aussi  ridicule  que 
«  cruelle  et  coupable  la  fin  de  leur,  trop  longue  puissance, 
a  et  que  jamais  ils  ne  mériteront  mieux  de  leur  patrie 
«  qu'en  cherchant,  au  moment  où  ils  portent  la  liberté 
«  chez  nos  voisins,  à  la  faire  autant  aimer  par  l'exemple 
«  de  l'ordre  et  du  respect  des  propriétés,  qu'ils  l'ont  rendue 
«  redoutable  par  leurs  armes.  » 

«  Daignez,  Citoyens  ministres,  daignez  m'employer 
<lans  l'armée  dans  tout  ce  que  vous  jugerez  à  propos  ; 
aidez-moi  à  pouvoir  r^épandre  de  bonnes  instructions  ; 
comptez  que  je  répondrai  tout  à  vos  vues. 

Lespomarède 

Au  quartier  général  de  l'armée  des  Ardennes, 
commandée  par  le  général  Valence.  » 

Tout  notre  Lespomarède  est  dans  ces  pages.  L'exaltation 
de  son  caractère,  qui  lui  fait  signer  de  son  sang  sa  pétition 
au  ministre  ;  les  hâbleries  de  gascon  et  les  vantardises,  qui 
rendent  si  pittoresque  le  récit  de  son  entrevue  avec  Va- 
lence ;  la  naïve  vanité  avec  laquelle  il  énumère  les  émi- 
nentes  qualités  exigées  par  le  général  de  tout  son  entou- 
rage, et  plus  spécialement,  sans  doute,  de  son  aide  de 
camp  ;  le  haut  sentiment  de  son  importance  qui  autorise 
<:e  «  simple  volontaire  »  à  envoyer  au  Conseil  ses  appré- 
ciations sur  le  Commandant  de  l'armée,  à  reconnaître 
son  «  excellente  judiciaire  »,  et  à  constater  les  mérites  du 
ministre  de  la  guerre  lui-même  ;  la  grandiloquence  de  ses 
invectives  aux  a  rois  cruels,  rois  barbares  »,  jointes  aux 
manifestations  de  cette  a  sensibilité  vertueuse  »,  si  fort 
à  la  mode  chez  les  jacobins,  même  les  plus  violents  :  au- 
tant de  traits  de  caractère  qui  ne  sont  évidemment  point 
spéciaux  à  un  Lespomarède,  mais  qui  se  marquent  chez 
lui  avec  une  netteté  et  une  vigueur  toutes  particulières. 


122  REVUE  D'ALSACE 


Nous  ignorons  malheureusement  quel  fut  le  succès  de 
sa  requête,  et  ce  que  l'on  pensa  au  ministère  de  la  guerre 
de  la  façon  dont  Valence  choisissait  ses  aides  de  camp, 
étonnante  même  en  un  temps  où  les  officiers  s'improvi- 
saient, et  où  les  avancements  étaient  si  prodigieusement 
lapides  (1).  En  tout  cas,  Lespomarède  semble  bien  avoir 
fait  à  l'armée  des  Ardennes,  aux  côtés  de  Valence,  toute  la 
campagne  de  la  fin  de  1792  et  du  début  de  1793. 

Au  moment  où  il  écrivait  au  Conseil  exécutif  la  lettre 
que  nous  avons  reproduite,  Dumouriez  venait  de  remporter 
la  brillante  victoire  de  Jemmapes  qui  lui  ouvrait  la  Belgique, 
et  quelques  jours  après,  il  entrait  à  Bruxelles.  Pour  ache- 
ver sa  conquête,  il  envoyait  alors  Miranda  à  Anvers,  tan- 
disque  l'armée  de  Valence  se  portait  sur  Namur  qu'elle 
occupait  le  2  Décembre,  et  s'en  allait  hiverner  dans  la 
région  voisine  de  Liège,  en  disséminant  ses  détachements 
jusque  vers  Aix-la-Chapelle.  Lespomarède  dut  donc  passer 
Thiver  dans  cette  région  entre  Meuse  et  Roër.  On  se  figure 
aisément,  malgré  l'absence  de  documents,  ce  que  put  être 
son  activité  dans  un  pays  à  peine  «  affranchi  »  par  les 
troupes  révolutionnaires,  et  qu'il  s'agissait  de  gagner  au  pur 
jacobinisme.  Il  dut  évidemment  s*agiter  beaucoup,  pérorer 
dans  les  clubs,  multiplier  les  démarches,  les  lettres  et  les 
harangues,  et  se  signaler,  de  plus  en  plus  à  l'attention  du 
gouvernement. 

Or,  depuis  quelque  temps  déjà,  le  ministre  de  la  guerre,, 
se  méfiant  de  généraux  et  d'officiers  dont  beaucoup  étaient 
de  ci-devant  nobles,  avait  voulu  se  faire  renseigner  direc- 
tement sur  l'état  des  armées,  l'attitude  politique  des  chefs, 
l'esprit  des  troupes,  etc.,  par  des  agents  de  son  choix,  sans- 

1  )  Le  document  des  Archives  Nationales  porte  en  marge  : 
Répondu  le  22,  mais  nous  n'avons  pu  retrouver  cette  réponse. 
Les  Archives  administratives  du  ministère  de  la  guerre  ne  ren- 
ferment aucun  dossier  au  nom  de  Lespomarède,  et  il  semble 
bien  quMI  n'ait  jamais  été  pourvu  d'une  nomination  régulière 
comme  officier. 


FORT   LESPOMARÈDE  123 

culottes  éprouvés.  (1)  On  avait  donc  vu  apparaître  un  peu 
partout  ces  délégués,  ou  Commissaires  du  Conseil  exécutif, 
«  hommes  à  têtes  exaltées,  animés  de  passions  haineuses, 
ne  voyant  partout  que  complots,  que  conspirations  »,  comme 
disait  le  représentant  Levasseur,  violent  jacobin  lui-même, 
mais  qui  avait  eu  à  souffrir  de  leur  «  zèle  outré  »  et  de 
leurs  abus  d'autorité  (2).  Evidemment  Lespomarède  avait 
toutes  les  qualités  de  l'emploi.  Son  passé,  en  Alsace  et  à 
Tarmée  des  Ardennes,  était  garant  de  son  ardeur  révolu- 
tionnaire et  de  la  pureté  de  ses  principes-  Il  devint  donc, 
à  une  date  que  nous  n'avons  pu  déterminer,  Commissaire 
du  Conseil  exécutif  provisoire  employé  à  f  organisation  des 
armées.  (3) 

Ses  fonctions  ne  devaient  pas  être  une  sinécure.  Le 
premier  Mars  1793  les  Impériaux  de  Cobourg  concentrés 
vers  Juliers  attaquaient  et  battaient  les  français  à  Alden- 
hoven,  leur  prenaient  Aix-la-Chapelle,  et  les  obligeaient  à 
se  retirer  vers  Louvain.  Dumouriez,  sans  doute,  accourait 
en  toute  hâte,  mais  pour  se  faire  battre  à  Neerwinden,  le 
18  Mars.  Après  cette  bataille,  où  Valence  commandait  la 
gauche  de  l'armée,  et  à  laquelle  Lespomarède  dut  par  con- 
séquent assister,  nos  troupes  furent  contraintes  de  battre 
en  retraite  :  le  31  Mars  elles  atteignaient  la  frontière  fran- 
çaise à  Saint-Amand  où,  le  lendemain,  Dumouriez  devait 
trahir,  et  Valence  avec  lui. 

Il  ne  pouvait  évidemment  être  question  pour  Lespoma- 

«  rède  de  suivre  dans  sa  défection   le  chef  dont  quelques 

mois  auparavant  il  avait  fait  un  si  pompeux  éloge.  Il  dut 

au  contraire  lutter  avec  la  dernière  énergie  pour  empêcher 

les  troupes  de  se  laisser  entraîner,  et  quelques  jours  après, 

1)  K.  Dupais,  La  campagne  de  1793  à  l'armée  du  Nord  et 
des  Ardennes,  Paris  1906.  Tome  I.  p.  97-98. 

2)  Levasseur.  Mémoires  sur  la  Révolution,  t.  II.  p.  32. 

3)  Ce  titre  lui  est  donné  dans  la  décision  du  Conseil  exécutif 
provisoire  qui  accepte  sa  démission  le  10  Juin  1793.  (A.  Aulard. 
Recueil  des  a*2tes  du  Comité  de  Salut  public,  t.  IV.  p.  499)  — 
A.  Chuquet,  Hondschoote,  p.  56,  en  fait,  au  mois  de  Mars 
1793,  un  Commissaire  des  guerres.  N'y  aurait-il  pas  là  une 
confusion  de  titres  ? 


124  REVUE  D'ALSACE 

à  la  suite  de  l'échec  définitif  de  Dumouriez  et  de  son  rem- 
placement à  la  tête  de  l'armée  par  son  ancien  lieutenant 
le  général  Dampierre,  (1)  il  se  hâta  d'accourir  à  Paris 
pour  apporter  au  gouvernement  des  renseignements  et  des 
conseils. 

Ses  conseils  ressemblaient  même  singulièrement  à  des 
injonctions,  si  l'on  en  juge  par  une  lettre  qu'à  son  arrivée 
il  adressa  à  la  Convention  Nationale,  et  fit  publier  par  le 
journal  le  Patriote  Français,  (2) 

«  Paris,  12  Avril  1793,  Fan  2  de  la  République. 

a  Vous  savez,  citoyens  représentans,  que  presque  toute 
l'armée  a  quitté  l'odieux  Dumouriez  ;  mais,  pour  sauver 
la  République,  permettez-moi  de  vous  dire  ce  que  je  pense 
qu'il  vous  est  indispensable  de  faire. 

«  1-  Législateurs,  vous  devez  vous  réunir  et  n'avoir 
tous  qu'un  même  esprit,  qu'une  même  volonté,  pour  dé- 
truire l'anarchie  qui  désole  la  France. 

«  2.  Vous  devez  attacher  à  chaque  armée  des  officiers 
d'instruction  civile,  qui  ne  cesseront  d'éclairer  les  soldats 
de  la  République  française  et  de  surveiller  ceux  qui  1^ 
égarent,  pour  les  dénoncer  et  les  faire  punir  à  l'instant  ; 
ceci  est  très  important 

«  3.  Il  faut  promptement  et  bien  pourvoir  aux  besoins 
de  l'armée.  Il  faut  des  loix  dont  l'effet  soit  prompt  et  même 
sévère,  pour  établir  la  discipline  militaire,  et  il  faut  des 
officiers  probes,  actifs,  instruits  et  patriotes. 

«  4.  Il  faut  sans  délai  vous  occuper  de  la  discussion  de 
la  Constitution,  la  délibérer  et  l'envoyer  le  plus  tôt  possible 
à  la  sanction  de  la  République. 

«  5.  Il  faut  sans  relâche  instruire  la  nation  entière  de 
ses  vrais  intérêts. 

«  6.  Enfin,  il  faut  absolument  connaître  la  misère  gé- 
nérale et  particulière,  et  ne  cesser  de  la  soulager. 

l)La  nomination  de  Dampierre  au  commandenient  en  chef 
de  l'année  dite  de  la  Belgique  est  du  4  Avril  Cf.  4.  Chuquet. 
La  trahison  de  Dumouriez  p.  207. 

2)  Le  Patriote  français.  N'^  1341,  du  lundi  15  Avril  1793, 
page  423. 


FORT    LESPOMARÈDE  125 

«  Je  n*aî  plus  rien  à  ajouter  ici,  si  ce  n'est  que  le  gé- 
néral Dampierre  m'a  chargé  de  vous  dire,  citoyens  repré- 
sentans,  que  le  nouveau  commandement  qui  lui  a  été  con- 
fié est  peut-être  au-dessus  de  ses  forces,  mais  qu'il  com- 
battra en  Décius,  dan^  toutes  les  occasions,  pour  réhabiliter 
la  gloire  de  nos  drapeaux,  qu'ils  n^auraient  jamais  perdue 
sans  la  trahison  et  le  crime.  • 

Lespomarède.  » 

Parmi  ces  recommandations,  il  en  était  évidemment  de 
très  sages,  et  dont  la  Convention  eût  bien  fait  de  s'inspirer 
davantage.  Instruire  le  peuple  et  soulager  sa  misère  ; 
veiller  à  ce  que  l'armée  ne  manque  de  rien,  soit  sévè- 
rement disciplinée  et  bien  commandée  ;  assurer  à  la 
France,  par  une  bonne  Constitution,  une  vie  politique 
stable  ;  réaliser  surtout  l'union  des  partis  et  mettre  lin 
aux  luttes  violentes  alors  engagées  entre  Montagnards  et 
Girondins  :  ce  programme  était  fort  digne  d'attention.  On 
sait  malheureusement  comment  il  fut  réalisé  par  ceux  aux- 
quels il  était  adressé. 

Un  point  auquel  Lespomarède  tenait  particulièrement, 
et  dont  sa  lettre  soulignait  avec  soin  l'importance  était 
la  création  de  ces  instructeurs  civiques  chargés  de  patrio- 
trser  l'armée,  d'  «  éclairer  les  soldats  »,  et  def  surveiller 
tous  ceux  qui  chercheraient  à  les  entraîner  dans  la  contre- 
révolution.  Lui-même,  il  avait  joué  ce  rôle  à  l'armée  des 
Ardennes,  il  allait  le  continuer  à  l'armée  du  Nord,  et  nous 
le  verrons  par  la  suite  revenir  avec  insistance,  mais  sans 
grand  succès,  sur  sa  proposition.  Il  se  rencontrait  sur  ce 
point  avec  quelques  autres,  notamment  avec  le  convention- 
nel alsacien  Bentabole  qui  demandait  de  son  côté  l'envoi 
aux  armées  de  «  missionnaires  de  la  liberté  »  analogues 
aux  «  officiers  d'instruction  civile  »  de  Lespomarède.  (1) 

\\  A,  Chuquet,  Hondschoote  p.  56  note  2.  —  A  la  fin  de  la 
lettre  envoyée  de  Givet  le  8  Novembre  1792  et  reproduite  plus 
haut,  Lespomarède  avait  déjà  demandé  au  gouvernement  qu'il 
Taidât  «  à  pouvoir  répandre  de  bonnes  instructions.  y> 


126  REVUE  D'ALSACE 


A  ^on  retour  de  Paris,  il  continua  donc  sa  propagande 
à  TArmée  du  Nord  qui  se  voyait  alors  serrée  de  près  par 
les  ennemis,  et  où  il  s'agissait  de  prévenir  les  défections. 
Pour  se  procurer  l'appui  matériel  et  moral  qui  lui  était 
nécessaire,  et  manifester  hautement  la  pureté  de  ^es  opi- 
nions, il  prit  soin  de  se  faire  tout  d'abord  affilier  au  club 
des  Jacobins  de  Cambrai,  ((  l'un  des  plu^  enragés  de 
France,  »  (1)  dont  il  allait  bientôt  devenir  un  des  membres 
les  plus  en  vue,  et  qui  allait  prendre,  avec  sa  collaboration, 
des  mesures  d'une  farouche  énergie.  Ainsi  lorsqu'à  la  fin 
de  Mai  1793  Cobourg,  partant  de  Quiévrain,  accentua  son 
offensive,  s'empara  du  camp  de  Famars  et  menaça  Condé, 
Valenciennes,  Cambrai  même,  Lespomarède  et  ses  ami^ 
décidèrent  que  l'on  résisterait  à  outrance,  et  en  informèrent 
les  sociétés  affiliées.  Le  30  Mai,  on  lisait  au  club  de  Bel- 
fort,  avec  lequel  l'ancien  président  des  jacobins  de  Delle 
était  resté  en  relations,  une  lettre  de  Cambrai .  annonçant 
((  que  la  Société  a  arrêté  que  quiconque  de  ses  membres 
proposerait  de  rendre  Cambray  en  cas  qu'il  fût  assiégé 
sera  poignardé  sur  l'heure,  que  quiconque  ne  viendra  pas 
signer  dans  trois  jours  ce  serment  sacré  sera  chassé  de  la 
Société  et  son  nom  envoyé  à  toutes  les  Sociétés  pour  y 
être  voué  à  l'infamie.  »  (2)  —  On  avait  parlé  à  peu  près 
ainsi,  jadis,  à  La  Rochelle.... 

Quelques  jours  plus  tard,  le  9  Juin,  une  autre  lettre 
écrite  par  Lespomarède  lui-même,  «  Commissaire  national 
supérieur  du  Conseil  exécutif  provisoire  )>  à  ses  anciens 
amis  les  jacobins  de  Belfort  venait  les  sommer  «  de  l'aider 
dans  la  fonction  importante  dont  il  est  chargé  qui  est 
d'empêcher  la  désertion  de  nos  troupes,  en  dénonçant  les 
lâches  qui  abandonnent  leurs  drapeaux,  ceux  qui  achètent 
leurs  armes,  ceux  qui  les  recèlent...  «  (3>   Il  devait  avoir 

\)  A.  Chuqaet.  Hondschoote,  p.  56. 

2)  Registre  du  club  de  Belfort  —  Archives  de  la  Haute  Alsace 
à  Colmar,  L.  765.  p.  274. 

3)  Ibidem  p.  277. 


FORT  LESPOMARÈDE  127 

fort  à  faire,  au  moment  où  l'approche  des  ennemis  rendait 
les  désertions  plus  faciles,  et  où  les  luttes  intérieures  re- 
doublaient à  la  suite  de  la  proscription  des  Girondins,  dé- 
tournant de  la  Convention  un  nouveau  contingent  d'offi- 
ciers, et  leurs  hommes    avec    eux.    Mais    ces    difficultés 
n'étaient  pas  pour  faire  reculer  Lespomarède.  Bien  plus, 
le  jour  où,  trouvant  une  occasion  de  reprendre  avec  avan- 
cement la  suite  d'une  carrière  interrompue  par  son  départ 
de  Délie,  il  renonça  au  titre  de  Commissaire  du  Conseil 
exécutif  pour  rentrer  dans  l'administration   des  douanes, 
il  ne  voulut  pas  abandonner  la  tâche  entreprise  et  proposa 
de  la  continuer  dans  ses  nouvelles  fonctions.  Le  Conseil 
exécutif  provisoire  le  constatait  dans  une  délibération  par- 
ticulièrement flatteuse  pour  celui  qui  en  était  l'objet,  à  sa 
séance  du  10  Juin  1793: 

«  Le  Conseil,  informé  que  le  citoyen  Lespomarède, 
nommé  à  l'inspection  des  douanes  de  Saint-Amand,  se 
voit  dans  le  cas  de  quitter  ses  fonctions  de  Commissaire 
du  Conseil  employé  à  l'organisation  de  l'armée,  reconnais- 
sant les  services  rendus  par  ce  citoyen,  agrée  la  nomination 
et  arrête  qu'il  sera  fait  mention  sur  son  registre  de  la  sa- 
tisfaction avec  laquelle  il  reçoit  la  proposition  faite  par 
ce  citoyen  d'employer  les  préposés  des  douanes  qu'il  va 
commander  à  empêcher  la  désertion  des  troupes.  »  (1) 

A  Délie,  deux  ans  auparavant,  Lespomarède  utilisait 
les  services  de  ses  subordonnés  pour  empêcher  l'entrée  en 
France  d'écrits  contre-révolutionnaires  ;  à  Saint-Amand  les 
circonstances  étaient  singulièrement  plus  graves,  et  les 
douaniers,  sous  la  conduite  de  leur  nouvel  inspecteur,  se 
voyaient  réduits  à  surveiller,  plus  encore  que  les  contre- 
bandiers, les  volontaires  de  l'armée  elle-même  ! 

Ils  n'eurent  pas  à  faire  longtemps,  d'ailleurs,  cette 
triste  besogne,  car  l'invasion  se  poursuivait,  et  bientôt, 
l'ennemi  arrivant,  il  fallut  quitter  Saint-Amand.  C'est  à 
Cambrai,  au  milieu  de  ses  amis  du  club,  que  nous  re- 
trouverons désormais  Lespomarède. 

I»  i4.  Aulard.  Recueil  des  actes  du  Comité  de  Salut  public. 
JV.  p.   499. 


128  REVUE  D*ALSACE 

Or,  devant  la  perspective  d'un  siège,  il  ne  suffisait  pa:^ 
de  rééditer  des  mots  historiques,  et  de  menacer  du  poignard 
quiconque  parlerait  de  se  rendre  :  il  fallait  mettre  la  place 
en  état  de  défense  et  obtenir  les  secours  nécessaires. 
<(  Pour  peindre  les  besoins  de  Cambrai  et  procurer  sub- 
sistances et  munitions,  »  le  club  décida  de  confier  à  Les- 
pomarède,  qu'il  venait  de  choisir  comme  président,  une 
nouvelle  mission,  et  dès  la  fin  de  Juin,  tout  en  s'arrêtant 
à  Bapaume,  à  Péronne  et  à  Roye,  il  se  rendit  de  nouveau 
à  Paris,  (1)  où  il  arriva  aux  premiers  jours  de  Juillet. 

En  dehors  des  démarches  officielles  qui  rappelaient 
dan^  les  ministères  ou  à  TAssemblée,  il  devait  être  parti- 
culièrement attiré  vers  le  club  des  Jacobins,  alors  dans 
tout  Téclat  de  sa  puissance.  La  Société  de  Cambrai  avait 
d'ailleurs  chargé  ^on  président  de  communiquer  aux  «.  frè- 
res et  amis  »  de  Paris  les  arrêtés  qu'elle  venait  de  prendre 
et  les  pétitions  qu'elle  adressait  à  la  Convention,  et  dans 
la  séance  du  10  Juillet,  il  fut  admis  à  la  tribune.  —  Grand 
honneur,  sans  doute,  aux  yeux  d'un  jacobin  provincial!  (2) 

Il  commença  par  affirmer  solennellement  le  civisme  de 

ses  commettants,  leur  attachement  pour  la  Montagne  et  ses 

représentants   parisiens,    et    annonça    la    résolution    qu'ils 

avaient  prise  d'être  implacables  dans  la  lutte  contre  leurs 

adversaires  : 

«   1.  La  société  de  Cambray  a  juré  de  ne  se  séparer 

jamais  de  la  Convention,  du  peuple  de  Paris  et  des  Ja- 
cobins ; 

1)  A.  Pastoors,  Histoire  de  la  Révolution  à  Cambrai  I.  p.  343^ 
Les  renseignements  indiqués  comme  provenant  de  cet  ouvrage 
m*ont  été  adressés  par  Tauteur  lui-même,  avec  une  amabilité 
dont  je  lui  suis  très  reconnaissant. 

2)  Son  discours  est  rapporté,  avec  des  différences  sensibles,, 
par  le  Journal  des  Jacobins  (Journal  des  débats  et  de  la  corres- 
pondance de  la  Société  des  Jacobins....)  N**  447  du  12  Juillet 
1793,  p.  3,  et  par  le  Journal  de  la  Montagne,  N*  41,  du  même 
jour,  p.  225.  Sauf  indication  contraire,  nous  adopterons  le  texte, 
du  premier,  plus  complet. 


FORT    LESPOMARÈDE  129 

«  2.  De  poignarder»  au  nom  de  la  loi,  quiconque  oserait 
propager  des  principes  qui  lui  seraient  contraires,  ou  s'op- 
poser à  son  acceptation  ou  à  son  exécution.  )> 

Puis  il  revenait  à  son  idée  favorite,  la  nécessité  d'éclai- 
rer les  soldats  sur  le  compte  de  leurs  chefs,  et  demandait 
cette  fois  la  création  d'un  journal  pour  les  armées,  sans 
renoncer  du  reste,  on  le  verra  plus  loin,  à  son  projet  «  d'of- 
ficiers d'instruction  civile  »  : 

«  Depuis  longtemps,  disait-il,  mais  particulièrement 
depuis  huit  jours  que  je  suis  à  Paris,  j'entends  de  toutes 
parts  des  plaintes  portées  aux  autorités  constituées  contre 
ceux  auxquels  nous  avons  confié  le  sort  de  nos  armes.  (1) 
Il  est  bien  vrai  qu'ils  sont  justement  entourés  de  dé- 
fiances ;  il  est  bien  vrai  que  quelques-uns  d'entre  eux  sont 
des  hommes  pervers  qui  tous  les  jours  augmentent  de 
sang-froid  et  volontairement  la  somme  de  nos  maux.  Mais 
vous  ne  cessez  de  recommander  aux  soldats  l'aveugle 
obéissance.  Donnez-leur  donc  des  chefs  qui  soient  dignes 
de  les  commander,  ou  trouvez  moyen  de  les  instruire,  de 
leur  apprendre  à  connaître  l'homme  auquel  ils  ont  affaire, 
le  dispensateur  de  leur  vie  et  de  leur  liberté.  Je  demande 
que  la  Société  s'occupe  essentiellement  de  la  création  d'un 
journal  destiné  seulement  aux  armées,  qu'on  leur  ferait 
parvenir  avec  certitude,  et  dans  lequel  on  les  instruirait  de 
tout  ce  qui  peut  concerner  leur  sort,  leur  existence  et  leur 
situation.  » 

Ramenant  ensuite  sur  d'autres  objets  la  a  sollicitude  » 
de  ses  auditeurs,  il  leur  rappelait  que  dans  une  séance 
précédente  le  citoyen  Casimir  était  venu  se  plaindre  des 
vexations  subies  par  les  «  patriotes  »  de  Belgique  depuis 

I)  Le  Journal  de  la  Montagne  continue  ainsi .  «  Ce  n*est 
point  à  tort  qu'ils  nous  inspirent  des  défiances.  Il  est  bien  temps 
de  penser  à  prévenir  leurs  complots  et  empêcher  l'effet  de  leur 
coalition  perfide.  Plusieurs  d'entr'eux  ont  levé  le  masque,  et 
il  y  a  de  quoi  frémir  quand  on  pense  qu'un  conspirateur  a  dans 
sa  main  des  forces  si  imposantes  et  dont  il  lui  est  si  facile  d'a- 
buser ou  contre  nous  ou  contre  elles-mêmes.  N'est-il  pas  bien 
pressant  d'éclairer  leurs  soldats  sur  le  compte  de  ceux  qui  dis- 
posent ainsi  de  leur  vie  et  de  notre  liberté?  » 


1 


130  REVUE    D'ALSACE 

Tévacuation  de  leur  pays  par  les  armées  françaises,  vexa- 
tions dont  il  déclarait  avoir  été  le  témoin  oculaire  : 

((  Dans  le  pays  de  Liège,  dont  les  habitans  sont  fran- 
çais, avait  dit  Casimir,  on  exerce  des  atrocités  contre  les 
femmes,  les  enfans,  les  viellards,  et  particulièrement 
tous  ceux  attachés  par  goût,  par  liaison  personnelle  ou  par 
patriotisme  aux  fugitifs  que  nous  avons  accueillis.  »  A  ces 
faits  «  qui  attestent  tout  à  la  fois  la  lâcheté  et  la  barbarie 
de  ceux  que  nous  avons  en  tête  »,  il  importe  de  mettre 
un  terme,  et  Lespomarède  propose,  aux  applaudissements 
de  l'assemblée,  des  mesures  d'une  rigueur  féroce. 

((  Il  n'est  qu'un  moyen,  déclare-t-il,  d'empêcher  au 
moins  en  partie  ces  horreurs.  Je  demande  que  les  femmes, 
enfans  et  parens  de  nos  émigrés  soient  pris  et  détenus 
comme  otages  et  traités  selon  qu'on  traitera  à  l'avenir 
nos  malheureux  frères  de  Liège,  du  sort  desquels  nous 
les  rendrons  responsables.  (Applaudi.)  Car  ne  vous  y  trom- 
pez pas,  ce  ne  sont  pas  les  autrichiens  qui  se  sont  montrés 
les  plus  barbares  dans  cette  guerre,  mais  bien  les  Fran- 
çais émigrés,  dont  la  vie  n'est  qu'un  tissu  d'atrocités.  »  La 
version  du  Journal  de  la  MontagnCy  plus  concise  et  plus 
claire,  ne  laisse  aucun  doute  sur  la  pensée  de  Lespoma- 
rède :  «  Je  demande,  lui  fait-on  dire,  que  les  enfans,  les 
femmes  de  nos  émigrés  soient  saisis  pour  subir  les  re- 
présailles, et  que  désormais  otages  entre  nos  mains,  leur 
vie  nous  réponde  du  sort  de  nos  malheureux  concitoyens 
de  Liège.  (Applaudi.)  »  (1) 

Poignarder  ceux  qui  parlent  de  se  rendre,  poignarder 
tous  les  ennemis  de  la  loi,  arrêter  des  femmes  et  des  en- 
fants comme  otagçs  et  les  envoyer  à  la  guillotine  par 
simples  représailles  :  décidément  Lespomarède  n'avait  plus 
grand  chose  à  envier  à  ceux  des  terroristes  qu'à  ce  mo- 
ment même  on  qualifiait  d'  <(  enragés  ». 

Le  discours  se  poursuivait  d'ailleurs  par  d'autres  me 
naces. 

1)  M.  Aulard  qui  dans  son  recueil  La  Société  des  Jacobins, 
t.  V,  p.  296,  résume  le  discours  de  Lespomarède  d'après  le 
Journal  des  Jacobins  que  nous  venons  de  citer,  oublie  de  faire 
allusion  à  ce  passage! 


FORT    LESPOMARÈDE  131 

«  Nous  VOUS  demandons  un  décret  qui  frappe  de  mort 
ies  agioteurs  ,les  accapareurs,  et  tous  ceux  qui  font  de  la 
misère  publique  un  objet  de  spéculation-  Nous  demandons 
qu*on  frappe  tous  ceux  qui  n*employeront  pas  toutes  leurs 
facultés  physiques  et  morales  pour  maintenir  Tunité  et 
l'indivisibilité  de  la  République  fondée  sur  la  fraternité 
des  peuples,  leur  communauté  de  droits  et  de  pouvoir  !  » 

Enfin  Lespomarède  terminait  en  réclamant  des  mesures 
propres  à  soulager  la  misère,  comme  il  l'avait  déjà  fait 
dans  sa  lettre  à  la  Convention  du  12  Avril  précédent. 

w  Nous  SLWons  enfin  une  Constitution  qui  fut  tant  dé- 
sirée, qui  devait  tant  Têtre  et  qui  a  comblé  tous  nos  désirs. 

«  On  vieni  de  nous  donner  aussi  un  plan  d'éducation 
publique  dont  nous  attendons  les  plus  heureux  effets.  Eh 
bien,  il  est  encore  une  institution  salutaire  plus  utile  peut- 
être  en  ce  moment,  et  qui  sait  réunir  tous  nos  suffrages  et 
le  plus  unanime  assentiment. 

«  La  Constitution  est  pour  tout  le  monde.  Malheur  à 
qui  s'en  éloigne,  il  périra  !  Mais  c'est  pour  les  pauvre? 
surtout  que  cette  constitution  doit  exister.  Quand  fixeront 
ils  notre  attention  unique  ?  Quand  partagerons-nous  avec 
eux  notre  superflu  ?  Toujours  l'indigence  sollicitera  nos 
secours,  eî  toujours  sourds  à  sa  voix,  nous  croirons  en  être 
quittes  si  nous  avons  su  éviter  sa  présence  ?  Non,  notre 
régénération  ne  sera  point  une  chimère. 

«  Je  demande  donc  qu'un  comité  de  secours  soit  ins- 
titué, non  pour  faire  des  lois  de  bienfaisance,  de  secours 
publics  :  il  en  existe  tant  !  mais  pour  s'occuper  exclusive- 
ment du  soulagement  des  misérables,  du  soin  de  prévoir 
tous  les  cas  de  pauvreté,  les  prévenir  ou  y  remédier. 
(Applaudi,)  » 

L'assemblée  décida  que  des  défenseurs  officieux  ap- 
puieraient cette  motion  auprès  de  la  Convention. 

Tel  fut  le  premier  discours  de  Lespomarède  au  grand 
club  parisien.  Il  s'était  révélé  tellement  digne  de  la  So- 
ciété qu'elle  accorda  avec  empressement  «  la  mention  ci- 
vique et  honorable  de  la  conduite  énergique  de  la  Société 
de  Cambray  »,  et  décida  de  délivrer  à  l'orateur  «  un  extrait 


132  REVUE  D'ALSACE 

du  procès- verbal  qui  constate  qu'il  a  rempli  sa  mission, 
et  le  succès  flatteur  dont  elle  a  été  accueillie.  » 

Encouragé  par  ce  succès  même,  Lespomarède  intervînt 
de  nouveau  les  jours  suivants,  dans  les  discussions  du 
club.  A  la  séance  du  Dimanche  14  Juillet,  il  apporta 
d'abord  une  dénonciation  qui  devait  être  bien  mystérieuse 
et  bien  grave,  car  il  demanda  et  obtint  que  Ton  dérogeât 
aux  règles  observées  en  pareil  cas  par  la  Société  (1). 

<(  Vous  avez  arrêté  dans  une  de  vos  dernières  séances, 
disait-il,  que  les  dénonciations  seraient  entendues  sans 
aucun  intermédiaire.  Il  en  est  pourtant  dont  la  nature  est 
d'être  secrètes  :  telle  est  celle  dont  j*ai  à  vous  entretenir. 
Je  demande  donc  qu'on  nomme  des  commissaires  pour 
recevoir  mes  dépositions  en  communiquant  à  l'assemblée 
ce  qui  peut  lui  être  plus  avantageux  d'en  connaître,  et 
tirer  du  tout  les  résultats  les  plus  avantageux  pour  la  chose 
publique.  (Adopté,)  » 

De  qui  s'agissait-il  donc  ?  Aucun  document  ne  l'indi- 
que de  façon  formelle.  Mais  si  l'on  songe  à  la  persistance 
avec  laquelle  Lespomarède,  depuis  six  mois,  accusait  les 
chefs  de  l'armée,  on  peut  supposer  avec  vraisemblance 
qu'il  s'agissait  des  généraux  suspects  qu'il  avait  laissés 
dans  le  Nord.  La  suite  de  son  discours  semble  confirmer 
cette  hypothèse. 

Avec  une  persévérance  inlassable,  en  eflPet,  Lespoma- 
rède venait  une  fois  de  plus  prêcher  aux  Jacobins  la  né- 
cessité de  faire  l'éducation  civique  des  soldats,  en  montrant 
comment  «  chaque  jour  l'esprit  de  Pitt  et  de  Cobourg  fait 
plus  de  progrès,  particulièrement  dans  nos  armées.  »  — 
«  Je  ne  fus  jamais  plus  qu'aujourd'hui  convaincu  de  la 
nécessité  d'envoyer  dans  chaque  bataillon,  dans  chaque 
régiment,  des  instructeurs  nationaux,  qui  leur  expliquent 
journellement  et  les  effets  et  leurs  causes,  et  qui  les 
tiennent  toujours  au  courant  des  circonstances.  Vous  sentez 

1)  Journal  des  Jacobins  N"  449  du  16  Juillet  1793,  p.  4.  — 
Voir  aussi  Journal  de  la  Montagne,  même  date,  p.  254.  —  Le 
nom  de  Lespomarède  est  dans  fces  journaux  transformé  parfois 
en  Despomarède  ou  Despomarèle, 


FORT    LESPOMARÈDE  133 

combien  il  faut  être  sûrs  des  hommes  que  vous  enverrez. 
Nos  ennemis,  bien  plus  adroits  que  nous,  n'ont  pas  négligé 
ce  moyen  de  s'assurer  des  troupes.  Ils  ont  partout  des 
hommes  gagés  qui  les  égarent  à  tant  par  calomnie,  et  ils 
y  réussissent  tellement  que  dans  un  an,  si  la  guerre  con- 
tinue, nous  n'aurons  plus  d'esprit  public.  Et  Ton  ne  veut 
pas  repousser  la  ruse  par  la  ruse,  et  Ton  ne  veut  pas  em- 
ployer avec  un  ennemi  perfide  les  moyens  dont  il  fait 
usage  pour  nous  écraser,  et  Ton  se  croit  toujours  à  Tabri 
des  évènemens.  Votre  confiance  vous  perdra  ! 

J'ai  prédit  la  guerre  et  tous  les  évènemens  qui  en  ont 
été  la  suite.  On  peut  se  le  rappeler.  On  me  répondait  : 
Non,*  l'esprit  public  est  trop  bien  affermi  dans  les  dépar- 
temens.  Nous  avons  eu  la  guerre  civile.  Si  Ton  eût  éclairé 
le  peuple,  nous  aurions  ce  fléau  de  moins  à  combattre  ;  si 
l'on  eût  prévenu  les  soldats  sur  le  compte  de  Dumouriez, 
si  l'on  eût  de  bonne  heure  appris  au  peuple  à  connaître 
Brisset,  nous  n'en  serions  pas  là.  Je  conclus  qu'il  faut 
toujours  instruire.  » 

Il  semble  même  que  ses  attaques  aient  été  plus  directes 
et  plus  précises,  si  l'on  s'en  rapporte  au  texte  du  Journal 
de  la  Montagne  :  «  N'est-il  pas  bien  temps  de  nous  y 
prendre  ?  Je  le  disais  au  temps  de  Dumouriez  ;  je  le  ré- 
pète pour  Custine,  pour  Biron,  pour  Wimpfen,  pour  tous 
les  traîtres.» 

Or  le  surlendemain,  16.  Juillet,  Custine  allait  quitter 
Cambrai  sur  un  ordre  soudain  du  Conseil  exécutif.  Il 
s'agissait  simplement,  disait-on,  de  conférer  avec  lui  :  en 
réalité  le  Conseil  avait  déjà  décidé  sa  perte.  N'est-il  pas 
permis  de  croire  que  Lespomarède  avait  par  ses  intrigues, 
ses  plaintes,  ses  dénonciations  contribué  à  faire  prendre 
cette  mesure  ?  En  tout  cas  le  rappel  de  Custine  marque 
la  fin  de  sa  mission  à  Paris,  comme  s'il  en  avait  été  l'objet 
essentiel.  Le  16  Juillet,  pour  la  dernière  fois,  Lespomarède 
prend  la  parole  aux  Jacobins  pour  demander,  mais  sans 
succès,  ((  que  quand  il  sera  envoyé  à  la  Société  quelques 
lettres  ou  paquets  portant  suscriptions  inciviques,  elle  y 
appose  le  mot  ANATHÈME!  et  les  envoie  sur  le  champ 


•s 
I 


134  REVUE  D'ALSACE 

au  Comité  de  Salut  public,  et  sans  les  décacheter.  »  (1) 
Puis  il  se  met  en  route  pour  Cambrai. 

Le  Conseil  exécutif  n'était  pas  sans  appréhension  sur 
Teffet  que  pourrait  produire  auprès  de  Tarmée  du  Nord  le 
voyage  forcé  de  Custine  à  Paris,  voyage  dont  le  motif  était 
trop  évident.  Comme  après  la  trahison  de  Dumouriez,  il 
avait  besoin  d'auxiliaires  sûrs  et  dévoués,  propres  à  la 
fois  à  le  renseigner  et  à  agir  favorablement  sur  l'esprit  des 
troupes.  Belle  occasion  pour  Lespomarède  de  déployer  à 
nouveau  son  infatiguable  ardeur .  Il  reprit  donc  ses  fonc- 
tions de  Commissaire,  et  dès  son  arrivée,  le  26  Juillet,  il 
se  hâta  de  communiquer  au  ministre  de  la  guerre  Bou- 
chotte  ses  premières  impressions  . 

<i  A  Cambifay,  ce  26  Juillet  Î793,  Van  2  de  la  République 
Citoyen  Ministre, 

«  La  tranquillité  règne  dans  l'armée,  et  malgré  l'aris- 
tocratie qui  a  voulu  crier  que  sans  Custine  tout  était  perdu^ 
le  soldat,  du  moment  qu'il  a  eu  connaissance  du  décret 
qui  met  en  état  d'arrestation  ce  général,  n'a  été  pénétré 
que  de  respect  pour  cette  loi.  Nous  sommes  quelques  cou- 
rageux républicains  qui  ne  cessons  de  prêcher  les  vrais 
principes  de  la  sans-culotterie. 

«  Ayez  la  bontc,  citoyen  Ministre,  de  me  faire  adresser 
directement  tous  les  papiers  publics  que  vous  jugerez  à 
propos. 

Lespomarède. 

«  Sans  doute  que  tous  les  traîtres  seront  acmasqués  à 
la  fin. 

«  Ci- jointe  une  proclamation  des  représentants  du  peu- 
ple à  Cambray.  »  (2) 

1)  Journal  des  Jacobins  N°  450  du  18  Juillet  1793. 
±)  Archives  historiques  du  ministère  de  la  guerre.  Armée  du 
Nord.  —  Un  passage  de  cette  lettre  a  été  publié  par  Camille 
Rousset,  Les  Volontaires  p.  217.  Cet  auteur  donne  à  Lespoma- 
rède la  qualité  d* Adjudant-général,  Je  n'ai  trouvé  aucune  men- 
tion officielle  de  ce  grade  que  Lespomarède  n*a  jamais  dû  pos- 
séder. On  remarquera  que  la  réponse  envoyée  du  Ministère  de 
la  guerre  rappelle  toujours  Commissaire  national,  ainsi  que  les 
lettres  suivantes. 


FORT    LESPOMARÈDE  135 

Le  2  Août  suivant,  le  ministre  lui  faisait  répondre  en 
ces  termes  : 

«  Uadjoini  de  la  5*  division  au  Citoyen  Lespomarède 
commissaire  national  à  Camhray. 

((  Le  ministre,  Citoyen,  en  me  faisant  le  renvoi  de  la 
lettre  que  vous  lui  avez  écrite  le  26  Juillet  pour  lui  donner 
communication  de  la  proclamation  des  représentans  du 
peuple  à  l'occasion  de  l'arrestation  de  Custine,  me  charge 
de  vous  recommander  d'exercer  une  surveillance  défiante 
dans  tous  les  objets  qui  dépendent  de  vos  fonctions,  afin 
de  parvenir  à  connaître  les  traîtres  partout  où  ils  peuvent 
exister,  et  de  parvenir  à  déjouer  les  complots  de  tous  les 
ennemis  de  la  République  et  de  les  anéantir  de  tous  côtés. 
C'est  en  raison  qu'accroissent  les  dangers  de  la  Patrie 
qu'il  faut  que  les  vrais  Républicains  unissent  leurs  efforts 
pour  opérer  son  salut.  »  (1) 

Il  n'était  pas  besoin  de  telles  recommandations  pour 
stimuler  le  zèle  de  Lespomarède  :  les  circonstances  dans 
lesquelles  allait  se  trouver  Cambrai  devaient  suffire  à 
porter  au  comble  son  exaltation. 

* 

Au  début  du  mois  d'Août,  en  effet,  l'armée  française, 
menacée  d'être  prise  à  revers,  avait  dû  se  replier  sur  le 
cours  de  la  Scarpe,  laissant  ouverte  la  route  de  Cambrai.  (2) 
La  ville,  où  commandait  Déclaye,  se  voyait  menacée  d'in; 
vestissement,  et  ses  moyens  de  défense  étaient  si  réduits 
que  personne  ne  croyait  à  la  possibilité  d'une  longue  ré- 
sistance. Les  représentants  en  mission  Delbrel,  Letourneur 
et  Collombel  se  hâtèrent  de  quitter  la  place  le  7  Août, 
après  en  avoir  chassé  toutes  les  bouches  inutiles  et  les 
suspects.  De  plus,  par  un  arrêté  du  même  jour,  ils  avaient 
suspendu  plusieurs  officiers  municipaux  dans  la  fidélité  ou 
Ténergie  desquels  ils  n'avaient  pas  confiance,  et  les  avaient 

i)    Ibidem. 

•i)    Voir  sur  ces  événements  A.  C hoquet.  Hondschoote.  p.  lfb 
et  suivantes. 


136  REVUE  D'ALSACE 

remplacés  par  des  membres  du  club,  choisis  parmi  les  plus 
ardents.  Lespomarède  figura,  comme  de  juste,  au  nombre 
des  nouveaux  administrateurs,  introduits  dans  le  Conseil 
«  pour  l'élever  à  la  hauteur  de  la  Révolution.  »  (1) 

Le  lendemain,  8  Août,  Cambrai  était  cerné*  Mais  les 
Impénaux,  après  quelques  jours  de  présence,  renoncèrent 
à  en  entreprendre  le  siège  ;  dès  le  1 1  Août  ils  se  reti- 
rèrent et  la  ville  put  rouvrir  ses  portes.  L'alerte  avait  été 
brève.  Elle  avait  du  moins  fourni  à  Lespomarède  une  nou- 
velle occasion  de  se  signaler,  et  d'apparaître  de  plus  en 
plus  comme  l'un  des  grands  hommes  du  club.  Aussi  ne 
faut-il  pas  nous  étonner  de  Téloge  dithyrambique  qu'al- 
laient faire  de  leur  chef  les  jacobins  de  Cambrai  dans  une 
lettre  que  le  19  Août  ils  adressèrent  au  ministre  de  la 
guerre.  La  lettre  elle-même,  sinon  sa  conclusion,  fut  évi- 
demment inspirée  par  Lespomarède,  car  nous  y  trouvons 
les  idées  dont  tant  de  fois  déjà  il  s'^était  fait  le  défen- 
seur. (2) 

La  Société  populaire  de  Cambray 
au  Ministre  de  la  guerre. 

Citoïen  ministre 

«  Nous  sommes  fatigués  d'entendre  les  plaintes  des 
soldats.  Ceux  qui  s'adressent  à  nous  obtiennent  parfois 
justice  à  notre  sollicitation,  mais  la  majorité  ne  peut  y 
parvenir,  et  les  vexations,  les  injustices,  les  refus  d'accor- 
der ce  que  la  Loi  accorde  se  multiplient  tous  les  jours  ; 
nous  gémissons,  nous  nous  indignons  en  vain,  et  cent  fois 
nous  avons  été  tentés  d'abhorrer  l'espèce  humaine  en 
voyant  la  conduite  de  la  plupart  des  hommes  en  place. 
Parmi  nos  défenseurs,  l'un  est  jette  dans  un  cachot  où 
il  reste  des  mois  entiers  sans  voir  l'ombre  d'un  juge, 
l'autre  est  traité  comme  un  scélérat  parce  qu'il  réclame 
ses  droits  ;  celui-ci  est  privé  d'un  avancement  mérité  ; 
celui-là  est  voué  à  l'infamie  par  l'intrigue  de  ses  ennemis- 
Il  faudrait  un  volume  pour  peindre  les  horreurs  auxquelles 

i)    A.  Pastoors.  Op.  cit.  p.  349. 

i)    Arch.  historiques  du  ministère  de  la  guerre. 


FORT    LESPOMARÈDE  137 

sont  en  proie  les  meilleurs  républicains  parce  que  le 
souffle  impur  des  Lafayette,  des  Dumouriez,  des  Custine 
et  de  tant  d'autres  scélérats  infecte  encore  une  portion  des 
hommes  en  grade.  On  n'a  point  assez  de  larmes  pour 
pleurer  les  maux  de  nos  frères  d'armes  ;  on  n'a  point 
assez   de    force  pour  s'indigner  autant  qu'il  le   faut  des 

atrocités  commises  contre  eux Il  n'est  qu'un  remède 

à  opposer  à  cette  calamité,  la  plus  grande  qui  fut  jamais  ; 
il  faut  envoyer  à  chaque  armée  ou  plutôt  à  chaque  divi- 
sion des  armées  un  commissaire  spécialement  chargé  de 
rcevoir,  de  vérifier  les  plaintes  du  soldat,  et  de  poursuivre 
les  auteurs  des  injustices  qu'il  éprouve.  Cette  mesure  est 
indispensable.  Il  est  affreux  en  faisant  son  devoir  d'être 
traité  comme  un  voleur  au  sein  de  la  République  ;  et 
voilà  cependant  le  sort  d'un  grand  nombre  de  nos  défen- 
seurs. Choisissez,  pour  la  commission  que  nous  vous  pro- 
posons d'établir,  des  hommes  justes,  des  hommes  éprouvés, 
-car  des  hommes  ordinaires,  des  hommes  faibles,  des 
hommes  susceptibles  d'impressions  particulières  ne  sont 
point  fait  pour  des  fonctions  aussi  importantes  ;  il  faut 
que  ceux  que  vous  désignerez  n'ayent  point  d'autre  âme 
que  l'amour  de  la  patrie,  de  l'humanité  et  de  la  justice. 
C'est  pourquoi  nous  vous  proposons  pour  l'armée  du  Nord 
le  commissaire  du  Conseil  exécutif  dans  cette  ville,  Les- 
pomarède,  cet  homme  incorruptible  qui  n'a  jamais  com- 
posé avec  personne,qui  n'a  jamais  connu  que  les  principes, 
dont  l'énergie  augmente  avec  les  dangers,  qui  dfins  le 
blocus  de  Cambray,  comme  dans  les  armées  où  il  s'est 
trouvé  précédemment,  en  même  temps  qu'il  montrait  le 
cœur  le  plus  sensible  et  procurait  tous  les  secours  à 
l'homme  opprimé,  opposa  constamment  un  front  d'airain 
à  tout  ce  qui  sentait  la  tyrannie,  l'arbitraire  ou  l'injustice, 
et  n'écouta  jamais  rien  lorsqu'on  argumentait  de  l'intérêt 
particulier  à  l'intérêt  général,  qui  ne  connaît  enfin  d'aut'-e 
devise  que  celle-ci  :  «  Vivre  et  mourir  pour  la  Patrie  !  » 
Envoyez  partout  des  hommes  de  cette  trempe  :  le  soldat 
sera  éclairé  sur  ses  droits  comme  sur  ses  devoirs  ;  il  at- 
tendra justice,  il  sera  invincible  et  la  patrie  sera  sauvée.... 
Ne  nous  reprochez  point  d'avoir  fait  l'éloge  d'un  homme; 


138  REVUE   D'ALSACE 

ce  n'est  point  lui,  c'est  sa  vertu  républicaine  et  entraînante 
que  nous  aimons.  La  patrie  lui  doit  beaucoup,  nous  devons 
le  dire  ;  et  s'il  changeait  nous  lé  dénoncerions.  Nous  dirons 
toujours  la  vérité  ;  nous  la  dirons  à  la  face  des  tyrans 
prêts  à  nous  immoler,  et  sous  leur  couteau  nos  derniers 
mots  seraient  :  Liberté,  Egalité,  République  une  et  indi- 
visible. 

La  Société  populaire  et  républicaine  séante  à  Cambray 

Catté,   ex-président. 

La  citoyenne  B.  Druon,  secrétaire. 

Lagrue,  secrétaire. 
A  Cambray  le  19  Août  1793,  l'an  \^  de  la  République 

une  et  indivisible.  » 
Si  enthousiaste  qu'elle  fût,  cette  lettre,  renvoyée 
le  31  Août  par  le  Conseil  exécutif  au  ministre  de  la  guerre, 
ne  put  avoir  le  succès  que  les  clubistes  de  Cambrai  et 
Lespomarède  lui-même  en  avaient  espéré.  Le  23  Août,  en 
effet,  la  Convention  avait  décrété  que  «  tous  les  Commis- 
saires et  agents  envoyés  par  le  Conseil  exécutif  dans  les 
départements  et  dans  les  armées  étaient  rappelés,  et  que 
leurs  fonctions  cesseraient  à  compter  du  jour  de  la  noti- 
fication qui  leur  serait  faite  sans  délai  du  présent  décret.  » 
Le  1 1  Septembre  cependant,  sur  les  plaintes  du  ministre 
de  la  guerre  Bouchotte,  privé  par  la  Convention  de  tous 
ses  moyens  d'information,  l'assemblée  consentit  à  auto- 
riser les  ministres  à  envoyer  des  agents  aux  armées,  mais 
en  les  plaçant  sous  la  surveillance  directe  du  Comité  de 

Salut  public.  (1) 

J.  JOACHIM. 

{A  suivre), 

1)   V.  Dupuis.  Op.  cit.  p.  97-98. 


I  m  i  llloiit  lit 


LE  CHATEAU  ET  LES  MURS 

(Suite) 

((  En  entrant  dans  la  dite  com,  du  levant,  il  y  a  bastie 

une  petite  écurie  pour  y  loger  vingt  cinq  à  trente  che- 
vaux. »  (1) 

M*  Flostat  dit  bien  que  cette  écurie  était  située  au 
levant,  mais  dans  quel  sens?  Son  emplacement  était  tout 
indiqué,  à  proximité  du  puits.  C'est  d'ailleurs  ce  qui  va 
résulter  de  la  phrase  suivante  : 

<(  Proche  de  la  dite  écurie  il  y  a  un  puits  duquel  on  tire 
Veau  avec  une  roue  ». 

C'est  le  puits  qui  a  été  étudié  à  propos  du  camp  romain. 
En  même  temps  qu'assez  rapproché  de  l'écurie,  il  se  trou- 
vait sous  le  pignon  nord  de  la  maison  seigneuriale.  Entouré 
d'une  haute  margelle  en  pierre  son  orifice  était  renfermé 
dans  un  appenti  en  bois,  hermétiquement  clos  de  tous  côtés, 
avec  grenier  âu-dessuis  et  toiture  en  tuiles.  Au  moyen  d'une 
poignée,  la  roue  précitée  actionnait  un  treuil  autour  duquel 
s'enroulait  une  corde  de  44  livres  ou  22  kilos  qui  servait 
à  descendre  et  à  remonter  les  sceaux  attachés  à  chaque 
bout  (2)  Cette  corde  a  dû  être  remplacée  par  une  chaîne 
pendant  l'occupation  du  château  par  les  français. 

((  A  Ventour  duquel  Védiflce  ou  chasteau,  il  y  a,  en 
dehors,  du,  côté  de  la  grande  tour  et  pont  levis,  double  fossé 
sans  eau  et  couppés  en  la  dite  Roéhe  desquels  on  se  sert 
présentement  de  vejrger  à  porter  des  arbres  fruitiers  et  four- 
rages, vulgairement  appelé  Roingart  qui  peut  contenir  en- 
viron une  faulcie,  » 

Il  s'agit  ici  des  fossés  de  la  première  et  de  la  deuxième 
ligne  des  murs  nord  et  ouest.  Après  la  destruction  de  la  pre- 

i)  Un  document  des  archives  de  Colmar  ne  parle  que  de  dix 
chevaux. 

2)   Extrait  du  compte,  pour  1631,  du  bailli  de  Hertzberg. 


140  REVUE    D'ALSACE 

mière  consommée,  comme  il  a  déjà  été  dit  et  ainsi  qu'il 
sera  établi  plus  loin»  environ  trente  an^  auparavant,  on 
avait  laissé  subsister  les  fossés  de  chaque  ligne  ;  seule 
les  réparait  la  langue  de  terre  qui  avait  porté  le  mur  dé- 
truit. (1)  Toujours  à  sec  en  raison  de  ce  qu'ils  étaient  creu- 
sés dans  le  roc  et  déclives  à  chaque  bout,  on  les  avait  con- 
vertis, en  partie  du  moins,  en  verger,  à  l'aide  de  terre 
rapportée  ou  tombée  des  talus.  Les  fruits  et  l'herbe  qu'on 
y  récoltait  appartenaient  à  la  Seigneurie.  Le  nom  Roingart 
donné  à  ce  verger  provenait  de  l'ancienne  destination  des 
fossés  qu'il  avait  remplacés.  (2) 

«  Et  tout  proche  entre  le  chemin  que  Von  descend  en 
ville,  il  y  a  un  jardin  et  curtil  de  la  contenance  aussi  ' 

d'environ  une  faulcie  entre  le  communal  de  midi  et  un 
journal  de  champ  provenant  du»  gaigement  fait  à  raison 
des  censés  échues  de  la  Seigneurie  de  Grandvillars  cy 
après  déconfronté  dans  le  minuit,  d'autre  part  aboutis- 
sant sur  le  dit  communal  et  de  couchant  sur  des  particu- 
liers ». 

Le  chemin  dont  s'agit  est  celui  dénommé  actuellement 
du  Château.  Après  la  destruction  du  mur  de  première  ligne 
et  conséquemment  du  pont  qui  joignait  le  coteau,  ce  chemin 
avait  remplacé  celui  qui  conduisait  primitivement  à  la 
grande  porte.  Le  jardin  et  curtil  couvrait  l'emplacement  de 
la  maison  qui  fait  l'angle  de  ce  chemin»  à  gauche  en  mon- 
tant le  susdit  chemin.  (3)  Il  en  existe  encore,  derrière  cette 
maison,  un  partie  bordée  par  un  mur  épais  en  gros  moellons* 

1)  La  première  ligne  de  murs  étant  détruite,  on  comprend 
pourquoi  le  notaire  parle  d'un  double  fossé. 

â)  Roingart  est  la  forme  française  du  lieu.  M.  Aug.  Vautherin 
fait  dériver  ce  mot  de  Rhoin  ou  roin,  cours  d*eau  ou  fossé  et  de 
l'allemand  wart,  garde.  Il  signifiait  donc  fossé  de  garde.  Il  y 
avait  suivant  les  anciens  registres  municipaux  le  gros  Roingart 
ou  Rhingard,  par  déformation.  Le  Cadastre  de  1756  indique  que 
le  gros  Roingart  était  entre  le  chemin  cy-devant  allant  à  Grand- 
villars de  levant.  D'après  le  cadastre  de  1826,  le  petit  Rhingard 
était  l'un  des  vergers  du  château.  —  La  faulcie  était  la  conte- 
nance qu'un  faucheur  pouvait  .-couper  dans  une  journée. 

.'))  Ancienne  maison  Bullet. 


LE  CHATEAU  141 

c(  Et  en  descendant  du  chasteau,  joignant  à  Vtme  des 
tours,  il  y  a  une  petite  porte  pour  descendre  en  ville  ». 

Cette  porte  figure  sur  le  croquis  de  la  maison  Seigneu- 
riale. Elle  se  trouvait  près  de  la  tour  sud-est  et  au  pied 
du  mur  de  la  façade  est.  Au  moyen  de  Tescalier  et  du  palier 
également  figurés,  on  descendait  dans  le  fossé  ou  chemin 
de  ronde,  puis  on  allait  rejoindre  une  autre  porte  pratiquée 
dans  le  mur  de  première  ligne.  Derrière  cette  porte,  on 
rencontrait  un  pont  volant  et  un  autre  eîscalier  qui  appli- 
qué contre  la  roche,  avec  des  paliers,  servait,  suivant  l'ex- 
pression du  notaire,  pour  descendre  en  ville.  De  son  temps 
et  depuis  le  démantèlement,  la  seconde  porte  n'existait 
plus  ;  on  allait  directement  de  la  première  à  Tescalier  dont 
l'usage  était  exclusivement  réservé  au  bailli,  à  sa  famille  et 
à  sa  domesticité.  (1) 

Il  y  a  au-dessus  de  l'hôtel  de  ville,  à  droite  et  derrière 
la  partie  haute  de  la  Grande  Rue,  une  impasse  appelée 
le  Coinot  (2)  et,  au  fond  de  cette  impasse,  une  maison  con- 
nue sous  le  nom  de  Toui  de  Malakoff,  (3)  Bâtie  en  partie 
contre  l'ancien  mur  ouest  de  la  ville  et  contre  la  Roche,  elle 
a  deux  étages  au-dessus  d'un  rez-de-chaussée.  On  y  entre 
par  une  porte  en  ogive  avec  ornement  à  la  clef.  Un  grand 
couloir  traversé,  on  arrive  à  un  escalier  qui  au  premier 
étage  s'arrête  sous  la  porte  d'une  galerie  appuyée  aussi 
contre  la  paroi  ouest  de  la  Roche.  En  sortant  de  cette  gale- 
rie on  pénètre  dans  un  terreplein>  cultivé  en  jardin  qui 
autrefois  faisait  partie  du  fossé  supérieur  ou  chemin  de 
ronde  de  la  face  sud  du  château. 

En  cas  de  siège  ou  d'investissement,  quand  les  portes 
de  la  ville  étaient  fermées,  que  toute  communication  était 
interrompue  avec  l'extérieur,  il  fallait  cependant  que,  pour 
la  défense,  la  cité  restât  en  correspondance  avec  le  château,. 

1)  Le  compte  du  bailli  de  Hertzberg,  pour  1631,  indique  des 
sommes  payées  à  un  maître-maçon  et  à  un  maître-charpentier 
pour  emmurer  et  réparer  un  escalier  de  bois  en  colimaçon. 
C'était,  sans  aucun  doute,  celui-ci  dessus. 

2)  Ainsi  appelée  parce  qu'elle  est  étroite  et  renfoncée. 

3)  Ce  nom  n'est  pas  antérieur  à  la  guerre  de  Crimée  ;  il  lui 
a  été  donné  par  un  voisin,  Ignace  Pluet,  surnommé  le  vainqueur^ 


142  REVUE    D'ALSACE 

soit  pour  des  ordres  à  recevoir,  ou  à  demander,  soit  pour 
permettre  aux  gens  d'armes  d'en  descendre  ou  aux  bour- 
geois d'y  monter.  Or,  cette  maison,  dite  Tour  Malakoff, 
devait  servir  de  poterne  intra  muros.  Le  moyen  de  parvenir 
du  fossé  ou  chemin  de  ronde  à  la  tour  sud-ouest  qui  le  do- 
minait à  cet  endroit^  était  ou  devait  être  un  escalier  que 
Ton  descendait  ou  remontait  à  volonté. 

Si,  dans  sa  description,  M^  Flostat  n'a  pas  fait  mention 
de  cette  poterne,  c'est  qu'elle  avait  été  supprimée  en  même 
temps  qu'était  détruite  la  première  enceinte  du  château  et, 
murée  la  porte  de  la  tour. 

Il  faut  ajouter  qu'à  proximité  de  la  galerie  il  y  a,  dans 
la  paroi  de  la  Roche  sur  laquelle  reposait  le  mur  de  la 
courtine  ou  caserne  une  cavité  creusée  de  main  d'homme. 
D'environ  2  mètres  de  haut  sur  un  de  large  et  cinquante 
centimètres  de  profondeur,  elle  parait  avoir  servi  d'abri  à 
l'homme  de  garde  chargé  de  veiller  sur  ce  côté  du  château. 

Enfin  «  Et  au  dessous  et  à  Ventowr  sont  des  petits  jar- 
dins, le  tout  dépendant  du  domaine  ». 

Pour  l'intelligence  de  ces  quelques  mots,  il  faut  se  rap- 
peler ce  que  disait  M*  Flostat  au  sujet  de  la  Roche: 
laquelle  se  voit  encour  présentement.  En  1666,  tous  ou  pres- 
que tous  les  emplacements  des  maisons  appuyées  contre 
cette  Roche  ou  contigues  étaient  encore  convertis  en  jar- 
dins potagers  et  d'agrément  faisant  partie  du  domaine 
privé  de  la  Seigneurie.  (I)  Ces  jardins  étaient  clos  de  pa- 
lissades en  chêne  et  de  haies  vives.  Un  chemin  les  séparait 
cependant  de  la  Roche.  (2) 

Indépendamment  de  ces  jardins,  le  château  avait  un 
autre  verger  et  un  petit  parc.  L'emplacement  de  ce  verger 

i)  On  trouve  dans  le  compte  du  bailli  de  Hertzberg  (1631)  : 
Payé  à  Pierre  Bandelier  de  Lebetain  pour  41  sauvageons  à 
planter  dans  le  jardin  du  château  1  L. 

â)  Item  à  Cuenot  Calame  de  St-D!zier  pour  200  palissades  en 
chêne  pour  enfermer  le  jardin  du  château  1  L.  15  B.  Item  à 
Pierre  Bandelier  pour  avoir  refait  la  palissade  du  jardin  qui 
entoure  le  château  et  taillé  à  nouveau  la  haie  2  L.  Item  au 
même  pour  50  bottes  de  gaules  pour  enfermer  le  jardm  2  L. 
11  B. 


LE  CHATEAU  143 

ne  peut  être  précisé;  ce  que  Ton  sait  toutefois,  c'est  qu'il 
avait  un  puits  (1). 

On  croit  que  le  parc  était  sous  le  coteau  des  Bretilloux, 
dans  le  bout  voisin  du  château.  Ce  qui  semble  confirmer 
cette  croyance,  c'est  que  le  sol  à  cet  endroit  porte  encore 
des  traces  de  nivellement  et  de  chemin-  Comment  s'y  ren- 
dait-on depuis  le  château?  En  sortant  par  la  grande  porte 
et  le  pont  traversé,  en  suivant  la  lisière  des  coteaux  dits 
sur  le  château  et  la  Louvière.  Plus  directement  c'était  im- 
possible; les  deux  murs  nord  de  l'enceinte  du  château  ne 
comportaient  pas  d'autre  porte  que  celle  du  pont  levis. 

Indépendamment  des  nombreux  autres  détails  sur  les- 
quels le  notaire  Flostat  n'a  pu,  et  pour  la  raison  déjà  in- 
diquée, le  démantèlement  du  château,  renseigner  la  posté- 
rité, il  en  est  encore  un  signalé  par  les  archives  du  Haut- 
Rhin.  Il  s'agit  du  logement  du  concierge  ou  portier.  Ce 
logement  consistait  en  une  petite  maison,  une  maisonnette 
dont  l'emplacement  n'est  pas  déterminé,  mais  qui  ne  pou- 
vait se  trouver  ailleurs  que  près  de  la  grande  porte.  (2) 

Au  commencement  du  XVII*  siècle,  l'emploi  de  portier 
du  château  était  rempli,  depuis  de  longues  années,  sans 
doute,  par  un  nommé  Guillaume  Bader,  car  quand  il  cessa 
de  l'exercer,  le  20  Novembre  1604,  l'archiduc  d'Autriche, 
Seigneur  de  Délie,  lui  accorda  une  pension  de  12  boisseaux 
de  grain.  (3) 

En  1611,  après  la  mort  de  Barthélémy  Bisantzer  (Be- 
sançon), bailli  de  la  Seigneurie,  l'emploi  de  portier  du  châ- 


1)  En  1630  :  Item  à  Antoine  Girardin  pour  avoir  resoudé  le 
sceau  du  puits  du  verger  du  château  1  L.  Ce  verger  ne  pouvait 
être  que  sur  le  coteau  ;  si  on  y  pratiquait  des  fouilles  on  trou- 
verait sûrement  le  puits  dont  s*agit. 

â)  Item  au  porteur  Jacques  Recroix  pour  avoir  peint  et  réparé 
les  poêles  (les  salles  à  manger)  du  château,  de  la  maisonnette  du 
portier  et  de  la  teinturerie  (extrait  du  compte  du  bailli  de  Hertz- 
berg  pour  l'année  1629). 

3)  Il  existe  encore  à  Délie  une  famille  de  ce  nom.  On  le 
trouvera  plus  loin  déjà  signalé  au  commencement  du  XVI* 
siècle. 


144  REVUE   D'ALSACE 

teau  fut  confié  à  Germain  Groignat,  maire  de  Réchésy  qui^ 
en  1615,  se  plaignit  à  la  Régence  d'Ensisheim  des  mauvais 
traitements  dont  il  était  l'objet  de  la  part  de  la  veuve  Be- 
sançon. A  titre  de  consolation,  la  Régence  Texhorta  à  bien 
faire  son  devoir.  En  1616,  il  sollicita  une  récompense.  (1) 
Sa  demande  laisse  supposer  qu'il  ne  recevait  qu'une  faible 
rémunération  en  grains  plutôt  qu'en  espèces. 

En  somme,  de  tout  ce  qui  précède,  on  peut  dire  que  le 
château  de  Délie  a  été,  par  sa  position  et  ses  ouvrages,  une 
forteresse  presque  imprenable.  Aucune  sape,  pas  même  un 
assaut,  ne  pouvait  en  avoir  raison.  Aussi  ne  lit-on  dans 
aucune  histoire  ou  chronique  qu'il  ait  jamais  été  forcé.  La 
ville  pouvait  être  prise  et  saccagée,  brûlée  même,  mais  le 
château  était  un  asile  sûr  pour  ses  habitants,  un  objet  de 
rage  pour  les  ennemis  qui  restaient  impuissants  à  ses  pieds. 
Il  a  fallu,  comme  on  s'en  convaincra  plus  loin,  des  circons- 
tances  exceptionnelles  pour  l'obliger  à  ouvrir  ses  portes 
aux  Suédois- 

Les  Alurs 

Henri  VII,  roi  des  Romains,  duc  d'Autriche  et  Sei- 
gneur de  Délie  avait  su,  en  1232,  tirer  un  bon  parti  de 
la  situation  du  château  et  de  la  configuration  du  terrain 
pour  entourer  cette  petite  ville  des  murs  que  l'abbé  de 
Murbach  lui  avait  imposés.  Suivant  l'abbé  Descharrières,. 
l'enceinte  de  Délie  formait  une  espèce  de  carré,  autrement 
dit  un  carré  irrégulier  dont  le  tracé  était  cependant,  d'après 
Léon  Viellard,  bien  étudié  (2).  Les  murs  de  cette  enceinte 
avaient  pour  fossés  naturels  :  au  sud,  la  Batte  dont  on 
avait  détourné  le  cours  naturel.  (3)  A  l'est,  le  canal  des 
moulins  (4)  et  l'Allaine.  A  l'ouest  et  au  nord,  un  fossé 

I;  Archives  du  Haut-Rhin  C  662). 

â)    Sa  notice  concernant  la  ville  de  Délie. 

3)  Auparavant  la  Batte  coulait  directement  depuis  le  pont 
de  la  'rue  Wolf  jusqu'au  point  où  le  canal  des  moulins  la 
rejoint. 

4)  Moulin  des  prés  et  de  la  ville. 


LE  CHATEAU  145 

creusé  de  main  d'homme  courait,  d'un  côté,  depuis  la 
Batte,  de  Tautre,  depuis  l'AUaine,  rejoindre  celui  de  la 
seconde  ligne  de  murs  du  château  qui  constituait  le  nœud 
du  système  de  défense  de  la  ville. 

Construits  en  moellons  de  calcaire,  les  murs  de  la 
ville  avaient  environ  dix  mètres  de  haut  sur  à  peu  près 
deux  mètres  d'épaisseur;  (1)  ils  étaient  protégés  au  som- 
met par  une  toiture  dont  la  pente  intérieure,  prolongée 
recouvrait  des  galeries  ou  échafauds  en  bois  sur  lesquels 
montaient  les  bourgeois  et  autres  sujets  de  la  Seigneurie 
préposés  à  la  garde  ou  à  la  défense  de  la  ville.  Quelques 
tours  carrées,  en  saillie  et  aux  toitures  quadrangulaires, 
entrecoupaient  les  murs;  chacune  avait  un  étage  dont  le 
plancher  servait  de  galerie.  (2)  Murs  et  tours  étaient 
percés  de  meurtrières  hautes  de  quatre  vingts  centimètres 
et  larges  de  douze  à  l'extérieur.  (3) 

L'enceinte  de  la  ville  comportait  deux  grandes  portes. 
L'une,  à  l'ouest,  dans  la  partie  haute  de  la  ville  et  sous 
le  château,  s'appelait  porte  de  Belfort  ou  de  France  et 
même  simplement  porte  den  haut  ou  dessus.  En  1513  on 


y  sculpta  les  armes  de  la  maison  d'Autriche.  A  cette  oc- 

I)    Six  pieds  suivant  la  relation  de  la  terrible  inondation  qui, 

en  1714,  en  a  détruit  une  grande  partie  (voir  avix  pièces  jus- 
tificatives). 

f)  Elles  étaient  situées,  Tune,  derrière  l'ancien  hôpital;  la 
deuxième,  vers  le  milieu  du  mur  sud  (dépendances  de  rhospice 
Viellard);  la  troisième,  presque  derrière  Téglise  et  la  quatrième, 
sous  le  château,  (vers  la  maison  Gromier  à  laquelle  elle  sert  de 
dépendance). 

3)  Il  existe  encore  une  meurtrière  dans  le  pignon  ouest  de  la 
maison  ou  tour  Malakoff. 


146  REVUE    D'ALSACE 

casion,  elle  fut  dénommée  porte  de  Bourgogne.  (1)  Elle 
avait  un  pont  levis  placé  sur  le  fossé  qui  descendait  du 
château. 

La  deuxième  désignée  sous  les  noms  de  porte  de  Pot- 

rentruy  ou  dC Allemagne  ou  encore  sous  ceux  de  porte  cPen 

bas  ou  dessous  se  trouvait  à  l'est  et  à  l'entrée  du  grand 

pont.  Son  pont-levis  reposait  sur  le  canal  des  moulins  qui 

coulait  à  ses  pieds.  (2) 

Chaque  porte  à  plein  cintre  et  à  double  battant  était 
surmontée  de  deux  étages  avec  tourelles  en  encorbelle- 
ment ;  la  toiture  des  étages  était  quadrangulaire  ;  celle 
des  tourelles,  conique.  (3) 

Chaque  porte  avait  son  portier.  Jusqu'au  XVII*  siècle 
cette  charge  fut  attribuée  à  des  bourgeois  moyennant  un 
traitement  fixe  de  dix  livres  convenu  avec  le  magistrat, 
outre  le  logement.  (4)  Dès  le  commencement  du  XVIP 
siècle,  la  surveillance  des  portes  n'étant  plus  aussi  rigou- 
reuse, la  place  de  portier  fut  mise  en  adjudication  au  ra- 


I 

I 


1)    Archives  du  Haut-Rhin,  G.  673. 

2     Ce  canal  tombe,  immédiatement  après  dans  TAllaine. 

.3)  Une  note  des  archives  de  la  mairie  de  Delle  indique  que 
le  bâtiment  de  la  porte  d'Allemagne  comprenait  une  cuisine, 
un  poêle,  une  chambre,  deux  petites  tours,  2  étages,  le  second 
étage  le  grenier,  un  trou  dessous  la  porte  où  Ton  faisait  du  feu 
en  faisant  la  garde. 

4)  Le  15  Décembre  1582  fut  préposé  à  la  porte  de  France 
ou  dessus  Jean  Borgier,  bourgeois  de  Delle,  moyennant  le  trai- 
tement ci-dessus  de  dix  livres  bâloises  (Archives  de  la  mairie 
B.  B.  2.) 

A  la  porte  d'Allemagne  ou  d*en  bas  était  préposé  depuis 
quelques  années  le  bourgeois  Jacques  Vohœy.  Le  28  décembre 
1583,  il  fut  confirmé  dans  sa  fonction,  pour  1584,  à  condition 
qu'il  n'ouvrirait  les  portes,  pendant  la  nuit,  qu'en  cas  de  grande 
nécessité.  Parmi  les  défenses  du  Magistrat,  restées  en  vigueur 
jusqu'au  18'  siècle  figurait  celle-ci:  «Que  personnes  n'ayant 
à  venir  devant  les  pourtes  de  la  ville  de  nuict  pour  ouvrir 
estant  fermées  attendu  quon  ne  les  rovrera  pour  qui  que  ce 
soit  (Reg.  1.  p.  490) 


LE  CHATEAU  147 

bais  sur  la  mise  à  prix  de  dix  livres  payées  jusqu'alors.  (1) 
Plus  tard  encore  après  la  destruction  partielle  des  murs, 
elle  fut  donnée  sans  émolument.  Le  titulaire  devait  se 
contenter  du  logement  et  de  certaines  exemptions  ou  pri- 
privilèges.  (2) 

Les  murs  avaient  également  des  poternes  ;  elles  étaient 
au  nombre  de  quatre.  Avaient-elles  été  établies  au  mo- 
ment de  la  contruction  des  murs,  en  1232,  ou  postérieu- 
rement ?  Peu  importe.  En  tout  cas,  si  Ton  s'en  rapporte  à 
un  règlement  du  12  Janvier  1744  qui  n'était  que  la  ré- 
édition de  ceux  promulgués  par  tous  les  Magistrats  anté- 
rieurs, leur  utilité  était  incontestable.  Suivant  ce  règle- 
ment, la  fermeture  des  portes  se  faisait  en  été,  à  neuf 
heures  du  soir  et,  en  hiver,  à  huit  heures  ;  elles  étaient 
ouvertes  en  toutes  saisons  à  quatre  heures  du  matin.  Il 
y  avait  toutefois  un  tempérament  à  cette  mesure  rigou- 
reuse pendant  les  périodes  des  foins  et  des  moissons.  (3) 
Cependant  si  les  temps  troublés  du  moyen  âge  et  les 
guerres  du  XVII  siècle  avaient  rendu  cette  mesure  né- 
cessaire, il  n'en  était  plus  de  même  à  l'époque  de  l'or- 
donnance précitée  :  le  pays  était  tranquille,  la  ville  n'avait 
plus  à  craindre  ni  attaques,  ni  suprises,  les  murs  étaient 

1)  Le  4  Janvier  1705,  Pierre  Couchepin,  cordonnier  et  bour- 
geois de  Délie,  fut  déclaré  adjudicataire  de  l'ouverture  et  de 
la  porte  dessus,  pour  1705,  à  raison  de  neuf  livres  dix  sols 
baslois.  (Arch.  B.  B.  2). 

i)  Le  13  janvier  1705,  Claude  Boursier,  chapelier  de  pro- 
fession, fut  confirmé  à  la  porte  dessous  moyennant  son  main- 
tien dans  les  exemptions  suivantes  :  de  logement  des  gens  de 
guerre  et  impositions  de  guerre,  corvées  et  toutes  impositions 
quelconques  avec  le  droit  d'habitation.. (Arch.  B.  B.  2.) 

En  1758  Nicolas  Cirardin  était  chargé  de  la  porte  de  France 
sans  autre  gage  que  son  logement,  tandis  que  Joseph  Constant 
était  à  ceile  d'Allemagne.  B.  B.  2). 

:))  Au  temps  des  foins  et  des  moissons,  les  portes  devant 
être  ouvertes  à  la  pointe  du  jour  et  dès  que  Ton  pourra  aller 
à  la  campagne  et  ne  seront  fermées  qu'à  nuit  close  après  que 
les  ouvriers  de  la  Campagne  auront  fini  de  rentrer  leurs  tra- 
vaux finis  (Extrait  d'un  règlement  du  Magistrat  sur  la  polire  de 
la  ville.)  II  faut  rappeler  ici  que  la  majeure  partie  de  la  popu- 
lation de  Dclle  se  composait  de  cultivateurs. 


148  REVUE     D'ALSACE 

déjà  en  partie  détruits,  ceux  encore  debout  servant  de 
pignons  bourgeois  ou  attendant  le  même  emploi,  mais  telle 
était  la  force  de  la  routine  que  les  anciens  règlements 
continuaient  à  être  appliqués  régulièrement. 

Deux  de  ces  poternes  s'ouvraient  dans  le  mur  sud;  (1) 
la  troisième  dans  le  mur  nord  (2)  et  la  quatrième  près 
de  la  porte  d'Allemagne  ou  d'en  bas.  (3) 

Bien  avant  l'occupation  française  certaines  parties  des 
murs  tenaient  lieu,  comme  il  vient  d'être  dit,  de  pignons 
à  des  maisons  bourgeoises.  Il  en  était  déjà  ainsi  au  com- 
mencement du  XVII*  siècle  et  peut  être  bien  auparavant. 
On  trouve  la  confirmation  de  cet  état  de  choses  dans  un 
document  de  l'an  1529  relatif  au  service  du  guet  ou  de  la 
garde  des  murs,  mais  avec  cette  remarque  que  les  mai- 
sons ainsi  appuyées  n'en  continuaient  pas  moins  à  co- 
opérer à  la  défense  de  la  ville.  (4) 

Il  semble  que  construire  contre  les  murs  de  la  ville 
devait  être  difficile  à  obtenir.  Au  contraire,  car  tout  en 


1)  Elles  se  trouvaient  dans  la  maison  Choquard  (cour  ou  im- 
passe de  l'ancien  hôpital)  et  à  côté  de  la  gendarmerie.) 

2)  Près  de  la  maison  Gromier.  En  1727,  M.  Boug,  bailli 
alors  propriétaire  de  cette  maison  fut,  sur  sa  demande,  auto- 
risé à  rélargir  de  deux  pieds  et  demi,  à  condition  d'y  entretenir 
une  bonne  porte  avec  de  bons  ferrements. 

3)  C'était  celle  des  Boyats.  Contigue  à  la  porte  d'en  bas, 
elle  donnait  accès  à  un  chemin  qui  suivait  extérieurement  le 
mur  est  pour  aboutir  aux  Bretilloux.  La  poterne  existe  tou- 
jours ainsi  que  le  chemin. 

4)  Comme  maisons  construites  au  XVr  siècle  contre  '  les 
murs  on  peut  citer  tout  spécialement  la  maison  dite  tour  Mala- 
koif  et  le  moulin  de  la  ville.  Dans  le  même  siècle  (1573)  fut 
construite  la  maison  d'Andlau  (gendarmerie  actuelle).  Elle  avait 
ceci  de  particulier  que  le  mur  de  la  ville  au  Heu  de  lui  servir 
de  pignon  lui  tenait  lieu  de  mur  de  refend,  c'est-à-dire  que  cette 
maison  débordait,  comme  les  tours  de  chaque  côté  de  la  mu- 
raille. Dans  son  mur  extérieur,  au  rez-de-chaussée,  servant  de 
cave,  existent  encore  les  meurtrières  garnies  d'un  fer  barbelé. 
En  1581,  la  maison  de  Montguyon,  actuellement  Gromier. 


LE  CHATEAU  149 

leur  conservant  leur  valeur  défensive,  c'était  diminuer  les 
dépenses  d'entretien  incombant  à  la  ville.  (1) 

Après  le  traité  de  Westphalie  (1648)  quand  le  châ- 
teau sera  démantelé,  puis  ruiné,  quand  les  murs  seront 
désaffectés  ou  en  partie  détruits,  le  Magistrat  n'aura  plus 
isouci  de  la  défense  de  la  ville,  mais  il  continuera  néan- 
imoins  à  n'accorder  les  autorisations  demandées  qu'à  cer- 
taines conditions  et  sous  réserve  des  droits  de  la  cité.  (2) 


1)  I  Le  13  septembre  1700,  François  Tourtelîer,  maître  des 
postes  et  bourgeois  de  Délie,  obtient  Tautorisation  de  faire  une 
porte  auprès  de  la  porte  dessus  et  joignant  la  plate  forme  où 
était  autrefois  le  pont-levis.  (arch.  B.  B.  2). 

Autorisation  est  donnée  le  14  juin  1729,  par  les  Prevot, 
bourgmestre  et  Magistrat  au  sieur  Joseph  Péquignot  de  cons- 
truire un  caveau  entre  son  moulin  et  la  remise  des  échelles 
et  crochets  de  la  ville  à  charge  de  ne  porter  aucun  préjudice 
aux  murs  de  la  ville  contre  lesquels  il  s'appuie,  moyennant  dix 
livres  tournois  une  fois  payés.  (Moulin  Minarie.  B.  B.  2) 

En   1734,  Christophe  Bélet,  bourgeois  de  Délie,  voulant  ap 
puyer  contre  la  muraille,  rue   Derrière,  une  maison  qu'il  était 
sur  le  point  de  construire  entre  Joseph  Betwy  et  y  pratiquer 
des  jours  garnis  de  barreaux  de  fer  en  demande  l'autorisation 
au  bailli  Tay^let  (sa  requête  aux  archives  de  la  mairie). 

Le  llaoût  1751,  Jean  Deronce,  Joseph  Vallat  et  Jean  Mau- 
rice Stolz  sont  autorisés  à  appuyer  leurs  bâtiments  contre  les 
murs  de  la  ville  (rue  Derrière)  à  condition  que  les  jours  du  rez- 
de-chaussée  n'auront  que  deux  pieds  et  demi  de  large  sur  trois 
de  haut  et  ceux  des  étages  fermés  par  des  barreaux  de  fer  à 
six  pouces  de  distance  l'un  de  l'autre.  B.  B.  2. 

2)  Le  29  mai  1680,  par  Messieurs  prevot,  M.  Bourgeois  et 
Conseil,  il  a  été  permis  à  Maury  Monnier  bourgeois  de  Délie  de 
prendre  les  murailles  de  la  ville  pour  faire  une  petite  fenestre 
de  la  largeur  d'un  demi  pied  pour  donner  jour  dans  l'escurie 
de  sa  grange  en  deuore  la  taluanne  des  hrs  Jean  Thomas  Louy, 
a  conditions  qu'il  reparera  a  ses  frais  et  a  perpétuité  toutes 
les  dégradations  que  la  dite  fenestre  pourat  occasionner  dans 
lesd.  murailles,  Et  entretiendrat  par  moitié  toutes  les  autres 
murailles  de  la  ville  par  derrière  de  lad.  grange  et  escuries  de 
la  largeur  d'I  celles  comme  aussi  la  couverture  et  qu'il  renfer- 
merat  un  grand  trou  qu'il  y  at  dans  lad.  muraille  ainsy  quil 
luy  at  esté  ordonné,  mesme  que  par  cy  après  lad.  fenestre  a 
luy  permise  estoit  incommode  à  la  vile  et  quil  fut  nécessaire 
de  la  faire  refermer  tant  à  cause  de  guerre  qu'autrement  qu'au 
premier  commandement  qui  luy  en  serat  faict  par  Mess.  Srs  de 
Magistrat  qu'icelluy  Monnier  serat  obligé  de  la  faire  refermer 
avec  de  bonne  massonnerie.  (Reg.  A.  p.  40). 


150  REVUE    D'ALSACE 

Presque  toutes  les  maisons  ayant  bénéficié  de  ces  auto- 
risations existent  encore. 


Moyens  de  défense  du  château  et  des  murs, 

leur  entretien 

Le  traité  du  31  Décembre  1231  a  donc  eu  pour  consé- 
quence de  faire  de  Délie  une  place  forte.  C'est  peut-être 
pour  cette  petite  ville  un  honneur  et  un  privilège,  mais 
c'est  aussi  pour  elle  la  perspective  de  lourdes  charges, 
de  nombreux  inconvénients.  Si  avec  le  château  qui  la  do- 
mine et  les  murs  qui  Tenserrent,  elle  a  la  certitude  de 
pouvoir  se  soustraire  désormais  aux  attaques  des  marau- 
deurs et  des  pillards  isolés  qui  pullulaient  à  cette  époque^ 
trouvera-t-elle  dans  ces  fortifications  une  garantie  suffi- 
sante contre  les  troupes  régulières,  contre  des  sièges  mé- 
thodiques ?  Ce  sera  l'objet  du  chapitre  suivant,  mais  au- 
paravant il  semble  utile,  nécessaire  même  de  rappeler 
ici  les  moyens  de  défense  du  château  et  des  murs,  com- 
ment enfin  ils  furent  entretenus  pendant  le  cours  de  leur 
existence  plusieurs  fois  séculaire. 

L'archiduc  d'Autriche  était  le  protecteur  né  de  ses 
sujets  de  Délie,  mais  par  contre  ceux-ci  lui  devaient  fi- 
délité et  obéissance  ;  il  leur  incombait  particulièrement 
de  donner,  à  leur  Seigneur,  à  toute  réquisition,  le  concours 
de  leurs  bras  et  de  leurs  armes,  de  concourir  eux-mêmes  à 
la  défense  de  leur  cité. 

A  l'origine,  la  défense  et  l'entretien  des  murs  de  la 
ville  fut,  à  n'en  pas  douter,  à  la  charge  commune  du 
Seigneur  et  des  bourgeois,  mais  cette  situation  devait  se 
modifier  peu  à  peu  et  devenir  finalement,  pour  ces  der- 
niers, une  obligation  stricte  et  particulière  dont  la  commu- 
nauté ne  pouvait  s'exonérer  que  sous  peine  de  perdre  le 
bénéfice  des  franchises  obtenues  des  souverains  et  consa- 


LE  CHATEAU  151 

crées  par  diverses  chartes.  (1)  Ces  franchises  étaient  d'au- 
tant plus  importantes  que  les  archiducs  d'Autriche  avaient 
à  récompenser  non  seulement  des  obligations  militaires, 
mais  surtout  des  services  pécuniers  rendus  en  diverses 
circonstances  à  leur  maison  toujours  à  court  d'argent.  (2) 
D^  le  XV*  siècle  la  situation  respective  des  parties  fut 
donc,  en  ce  qui  concerne  la  défense  et  l'entretien  de  la 
forteresse,  nettement  définie.  Au  Seigneur  il  appartint  de 
prendre  toutes  les  mesures  nécessaires  pour  la  défense 
du  château  et  sa  conservation,  soit  en  y  entretenant  des 
mercenaires  à  ses  gages,  soit  en  recourant  aux  corvées 

1)  La  charte  primitive  octroyée  par  l'archiduc  Rodolphe,  en 
1358  et  en  49  articles,  avec  Tagrément  de  l'empereur  Charles, 
existe  aux  archives  de  Délie  (A.  A.  L)  en  original  un  peu  dé- 
térioré. Parmi  les  privilèges  accordés,  il  est  stipulé,  art.  46, 
que  la  bourgeoisie  de  Délie  aura  la  faculté  d'établir  elle-même 
tous  statuts  et  ordonnances  nécessaires  à  l'intérêt  des  habitants 
comme  à  celui  de  la  ville. 

La  2*  charte,  de  1364,  promulguée  par  l'archiduc  Léopold 
confirme  la  précédente  avec  promesse  de  ne  plus  aliéner,  hy- 
pothéquer ou  engager  Délie  à  d'autres  Seigneurs.  Les  bourgeois 
de  Délie  avaient  racheté  eux-mêmes  de  féal  Heitzmann  de  Moi> 
seval  (de  Massevaux)  une  somme  de  5900  florins  et  des  sires 
d'Esuel  (Asuel)  1000  florins  pour  lesquelles  sommes  la  Seigneu- 
rie de  Délie  avait  été  hypothéquée  et  engagée  avec  assignation 
sur  les  tailles  de  Seppois  (A.  A.  354). 

Une  charte  de  1442  accorde  à  la  ville  de  Délie  le  droit  d'umgeld 
(régie  des  vins)  et  de  vente  ou  péage  (octroi)  à  charge  particulière- 
ment d'entretenir  en  bon  état  et  à  perpétuité  les  murs  et  les  fossés 
Copie  A.  A  ,  9). 

En  1483,  Oswald  de  Thierstein,  nouvel  engagiste,  confirme 
le  privilège  du  péage  (copie  A.  A.  13.) 

L'empereur  Maximilien  accorde  en  1501  aux  bourgeois  de 
Délie,  le  droit  de  débit  de  sel  dans  la  Seigneurie  (copie  A  A.  14). 

En  .1567,  l'archiduc  Ferdinand  confirme  les  privilèges  (co- 
pie A  A,  24). 

Nouvelle  confirmation,  en  1599,  par  l'empereur  Rodolphe 
(copie  A  A,  25). 

Enfin  en  1624,  dernière  confirmation  par  l'Archiduc  Léopold 
copie  AA,  26). 

i)  On  appelait  les  membres  de  la  maison  d'Autriche:  a  ducs 
à  la  bourse  plate  ». 


152  REVUE    D'ALSACE 

qui  atteignaient,  à  quelques  exceptions  près,  tous  les  jus- 
ticiables de  la  Seigneurie  tandis  que  c'était  aux  bourgeois 
seuls  et  avec  leurs  propres  ressources,  à  assurer  la  garde 
des  murs  et  à  les  entretenir  ainsi  que  les  fossés. 

Le  bailli  ou  intendant  de  la  Seigneurie  avait  sa  rési- 
dence au  château.  On  a  tout  lieu  de  croire  que  même 
déjà  avant  la  domination  de  TAutriche,  cette  charge  im- 
portante fut  remplie  par  des  nobles  de  la  famille  de  Délie 
et  après  eux  par  d'autres  personnages  que  les  archiducs 
choisissaient  parmi  leurs  vassaux  ou  ressortissants.  C'est 
à  ces  intendants  qu'était  dévolue  la  mission  de  tenir  le 
château  en  bon  état  de  défense  et  d'entretien;  il  leur  in- 
combait également  le  soin  de  faire  respecter  tous  les  droits 
qui  y  étaient  attachés.  (1) 

La  défense  comprenait  tout  d'abord  les  engins  ou  ma- 
tériel de   guerre  avec  les  munitions  nécessaires.  A  l'é- 
poque où  les  murs  furent  raccordés  au  château,  c'est-à- 
dire  en  1232,  ceux  propres  à  employer  la  poudre  n'étaient 
pas  encore  connus-   Les   armes   défensives  d'un   château,  1 

comme  des  murailles  d'une  ville,  étaient  toujours  celles  i 

en  usage  aux  premiers  temps  du  moyen-âge.  Il  y  avait 
alors  l'arbalète  à  corde,  la  hache  et  la  pique.  Peut-être  se 
servait-on  aussi  des  grands  arcs  en  fer  de  six  pieds  de 
long  qui  lançaient  des  flèches  de  trois  pieds  et  que  l'on 
cite  dans  l'histoire  de  France,  dès  le  début  du  XIV*  siè- 
cle- (2)  C'étaient,  en  outre,  la  poix  et  l'huile  bouillantes 
avec  les  grosses  pierres  que  les  assiégés  faisaient  tomber 
sur  les  ennemis  qui,  au  moyen  de  grandes  échelles,  ten- 
taient de  monter  à  l'assaut  des  remparts. 

Après  la  bataille  de  Crécy  (1346)  où  les  bombardes 
employées  pour  la  première  fois  lançaient,  suivant  la 
chronique,  des  balles  avec  du  feu  et  un  grand  bruit,  (3) 
l'arbalète  à  corde  fut  abandonnée,  mais  les  grands  arcs  en 
fer   continuèrent    à    être    employés    concurremment   avec 

1)  Louis  StoufF  :  origines  de  rannexion  de  la  Haute- Alsace 
à  la  Bourgogne,  (voir  la  table  généalogique  incomplète  de  cette 
famille. 

2-.{)    Henri  Martin  :  Histoire  de  France. 


LE  CHATEAU  153 

l'arquebuse  à  rouet  se  bandant  avec  une  clef,  Tarquebuse 
à  croc  vulgairement  appelée  bâton  à  feu,  les  mortiers, 
les  fauconnaux  et  les  canons  en  fer  et  en  bronze.  Le 
château  de  Délie  reconstruit  par  Tarchiduc  Albert  fut  cer- 
tainement muni,  dès  la  fin  du  XIV  siècle,  de  ce  matériel 
de  guerre  et  de  poudre,  mais  peut-être  en  quantités  in- 
suffisantes. En  1469,  quand  Charles  le  Téméraire  prit 
possession  des  terres  autrichiennes  de  la  Haute  Alsace, 
il  trouva  la  plupart  des  châteaux  dépourvus  de  couleu- 
vrines,  de  serpentines  et  de  ces  grandes  arbalètes  «  de 
pas  »  ou  de  rempart  dont  les  ravages,  dans  des  masses 
de  troupes,  étaient  extraordinaires.  Parmi  les  canons  qui 
servaient,  au  XVII»  siècle,  il  en  était  un  qui  provenait  de 
l'époque  où  les  Seigneurs  de  Morimont  avaient  été  en- 
gagistes  de  la  Seigneurie.  (1)  Ils  l'avaient  occupée  avec 
un  intervalle  de   1443  à   1569.  (2)  On  a  retrouvé,  il  y  a 

1)    Le  compte  du  bailli  de  Hertzberg  porte,  en  1631,  la  men- 
tion suivante  :   «  Item  au  maçon   Etienne  Bourgoin  pour  avoir 
mis  de  nouveau  à  couvert  la  pièce  de  canon  provenant  du  châ- , 
teau  de  Morimont.  » 

i)  Louis  Stouff,  dans  les  processions  bourguignonnes  dans 
la  vallée  du  Rhin  sous  Charles  le  Téméraire  (1471),  donne 
d*apr€s  les  archives  de  la  Côte  d'Or  le  détail  des  sommes 
prêtées  par  les  sires  de  Morimont,  de  1398  à  1461,  aux  archi- 
ducs d'Autriche  d'Autriche  et  pour  lesquelles  ceux-ci  leur  en- 
gagèrent les  Seigneuries  de  Bel  fort,  Délie,  Rosemont,  Angeot 
et  Issenheim. 


25  Juillet 

1398 

2.000  francs  d*or 

sur 

Rosemont 

24  Août 

1453 

3.000  florins  d*or  sur 

Délie 

3  Novembre  1450 

9.000 

Belfort 

14  Août 

1457 

3.000 

Rosemont 

12  Juin 

1459 

3.000 

Belfort 

13      » 

» 

2.000 

Délie 

6  Janvier 

1460 

5.320 

Belfort,  Délie,  Rose- 
mont, Issenheim 

3  Avril 

1461 

4.500 

Issenheim  et  Belfort 

4  Juin 

Total  : 

1.000 

Belfort,  Delle,  Rose- 
mont, Issenheim 

32.820  florins 

Et  a  t 

laillé  icel 

lui,  Messire  Pierre 

ï  de 

Morimont  son  scelle 

de  restituer  et  rendre  à  mon  dit  Seigneur  les  dites  Seignories, 


154  RELUE  D'ALSACE 

environ  trente  à  quarante  ans,  dans  les  décombres  du 
château  une  arquebuse  à  croc  en  bronze  de  0  m.  69  de 
long,  0  m.  055  de  diamètre  à  la  culasse  et  0  m.  025  d'où- 
I  verture  à  la  bouche;  (1)  on  en  a  reporté  l'origine  au 
XVI-  siècle. 

L'arme  principale  des  bourgeois  fut  également,  pour 
la  défense  des  murs,  les  grands  arcs  en  fer,  puis  l'ar- 
quebuse. L'enceinte  était  divisée  en  un  certain  nombre 
de  secteurs,  desservis  chacun,  suivant  sa  position,  par  une 
ou  deux  arquebuses.  Une  arquebuse  nécessitait  deux  ser- 
vants :  un  bourgeois  et  deux  compagnons.  Cependant  un 
tireur  habile,  avec  un  seul  compagnon,  pouvait  en  desser- 
vir deux.  La  ville  possédait  en  outre,  au  XVII*  siècle» 
trois  canons  servant,  sans  doute,  plutôt  aux  fêtes  publiques 
qu'à  la  défense  des  murs. 

En  temps  de  pa-'x  la  ville  était  chaque  nuit,  de  la  fer- 
meture à  l'ouverture  des  portes,  gardée  par  un  service  de 
guet.  Les  hommes  qui  en  faisaient  partie  étaient  choisis 
chaque  année  par  le  Magistrat,  sous  réserve  de  l'appro- 
bation du  bailli  ;  ils  étaient  rétribués  sur  le  budjet  de  la 
Communauté.  Dès  qu'ils  apercevaient  au  dehors  quelque 
chose  de  suspect,  ils  devaient  en  prévenir  le  Maître-Bour- 
geois. Celui-ci  prenait  alors  les  mesures  propres  à  laire 
face  au  danger.  Pendant  l'année  1529,  le  service  du  guet 
sur  les  Chauffauds  fut  assuré  par  vingt-trois  bourgeois  et 

quand  Ton  le  remboursera  de  ses  deniers,  dont  les  dites  Sei- 
gnories  sont  par  luy  tenues  de  gaige,  lequel  scelle  est  cy  rendu, 

signé  au  doz  par 

Le  7  juillet  1469,  par  promesse  signée  à  Issenheim,  Pierre 
de  Morimont  s'était  engagé  à  les  remettre  au  duc  de  Bourgogne^ 
moyennant  le  remboursement  des  deniers  avancés  sur  gage. 
Charles  le  Téméraire  remboursa  Pierre  de  Morimont;  l'Autriche 
reprit,  en  1474,  ses  possessions  parmi  lesquelles  la  Seigneurie 
de  Délie  qu'elle  gagea  de  nouveau  (1483)  au  comte  de  Thier- 
stein,  puis  encore  aux  Morimont  qui  la  rendirent  définitivement 
en  1569.  On  trouvera,  plus  loin,  dans  une  lettre  du  bailli  de 
Hertzberg,  mention  de  cette  dernière  restitution. 

1)  Elle  a  été  donnée  au  musée  de  Bel  fort  par  le  docteur 
Gromier. 

2)  Artisan  non  bourgeois  ou  domestique. 


LE  CHATEAU  155 

compagnons  répartis  en  neuf  postes  avec  quatorze  arque- 
buses. Le  rôle  établi  par  le  Magistrat  donne  le  nom  de 
chaque  guetteur  avec  les  postes  desservis.  (1) 

Tous  les  bourgeois  et  compagnons  valides,  à  l'exception 
des  membres  du  Magistrat,  du  curé,  des  autres  prêtres  et 
des  officiers  de  la  ville  et  de  la  Seigneurie,  étaient  astreints 
au  service  des  arquebuses.  Ils  formaient  un  corps  ou  com- 
pagnie dont  le  chef  était  intitulé  maître  de  Vartillerie.  Le 
poste  de  ce  dernier,  dans  le  service  du  guet,  était  ordi- 
nairement à  la  porte  d'en  haut  ou  de  France.  Les  arque* 
busiers  s'exerçaient  souvent  au  tir  sur  convocations  de 
leur  chef  et  sous  la  surveillance  d*un  membre  du  Magis- 
gistrat.  Leur  champ  d'exercices  était  à  l'entrée  des  Bre- 
tilloux  où  un  terrain  portait  encore,  au  XVIII*  Siècle,  le 
nom  de  champ  de  tir.  (2)  La  cible  se  dressait  contre  le 
coteau  des  Bretilloux.  On  donnait  chaque  année,  des  prix 
aux  arquebusiers  les  plus  adroits.  Les  distributions  se 
faisaient  à  la  maison  ou  hôtel  de  ville,  avec  grand  apparat, 
sous  la  présidence  du  bailli  assisté  du  prévôt  et  des  mem- 
bres du  Magistrat.  On  ne  relate  que  deux  de  ces  distri- 
butions ;  elles  eurent  lieu  en  1630  et  1631  à  l'occasion 
de  la  fête  patronale.  (3)  Sur  ordonnance  gracieuse  de  la 
Régence,  il  fut  alloué,  chaque  année,  une  aune  et  demie 
de  drap  coûtant  une  livre  16  sols  8  deniers  et  deux  pièces 
de  futaine  à  4  livres  qui  furent  partagées  en  autant  de 
coupons  qu'il  y  avaif  de  lauérats.  (4) 

Le  château  et  les  murs  ont  eu  besoin,  pendant  leur 
longue  existence  d'un  entretien  quasi  annuel.  Surtout  pen- 
dant les  16*  et  17*  siècles;  la  vétusté  y  obligeait  cepen- 
dant beaucoup  plus  que  les  ravages  des  guerres. 

Se  trouvant  particulièrement  confié  aux  soins  du  bailli, 
l'entretien  du  château  était  de  sa  part  l'objet  de  préoccu- 

1)  Aux  archives  de  la  mairie.  Voir  aux  pièces  justificatives. 

2)  Tiré  des  archives  de  la  mairie. 

3)  Cette   fête  avait  lieu  le   1er  octobre  comme  aujourd'hui 

encore. 

4)  Les  Comptes  du  bailli  de  Hertzberg  ne  donnent  pas  les 
noms  des  lauréats  (Archives  du  Haut- Rhin.  C.  664). 


156  REVUE  D'ALSACE 

pations  continues.  A  Téntretien  était  rattaché  le  matériel 
de  guerre  et  les  munitions. 

C'est  ainsi  que  l'on  voit  figurer  dans  le  compte  de 
Bernard  d'Asuel,  châtelain  et  receveur  de  la  Seigneurie 
de  Délie,  pour  Tannée  de  Noël  1424  à  Noël  1425,  les 
dépenses  suivantes  :  (1) 

((  A  luy  (d'Asuel)  pour  plusieurs  réparations  du  chastel 
de  Délie  en  plusieurs  menues  parties,  icelles  veues  (vues) 
à  Taudicion  de  ce  compte  :  VIII  livres  XVIJ  sols  baloiz  ». 

A  luy  qu'il  a  payé  pour  salpestre  pour  raffreschir  la 
poudre  de  canon  qu'il  avait  en  garde  à  Délie. 

Si  le  bailli  pouvait,  de  son  propre  chef,  procéder  comme 
Bernard  d'Asuel,  aux  menues  réparations,  au  petit  entre- 
tien du  château,  il  en  était  tout  autrement  quand  il  s'a- 
gissait de  travaux  importants  entraînant  de  fortes  dé- 
penses :  il  ne  pouvait  les  exécuter  qu'après  en  avoir  reçu 
l'autorisation  de  la  Régence  d'Ensisheim. 

Du  commencement  du  XV*  Siècle  jusque  vers  la  fin 
du  XVI%  les  anciennes  archives  des  pays  antérieurs  d'Au- 
triche ne  signalent  rien  à  ce  sujet.  Ce  n'est  pas  à  dire 
que  pendant  ce  long  intervalle  rien  d'important  n'ait  été 
fait  au  château  ;  au  contraire,  mais  il  est  à  supposer  que, 
suivant  l'expression  du  notaire  Flostat,  les  documents  re- 
latifs à  cette  question,  avaient  été  aussi  ravis,  perdus  ou 
égarés. 

On  arrive  ainsi  à  l'an  1592.  Le  12  Mars,  Louis  Lour- 
del,  lieutenant  bailli,  (2)  signale  à  la  Régence  le  mauvais 
état  des  petits  murs  extérieurs  du  château.  Il  s'agit  ici 
de  la  première  enceinte.  (3)  «  Ces  murs,  dit-il,  sont  vers 
la  ville,  très-vieux  et  tellement  mauvais  que,  depuis  Noël, 
après  les  gelées,  quelques  morceaux  sont  tombes  des  vo- 

1)  Louis  StoufT:  Compte  du  domaine  de  Catherine  de  Bour- 
gogne, duchesse  d* Autriche  dans  la  Haute-Alsace  tiré  des  arch. 
de  la  Côte  d*Or. 

2)  Louis  Lourde!  avait  succédé  dans  la  charge  de  lieutenant 
bailli  à  Bonaventure  Girardin. 

;{)  Les  termes  de  cette  lettre  confirment  Texisten^e  de  la 
première  ligne  de  murs  mentionnée  dans  la  description  du  châ- 
teau. (Arch.  du  H.-R.  c.  643) 


LE  CHATEAU  157 

lûtes.  Etant  venu  à  Délie,  à  l'occasion  d'une  construction 
litigieuse  entre  les  Seigneuries  de  Délie  et  de  Montbéliard 
et  concernant  les  villages  de  Montbouton  et  de  Beaucourt, 
le  noble  et  puissant  Jean  Christophe  de  Stadion  a  reconnu 
lui-même  le  mauvais  état  de  ces  murs  et  a  ordonné  de  les 
démolir  en  partie  afin  d'éviter  les  plus  grands  do.amages 
et  de  garantir  la  sécurité  des  gens  qui  allaient  du  château 
en  ville  ou  qui  y  remontaient.»  (1)  Les  Conseillers  de 
Stadion  et  Stymer,  de  service  à  la  chambre  de  la  Régence, 
répondirent,  le  17  Mars  1592,  enjoignant  à  Louis  Lourdel 
de  faire  cette  réparation  dans  le  plus  bref  délai,  mais 
non  sans  avoir  auparavant  traité  à  forfait  avec  ua  maçon. 

Une  '  autre  répartion  importante  à  signaler  est  celle 
du  pont  qui,  du  coteau  d'en  face,  donnait  accè^;  au  châ- 
teau. Le  23  Février  1603,  le  même  Louis  Lourdel  écrit 
à  la  Régence  :  «  Le  pont  de  derrière  du  château  de  notre 
localité  est  très  vétusté,  notamment  les  sous-poutres  et  la 
plus  grande  urgence  en  exige  la  réparation.  (2)  J'ai  déjà, 
ajoute-t-il,  fait  abattre  et  transporter  au  château  35  pièces 
de  bois  de  chêne.  Pour  cette  réfection  le  charpentier  me 
demandait  18  livres  en  argent  et  18  boisseaux  de  blé, 
mais  je  suis  parvenu,  sous  réserve  de  votre  approbation, 
à  traiter  avec  lui  moyennant  12  livres  en  argent  et  12 
boisseaux  de  grain  de  mouture  ».  En  terminant,  le  bailli 
faisait  entendre  qu'on  ne  pouvait  plus  entrer  au  château 
ni  en  sortir  sans  danger.  (2) 

Trois  jours  après,  Louis  Lourdel  fut  autorisé  à  faire 
reconstruire  le  pont  de  façon  durable,  sauf  à  lui  à  en 
porter  la  dépense  au  compte  de  la  Seigneurie  au  moment 
de  la  rentrée  des  récoltes.  (3) 

Semblables  réparations  avaient  déjà  dû  être  faites  de 
nombreuses  fois  depuis   la  construction   du  château.   La 

1)  Un  chemin  existait  donc  le  long  de  la  Roche.  Il  prenait 
naissance  à  la  poterne  intra-muros  dont  il  a  été  parlé  plus  haut, 
évitant  aux  gens  qui  avaient  à  se  rendre  au  château  d'aller 
prendre  celui  qui  partait  du  haut  de  la  ville,  à  Textrémité  de 
la  rue  actuelle  de  .la  Paix. 

2)  Même  remarque  que  pour  la  première  ligne  de  murs. 
a)    AR::hives  du  Haut-Rhin,  C.  643. 


158  REVUE   D'ALSACE 

preuve  en  est  dans  ce  que,  vingt  six  ans  après,  en  1629, 
le  bailli  Melchior  de  Hertzberg  se  vit  dans  la  nécessité  de 
refaire  totalement  le  même  pont.  (1) 

En  cette  même  année,  ainsi  qu'en  1630  et  1631,  de 
nombreux  petits  travaux  furent  encore  exécutés  dans  les 
diverses  parties  du  château,  aux  tours,  aux  galeries,  dans 
la  maison  Seigneuriale,  mais  ils  devaient  être  les  der- 
niers. (2)  La  guerre  de  trente  ans  battait  son  plein,  puis 
les  suédois  partis,  les  troupes  de  France  allaient  occuper 
le  château,  le  démanteler,  pour  enfin  le  détruire  complè- 
tement. 

L'entretien  de  la  couverture  des  différents  bâtiments 
du  château  n'était  pas  le  moindre  tracas  du  bailli.  Chaque 
année  et  depuis  longtemps  l'ancienneté  nécessitait  le  rem- 
placement, sur  les  toitures,  d'un  grand  nombre  de  tuiles. 
Aussi  quand  le  Magistrat  eut  décidé  en  1593  de  construire 
une  tuilerie,  la  Régence  profita-t-elle  de  ce  que  la  ville 
lui  demandait  du  bois  de  cuisson,  pour  lui  imposer,  à  titre 
de  redevance  ou  de  cens,  la  fourniture  annuelle  et  gratuite 
de  1500  tuiles;  elle  stipulait  en  outre  que  si  la  Seigneurie 
avait  besoin  d'une  quantité  supérieure,  elle  ne  paierait 
ce  surplus  qu'à  raison  de  quatre  livres  le  milles.  (3) 

(A  suivre). 

Il  Archives  du  Haut-Rhin,  C.  664.  Extrait  du  compte  du 
bailli  de  Hertzberg  :  Item,  au  charpentier  Guillaume  Essnutz 
de  Délie,  chargé  particulièrement  de  refaire  totalement  le  pont 
au  devant  du  château  et  de  le  garnir  à  nouveau  avec  des  plan- 
ches et  autres  réparations  mentionnées  dans  le  marché  (pièce 
N"  45),  payé  en  argent  en  sus  des  fruits  :  25  L. 

â)  Idem,  au  maçon  Nicolas  Bouton  dit  M.  de  Bodève  chargé 
spécialement  de  réparer  les  deux  tours  du  'r.hâteau  du  côté  de 
la  ville,  de  couvrir  et  réparer  aussi  les  galeries  en  tant  que  de 
besoin  et  d'exécuter  tous  les  autres  travaux  mentionnés  dans  le 
marché,  payé  suivant  quittance  N'*  46  pour  le  tout,  en  sus  des 
fruits:  20  L. 

3)  C'est  ce  qui  arriva  en  1600.  La  Seigneurie  ayant  construit 
une  grange  à  remiser  les  dîmes  (grange  Minarie),  elle  demanda 
au  Magistrat  de  lui  fournir,  au  prix  de  4  livres  le  mille,  les 
tuiles  nécessaires  pour  la  couvrir,  mais  les  édiles  ne  voulurent 
point  Fentendre  ainsi;  ils  représentèrent  que  le  prix  réduit  ne 
s'appliquait  qu'aux  tuiles  supplémentaires  destinées  unique- 
ment au  château.  La  Régence  contesta  cette  prétention  et  finale- 
ment obligea  le  Magistrat  à  livrer  les  tuiles  demandées  aux 
conditions  des  Réversales  (arch.  du  Haut-Rhin,  c.  662). 


Mémoires  d'an  Caré  de  campape 
à  la  fin  do  XVIff  siècle 

im  des  aperçus  curieux  sur  la  Révolution  dans  le  Territoire  de  Belfort  et.les 
Vosges,  communiqués  par  FAbbé  F.  TOURKIER,  curé  de  Fontaine 

Claude-Edmond    GÉRARD 

Ancien  Curé  de  Suarce 


(Suite) 

((  Cependant  le  peuple,  en  qui  les  motifs  d'intérêt  sont 
3i  puissants,  met  les  maîtrises  d'école  au  rabais.  Il  donne 
aveuglément  les  mains  à  celui  qui  lui  demande  moins,  sans 
comprendre,  ou  ^ans  vouloir  comprendre  que  ses  intérêts 
les  plus  chers  sont  essentiellement  liés  à  la  bonne  éduca- 
tion des  enfants.  D'où  il  arrive  que  pour  l'ordinaire  Ton 
n'a  dans  les  campagnes  que  des  maîtres  d'école  ignorants, 
vicieux,  négligents,  qui  détruisent  infiniment  plus  qu'ils 
n'édifient.  J'ai  trouvé  ma  paroisse  dans  l'ignorance.  Et  le 
moyen  que  la  chose  pût  être  autrement-  Son  gage  était 
presque  la  moitié  moindre  que  celui  du  berger  des  porcs.... 

Avec  des  efforts  infinis,  je  suis  venu  à  bout  de  faire 
donner  un  gage  honnête,  et  nous  avons  trouvé  un  excellent 
instituteur.  Le  'salaire  est  de  250  livres  non  compris  son 
petit  casuel.... 

Par  un  règlement  publié  dans  la  province,  M-  de  Blair  (1) 
a  défendu  aux  Communautés  de  renvoyer  les  maîtres  d'é- 
cole sans  sa  permission.  Il  a  tari  par  là  la  source  de  beau- 
coup d'inquiétudes  et  de  difficultés.  Mais  une  partie  des 
racines  subsiste  encore.  Si  votre  Grandeur  jugeait  à  propos 
de   défendre   aux   Communautés   de   rendre   moins   favo- 

1)  M.  de  Blair  avait  été  le  prédécesseur  de  M.  de  la  Ca- 
lai zière. 


160  REVUE    D'ALSACE 

rable  le  sort  des  Maîtres  d'Ecole,  et  de  changer  les  condi- 
tions d'un  traité  qui  aurait  eu  une  fois  le  sceau  de  votre 
approbation,  dès  lors  leur  délibération  ne  roulerait  plus 
sur  ces  mêmes  conditions,  mais  uniquement  "sur  les  qualités 
et  les  talents  du  sujet  qu'il  conviendrait  de  choisir,  et  les 
Curés  n'auraient  plus  tant  de  peines  à  les  engager  à  faire 
un  choix  sage  et  judicieux » 

Il  paraît  bien  que  cette  requête  obtint  son  effet,  puisque 
l'instituteur  fut  maintenu. 

Cette  question  des  écoles,  qui  lui  fut  si  chère  durant  sa 
vie,  le  Curé  Gérard  voulut  encore  la  servir  après  sa  mort- 

En  1788,  il  s'était  fait  bâtir  à  Suarce  une  maison,  qui 
subsiste  encore.  (Elle  est  aujourd'hui  la  propriété  du  me- 
nuisier Joseph  Prêtât). 

A  son  retour  de  l'exil  ,ayant  trouvé  la  cure  vendue,  il 
fut  heureux  d'avoir  sa  maison  pour  y  loger.  Il  l'habita 
jusqu'à  sa  mort. 

Au  lieu  de  la  laisser  en  héritage  aux  siens,  et  spécia- 
lement à  l'une  de  ses  nièces,  Marie  Barbe  Démange,  de 
Grandrupt,  qui  s'était  mariée  dans  le  pays  avec  un  Gamez, 
il  la  légua  par  testament  à  la  Paroisse,  pour  en  faire  une 
école  de  fîlles,  à  la  condition  expresse  qu'elle  serait  tenue 
par  des  religieuses. 

Or  sa  nièce  n'était  pas  riche  et  ne  l'était  pas  devenue 
par  son  mariage. 

Par  un  acte  additionnel  à  son  testament,  le  Curé  laissait 
à  la  Paroisse  la  faculté  de  disposer  de  cette  maison  pour 
un  presbytère,  à  la  condition  qu'elle  bâtirait  à  la  sœur 
Institutrice  une  petite  maison  d'école  et  qu'elle  lui  paye* 
rait  annuellement  sur  les  revenus  communaux  une  rente  de 
quatre  vingts  francs. 

Il  y  avait  avec  la  maison  quelques  biens  fonds  estimés 
neuf  cent  soixante  francs,  tandis  que  l'estimation  de  la 
maison  se  montait  à  cinq  mille  francs  (Délibération  muni- 
cipale du  25  Avril  1822). 

En  1823,  l'ancien  presbytère  ayant  été  racheté  par  la 
commune  pour  la  somme  de  six  mille  francs,  du  sieur 
Belin,  qui   en  avait  été  l'acquéreur,  la  maison  du  Curé 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  161 

Gérard  put  enfin  être  affectée  à  la  destination  que  celui-ci 
lui  avait  primitivement  assignée. 

Depuis,  elle  a  été  vendue  au  profit  de  la  Commune,  et 
l'école  laïcisée,  déjà  sous  l'Empire.  Rien  toutefois,  à  ce 
que  nous  sachions,  n'a  été  remboursé  aux  héritiers  du  Curé 
Gérard.  Le  legs  pieux  est  entré  dans  la  caisse  municipale 
sans  aucune  indemnité  à  personne. 

Œuvra  de  Moralisatlon 

En  même  temps  qu'il  cherchait  à  instruire  son  peuple, 
le  Curé  Gérard  travaillait  à  le  moraliser. 

L'année  1776  ayant  amené  un  Jubilé,  il  mit  tout  son 
zèle  à  faire  réussir  la  mission  préparatoire  qui  fut  donnée 
à  ses  frais  dans  la  paroisse.  Vofci  ce  qu'il  en  a  écrit  : 

«  La  mission  préparatoire  au  Jubilé  de  l'année  sainte, 
qui  s'est  faite  à  Suerce  par  autorité  de  son  Altesse  Mgr 
l'Evêque  et  Prince  de  Bâle,  s'est  commencée  le  24  Avril 
et  a  duré  jusqu'au  16  May  inclusivement,  jour  de  l'Ascen- 
sion, auquel  jour  la  clôture  s'en  est  faite  le  soir  après  les 
vêpres,  c'est-à-dire  qu'elle  a  duré  l'espace  de  23  jours.  Le 
Jubilé  a  commencé  le  Dimanche  de  la  sainte  Trinité  de  la 
même  année  mil-sept-cent-soixante  et  treize.  Les  Prêtres 
qui  ont  travaillé  à  cette  mission  sont  MM.  Lamblé,  Prêtre 
de  la  ci-devant  Société  de  Jésus,  Faivre,  Curé  de  Faverois, 
Prêtre  du  diocèse  de  Besançon,  Vaniez,  Prêtre  du  diocèse 
de  Bâle,  vicaire  à  Grône,  et  Vignos,  Prêtre  aussi  du  diocèse 
de  Bâle,  chapelain  à  Chèvremont.  On  y  a  fait  trois  exer- 
cices par  jour  :  à  six  heures  du  matin  une  messe  basse 
et  une  instruction  :  à  dix  heures  une  messe  solennelle  et 
instruction  :  à  cinq  heures  du  soir  une  Conférence.  La 
bénédiction  et  l'exposition  du  S.  Sacrement  dans  l'Osten- 
soir ont  été  accordées  à  chacun  de  ces  exercices  par  l'Or- 
dinaire. Le  conducteur  de  l'ouvrage  et  le  principal  ouvrier 
a  été  M.  Lamblé 

Dans  les  premiers  jours  plusieurs  n'assistaient  pas  aux 
exercices  ;  le  Curé  s'en  plaignit  publiquement  et  exhorta 
ceux  qui  étaient  présents  à  engager  les  autres.  On  ne  fut 
pas  assez  docile.  Il  se  plaignit  une  seconde  fois,  et  demanda 


162  REVUE   D'ALSACE 

qu'on  amenât  à  l'église  les  petits  enfants  comme  plus  ca- 
pables par  leur  innocence  d'intéresser  la  bonté  de  Dieu 
envers  les  pécheurs.  Il  les  fit  prier  à  haute  voix  en  implo- 
rant la  miséricorde  divine  pour  leur  père  et  mère,  leurs 
frères  et  sœurs,  et  en  général  pour  toute  la  paroisse.  Cet 
exercice  triompha  de  l'opiniâtreté  d'un  certain  nombre. 
On  accourut  en  foule  à  tous  les  exercices.  Peu  de  jours 
après  on  fit  une  Conférence  sur  les  devoirs  des  enfants 
envers  leur  père  et  mère.  A  la  fin  de  cet  exercice,  on  engage 
les  enfants  à  demander,  pardon  à  Dieu  et  à  leurs  parents 
de  leur  désobéissance  ;  les  cris  d'attendri^ement  cou- 
pèrent plus  d'une  fois  la  voix  du  prédicateur,  mais  le  spec- 
tacle le  plu!s  touchant  ne  se  donna  qu'à  la  maison,  lors- 
qu'au retour  de  cet  exercice,  les  parents  virent  accourir 
chez  eux  leurs  enfants  qui  étaient  déjà  avancés  en  âge  et 
domiciliés  ailleurs  que  dans  la  maison  paternelle,  qu'ils 
virent,  dis-je,  se  prosterner  à  leurs  pieds,  avec  leurs  frères 
et  sœurs  encore  jeunes,  les  priant  avec  ceux-ci  les  larmes 
aux  yeux,  de  leur  pardonner  leur  indocilité.  Les  pères  et 
mères  ne  purent  répondre  que  par  leurs  larmes  à  des  té- 
moignages aussi  attendrissants.  Il  n'y  a  eu  que  très  peu 
de  maisons,  où  ce  spectacle  ne  se  soit  donné. 

Alors  presque  tous  furent  touchés  et  attendris.  On  s'at- 
tacha plus  fortement  que  jamais  aux  instructions.  Plusieurs 
ménages  abandonnaient  entièrement  la  maison  dans  le 
temps  des  exercices  pour  n'en  manquer  aucun.  L'on  y  cou- 
rait plutôt  qu'on  y  allait  ;  et  ceux  qui,  les  premiers  jours, 
avaient  dédaigné  d'y  assister,  attendrissaient  les  autres 
par  leurs  larmes  et  la  délicatesse  de  conscience  qu'on  re- 
marquait en  eux.  Nous  regrettons,  disaient  quelques  uns 
au  Curé,  la  Mission  finie,  de  ne  plus  aller  à  l'église.  Il 
semble  que  nous  devrions  toujours  y  courir,  (c'était  leur 
expression).  Nous  devrions,  lui  disait  quelqu'autre,  aller 
tous  nous  prosterner  à  vos  pieds,  pour  vous  remercier  du 
grand  bien  que  vous  nous  avez  procuré. 

Les  courses  de  nuit,  comme  la  source  d'une  infinité  de 
péchés  et  de  scandales,  un  des  plus  grands  abus  du  canton, 
recueil  le  plus  fatal  à  la  jeunesse,  le  principe  de  la  dé- 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  163 

pravation  des  mo&urs  dans  tous  les  âges,  furent  l'objet  vers 
lequel  on  dirigea  les  plus  grands  efforts.  Elles  cessèrent 
tout  à  coup,  et  n'ont  pas  encore  recommencé.  Mai^  le 
moyen  de  les  supprimer  pour  toujours  dans  une  paroisse 
où  il  se  trouve  plu^  de  soixante  domestiques  qui  se  chan- 
gent presque  tous  les  ans?  Le  plus  sûr  moyen  serait  sans 
doute  Tuniformité  de  principes  et  de  conduite  dans  les 
confesseurs  ;  mais  cette  unité  si  excellente  et  si  avanta- 
geuse au  salut  est  toujours  à  désirer.  Cependant  tant  que 
cet  abus  subsistera,  point  de  pudeur  dans  la  jeunesse,  une 
profanation  continuelle  des  sacrements  et  l'anéantissement 
de  la  foi,  un  aveuglement  déplorable,  en  voilà  les  suites 
inévitables.... 

La  liberté  de  fréquenter  les  cabarets  n'est  guère  moins 
funeste  à  la  pureté  des  mœurs.  Tout  le  monde  désire  que 
ceux  qui  ont  l'autorité  coactive  fassent  des  règlements  sur 
cet  article.  Les  curés,  qui  voyent  les  choses  de  près,  et  qui 
ont  sans  cesse  les  yeux  ouverts  sur  leur  troupeau,  ne  sont 
que  trop  convaincus  des  maux  sans  nombre  que  cette  fré- 
quentation occasionne. 

Mais  pour  en  finir  sur  les  fruits  de  la  mission,  il  suffit 
de  dire  que  les  missionnaires  ont  été  très  contents  et  même 
édifiés.  C'efSst  le  témoignage  qu'ils  ont  chargé  le  Curé  de 
rendre  à  son  Altesse.  Ce  qui  prouve  qu'il  est  fondé,  c'est 
que  le  dernier  jour  où  l'on  fit  une  quête  dans  l'église  en 
faveur  des  âmes  souffrantes,  on  a  trouvé  trois  louis  d'or, 
et  cela  dans  une  paroisse  de  cent  et  quelques  ménages 
seulement,  dont  la  plupart  sont  peu  aisés.  De  plus,  le 
Curé,  qui  s'était  proposé,  faute  de  fonds  suffisants,  de  faire 
une  croix  en  bois,  ayant  témoigné  le  désir  qu'il  aurait  de 
la  voir  faire  en  pierre,  a  reçu  en  dons  volontaire  cinq 
louis  d'or,  non  compris  ce  qu'il  espère  encore. 

Aussi,  et  ce  n'est  pas  une  moindre  marque  de  l'effica- 
cité de  cette  bonne  œuvre,  l'ennemi  du  salut  met  tout 
en  œuvre  pour  détruire  le  bien  qu'elle  a  opéré.  11  n'y  a 
point  d'efforts  qu'il  ne  fasse,  point  de  stratagèmes  qu'il 
n'invente  pour  anéantir  les  principes  de  conversion  qu'elle 
a  fait  gagner  dans  la  plupart  des  pécheurs.  Mais  pour  sou- 


164  REVUE  D'ALSACE 

tenir  d'un  côté  et  perfectionner  de  l'autre  le  bien  com- 
mencé, il  serait  nécessaire  de  faire  une  revue  de  huit 
jours  au  moins,,  et  il  semble  qu'elle  serait  bien  placée  au 
mois  d'Octobre.  L'on  ferait  le  Jubilé  et  la  revue  tout  à  la 
fois. 

J'ai  envoyé  le  double  à  son  Altesse  en  conformité  des 
ordres  qu'elle  a  donnés. 

C'est  moi,  qui  écris,  qui  ai  fait  les  frais  de  cette  mis- 
sion. Je  ne  demande  pour  retour  qu'un  souvenir  devant 
Dieu. 

Au  mois  de  juillet  1776,  Gérard,  curé.  » 

C'était  à  son  Altesse  le  Prince  évêquç  de  Bâle  qu'il 
adressait  ce  compte-rendu  de  la  mission. 

Le  Père  Lamblé,  ancien  jésuite,  qui  fut  le  principal 
ouvrier  de  cette  mission,  se  retrouvait  à  Suarce  cinq  ans 
après  et  y  mourait.  Il  y  reçu  la  sépulture. 

Voici  son  acte  mortuaire  : 

Très  Révérend  Seigneur  Jean  Baptiste  Lamblé,  Prêtre 
profès,  dans  la  Province  de  Champagne,  de  la  Société  de  Jé- 
sus qui  a  été  supprimée  (1);  homme  souverainement  recom- 
mandable  par  sa  doctrine,  son  zèle,  sa  piété;  infatigable 
à  travailler  de  toute  manière  au  salut  des  âmes,  à  prêcher 
la  parole  de  Dieu,  à  recevoir  les  confessions  des  fidèles  ; 
ayant  rempli  durant  quarante  ans  dans  plusieurs  paroisses 
de  Lorraine  et  d'Alsace  et  aussi  dans  la  nôtre,  la  charge 
d'excellent  missionnaire,  au  plus  grand  profît  des  âmes, 
pris  ici  de  la  fièvre,  dans  l'accomplissement  même  de 
l'œuvre  de  Dieu,  muni  pieusement  des  sacrements  de  Péni- 
tence, d'Eucharistie  et  d'Extrême  Onction,  acheva  heureu- 
sement sa  course,  le  septième  jour  de  Mars,  l'an  du  salut 
mil-sept-cent-quatre-vingt-un,  et  le  lendemain,  reçut  la  sé- 
pulture en  présence  d'un  grand  concours  de  prêtres  et  de 
fidèles,  dans  le  cimetière  de  cette  église  paroissiale,  près 
de  la  grande  croix,  du  côté  du  midi.  )> 

i)  Suppression  des  Jésuites  par  le  pape  Clément  XIV,  en 
1773.  —  Louis  XV  les  avait  supprimés  en  Fran^^e  en  1764.  — 
Le  marquis  de  Pombal  les  avait  fait  chasser  du  Paraguay  et  de 
tous  les  Etats  Portugais.  —  Ils  avaient  été  chassés  de  Chine- 
en  1732. 


\ 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  165 

Ce  saint  homme  était  originaire  de  Sainte  Marie  aux 
Mines,  en  Alsace. 

Il  institua  par  testament  M.  Parent,  curé  de  Courtele- 
vant,  son  héritier  ou  plutôt  son  légataire. 

Sa  succession  se  monta  à  la  somme  de  quatre  mille 
et  soixante-dix  livres,  sur  lesquelles  mille  huit-cent-trente- 
six  livres  furent  distribuées  aux  pauvres  des  paroisses  de 
Lorraine  où  il  avait  donné  des  missions  depuis  la  disso- 
lution de  la  Société  ;  mille  livres  aux  pauvres  des  pa- 
roisses d'Alsace,  où  il  avait  aussi  donné  des  missions  ; 
quatre-cents  livres  à  quelques  parents  pauvres,  et  le  reste 
pour  dépenses  nécesisaires  et  messes. 

Un  neveu  du  P.  Lamblé,  du  nom  de  Jacquot,  était  pro- 
cureur au  Conseil  Souverain  d'Alsace  à  Colmar,  en  même 
temps  qu'un  frère  du  Curé  Gérard. 

Celui-ci,  dans  une  note  à  propos  de  la  Croix  de  Mission, 
fait  encore  mention  du  P.  Lamblé  : 

((  Durant  la  persécution,  l'impiété  a  fait  tous  ses  efforts 
pour  détruire  cette  croix  ;  elle  n'a  pu  en  venir  à  bout.  Elle 
a  détruit  en  partie  celle  qui  était  au  tombeau  du  Père 
Lamblé.  Sur  une  des  troi^  faces  du  piédestal  j'avais  gravé 
ces  mots  :  Fervens  spiritu  loquebatur.  Sur  une  autre  face 
étaient  ceux-ci  :  Multos  avertit  ah  iniquitate.  Sur  la  troi- 
-«ième  face  était  un  inscription  en  français,  sur  la  naissance, 
l'âge,  les  fonctions  et  la  date  de  la. mort  du  P.  Lamblé.  Il 
avait  fait  des  missions  pendant  quarante-cinq  an^,  et  cela 
avec  beaucoup  de  fruit.  Il  est  mort  ici  âgé  de  soixante 
quinze  ans.  » 

Cette  Croix  de  Mission,  dont  il  est  ici  parlé,  et  qui  se 
voit  encore  sur  le  cimetière  de  Suarce,  coûta  cent-cin- 
quante-huit livres,  deux  sols,  trois  deniers. 

Les  paroissiens  avaient  fourni  pour  son  érection  cent- 
cinquante-quatre  livres,  quinze  sols,  six  deniers. 

En  mars  1778,  deux  ans  à  peine  après  la  mission  du 
jubilé,  le  Curé  Gérard,  toujours  soucieux  du  bien  de  sa  pa- 
roisse, se  voit  déjà  obligé  d'écrire  à  M.  Gœhlin,  substitut 
de  M.  le  Procureur  Général  pour  se  plaindre  des  désordres 
qui  régnent  dans  le  pays,  et  en  paticulier  des  danses  dans 


166  REVUE  D'ALSACE 

les  auberges.  Une  autre  lettre  en  date  du  10  Août  1784,  à 
M.  Saunier,  fiscal  à  Courtelevent,  tout  en  étant  une  nouvelle 
preuve  de  son  zèle,  nous  donne  un  tableau  assez  curieux 
de  ce  qui  ^e  passait  alors  : 

«  Depuis  longtemps  je  recevais  des  plaintes  de  diffé- 
rentes parts  touchant  les  désordres  publics  de  cette  paroisse, 
et  surtout  ceux  qui  sont  occasionnés  par  les  cabarets,  à  des 
heures  indues,  pendant  la  nuit  et  après  la  retraite  ;  les 
vohsins  se  plaignaient  qu'ils  ne  pouvaient  prendre  de  repos, 
qu'ils  n'entendaient  dans  leur  voisinage  que  cris,  que  hur- 
lements. Je  ne  manquais  pas  dans  mes  instructions  pu- 
bliques, de  m'élever  avec  force  contre  ces  abus;  mais  que 
peuvent  de  simples  paroles  dans  des  âmes  abruties  ?  A 
force  de  plaintes,  j'ai  voulu  entendre  et  voir  par  moi-même. 
Dimanche  dernier,  huit  du  courant,  où  je  n'avais  aucune 
raison  particulière  de  juger  que  le  désordre  serait  plus 
grand,  à  peu  près  trois  quarts  d'heure  ou  une  bonne  demi- 
heure  après  la  retraite  sonnée,  j'entendis  des  cris  dans  la 
rue  auprès  de  la  maison  curiale  ;  je  sortis  ;  je  dirigeai  mes 
pas  vers  nos  cabarets  ;  encore  assez  éloigné  j'entendis 
chanter  dans  l'un  d'eux.  Etant  à  portée,  je  m'aperçus  qu'il 
y  avait  beaucoup  de  personnes  dans  l'un  et  l'autre  cabaret, 
qu'il  y  avait  une  confusion  de  voix,  à  peu  près  comme  dans 
une  foire.  Je  poursuivis  mon  chemin  ;  j'entendis  un  ra- 
mage  singulier  ;  j'allai  de  ce  côté  là.  Arrivé  dans  un  che- 
min un  peu  étroit,  j'aperçu  quatre  ou  cinq  jeunes  étourdis, 
qui  étaient  en  embuscade,  et  qui,  ayant  entendu  mes  pas, 
se  dirent  l'un  à  l'autre  :  les  voici.  J'avançai  vers  eux. 
Alors  je  reconnus  qu'ils  étaient  armés  chacun  d'un  gros 
tricot  comme  le  bras.  Je  leur  fis  une  semonce,  mais  ils 
s'enfuirent,  et  l'obscurité  m'empêcha  de  les  connaître.  J'al- 
lais chez  la  garde  pour  l'avertir  de  faire  son  devoir  ;  je  la 
rencontrai  en  chemin.  Je  lui  fis  des  reproches  de  ce  que 
les  cabarets  étaient  remplis  à  une  heure  aussi  indue  ;  elle 
me  répondit  qu'elle  n'était  pas  obligée  de  se  prendre  au 
collet  avec  tous  ces  gens  là,  réponse  qui  prouve  jusqu'à 
quelle  impudence,  quelle  effronterie,  le  désordre  est  par- 
venu dans  cette  paroisse.  Je  ne  jugeai  pas  à  propos  de 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  167 

pousser  plus  loin  mes  recherches,  je  rentrai  chez  moi. 
Ma  paroisse  court  à  sa  perte  à  grands  pas  ;  j'y  vois  un 
dépérissement  bien  affligeant  pour  moi  ;  les  familles  se 
ruinent,  tout  le  village  s'appauvrit  ;  les  mœurs  publiques 
se  corrompent  ;  la  jeunesse  tombe  dans  une  licence  qui 
m'étonne.  Vous  voyez  tous  les  jours  des  procès  excités 
par  des  batailles  qui  se  sont  faites  au  cabaret,  ou  en  en 
sortant.  Tout  ces  désordres  sont  l'effet  de  l'impunité  et  de 
l'inobservation  des  loi^.  C'est  à  vous,  Monsieur,  que  l'exé- 
cution des  ordonnances  est  confiée.  J'espère  de  votre  zèle 
pour  le  bien  public  que  vous  appliquerez  à  tous  ces  maux 
le  remède  qui  est  entre  vos  mains- 

J'ai  l'honneur  d'être 

Gérard.  » 

N'était-ce  point  là,  dans  ce  modeste  village,  comme  le 
sourd  grondement  de  l'orage  révolutionnaire  qui  éclatera 
bientôt  sur  la  France  ? 

Reconstruction  de  l'Eglise 

Cependant  une  grave  affaire  ne  tarda  pas  à  fournir 
ample  matière  à  la  sollicitude  du  curé  Gérard. 

L'église  de  Suarce  était  très  insuffisante  pour  la  po- 
pulation, et  de  plus  dans  un  état  peu  convenable  ;  les  murs 
du  cimetière  tombaient.  Déjà  avant  l'arrivée  de  M-  Gérard, 
sous  M.  Musy,  l'un  de  ses  prédécesseurs,  en  1765,  Mgr  le 
Prince  Evêque  de  Bâle  avait  ordonné  «  qu'elle  serait 
suffisamment  agrandie  ou  reconstruite  à  neuf  et  transportée 
dans  le  village,  et  que  les  murs  du  cimetière  seraient  dû- 
ment réparés.  »  Ce  dernier  objet  fut  exécuté  ;  mais  l'église 
resta  dans  son  premier  état. 

En  1777,  l'évêque  Frédéric  renouvela  le  décret  de  son 
prédécesseur,  ordonnant  l'agrandissement  ou  la  reconstruc- 
tion de  l'église.  Il  accordait  un  délai  de  trois  ans,  à  compter 
du '1er  janvier  1778,  jour  de  la  publication  du  décret,  sous 
peine  d'interdit  de  la  vieille  église  «  ipso  fado  »,  sans 
autre  décret. 

Dans  cet  intervalle,  le  commissaire  épiscopal,  lors  de 
la  visite  de  cette  église,  fut  mal  accueilli  par  plusieurs 


168  REVUE  d'alsaçe 

mutins  ;  on  lui  parla  grossièrement  ;  on  lui  dit  nettement 
que  Téglise  était  bonne,  que  l'Ordinaire  ne  pouvait  pas 
rinterdire.  On  avait  quelque  temps  auparavant  présenté 
requête  à  M.  l'Intendant  aux  fins  d'être  autorisé  à  re- 
construire la  nef  ;  mais  apparemment  on  se  repentait  de 
cette  démarche.  » 

Cependant  le  terme  expira,  et  l'on  n'avait  rien  fait. 

Le  11  décembre  1780,  les  habitants  adressent  une  sup- 
plique à  l'évêque  pour  demander  un  sursis,  qu'ils  obtiennent 
jusqu'au  dimanche  de  Pentecôte  de  l'année  suivante  1781. 
Enfin  ce  délai  expiré,  et  les  paroissiens  ne  faisant  pas 
preuve  de  diligence  et  de  poursuites,  on  refusa  tout  nou- 
veau sursis  et  l'église  fut  interdite. 

Un  décret  du  6  juin  1781,  émané  du  château  de  Porren- 
truy,  du  même  Frédéric,  évêque  de  Bâle,  faisant  droit  à 
une  requête  du  curé  de  Suarce,  autorise  celui-ci  à  célébrer 
pendant  la  reconstruction  de  l'église,  les  offices  dans  une 
grange,  le  Saint  Sacrement  reposant  à  la  maison  curiale. 

Le  Curé  Gérard  se  vit  refuser  cette  grange  dans  la  pa- 
roisse et  dut  aller  faire  les  offices  à  trois  quarts  de  lieue, 
dans  la  chapelle  de  Lepuix.  Ceux  de  Chavannatte,  l'annexe 
de  Suarce,  allaient  aux  offices  à  Chavannes-les-Grands, 
paroisse  du  voisinage. 

On  comprend  que  les  paroissiens  ne  continuèrent  pas 
longtemps  à  s'imposer  ces  voyages,  et  l'état  de  la  paroisse 
devint  bientôt  lamentable. 

Les  choses  en  étaient  là  quand,  au  commencement  de 
l'année  1782,  Suarce,  avec  vingt-huit  autres  paroisses  du 
pays  furent  cédées  par  l'Evêque  de  Bâle,  Frédéric  de 
Wangen,  à  l'archevêque  de  Besançon,  Mgr  de  Durfort,  en 
échange  de  vingt  paroisses  du  district  de  Porrentruy. 

L'évêque  de  Bâle  avait  la  juridiction  spirituelle  mais 
non  la  temporelle  sur  ces  paroisses  cédées  ;  elles  faisaient 
partie  du  Royaume  de  France,  tandis  que  les  paroisses 
données  en  échange  par  l'Archevêque  de  Besançon  rele- 
vaient déjà  de  l'autorité  temporelle  du  Prince  Evêque  de 
Bâle  depuis  la  fin  du  13e  siècle. 

Ces  vingt-neuf  paroisses  annexées  au  diocèse  de  Be- 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  169 

sançon  étaient  :  Montreux-Jeune,  Chavannes-sur-rEtang, 
Lutran,  Montreux-Château,  Fontaine,  Brebotte,  Bretten, 
Saint-Côme,  La  Rivière,  Vauthiermont,  Rougemont,  Phaf- 
fans,  Perouse,  Saint-Germain,  Etueffont,  Anjouté,  Chè- 
vremont,  Montreux-Vieux,  Froidefontaine,  Novillard,  Petit- 
Croix,  Grône,  La  Chapelle,  Angeot,  Félon,  Reppe,  Eteim- 
bes,  Suarce,  Réchésy. 

Par  une  ordonnance  du  6  février  de  cette  même  année 
1782,  rinendant  de  la  Province  avait  débouté  de  leurs  de- 
mandes les  opposants  à  la  reconstruction  de  Téglise  de* 
Suarce,  et  c'était  chose  décidée  qu'on  abattrait  la  vieille 
nef,  pour  en  refaire  une  autre. 

Le  Curé  Gérard  écrivait  le  8  Mai  à  M.  Maire  d'Hur- 
court,  vicaire  général  à  Besançon,  pour  demander  que 
rinterdit  porté  sur  son  église  et  le  cimetière  fût  levé, 
aussitôt  que  l'adjudication  de  la  nouvelle  nef  serait  faite. 

«  Ma  paroisse  souffre  étrangement  dans  son  état  moral, 
-dit-il  dans  une  seconde  lettre  au  même  ;  beaucoup  de  per- 
sonnes n'assitent  plus  à  aucun  office.  Les  sacrements  sont 
abandonnés  ;  la  parole  de  Dieu  est  méprisée.  Le  scandale 
s'étend  ;  l'irréligion  fait  tous  les  jours  de  nouvelles  con- 
quêtes. Tel  est  l'effet  de  l'orgueil  de  deux  ou  trois  mauvais 
chrétiens.  Lorsque  Thyver  sera  passé,  je  vous  prierai  de  me 
permettre  de  faire  les  offices  dans  notre  vieille  sacristie, 
qui  subsiste  ainsi  que  le  chœur.  Je  le  ferai  dès  à  présent, 
si  vous  le  jugez  à  propos  ;  mais  elle  ne  peut  avec  le  chœur 
contenir  tous  mes  paroissiens.  » 

Enfin  le  11  juin  1783,  M.  Gérard,  assisté  de  M.  Faivre, 
curé  de  Faverois  et  de  M.  Parent,  curé  de  Courtelevent, 
a  le  bonheur  de  poser  et  de  bénir  la  première  pierre  de  son 
église. 

Les  travaux  marchèrent  lentement.  Dans  une  nouvelle 
lettre  à  M.  Maire  d'Hurcourt,  en  date  du  6  mars  1784,  le 
curé  Gérard  dit  ceci   : 

«  L'abondance  des  neiges  m'a  forcé  de  faire  dans  notre 

vieille  sacristie  les  offices  des  dimanches  et  fêtes,  d'après 

la  permission  que  vous  m'en  aviez  donnée.  J'entre  pour 

*  faire  le  prône  et  le  catéchisme  dans  le  vieux  chœur>  où  il 


170  REVUE   D*ALSACE 

se  trouve  un  plus  grand  nombre  d'assistants.  Je  vous  prie 
de  me  permettre  d*y  faire  aussi  les  offices  des  enterre- 
ments. Je  suppose  que  votre  intention  est  de  lever,  autant 
que  besoin  serait,  l'interdit  qui  avait  été  porté  et  publié 
sur  ce  vieux  bâtiment,  dont  une  partie  n'existe  plus 

La  nouvelle  nef  serait  finie  cette  année  ,si  mes  parois- 
siens ou  plutôt  ceux  qui  conduisent  leurs  affaires,  le  vou- 
laient. Ils  ont  toutes  les  facilités  de  le  faire  ;  mais  ici 
l'intervention  de  l'autorité  est  presque  toujours  nécessaire 
pour  faire  le  bien.  » 

L'architecte  n'y  mettait  pas  grande  activité.  On  le  chan- 
gea, pour  prendre  l'illustre  Kléber,  ce  qui  valut  à  la  tour 
d'avoir  une  flèche  au  lieu  d'un  dôme  :  «  Suivant  le  plan, 
dit  M.  Gérard  dans  une  note,,  il  devait  y  avoir  un  dôme  sur 
la  tour,  mais  M.  Kléber,  qui  fut  sur  la  fin  notre  architecte, 
et  qui,  devenu  général  d'armée,  a  perdu  la  vie  en  Egypte, 
lui  a  substitué  une  flèche.  » 

L'ouvrage  enfin  se  termina,  et  «  Le  25  Mai  1786,  la 
nef  de  l'église  paroissiale  de  Suerce  a  été  bénie  par  le  curé 
soussigné  dudit  lieu  par  permission  expresse  de  Mgr  l'Ar- 
chevêque de  Besançon,  en  date  du  18  May,  même  année, 
en  présence  et  avec  l'assistance  de  M.  Monier,  prêtre  à 
Florimont,  du  P.  Thadée,  prêtre  capucin,  de  M.  Patingre 
du  Puix,  diacre,  et  de  tous  les  paroissiens.  La  messe  y  a 
été  ensuite  célébrée  solennellement.  C'était  le  jour  de 
l'Ascension.  Le  Saint  Sacrement  qui  était  resté  près  de 
cinq  ans  dans  la  maison  de  cure,  y  a  été  porté  procession- 

nellement  avant  la  messe.  » 

Gérard. 

Par  une  délibération  du  23  du  même  mois„  les  Commu- 
nautés de  Suerce  et  Chavannatte  s'engageaient  à  fermer 
avec  des  planches  l'arc-doubleau  qui  sépare  la  nef  d'avec 
le  chœur,  dans  le  cas  où  les  décimateurs  feraient  faire  des 
réparations  dans  ledit  chœur.  (1) 

1)  Par  un  édit  royal  de  1695,  Tentretien  et  les  réparations  du 
chœur  des  églises  paroissiales  et  des  sacristies  étaient  à  la 
charge  des  décimateurs  de  la  paroisse.  Ici,  c'était  la  noble 
abbaye  de  Masevaux  qui  percevait  les  trois  quarts  des  dîmes, 
Tautre  quart  étant  perçu  par  le  curé. 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  171 

Le  5  décembre  1787,  dans  une  lettre  à  M.  Labet,  doc- 
teur en  théologie,  ci-devant  supérieur  du  Séminaire  de 
Besançon,  M.  Gérard  nous  apprend  que  lors  de  la  béné- 
diction de  la  nef,  les  réparations  du  chœur  n'étaient  pas  à 
beaucoup  près  achevées  :  <(  Les  murs  ont  été  allongés  du 
côté  de  la  nef,  d'environ  quatre  pieds  ;  l'arc-doubleau  a 
été  fait  à  neuf  ;  les  murs  ont  été  exhaussés  de  trois  à  quatre 
pieds  ;  la  charpente  a  été  démontée  et  faite  à  neuf  en 
partie  ;  le  pavé  et  le  plafond  ont  été  faits  aussi  à  neuf, 
ainsi  que  les  trois  marches  d'autel.  » 

Le  3  janvier  1790,  le  chœur  ainsi  restauré  fut  béni,  et 
le  curé  Gérard  eut  son  église,  qu'il  s'occupa  ensuite  à 
orner. 

Il  avait  déjà  fait  faire  un  tabernacle  partie  en  fer  et 
partie  en  bois.  Au-dessus,  il  place  une  croix  en  cuivre  qui 
coûte  bel  et  bien  quatre  louts  d'or  et  demi- 

«  Cette  «  boète  »  en  fer  qui  sert  de  tabernacle  intérieur 
a  été  faite  à  Pleigne,  par  un  nommé  Audiel.  Le  même  a 
fait  Tappuy  de  communion,  qui  pèse  476  livres,  poid  de 
marc,  et  qui  coûte  12  sols  de  france  la  livre  ;  nous  l'avons 
doré.  II  a  fait  aussi  les  deux  consoles  à  porter  des  cierges, 
qui  sont  aux  bouts  du  maître-autel  ;  et  la  grande  au  côté 
de  l'évangile  pour  le  cierge  paschal  ;  elles  coûtent  les 
trois  six  livres.  Nous  les  avons  dorées.  Le  dit  jour,  3  jan- 
vier 1790,  j'ai  dit  la  première  messe  dans  le  chœur.  » 

Le  21  Mars  de  cette  même  année,  dimanche  de  la  Pas- 
sion, M.  Gérard,  alors  secrétaire  du  Clergé  des  deux  dis- 
tricts réunis  de  Belfort  et  de  Huningue  pour  les  Etats  Gé- 
néraux, érige  un  Chemin  de  Croix,  dont  les  tableaux 
avaient  été  donnés  par  le  pieux  Michel  Ley  de  Uberstras. 
C'étaient  de  grossières  peintures  où  Ton  voyait  quelques 
scènes  différentes  des  chemins  de  croix  de  nos  jours.  Ainsi 
la  première  station  représentait  l'Agonie  de  Notre  Seigneur, 
et  la  seconde,  la  trahison  de  Judas  au  Jardin  des  Oliviers. 
Une  quinzième  station  représentait  sainte  Hélène  avec 
la  vraie  Croix* 

«  Le  jour  de  Pâques,  toujours  en  1790,  nous  avons 
commencé,  dit  le  curé,  à  nous  servir  des  six  chandeliers  de 


172  REVUE  D'ALSACE 

cuivre  du  maître-autel,  qui  coûtent  500  livres  de  France,  et 
qui  ont  été  faits  à  St-Diez.  » 

Ils  ne  demeurèrent  pas  longtemps  dans  l'église,  les 
mauvais  jours  de  la  révolution  les  firent  disparaître. 

Dans  les  notes  écrites  après  son  exil,  M.  Gérard  en 
reparle  et  s'écrie  :  «  Mais  hélas  !  Vimpiété  nous  a  dé- 
pouillés du  tout  !  » 

Il  commande^  au  prix  d'environ  huit  louis  d'or,  un 
grand  tableau  de  St-Germain  pour  le  fond  du  chœur,  au 
sieur  Tavanne,  peintre  au  Pensionnat  de  Bellelai.  C'est 
celui  qui  se  voit  encore  à  cette  même  place  dans  l'église 
de  Suarce. 

Il  fait  faire  la  sculpture  du  maître-autel  par  Glorieux 

*de  Délie. 

(A  suivre). 


ouis      de      B  El  El  R 

Gouverneur  de  Bènévent 

à  sa  famille 


I 


L'alsacien  Louis  de  Béer,  choisi  par  Talleyrand  pour 
gouverner  en  son  nom  la  principauté  de  Bènévent  qui  lui 
avait  été  octroyée  par  Napoléon  en  1806,  est,  croyons-nous 
suffisamment  connu  maintenant,  pour  qu'il  soit  nécessaire 
de  le  présenter  aux  lecteurs  de  la  nouvelle  Revue  d* Alsace. 

Sa  correspondance  avec  sa  famille,  fort  heureusement 
conservée,  le  fera  du  reste  connaître  mieux  que  tout  ce 
qu'on  pourrait  en  dire.  Elle  se  compose  d'environ  250 
lettres,  toutes  autographes,  s'échelonnant  du  20  octobre 
1797  à  la  fin  de  1815,  époque  où  L.  de  Béer  revint  à  Ri- 
beauvillé  où  il  devait  mourir  en  1823. 

Pas  n'est  besoin  non  plus  de  dire  à  l'avance  le  grand 
intérêt  de  cette  correspondance.  On  s'en  rendra  compte 
sans  tarder.  Nous  en  accompagnerons  la  publication  de 
courtes  notes  partout  où  ce  sera  nécessaire  pour  l'intelli- 
gence du  texte. 

A.  M.  P.  L 
L 

{Paris)  Aux  Feuillants  rue  S.  Honoré 
Vendredi  29  vendémiaire  6.  (20  octobre  1797.)  (1) 

J'arrivai  ici  vendredi  dernier,  mon  cher  père,  sain  et 
sauf,  très  étonné  non  pas  de  Paris  dans  lequel  j'entrai 
par  le  faubourg  St-Martin,  mais  bien  de  n'y  pas  trouver 
autre  chose  que  chez  moi.  Cela  n'a  pas  l'abord  si  magnifi- 
que et  il  n'y  a  pas  lieu  d'avoir  peur  en  y  allant. 

1)  Outre  la  mention  qui  en  est  faite  dans  le   Dictionnaire 
Sitzmann,  je  lui  ai,  depuis  5  ans,  consacré  diverses  notices  où 
j'ai  cherché  à  rendre  hommage  à  cet  homme  éminent.  Voir  no- 
tamment dix  articles  parus  dans  la  Revue  catholique  d'Alsace 
en  1912-1913. 

L.  de  Béer,  à  cette  date,  allait  avoir  20  ans,  étant  né  à 
Ribeau ville  le   17  décembre  1777. 


174  REVUE   D'ALSACE 

Je  descendis  aux  Feuillants,  chez  M.  Tempe,  négociant 
de  Marseille,  syrien,  natif  d'Alep.  Sa  famille  chassée  par 
les  Turcs  lors  de  la  prise  de  Constantinople,  possédait  la 
célèbre  vallée  de  Tempe  et  il  a  encore  ses  titres  en  lettres 
d'argent  sur  maroquin  rouge.  J'en  ai  été  reçu  avec  une 
bonté  et  une  franchise;  qui  justifie  bien  ce  qu'on  dit  de 
l'hospitalité  de  sa  nation.  Il  a  chez  lui  un  autre  négociant 
de  Marseille  avec  sa  sœur.  Ces  deux  personnes  venues  à 
Paris  il  y  a  six  semaines  pour  voir  leur  frère  associé  de 
Tempe  te  trouvèrent  expirant,  et  sont  encore  très  affligées 
de  sa  mort.  Je  passai  la  soirée  avec  Mlle  Lambarine  le 
plus  agréablement  du  monde.  Aujourd'hui  je  chercherai 
un  logement  et  une  pension. 

Hier  j'ai  tant  couru  que  je  n'en  pouvais  plus.  Tempe 
m'a  mené  partout  et  si  j'étais  tant  soit  peu  gascon  je  dirais 
que  je  connais  Paris  comme  ma  poche.  Je  sais  le  chemin 
du  Luxembourg  et  le  liquidateur  (1)  demeure  place  Ven- 
dôme à  trois  pas  des  Feuillants.  Je  ne  suis  pas  loin  des  deux 
Conseils  (2).  Mais  au  Directoire  il  y  a  à  peu  près  comme  de 
chez  nous  (3)  au  Ritterpfad.  Il  fait  bien  sale,  mais  c'est 
pourtant  encore  supportable.  Le  Louvre  est  magnifique,  le 
Luxembourg  est  aussi  bien  mais  il  manque  d'avenue.  On 
est  aux  Champs-Elysées  tout  près  de  moi  presque  seul 
jusqu'à  dix  heures  (4).  J'ai  passé  le  Pont  Neuf  et  le  Pont 
Royal  où  Ton  m'a  donné  en  deux  minutes  8  à  10  recettes 
contre  les  maladies  vénériennes:  elles  doivent  être  com- 
munes. Mais  je  vous  assure  que  si  j'étais  corruptible  sous 
ce  rapport-là  ce  serait  plutôt  à  Colmar  qu'ici  que  je  crain- 
drais. Ces  figures  décharnées  avec  leur  air  effronté  ne 
sont  guère  tentantes.  Tout  en  fourmille  dans  les  galeries 

1)  L.  de  Béer  avait  été  envoyé  à  Paris  par  son  père,  créan- 
cier pour  des  sommes  importantes  de  la  Maison  électorale  de 
Bavière,  pour  tâcher  d'en  obtenir  le  règlement.  (Cfr.  Revue 
cath.  d'Alsace,  articles  cités). 

2)  Les  Cinq-Cents  et  les  Anciens. 

3)  Les  de  Béer  habitaient  à  Ribeauvîllé  la  maison  qui  est 
aujourd'hui  Thôpital  protestant. 

4)  Sic:  Phrase  incompréhensible,  à  laquelle  manque  quel- 
que chose. 


LOUIS  DE  BEER  175 

du  Palais  Royal.  Là  on  peut  tout  avoir:  tout  est  garni  de 
boutiques.  Les  crieurs  d'arrêtés,  de  brochures  etc.,  vous 
écorchent  les  oreilles.  Les  voitures  vont  ici  le  domestique 
derrière;  on  se  promène  à  midi  en  cabriolets  que  con- 
duisent les  femmes  toutes  plus  belles  les  unes  que  les 
autres;  les  cavaliers  sont  à  côté  d'elles  les  bras  croisés. 
On  dit  Monsieur  partout  excepté  dans  les  bureaux.  Les 
Incroyables  existent  encore,  à  l'exception  du  collet  noir, 
comme  auparavant;  mais  il  n'y  a  que  les  filles  publiques 
d'indécemment  vêtues;  les  autres  le  sont  avec  un  goût 
ravissant. 

Quand  je  serai  une  fois  en  ménage  je  commencerai 
mes  occupations  et  ferai  nos  affaires.  Jusque-là  cela  m'est 
impossible.  Mais  je  ne  tarderai  pas  à  pouvoir.  Je  n'ai  en- 
core été  à  aucun  spectacle,  et  n'ai  pas  encore  vu  le  Jardin 
des  Plantes.  Il  est  à  une  forte  lieue  de  chez  moi. 

Schérer  reste  en  place,  ainsi  Golbéry  (1)  de  même. 
Dites  à  Parade  (2)  en  le  saluant  beaucoup  que  je  lui  écri- 
rai aussitôt  que  j'aurai  pu  faire  quelque  chose. 

Les  Parisiens  sont  d'une  insoucience  sans  pareille. 
Rien  de  politique  ne  les  touche  plus;  on  parle  dans  les 
cafés  et  ailleurs  bagatelles  au  lieu  de  politique.  Il  n'y  a 
que  les  Ci-devants  que  le  rapport  de  Boulay  sur  leur  dé- 
portation allarme.  Je  n'en  suis  point  inquiet.  Tallien  et 
les  meilleurs  orateurs  se  préparent  à  parler  contre  le  pro- 
jet. Dimanche  commencera  la  discussion. 

J'ai  trouvé  hier  Thévenin  (3)  au  Palais  royal,  il  a  été 
comme  un  fou  me  serrer  et  embrasser  de  façon  à  m'é- 
toufFer.  J'ai  l'espoir  d'être  bien  reçu  chez  Reubell  (4),  il 

1)  Le  général  Schérer  (de  Dclle)  était  ministre  de  la  guerre, 
et  Golbéry  (le  père  du  savant  historien  alsacien)  avait  un  emploi 
à  ce  même  ministère. 

2)  Le  futur  beau-frère  de  L.  de  Béer  qui  devait  mourir  à 
Essling.  {Miscellana  alsatica,  VI,  p.  31) 

3)  Je  n'ai  rîen  trouvé  sur  ce   personnage. 

4)  Le  célèbre  avocat  colmarien,  devenu  le  16  brumaire  an 
rv,  Tun  des  Cinq  directeurs.  Il  va  être  bien  souvent  question, 
dans  les  lettres  de  L.  de  Béer,  de  ce  personnage  sur  lequel  le 
meilleur  ouvrage  à  consulter  est  celui  de  M.  R.  Guyot,  Le  Di- 
rctoire  et  la  peux  de  l'Europe ,  1911. 


176  REVUE   D'ALSACE 

en  agit  de  façon  à  ce  que  tout  le  monde  le  loue  de  la  ré- 
ception qu'il  fait  aux  gens.  Le  Directoire  desapprouve 
hautement  les  motions  de  proscription  contre  les  Ci-de- 
vants. 

Adieu,  mon  cher  papa.  Une  autre  fois  davantage.  Mille 
choses  à  maman,  mes  sœurs  et  Charles. 

Louis. 
2. 

Paris  (mardi)  le  3  brumaire  6. 
(24  octobre  1797), 

Me  voilà  enfin  définitivement  établi,  mon  cher  Papa, 
rue  S.-Honoré  N"  1488.  J'occupe  une  toute  petite  chambre 
qui  me  coûte  un  louis  par  mois  et  je  mange  dans  la  même 
maison,  ce  qui  me  revient  à  un  écu  par  jour.  On  ne  peut 
être  à  meilleur  marché  ici  et  mon  hôtesse,  une  vieille 
femme  de  Sedan,  très  honnête,  a  pour  ceux  qui  sont  chez 
elle  un  soin  infini;  aussi  l'appelle-t-on  maman,  ce  qui  la 
flatte  beaucoup. 

Je  garde  la  chambre  aujourd'hui  pour  me  défaire  de 
mon  rhume  apporté  de  Ribeauvillé  et  qui  me  tourmente 
avec  la  violence  qu'ont  toutes  mes  affections  de  corps  et 
d'esprit.  J'ai  bien  dormi  cette  nuit,  et  l'eau  sucrée  que  je 
bois  copieusement  me  fait  un  bien  infini.  Cela  sera  passé 
demain.  Je  suis  comme  Jupiter  dans  une  fumée  épaisse 
que  répand  autour  de  moi  un  petit  poêle  de  terre  cuite 
qui  me  chauffe;  il  est  tout  neuf  et  cela  cessera  demain. 

Mon  voyage  me  revient  à  près  de  8  louis.  Les  équipages 
de  mon  compagnon  (1)  nécessitaient  un  cheval  de  plus;  il  a 
bien  fallu  que  j'en  supportasse  la  moitié,  la  voiture  lut 
appartenant  et  ne  me  coûtant  rien. 

Les  dépenses  ordinaires  seront  de  5  louis  par  mois;^ 
pour  l'extraordinaire  je  me  restreins  autant  que  possible. 
Cependant  vous  ne  désapprouverez  pas  que,  le  voyage  une 
fois  fait,  je  voye  Paris  en  plein,  autant  que  le  permettent 

1)  Ce  compagnon  de  route  avait  été  a  le  citoyen  Albert  i>. 
Mais  je  ne  sais  duquel  des  deux  membres  du  Conseil  des  Cinq> 
Cents  de  ce  nom  il  est  question. 


LOUIS   DE   BEER  177 

mes  facultés  et  la  délicatesse  que  me  prescrit  Thonneur, 
vis-à-vis  de  mon  frère  et  de  mes  sœurs  qui  ont  les  mêmes 
droits  que  moi. 

J'aurai  mes  habits  jeudi  matin  et  vendredi  j'irai  au 
Directoire.  Albert  vint  chez  moi  avant-hier  dimanche;  il 
me  défendit  d'y  aller  avant  qu'il  y  eut  été.  Reubell  sait  que 
je  suis  à  Paris;  j'ai  tout  lieu  de  croire  que  quand  je  vien- 
drai il  me  recevra  tout  uniquement,  ce  que  je  désire  infi- 
niment. 

Vous  ne  concevez  pas  combien  le  temps  me  paraît  long 
avant  que  je  puisse  me  mettre  à  mes  affaires.  Cela  m'in- 
quiète puisque  c'est  dans  l'avenir;  le  présent  ne  fait  pas 
sur  moi  le  même  effet. 

Quand  vous  m'écrirez  ce  sera  à  l'adresse  que  j'ai  in- 
quée  au  commencement  de  la  lettre- 

Mon  habillement  consistera  en  un  petit  habit  de  drap 
d'Elbeuf  fin  à  26  1.  l'aune,  en  un  gilet  de  Casimir,  une  cu- 
lotte de  Casimir  et  une  de  velours  qui  est  très  à  la  mode 
pour  cette  partie  du  costume  et  qu'on  trouve  très  fin  et 
beau  ici  a  12  1.  l'aune.  Il  faut  deux  aunes  pour  une  paire. 
Tout  cela  reviendra  à  6  louis  ou  un  peu  plus.  On  est  ici 
bien  plus  raisonnable  que  chez  nous  pour  l'article  des 
habits.  On  dit:  Il  a  sa  façon  et  on  vous  laisse.  Je  pourrais 
aller  au  bal  avec  mon  anglaise  râpée  de  Biber  et  je  n'en 
serais  pas  moins  bien  vu.  On  ne  m'en  ferait  pas  moins 
compliment  sur  mon  français.  <(  Monsieur  l'allemand  a 
l'accent  de  son  pays  et  il  ne  le  perdra  jamais;  mais  bien 
des  français  à  éducation  ne  parlent  pas  aussi  purement 
que  lui.»  Je  dis:  «Vous  avez  trop  d'indulgence,  Madame...» 

Je  fus  hier  au  Jardin  des  plantes  d'où  je  revins  charmé. 
Il  est  bien  beau,  et  la  ménagerie,  quoique  moins  riche 
qu'autrefois,  est  encore  bien  pourvue.  C'est  un  spectacle 
bien  triste  de  voir  tout  l'emplacement  presque  vide.  Et 
moi  je  peux  bien  dire  que  j'en  suis  au  désespoir.  Avant  le 
retour  de  la  saison  où  je  pourais  m'instruire,  il  me  faudra 
repartir,  et  en  hiver  on  n'a  que  les  bibliothèques.  Je  m'a- 
bonnerai à  un  cabinet  de  lecture;  cela  coûte  2  1.  par  mois 
et  moyennant  6   1.  de  nantissement   on   prend  les  livres 


178  REVUE     D'ALSACE 

chez  soi.  Or  quand  il  pleut  à  verse  comme  aujourd'hui  le 
parti  le  plus  sage  c'est  de  rester  à  la  maison. 

Mes  bons  amis  de  Marseille  sont  repartis  samedi  et 
m'ont  laissé  plus  de  regrets  que  je  n'en  puis  supporter  sans 
altérer  mon  contentement.  Ce  bon  Syrien  en  partant  me 
pria  de  l'aller  voir  à  Marseille  et  je  reçus  de  Mademoi- 
selle Lambarine  la  même  invitation.  Si  jamais  ma  destinée 
me  le  permet,  ils  me  reverront.  On  n'oublie  pas  un  traite- 
ment pareil.  Un  jour  quand  j'aurai  envie  de  me  marier 
c'est  une  femme  comme  cette  aimable  Marseillaise  que 
je  chercherai;  je  l'ai  vue  dans  bien  des  circonstances  pen- 
dant les  trois  jours  que  je  passai  près  d'elle  et  je  n'ai  rien 
vu  de  plus  parfait. 

Le  soir  en  rentrant  j'écris  mes  observations  comme  de 
coutume.  Il  y  en  a  de  piquantes  à  faire.  Vous  ne  voyez 
rien  de  plus  triste  que  cet  endroit.  Ribeauvillé  dans  son 
genre  est  plus  parfait.  Les  librairies  allemandes  ont  plus 
de  débit  que  toutes  les  autres;  on  apprend  l'allemand  avec 
ardeur,  c'est  la  mode  parmi  les  beaux  esprits.  Les  savants 
les  plus  distingués  sont  dans  une  misère  bien  grande.  Le 
commerce  est  peu  de  chose,  mais  les  amusements  vont  leur 
train.  Tel  qui  est  sûr  de  faire  banqueroute  demain,  courra 
aujourd'hui  avec  une  belle  voiture  et  de  beaux  chevaux. 
Les  entrepreneurs  de  bals,  concerts,  feu  d'artifice  font  for- 
tune, les  bons  et  beaux  spectacles  sont  presque  déserts. 

Quand  ma  lettre  vous  parviendra  vous  connaîtrez  déjà 
la  modification  du  projet  de  Boulay;  c'est  encore  une  in- 
justice. Personne  ici  pas  même  Poultier  (dans  VAmi  des 
lois)  ne  l'approuve.  En  écrivant  à  Darbas  je  lui  en  ai  dit 
mon  sentiment.  Je  suis  peut-être  exagéré  dans  mes  prin- 
cipes, mais  on  ne  me  verra  pas  lâche  et  complaisant  con- 
venir de  ce  que  je  crois  une  infamie.  Boulay  poursuivi  ces 
jours-ci  par  un  homme  armé  d'un  bâton  prit  la  fuite  et  se 
sauva  :  c'est  le  courage  des  proscripteurs. 

Dites-moi  du  nouveau  du  Docteur;  quand  je  serai  en 
état  je  ne  manquerai  pas  de  parler  de  lui.  De  même  de 
Parade.  Je  ne  pense  pas,  mon  cher  papa,  que  vous  ferez 
difficulté  d'accorder  Henriette  à  ce  dernier.  Ils  seront  heu- 


LOUIS   DE  BEER  179 

reux  ensemble  et  il  aura  plus  un  jour  que  je  n'en  aurai 
jamais.  On  espère  la  paix  ici  et  alors  je  voudrais  que  cela 
se  terminât  (1)  et  vous  serez  grand-papa,  et  cela  vous  ra- 
jeunira de  trente  ans.  Au  premier  jour  j'écrirai  à  Charles, 
à  mes  sœurs  etc.  Mille  choses  à  tous  et  n'oubliez  pas 

Parade. 

Louis. 

(A  suivre) 


1)  Le  traité  de  Campo  Formio  venait  d'être  signé,  et  Parade 
put  obtenir  un  congé  qui  lui  permit  de  venir  se  marier  à  Ri- 
be^uvillé. 


BIBLIOGRAPHIE 


^  ♦  ♦ 


Livres    nou^^eaiax 


ALBERT  TROMBERT.  —  Ombres  glorieuses.  —  Paris, 
Chaix.  1914.  —  1  vol.  in  12,  200  p.  avec  17  illustr. 
3  fr.  50. 

Elles  sont  glorieuses,  en  effet,  les  Ombres  de  tant  de 
soldais  qui  luttèrent  jadis  au  pays  d'Alsace  pour  la  défense 
de  la  patrie.  M.  Trombert,  à  qui  nous  devions  déjà  un 
agréable  volume  de  Souvenirs  d'Alsace  y  a  voulu  dans  son 
nouveau  livre  rendre  hommage  à  la  bravoure,  à  la  fermeté 
d'âme,  à  l'esprit  de  sacrifice  de  ces  héros,  et  il  l'a  fait  en 
des  pages  que  goûteront  certainement  nos  lecteurs.  Une 
visite  au  Geisberg  lui  fait  revivre  la  journée  tragique  du 
4  août  1870;  la  voix  d'un  prêtre  rappelant,  dans  l'église  de 
la  Madeleine,  au  service  commémoratif  du  6  août,  les  che- 
vauchées épiques  de  Morsbronn,  entraîne  son  imagination 
vers  ces  champs  de  bataille  où  se  joua  la  destinée  de  l'Al- 
sace; à  la  vue  des  régiments  de  Belfort  défilant,  un  14 
juillet,  il  songe  «  aux  noms  glorieux  de  la  Défense  et  de 
la  Libération  du  territoire  ».  Puis,  s'éloignant  davantage 
dans  le  passé,  il  nous  donne  un  vivant  récit  de  l'invasion 
de  1813-14  à  Colmar,  revient  en  quelques  pages  plus  brèves 
sur  le  siège  de  Paris,  pour  évoquer  enfin,  au  cours  d'une  vi- 
site aux  Invalides,  la  grande  Ombre  de  l'Empereur. 

J.  J. 

GANIER-TANCONVILLE,  FRITZ  KIEFFER  et  AN- 
SELME  LAUGEL.  —  Autrefois,  hier,  aujourd'hui.  Trois 
étapes  dans  la  vie  de  Strasbourg.  —  Paris-  Collection 
du  «  Tour  de  France  ».  1914.  1  voL  gr.  in  4",  XVII-IOS 
pages  10  francs. 

Lorsque  M.  Octave  Beauchamp  voulut  faire  une  place 
à  Strasbourg  dans  la  très  artistique  collection  du  Tour  de 


BIBLIOGRAPHIE  181 

France  qu'il  dirige,  il  eut  une  inspiration  heureuse.  Ne 
voulant  écrire  ni  un  guide,  ni  un  essai  d'archéologie,  comme 
il  l'explique  In  limine,  mais  rêvant  de  présenter  un  Stras- 
bourg ((  bien  vivant,  corps  et  âme»,  il  pensa  que  seuls  de 
vrais  strasbourgeois  pourraient  donner  de  leur  ville  un 
portrait  fidèle.  Il  s'assura  donc  la  collaboration  de  trois 
d'entre  eux,  disposa  son  ouvrage  en  un  triptyque  dont 
chacun  exécuterait  un  panneau,  et  ces  trois  tableaux  jux- 
taposés forment  un  très  beau  livre.  Une  illustration  abon- 
dante et  particulièrement  soignée  en  rehausse  encore  l'in- 
térêt. 

Autrefois,  c'est  le  Strasbourg  d'avant  la  guerre,  que 
nous  présente  M.  Ganîer-Tanconville.  Il  décrit,  telle  qu'il 
l'a  connue,  étudiée,  dessinée  et  aimée,  la  vieille  ville  qui 
n'avait  encore  subi  ni  les  destructions  de  1870,  ni  celles 
des  «  embellisseurs  )>  modernes  ;  puis,  passant  tout  naturel- 
lement des  vieilles  maisons  aux  vieilles  gens,  il  dépeint  de 
manière  fort  agréable  la  société  strasbourgeoise  de  ,ce 
temps,  déjà  si  lointain. 

Hier,  c'est  le  siège.  Il  pouvait  sembler  dangereux  d'en 
entreprendre  un  nouveau  récit;  et  pourtant  M.  Fr.  KiefFer 
ne  répète  pas  ses  devanciers,  tout  en  racontant  les  mêmes 
choses.  Témoin  des  journées  du  bombardement,  il  en  dit 
l'horreur  avec  un  accent  très  personnel,  sans  vaine  décla- 
mation, mais  en  homme  qui  n'a  rien  oublié  et  qui  tient  à 
ce  que  tous  sachent  comme  lui.  ((Nous  ne  faisons  pas  la 
guerre  aux  habitants  paisibles  »,  avait  dit  le  roi  Guillaume 
dans  sa  proclamation  du  8  août  :  l'histoire  du  siège  de  Stras- 
bourg de  M.  KiefFer  est  un  commentaire  éloquent  de  cette 
auguste  parole! 

Enfin  voici  Aujourd'hui,  le  Strasbourg  nouveau  tel  que 
l'ont  fait  les  vainqueurs,  et  tel  que  M.  Anselme  Laugel  a  le 
chagrin  de  le  contempler.  Ils  ont  rebâti,  restauré,  créé 
auprès  de  l'ancienne  ville,  si  avenante  et  si  pittoresque, 
une  ville  nouvelle  ((  fastueuse  sans  grâce,  grande  sans  no- 
blesse, majestueuse  sans  dignité  »,  comme  le  germanisme 
lui-même.  Ils  y  ont  fondé  une  Université,  centre  de  «  cul- 
ture »  allemande  en  pays  conquis;  ils  ont  tant  bien  que  mal 


182  REVUE    D'ALSACE 

remplacé  la  bibliothèque  et  les  musées  qu'ils  avaient  brû- 
lés, et  rétabli  un  théâtre  qui  servit  dès  le  début  à  manifes- 
ter l'antagonisme  des  deux  populations  juxtaposées.  Si 
leurs  entreprises  économiques  ont  été  considérables  (ports 
du  Rhin,  régularisation  du  fleuve,  etc.),  elles  ont  trop  sou- 
vent sacrifié  les  intérêts  alsaciens,  et  les  innovations  les 
plus  heureuses  semblent  devoir  être  cherchées  dans  cer- 
taines œuvres  sociales  ou  hygiéniques  telles  qu'habitations 
ouvrières,  bains  populaires,  etc. 

LUCIEN  MEYER.  —  Les  Vosges  méridionales  à  tépoque 
glaciaire.  —  Colmar,  Decker,  et  Belfort,  chez  l'auteur. 
—  1913.  1  vol.  in  8°,  346  p.  avec  carte  et  planches.  — 
6  fr.  50. 

La  compétence  géologique  de  M.  Lucien  Meyer  est  con- 
nue. L'œuvre  qu'il  vient  de  mettre  au  jour,  et  qui  parut 
d'abord  dans  le  Bulletin  de  Société  d'histoire  naturelle  de 
Colmar,  est  le  fruit  de  longues  années  d'observations  et  de 
recherches.  Après  quelques  remarques  sur  le  terrain  gla- 
ciaire des  Vosges,  il  promène  le  lecteur  dans  les  vallées  de 
rOgnon,  de  la  Savoureuse,  de  la  Doller,  de  la  Thur,  de  la 
Fecht,  de  la  Lauch,  qui  présentent  de  nombreux  exemples 
de  moraines,  de  comblements,  d'arrachement  sous-glaciaire, 
de  phénomènes  erratiques,  de  roches  striées  ou  mouton- 
nées, de  marmites  glaciaires,  de  fonds  de  vallées  surcreusés 
en  cirques,  etc.  Il  dégage  des(  faits  observés  cette  conclu- 
sion, entre  autres,  que  les  vallées  étaient  déjà  creusées  à 
l'époque  du  dépôt  des  moraines  encore  accessibles  à  l'ob- 
servation, tant  intérieures  qu'extérieures. 

Cet  ouvrage,  rempli  de  savantes  discussions,  jette  un 
jour  tout  nouveau  sur  une  question  à  laquelle  MM.  Bleicher 
et  Barthélémy  avaient  jadis  projeté  de  consacrer  une 
étude  approfondie.  Il  est  appelé  à  faire  autorité  en  la 
matière. 

J.  J. 


BIBLIOGRAPHIE  183 


Itevae  des  périodiques  de  Vannée  1913 


On  rencontre  aujourd'hui  des  articles  intéressant  This- 
toire  d'Alsace  dans  un  nombre  considérable  de  périodiques, 
français  et  allemands.  Se  tenir  au  courant  de  cette  produc- 
tion devient  de  plus  en  plus  malaisé,  et  la  nécessité  s'im- 
pose d'avoir  des  bibliographies  faciles  à  consulter.  Nous 
avons  donc  pensé  rendre  service  aux  lecteurs  de  la  Revue 

d'Alsace  en  leur  présentant  un  tableau  aussi  complet  que 
possible,  de  la  production  de  chaque  année.  Nous  ne  nous 
contenterons  pas  de  citer  des  noms  et  des  titres:  nous  in- 
diquerons au  moins  en  quelques  mots  le  contenu  des  ar- 
ticles énumérés.  Exception  sera  faite  cependant  pour  les 
travaux  parus  ici  même,  que  nous  nous  bornerons  à  men- 
tionner à  leur  rang.  Enfin  quelques  études  dont  nous  avons 
eu  connaissance  sans  pouvoir  nous  les  procurer  seront  in- 
diquées aussi  par  leur  titre  seul,  qui  sera  précédé  d'une 
astérisque  * 

Sauf  indication  contraire,  tous  les  articles  analysés  sont 
de  l'année  1913.  Nous  ne  répéterons  donc  point  cette  date 
pour  chacun. 

Les  périodiques  les  plus  fréquemment  cités  seront  dé- 
signés par  les  abréviations  suivantes: 

A.  E.  A.  —  Anzeiger  ftir  elscessische  Altertumskunde. 

A.  E.  J.  —  Almanaçh   pour  les   étudiants   et  pour   la 

jeunesse  d'Alsace-Lorraine. 

A.  L.  P.  —    L'Alsacien-Lorrain  de-  Paris. 

B.  M.  H.  M.  —  Bulletin  du  musée  historique  de  Mul- 

house. 
B.  S.  B.  E.  —  Bulletin  de  la  Société  belfortaine  d'é- 
mulation. 

B.  S.  S.  B.  A.  —  Bulletin  de  la  Société  des  Sciences, 

agriculture  et  arts  de  la  Basse-Alsace. 

C.  A.  -  -  Cahiers  alsaciens. 

E.  L.  K.  —  EIsass-Lothringische  Kulturfragen. 


184  REVUE  D*ALSACE 

E.  M.  —  Elsœssische  Monatsschrift  fur  Geschichte  und 

Volkskunde. 
J.  G.  E.  L.  —  Jahrbuch  fUr  Geschichte,  Sprache  und 

Literatur  Elsass-Lothringens. 
M.  A.  L.  —  Le  Messager  d'Alsace-Lorraine. 
R.  A.  —  Revue  d'Alsace. 
R.  A.  L  —  Revue  alsacienne  illustrée. 
R.  G.  A.  —  Revue  catholique  d'Alsace. 
S.  D.  B.  —  Strassburger  Diœzesanblatt. 
Z.  G.  O.  R.    —    Zeitschrift    fur   die   Geschichte    des 

Oberrheins. 


I.  —  Bibliographie  -  Archives 

D"^  KARL  STENZEL.  —  Elsaessische  Geschichtsliteratur 
des  Jahres  1912.  La  bibliographie  historique  de  l'Alsace 
pour  Tannée  1912  a  été  rédigée  par  M.  le  D""  Karl  Stenzel, 
archiviste-adjoint  aux  Archives  de  la  Basse-Alsace,  avec 
l'érudition,  la  clarté  et  la  précision  coutumières.  Depuis 
1890  cette  bibliographie  a  rendu  les  plus  grands  services 
aux  travailleurs  pour  lesquels  elle  est  devenue  un  auxiliaire 
indispensable.  Elle  ne  compte  pas  moins  de  869  numéros 
cette  année.  (Z.  G.  O.  R.  p.  626.) 

Le  Bulletin  alsatique  que  M.  ROD.  REUSS  publie  à  la 
fin  de  la  Bibliographie  lorraine  de  l'Université  de  Nancy  est 
moins  complet  (une  centaine  de  titres),  mais  l'auteur  y 
présente  avec  sa  haute  compétence  les  travaux  les  plus 
importants  de  l'année  1912,  et  quelques  uns  du  début  de 
1913.  (Annales  de  VEst,  fascicule  2,  p.  190). 

La  table  analytique  des  trente  premières  années  du 
Strassburger  Diœzesanblatt  (jadis  Bulletin  ecclésiastique, 
puis  Ecclesiasticum  argentinense)  rédigée  par  M.  le  D"^  NI- 
COLAS TARRAL,  a  paru  à  la  librairie  Le  Roux:  Register 
zu  den  ersten  30  Bœnden  (1882-1911)  des  Strassburger 
Diœzesanblatts.  Elle  devra  être  consultée  par  tous  ceux 
qui  s'intéressent  aux  choses  d'Alsace  (1  vol.  in  8^  186  p.) 

A.  HANAUER.  —  Les  archives  de  Thann  (suite).  (R.  A. 
page  170). 


BIBLIOGRAPHIE  185 

AUG.  SCHERLEN.  Inventât  des  alten  Archivs  der 
Stadt  Kaisetsberg.  Suite  et  fin  de  cet  înxentaire  très  dé- 
taillé, qui  s'ajoute  à  celui  déjà  publié  des  archives  d'Am 
merschwihr.  On  désire  vivement  que  cette  intéressante  sé- 
rie, précieuse  à  tant  de  titres  pour  l'histoire  de  la  bourgeoi- 
sie alsacienne,  soit  continuée  par  Vérudit  archiviste  adjoint 
de  la  ville  de  Colmar.  On  souhaite  également  qu'au  lieu 
de  s'arrêter  à  la  convocation  des  Etats-Généraux  de  1789, 
ces  inventaires  soient  menés  à  travers  la  période  révolu- 
tionnaire jusqu'à  l'avènement  de  l'Empire.  (£.  M,  suppl. 
p.  1  à  48.) 


II.  —  Etudes  d'ensemble  d'histoire  locale 

ou  généalogique 
—  ■♦  ♦-♦ — 

L'important  Essai  historique  sur  la  Seigneurie  du  Rose- 
mont  de  M.  FERDINAND  SCHEURER  vient  combler  une 
lacune  dans  la  série  des  travaux  consacrés  aux  fiefs  de 
Haute-Alsace.  Bonvalot  avait,  sans  doute,  étudié  jadis  les 
coutumes  de  ce  pays,  mais  pour  en  connaître  l'histoire  il 
fallait  se  contenter  encore  des  renseignements  trop  brefs 
de  Schœpflin-Ravenez.  M.  Scheurer  a  donc  été  bien  inspiré 
en  réunissant  d'abord  toutes  les  indications  qu'il  a  pu  trou- 
ver sur  la  seigneurie  elle-même,  des  origines  à  la  Révolu- 
tion. Une  seconde  partie  s'occupe  des  mines,  dont  l'ex- 
ploitation fut  surtout  active  au  XVI*  siècle  et  jusqu'à  la 
guerre  de  Trente  ans.  Enfin  il  passe  en  revue  les  châteaux 
et  fiefs  du  Rosemont  et  les  diverses  familles  qui  les  possé- 
dèrent (B.  5.  B.  E,  p.  105.) 

L'histoire  de  UOher-Salm  ou  Saim  des  Vosges  a  surtout 
rapport  à  la  Lorraine.  M.  O.  R.  LANDSMANN  la  suit  de- 
puis la  fondation  du  comté  au  XII*  siècle  jusqu'à  la  révo- 
lution et  à  l'annexion  à  la  France  le  2  mars  1793.  On  sait 
qu'une  partie  de  ce  territoire  a  été  annexée  en  1871.  (R. 
G.  A.  p.  33,  111,  171.) 

A.  GASSER.  —  La  prévôté  de  Hartmansmller  (R,  A.^ 
p.  129,  196). 


186  REVUE  d'alsacé 

A.  CASSER  et  C.  OBERREINER.  —Un  viUage  de  la 
Haute  Alsace,  Wuenheim,  (suite)  {R.  A.  p.  53.) 

D-^  JOHANNES  KUEHN.  —  Die  Bevœlkerung  eines 
kleinen  geistlichen  Teriitoriums.  Abtei  Murbach  im  EU 
sass.  Etude,  d'après  des  sources  manuscrites  et  imprimées, 
des  variations  de  la  population  dans  les  vallées  de  Gueb- 
willer  et  de  Saint-Amarin  depuis  la  fin  du  XIV*  siècle  jus- 
qu'à nos  jours-  (Z.  G.  O.  R.  p.  249) 

J.  P.  HOFF.  Une  commanderie  sacerdotale  de  Vordre 
des  chevaliers  de  Malte  à  file  Verte  (Strasbourg),  Elle 
remplaça  en  1371  rn  couvent  dAugustins  fondé  en  1150, 
et  cédé  aux  Chevaliers  de  St-Jean.  Par  dérogation  aux 
règles  ordinaires,  la  dignité  de  commandeur  y  était  élective. 
Elle  traversa  après  la  Réforme  une  crise  très  grave.  En 
1633  les  magistrats  luthériens  en  expulsèrent  commandeur 
et  chapelains  et  démolirent  en  partie  les  bâtiments.  Après 
1648  rOrdre  ne  retrouva  guère  que  des  ruines  dont  les 
restes  furent  détruits  par  Vauban  lors  des  travaux  de  for- 
tification de  1683.  Les  chapelains  furent  alors  établis  au 
couvent  de  St-Marc.  {R,  C.  i4.  p.  416) 

Le  Fr.  EDOUARD  SITZMANN  continue,  avec  sa  sû- 
reté ordinaire  d'information,  l'histoire  de  la  maison  des 
Hospitaliers  du  St-Esprit  de  Stephansfeld,  Il  raconte  cette 
année  les  alternatives  de  ruine  et  de  prospérité  par  les- 
quelles elle  passa  de  la  fin  du  moyen-âge  au  temps  de  la 
paix  française.  La  suppression  de  l'Ordre  par  Clément  XIV 
en  1772  remet  Stephansfeld  aux  mains  de  l'évêque  de 
Strasbourg  qui  y  établit  un  hospice  d'enfants  trouvés  et 
d'orphelins.  A  la  Révolution  les  bâtiments  de  la  Comman- 
derie  sont  transformés  en  ambulance;  ils  sont  rendus  aux 
enfants  trouvés  de  1799  à  1816,  puis  de  1818  à  1821,  après 
avoir  servi  deux  ans  de  caserne  aux  troupes  alliées.  En 
1835  on  y  établit  enfin  l'asile  d'aliénés  dont  l'auteur  décrit 
l'organisation  et  résume  l'histoire  jusqu'à  nos  jours.  {R, 
C,  A.p,  18,  83,  147,  203.) 

CH.  HOFFMANN.  —  Marbach  sous  la  réforme  de 
Windisheim.  (R.  A.  p.  217  et  293). 


blBLIOORAPHIE  187 

La  Rénovation  de  la  vieille  église  de  Ferrette  (1052- 
1912)  a  fourni  à  M.  H.  V.  le  plus  aimable  et  le  plus  érudit 
des  Ferrettiens,  Toccasion  de  rappeler  tous  les  souvenirs 
qu'évoquait  le  vieil  édifice  presque  entièrement  démoli  et 
reconstruit.  {Express,  de  Mulhouse,  8,  9  et  10  septembre 
1913). 

M.  A.  ACKERMANN  nous  confie  de  très  judicieuses 
Réflexions  sur  l'Alsace,  à  propos  de  Vhistoire  d'une  ville. 
Elles  hii  ont  été  inspirées  par  le  Livre  d'or  de  la  ville  de 
Soultz,  monument  élevé  par  M.  A.  Casser  à  sa  ville  natale, 
et  dont  il  est  superflu  de  faire  l'éloge  aux  lecteurs  de  la 
Revue  d^Alsace  (Af.  A.  L.,  p.  387  et  398.) 

M.  LOUIS  HERBELIN  montre  comment  fut  créée  à  la 
fin  du  XVP  siècle  L'ancienne  tuilerie  de  Délie,  et  suit 
jusqu'à  nos  jours  les  destinées  de  cet  établissement.  In- 
téressante contribution  à  Thistoire  de  nos  petites  industries 
locales,  de  laquelle  on  rapprochera  une  autre  étude  du 
même  auteur:  Une  aiguiserie,  une  ribe  et  un  foulon  mé- 
caniques à  Délie  au  début  du  XV W  siècle  (Belfort,  1913. 
in  8°  22  p.)  Il  est  à  désirer  que  cette  série  soit  continuée  : 
ce  serait  un  excellent  chapitre  d'une  histoire  du  travail  dans 
un  bourg  d'Alsace.  (B.  S.  B.  E,,  p.  261.) 

L'Armoriai  du  Comté  de  Montbéliard  et  des  seigneur 
ries  en  dépendant,  de  M.  JULIEN  MAUVEAUX,  intéresse, 
avec  le  Comté  proprement  dit  et  les  seigneuries  en  dépen- 
dant, comme  le  comté  de  Horbourg  et  la  seigneurie  de 
Riquewihr,  diverses  terres  qui  en  furent  jadis  démembrées, 
telles  que  le  comté  de  Ferrette,  les  seigneuries  de  Belfort 
et  de  Délie.  C'est  dire  qu'on  y  trouvera  de  nombreux  ren- 
seignements sur  la  noblesse  alsacienne.  —  Une  seconde 
partie  donnant  la  liste  des  familles  bourgeoises  inscrites  de 
1318  à  1790  au  Livre  Rouge  de  la  ville  de  Montbéliard, 
mentionne  aussi  des  familles  alsaciennes  immigrées.  On 
corrigera  quelques  noms  de  localités  d'Alsace  avec  les- 
quelles l'auteur  semble  peu  familier.  Amguestez,  p.  ex. 
cité  p.  391  doit  se  lire  Anguesey,  c'est-à-dire  Ensisheim, 
et  non  Danjoutin,  (Mémoires  de  la  Société  d'émulation  de 


188  REVUE   d'à  LS ACE 

Montbéliard.  p.  97  à  424,  avec  5  planches  d'armoiries  en 
couleurs.) 

•EUGEN  EHRETSMANN.  Vom  Geschlecht  der  Wald- 
ncr  von  Freundstein,  —  Intéressante  notice  sur  cette  fa- 
mille équestre  de  la  Haute-Alsace,  qui  a  donné  à  Tarméc 
de  nombreux  officiers.  La  baronne  d'Oberkirch,  auteur  des 
célèbres  Mémoires  était  née  Henriette-Louise  de  Waldner 
(/.  G.  E.  L,  p.  49.) 


III.  —  Périodes  préhistorique  et  gallo-romaine 


Le  mot  Alsace  signifie-t-il  le  pays  de  TIll,  ou  des  étran- 
gers, ou  des  Alamans,  ou  la  terre  de  chasse?  M.  G. 
OBERREINER,  doutant  de  la  valeur  de  ces  étymologies, 
rapproche  L'élan  et  l'Alsace,  et  voit  dans  notre  pays  la 
terre  préférée  des  élans.  «  L'analogie  des  formes,  dit-il 
lui-même,  est  parfois  bien  décevante.  »  {M.  A.  L.  p.  229) 

Le  même  auteur  dans  une  note  intitulée  Préhistoire 
et  étymologie,  discute  diverses  hypothèses  proposées  par 
M.  Rath  dans  deux  articles  de  ïExprcss  de  Mulhouse  des 
14  et  23  octobre  1913.  (Af.  A,  L.  p.  381.) 

Le  Rhin  d'Alsace  est-il  une  frontière?  se  demande-t-il 
encore,  après  tant  d'autres.  Il  conclut  par  l'affirmative  et 
pense,  avec  Gérard,  qu'à  l'origine  tout  au  moins,  le  Rhin 
fut  une  frontière  naturelle  absolument  inviolable,  sauf 
pour  les  ((  animaux  à  grande  stature,  doués  de  puissants 
moyens  de  locomotion.  »  —  Il  y  en  avait,  outre-Rhin,  de 
bien  des  espèces!...  (Af.  i4.  L.  p.  280.) 

G.  G.  Ligures  et  Celtes  en  Alsace.  (R.  A,  p.  143.) 

A.  GASSER.  Découvertes  archéologiques  récentes  en 
Alsace,  {R-  i4.  p.  118.) 

M.  le  D*"  J.  GASS  a  retrouvé  le  procès-verbal  de  la 
Découverte   d'un   mammouth  à   Vendenheim   en    1800.    Il 
ignore  ce  qu'est  devenu  le  squelette  de  ce  monstrueux  anî 
mal.  (A,  E.  A.  p.  381). 


BIBLIOGRAPHIE  189 

Près  de  Lampertheim  on  a  récemment  mis  à  jour  de 
nombreux  silex  et  des  haches  datant  de  l'âge  de  pierre 
(A.  E,  A.  p.  341.) 

M.  le  D'  R.  FORRER  a  visité  en  1911,  entre  Ernolsheim 
et  Dachstein,  plusieurs  tumuli  surmontés  d'une  sorte  de 
stèle  ou  de  menhir,  qu'il  étudie  dans  un  article  fort  curieux: 
MenhLr-Grabstelen  aus  Grabhiïgeln  von  Ernolsheim  (A,  E 
A.  p.  342). 

Plusieurs  tombes  ont  été  explorées  à  Marckolsheim 
(ibid.  p.  383),  à  Heidolsheim  (p.  384),  à  Wingersheim 
(p.  410),  à  Pfastatt  et  à  Lutterbach  (p.  416).  Des  bracelets, 
des  colliers,  des  fibules  y  ont  été  recueillis,  ainsi  que  des 
urnes  funéraires. 

A  Achenheim  et  à  Hœnheim  une  trouvaille  assez  in- 
téressante a  été  faite  d'un  certain  nombre  de  vases  de 
l'époque  néolithique  {ibid,  p.  407). 

Les  Basses- Vosges,  trop  négligées  jusqu'à  présent  par 
les  chercheurs,  «  sont  peut-être  plus  riches  en  préhistoire 
que  toute  autre  partie  de  l'Alsace.  »  M.  CH.  MATTHIS 
justifie  cette  opinion  en  résumant  les  Découvertes  de  non- 
veaux  monuments  préhistoriques  dans  les  Vosges  du  Nord. 
et  spécialement  aux  environs  de  Niederbronn,  qu'il  explore 
depuis  longtemps.  (L'homme  préhistorique,  p.  154  —  paru 
aussi  en  brochure.  Strasbourg.  Treuttel  et  Wiirtz.  1913. 
24  pages.) 

Nous  en  trouvons  une  autre  preuve  dans  l'important 
travail  de  M.  ALBERT  FUCHS  :  Die  Kultm  der  kaltischen 
Vogesensiedelungen,  mit  besonderer  Beriicksichtigung  des 
Wasserwalds  bei  Zabern-  Ein  Beitrag  zur  Frûhgeschichte 
Elsass'Lothringen.  Cette  volumineuse  étude,  commencée 
l'année  précédente  par  une  introduction  sur  la  situation, 
les  origines  et  les  formes  des  établissements  primitifs  dans 
les  Vosges,  est  continuée  par  des  chapitres  sur  l'agricul- 
ture, le  commerce,  les  routes,  l'industrie,  la  religion,  le 
culte  des  morts,  les  tombeaux,  le  tout  accompagné  d'une 
abondante  illustration.  (E-  M.  p.  33  à  371,  passim.) 


100  REVUE  D*ALSACE 

L'article  de  M.  le  D»"  A.  REUSCH:  Betonung  im 
Keltischen,  intéressera  surtout  les  philologues.  Nous  le 
signalons  cependant  aux  historiens  qui  cherchent  à  inter- 
préter les  anciens  noms  de  lieux  (E.  M.  p.  145). 

Nul  n'était  plus  qualifié  que  M-  CAMILLE  JULLIAN, 
Véminent  historien  de  nos  origines,  pour  nous  dire  Ce  que 
V Alsace  doit  à  la  Gaule,  Il  l'a  fait  excellemment,  montrant 
comment  toutes  deux  ont  été,  dès  le  début,  des  individua- 
lités très  fortes,  et  comment  l'Alsace  tenait  alors  à  sa  voi- 
sine de  l'ouest,  et  non  à  la  Germanie,  recevant  d'elle  ce 
premier  bienfait  «  d'avoir  appartenu  un  jour  à  une  grande 
et  glorieuse  nation  »  et  «  associé  ses  sentiments  à  l'idéal 
d'une  patrie  plus  vaste.  »  Elle  doit  à  ses  habitants  celtes 
d'avoir  possédé  de  longue  date  les  éléments  d'une  patrie 
provinciale,  avec  son  centre,  acropole  souveraine^  qui  fut 
sans  doute  l'enceinte  de  Ste-Odile,  ses  dieux  siégeant  sur 
les  hauts  lieux,  au  Donon  en  particulier,  ou  bien  au  bord 
des  sources,  des  ruisseaux  et  du  grand  fleuve  de  la  fron- 
tière, dieux  du  pays  et  dieux  des  morts,  dont  l'empreinte 
n*a  pas  disparu  du  sol  alsacien.  Ses  habitants,  attachés 
bien  avant  César  à  leur  terre  féconde,  ont  laissé  dans  la 
plaine  et  sur  les  hauteurs  les  vestiges  de  leurs  demeures, 
de  leurs  retraites,  de  leurs  villes,  en  même  temps  qu'ils 
transmettaient  à  leurs  descendants  leurs  habitudes  de  tra- 
vail plus  encore  que  leur  esprit  guerrier.  Ils  possédaient 
enfin  cette  remaquable  faculté  d'assimilation  qui  leur  per- 
met d'absorber  les  germains  Triboques  venus  à  la  suite 
d'Arioviste,  comme  leurs  fils  devaient  absorber  plus  tard 
tant  d'autres  étrangers  établis  parmi  eux.  (C.  A,  p.  3-) 

Le  même  savant  étudiant  Viviscus,  Helvetum,  Tribunci, 
pense,  contrairement  à  M.  Hirschfeld,  que  le  nom  des  Bi- 
turiges,  Vivisques  de  Bordeaux  ne  prouve  pas  qu'ils  soient 
venus  de  Viviscus  ou  Vevey  en  Suisse,  mais  plutôt  qu'un 
Vivisque  est  allé  s'établir  de  ce  côté.  De  même  Helvetum 
en  Alsace  peut  avoir  été  fondé  par  un  Helvète  venu  sur 
la  rive  gauche  du  Rhin-  Le  Tribunci  mentionné  par  Ammien 
Marcellin  se  placerait  à  la  frontière  du  pays  des  Triboques, 


BIBLIOGRAPHIE  191 

vers  Lautsrbourg.   (Revue  des  études  anciennes,   t   XV. 
page  47.) 

Dans  deux  notes  sur  César  et  Arioviste  en  Alsace,  M. 
C.  OBERREINER  continue  à  défendre  l'opinion  que  la 
rencontre  des  deux  années  eut  lieu  à  l'Ochsenfeld  (R,  C- 
A,  p.  104  et  362). 

M.  L.  G.  WERNER:  Die  Rœmerstrasse  von  Epomanduo 
nach  Monte  Bcrisiaco,  essaie  de  reconstituer  le  tracé  de 
cette  voie  dans  sa  traversée  du  territoire  alsacien.  (E.  Af. 
page  241.) 

Le  même  auteur  décrit  Mulhouse  et  ses  environs  à 
Vépoque  romaine  d'après  les  trouvailles  et  les  fouilles  les 
plus  récentes  (fî.  Af.  //.  Af.  pour  1912,  paru  en  191'3.  t. 
XXXVI.  p.  5  —  avec  une  carte.) 

Dans  une  étude  très  documentée,  Die  Ziegel  und  die 
Légionstempel  aus  dem  rœmischen  Strassburgy  M.  le  D'' 
R.  FORRER  apporte  une  importante  contribution  à  la  to- 
pographie romaine  de  Strasbourg  et  à  l'histoire  des  légions 
stationnées  le  long  du  Rhin.  (i4.  E.  i4.  p.  353-) 

Il  précise,  en  deux  copieux  articles,  —  Neue  Mate- 
rialen  zum  nordœsilichen  Stadtmanenring  des  rœmischen 
Strassburg  —  le  tracé  et  la  structure  des  fortifications 
d'Argentoratum,  complétant  les  travaux  antérieurs  de  Sil- 
bermann,  de  Morlet,  von  Apell,  etc.  {A.  E.  A,p.  288  et  421.) 

On  a  découvert  près  d^Oberhausbergeny  un  appareillage 
de  conduites,  unies  par  des  manchons,  où  M.  F.  JAENGER 
a  reconnu  des  débris  de  l'aqueduc  souterrain  qui  alimentait 
Strasbourg  à  l'époque  romaine  (i4.  E.  i4.  p.  387.) 

Des  fouilles  récentes  ont  mis  à  découvert  des  restes 
assez  importants  de  l'hypocauste  des  thermes  romains  de 
NiederbronUy  déjà  partiellement  reconnu  en  1786  et  décrit 
dans  Schœpflin-Ravenez  (A,  E.  A-  page  417.  —  Voir  aussi 
L'homme  préhistorique,  p.  302.) 

(A  suivra)  E.  BÉCOURT  et  J.  JOACHIM. 


La  Réunion  de  Dornach  à  Mulhouse 


La  Revue  d* Alsace  annonçait,  dans  son  dernier  fascicule, 
qu'elle  se  ferait  un  plaisir  de  consacrer  au  moins  une  page 
aux  fêtes  destinées  à  célébrer  la  réunion  de  Dornach  à 
Mulhouse-  Cet  «  au  moins  »,  me  permet  de  supposer  qu'on 
ne  m'en  voudra  pas  trop  si  je  dépasse  le  cadre  étroit  d'une 
quarantaine  de  lignes,  car  l'importance  de  la  solennité  du 
7  juin  et  des  festivités  qui  l'accompagnèrent  m'entraînera 
sans  doute  à  donner  à  mon  résumé  un  peu  plus  d'ampleur 
que  ne  l'eût  désiré  la  Direction  de  la  Revue  d'Alsace. 
Mais  puisque  la  place  nous  est  mesurée,  ne  la  perdons  pas 
en  phrases  inutiles. 

« 

Depuis  le  jour  où  M-  Ernest  Meininger,  le  distingué 
historien  et  héraldiste  mulhousien,  soumit  à  M.  le  maire 
Cossmann  et  à*  quelques  autres  notabilités  le  projet  de  cé- 
lébrer, par  une  fête  populaire,  la  réunion  de  Dornach  à 
Mulhouse  qui  élevait  la  ruche  industrielle  de  l'Alsace  au 
rang  des  grandes  villes  de  plus  de  cent  mille  âmes,  et  où 
cette  idée  prit  corps,  l'enthousiasme  n'avait  fait  que  croî- 
tre, dans  tous  les  milieux,  en  faveur  de  la  manifestation 
projetée,  et  celle-ci  prenait,  peu  à  peu,  des  proportions 
grandioses.  Longtemps  à  l'avance,  les  préparatifs,  poussés 
activement,  entretenaient  la  population  dans  une  attente 
fébrile  de  l'événement  dont  chacun  parlait.  Les  divers  co- 
mités s'organisaient,  les  groupes  se  constituaient;  bientôt 
les  choses  étaient  assez  avancées  pour  qu*on  pût  convoquer 
les  manifestants  à  des  répétitions;  et  dans  tous  les  quar- 
tiers, dans  toutes  les  rues  s'élevaient  arcs-de-triomphe,  guir- 
landes, mâts,  oriflammes  et  banderolles;  à  chaque  maison, 
des  quantités  de  drapeaux,  de  draperies,  de  décors  fleuris; 
et  partout  dominaient  les  couleurs  nationales,  le   «  rouge 


RÉUNION   DE  DORNACH  193 

et  blanc  »  —  car  ce  fut  une  fête  essentiellement  alsacienne. 

La  veille  du  grand  jour,  une  retraite  aux  flambeaux, 
formée  de  trois  cortèges  différents,  parcourut  les  rues 
brillamment  illuminées,  s'arrêtant  devant  le  domicile  des 
principaux  organisateurs  de  la  fête  et  leur  donnant  une  sé- 
rénade; M.  Ernest  Meininger,  déjà  nommé;  M.  Cossmann, 
maire  de  Mulhouse;  M.  Baum,  maire  de  Dornach;  M-  Théo- 
dore Schlumberger,  président  du  Comité  d'honneur  ; 
M.  Michel  Diemer,  président  du  Comité  d'organisation;  et 
M.  Edouard  Drumm,  député  au  Landtag,  le  vaillant  et  po- 
pulaire défenseur  du  particularisme  alsacien,  qui  fut  ac- 
clamé aux  accents  vibrants  de  la  marche  <(  Sambre-et- 
Meuse  »  exécutée  par  la  musique  des  pompiers-.. 

Et  le  dimanche  7  juin,  à  une  heure  de  l'après-midi,  ce 
fut  —  sous  un  ciel  relativement  clément,  puisque  la  pluie 
fit  relâche  pendant  quelques  heures,  comme  pour  laisser 
au  superbe  et  brillant  cortège  le  temps  de  défiler  devant 
des  milliers  et  des  milliers  de  spectateurs  enthousiasmés  — 
ce  fut,  quatre  heures  durant,  la  triomphale  randonnée  de 
Mulhouse  à  Dornach  et  de  Dornach  à  Mulhouse,  puis  de- 
vant les  tribunes  archibondées,  puis  à  travers  les  rues  et 
finalement  sur  la  place  de  la  Réunion,  d'un  cortège  unique 
en  son  genre:  cavaliers,  piétons,  chars  et  voitures,  le  défilé 
durait  plus  d'une  heure  et  demie.  Il  ne  nous  est  pas  possible 
d'entrer  ici  dans  le  détail  de  ce  cortège,  parfaitement  or- 
donné, et  qui  comprenait  une  partie  historique  et  allégo- 
rique et  une  partie  industrielle  et  sociale  ;  la  première  sym- 
bolisait  ou  évoquait  avec  une  grande  vérité  d'expression 
et  une  scrupuleuse  exactitude  de  costumes  —  qui  n'en  ex- 
cluait pas  la  richesse  —  les  phases  principales  de  l'his- 
toire de  Mulhouse  et  de  Dornach,  de  l'an  451  avant  notre 
ère  jusqu'en  1780:  légende  de  la  fondation  de  Mulhouse, 
fes  Huns  après  la  destruction  du  village  de  Mulenhusen, 
les  Romains,  les  Celtes  et  les  Alamans  avant  et  après  la 
bataille  de  TOchsenfeld,  l'élévation  de  Mulhouse  au  rang 
de  ville  par  l'empereur  Adolphe  de  Nassau,  Pierre  de 
Harenbach,  l'Alliance  de  Mulhouse  avec  les  cantons  Suis- 
ses,  le  passage  des  Suédois,  soldats,  sapeurs,  artilleurs  et 
canons  mulhousiens  en  1780,  etc.,  etc.  —  sans  oublier  les 


194  REVUE    D'ALSACE 

hérauts  et  les  fanfares  à  cheval,  les  preux  et  les  croisés,  les 
pages,  les  ménestrels  de  Tan  1300,  les  troupes  de  Turenne, 
la  noce  paysanne  de  Sundgau,  les  pompiers  dans  leurs  uni- 
formes d'autrefois,  et  une  foule  d'autres  groupes  fort  in- 
téressants, plus  de  cent  au  total.  A  signaler,  parmi  les  chars 
allégoriques  de  l'industrie,  ceux  de  l'Ecole  de  filature  et 
tissage,  de  l'Ecole  de  chimie,  de  la  Mer  Rouge  (impressions), 
de  la  Société  de  construction  d'aéroplanes  Aviatic,  puis 
tous  les  corps  de  métiers  avec  leurs  chars  respectifs. 

Au  cours  de  cet  interminable  défilé,  plusieurs  cérémo- 
nies eurent  lieu:  la  remise  des  clefs  de  Domach  par  le 
maire  de  cette  ville  à  celui  de  Mulhouse;  discours  de  cir- 
constance; exécution  de  morceaux  de  chant  et  de  musique 
par  des  masses  chorales  et  des  ensembles  de  fanfares; 
inauguration  d'une  plaque  commémorative  ;  signature  à 
l'Hôtel  de  Ville  de  Mulhouse,  d'un  document  sur  parche- 
min rappelant  la  signification  de  la  journée. 

Pendant  tout  l'après-midi,  quatre  avions  de  la  Société 
Aviatic  n'ont  cessé  d'évoluer  au-dessus  de  la  ville,  survolant 
le  cortège  et  la  foule,  laissant  tomber  des  milliers  de 
cartes  postales  illustrées. 

Le  soir  et  le  lendemain,  devaient  avoir  lieu  des  ré- 
jouissances publiques  sur  le  vaste  emplacement  de  fê.te 
(nouveau  champ  de  foire  de  Mulhouse)  où  s'élevaient  nom- 
bre de  baraques,  boutiques,  et  tous  les  attributs  des  Ker- 
messes. —  Hélas!  une  pluie  diluvienne  vint  troubler  la 
fête  et  supprimer  une  bonne  partie  du  programme  de  ces 
réjouissances.  Lundi  soir,  cependant,  il  y  eut  de  nouveau 
quelques  heures  de  répit  dans  ce  déversement  du  ciel  sur 
la  terre,  et  une  foule  compacte  envahit  le  champ  de  foire. 
Mais  on  pataugeait  dans  la  boue  jusqu'à  la  cheville,  et 
les  forains  n'y  trouvèrent  guère  leur  compte,  pas  plus  que 
les  institutions  de  bienfaisance  auxquelles  devait  aller  le 
bénéfice  de  ces  attractions- 
La  fête  du  7  juin  n'en  fut  pas  moins  grandiose.  Et  elle 
laissera  un  souvenir  impérissable  aux  cent  mille  Mulhou- 
siens  et  aux  cent  mille  personnes  venues  du  dehors  pour 

y  assister. 

H.-E.  D. 


Tii*- 


Aux  abonnés  et  Lecteurs 

de    la     «   REVUE    D'ALSACE  » 


Tout  vient  à  point  à  qui  sait  attendre-  Vrai  partout  et 
pour  tous,  ce  proverbe  va  trouver  son  application  dans  la 
Revue  (f Alsace.  Dans  Tavant-propos  de  notre  premier  fas- 
cicule, nous  demandions  un  peu  de  crédit  pour  nous  per- 
mettre de  continuer  Tallure  franchement  alsacienne  à  la- 
quelle oblige  le  titre  de  ce  vieux  périodique.  Avec  le  pré- 
sent numéro  tombera  à  néant  cette  objection  dont  nous 
avions  l'intuition  et  que  nous  avons  entendu  sortir  de  la 
bouche  du  curé  doyen  d'une  petite  ville  voisine  et  annexée. 
«  La  Revue  d'Alsace,  nous  disait-il,  sera  plutôt  belfortaine». 
((  Erreur,  Monsieur  le  Doyen,  lui  répondions  nous;  vous  ne 
tarderez  pas  à  vous  en  convaincre  vous-même  ». 

Aujourd'hui  —  plus  tôt  que  nous  le  pensions  —  nous 
sommes  en  mesure  de  réaliser  notre  promesse.  En  dehors 
des  lettres  de  Louis  de  Béer  dont  M.  l'abbé  Ingold  a  com- 
mencé l'intéressante  publication,  nous  pouvons  offrir  à  nos 
abonnés  et  lecteurs  des  articles  non  suspects  de  régiona- 
lisme. La  bataille  de  César  et  d'Arioviste  a  déjà  fait  couler 
des  flots  d'encre,  mais  le  dernier  mot  n'est  pas  dit  M.  Ober- 
reiner  se  charge  de  raviver,  en  deux  ou  trois  pages,  cette 
question  toujours  si  passionnante  par  suite  de  l'ambiguité 
des  Commentaires,  Ce  sont  ensuite  les  Origines  de  Vab- 
baye  d'Ebersmunster  (Basse  Alsace)  que  M.  Anselme  Lau- 
gel  traite  avec  son  autorité  et  sa  compétence  habituelles, 
sans  oublier  la  suite  des  périodiques  français  et  allemands 
de  1913  dont  MM.  E.  Bécourt  et  J.  Joachim  ont  bien  voulu 
enrichir  la  Revue  d^ Alsace. 

Enfin,  nous  prévoyons  dès  à  présent  les  Origines  reli- 
gieuses de  r Alsace  avec  des  documents  inédits  sur  les  Trois 
Epis  et  les  Souvenirs  de  Jean  Louis  Stolz- 

La  Revue  telle  que  l'avait  comprise  J.  Liblin,  telle  que 
MM.  A.  Casser  et  A.  Ingold  l'ont  continuée,  la  Revue  a  en- 
core devant  elle  de  beaux  jours;  plus  d'un  encore  nous 

saura  gré  de  l'avoir  fait  revivre. 

La  Direction- 


César  a-Ml  batta  Arîoviste 

en  deYiors  de  la  Séqaanle  ? 


A  diverses  reprises  nous  avons  critiqué  l'hypothèse  émi- 
se par  feu  Mgr.  Gloeckler  au  sujet  de  l'emplacement  du 
champ  de  bataille  où  César  a  vaincu  Arîoviste.  L'argument 
principal  de  sa  thèse  s'impose  moins  que  jamais  à  notre 
esprit  avec  cette  évidence  qui  force  l'adhésion. 

Du  fait  qu'après  sa  victoire  «  César  ramena  son  armée 
en  Séquanie  pour  lui  faire  prendre  ses  quartiers  d'hiver  », 
faut-il,  comme  l'a  cru  Mgr.  Gloeckler  (1),  conclure  qu'm- 
demment  la  bataille  a  été  livrée  hors  de  la  Séquanie? 

Le  dernier  chapitre  du  premier  livre  des  Commentai- 
res de  César,  invoqué  par  l'érudit  historien,  comporte  deux 
parties  bien  distinctes:  l'une  ayant  exclusivement  trait  aux 
événements  qui  suivirent  la  défaite  d' Arîoviste  (2),  l'autre 
résumant  la  conduite  de  César  après  ses  deux  campagnes 
de  Tannée  58- 

En  disant  «  qu'après  avoir  en  un  seul  été  terminé  deux 
guerres  importantes,  il  mit,  un  peu  plus  tôt  que  l'exigeait 
la  saison,  son  armée  en  quartiers  d'hiver  chez  les  Se- 
quanes  »,  César  n'a  nullement  eu  l'intention  de  faire  en- 
tendre qu'il  avait  fait  ces  deux  campagnes  en  dehors  de  la 
Séquanie.  C'est  forcer  le  texte  que  de  le  sous-entendre. 

Assurément,  c'est  hors  Séquanie  que  César  a  vaincu 
les  Helvètes,  mais  on  ne  saurait  en  conclure  qu'il  a  égale- 
ment vaincu  les  Suèves  hors  Séquanie.  Du  reste,  autre 
chose  est  la  bataille,  autre  chose  la  poursuite  de  l'ennemi, 
qui  ne  s'arrête  pas  forcément  sur  le  territoire  même  où  a 
été  livrée  la  bataille,  autre  chose  encore  Thivernage. 

Comme  l'a  fort  bien  montré  M.  Camille  Jullian  (3),  on 

1)  Cfr.  Revue  d'Alsace,  1905,  p.  549,  etc. 

2)  Jusque  :   «  Caesar,  una  aestate... 

3)  Cfr.    Histoire    de    la   Gaule,    Paris,    Hachette,    1909,    III 
p.  242,  etc. 


CÉSAR  A-T-IL   BATTU   ARIOVISTE  197 

aurait  pu  s'attendre  à  ce  que  César  ramenât  ses  troupes  sur 
les  bords  du  Rhône  et,  de  fait,  V  «  ordre  d'hivernage  en 
pays  ami  était»,  somme  toute,  «un  double  coup  d'Etat»: 
ce  séjour  entraînait,  en  effet,  pour  les  Séquanes  (l)  «  l'ap- 
parence de  la  servitude  »  et  par  ailleurs  César  «  se  débar- 
rassait de  la  tutelle  du  sénat  ». 

Parlant  de  l'hivernage  de  ses  troupes,  il  avait  donc  en 
vue  non  le  passé,  mais  l'avenir.  Il  s'agissait  du  reste  de  ré- 
tablir au  plus  tôt  à  Rome  son  influence,  qui  avait  bien  fléchi 
pendant  qu'il  guerroyait  dans  les  Gaules.  En  lisant  Plu- 
tarque,  on  voit  fort  bien  que  César  avait  hâte  de  se  rendre 
à  Rome,  «  après  avoir  laissé,  dit  l'historien  grec,  ses  forces 
chez  les  Séquanes  »  (2).  Le  terme  dont  se  sert  Plutarque 
n'autorise  pas  la  version:  il  ramena  ses  troupes  en  Sé- 
quanie. 

D'ailleurs,  l'expression  in  hiberna  deduxit  est  encore 
employée  au  VIII*  livre  des  Commentaires  ch.  46,  où  cer- 
tainement elle  ne  peut  signifier  que  :.  «  il  mit  l'armée  en 
quartiers  d'hiver  »,  et  non  il  la  ramena.  Quant  au  terme 
deduxity  il  est  employé  dans  le  sens  amena  dans  plus  d'un 
passage  des  Commentaires  (3). 

Mgr.  Gloeckler  n'ayant  cessé  d'estimer  que  la  conclu- 
sion qu'il  a  tirée  de  la  façon  dont  César  parle  de  l'hivernage 
de  ses  troupes  s'imposait  de  toute  évidence,  il  importe  d'es- 
sayer de  comprendre  pourquoi,  malgré  toutes  nos  objec- 
tions, il  est  resté  inébranlable. 

Si  son  esprit  a  si  fortement  adhéré  au  jugement  qu'il 
a  porté,  c'est  assurément  qu'à  ses  yeux  il  n'y  avait  là  rien 
d'obscur.  Mais  cet  éclair  de  l'évidence  qui  a  jailli  en  son 
esprit,  nous  avons  beau  l'appeler  de  tous  nos  vœux:  nous 
ne  voyons  pas,  en  l'espèce,  briller  la  lumière  de  l'évidence  ; 
notre  assentiment  n'a  cessé  d'éprouver  de  l'hésitation. 

1)  César  n*a  pas  précisé  davantage.  Si  Ton  admet  avec  M. 
Jullian  que  le  quartier  général  fut  sans  doute  à  Besançon,  le 
terme  de  deduxit  s'explique  fort  bien.  II  y  avait  une  assez  longue 
distance  à  franchir  du  Rhin  à  Besançon. 

5)    Cfr.  Vie  de  César,  XX,  1. 

3)  Cfr.  Commentaires,  II,  10  :  <«  ad  eam  sententiam...  Haec 
...ratio  eos  deduxit  »  ;  etc. 


198  REVUE    D'ALSACE 

Il  faut  croire  qu'au  lieu  d'avoir  été  déterminé  à  affir- 
mer par  une  certaine  lumière  contraignante  intrinsèque 
au  texte,  l'esprit  de  Mgr.  Gloeckler  a  contribué  lui-même  à 
reproduire  cet  éclat  auquel  son  assentiment  a  cédé. 

L'évidence  à  laquelle  il  a  fait  appel  s'est  donc  mélan- 
gée en  fait  d'éléments  subjectifs.  Son  jugement  reposait 
sur  des  mobiles  personnels:  l'activité  de  son  esprit  est 
entrée  pour  une  grande  part  dans  la  constitution  des  rai- 
sons qui  ont  emporté  son  assentiment. 

Cet  esprit  perspicace  n'a  pas  douté  un  instant  qu'il  se 
conformât  aux  strictes  indications  de  l'évidence.  Il  a  cru 
voir;  sa  certitude  a  été  déterminée  par  une  évidence  illu- 
soire. Ce  que  Mgr.  Gloeckler  a  pris  pour  l'évidence  n'en 
était  qu'un  semblant;  il  a  arrêté  trop  tôt  son  examen.  Voilà 
pourquoi  l'évidence  qu'il  invoque  n'est  qu'une  contrefaçon 
de  l'évidence  objective;  voilà  pourquoi  il  faut  se  garder 
de  placer  sa  foi  dans  une  application  quasi  mécanique  du 
critérium  de  l'évidence. 

On  voudra  bien  excuser  ces  considérations  plus  ou 
moins  philosophiques.  Aussi  bien,  comme  l'a  dit  avec  rai- 
son M.  C.  Jullian,  il  n'y  a  point  en  histoire  de  question  inu- 
tile; quelque  soit  le  sujet  traité,  l'érudit  fait  œuvre  d'his- 
torien (l). 

Pâlir  sur  l'emplacement  de  la  victoire  de  César  sur 
Arioviste  (2)  est  aussi  estimable  que  faire  la  synthèse  d'une 
époque  comme  le  XVI !•  siècle.  L'histoire  intégrale  n'est 
d'ailleurs  pas  l'apanage  des  historiens  d'outre-Rhin.  Pourvu 
que  l'on  fasse  œuvre  de  vérité,  on  aura  toujours  bien  mérité 
de  l'histoire. 

C.  OBERREINER. 


1)  Cfr.  Annales  politiques  et  littéraires,  2  novembre  1913. 
M.  Jullian  avait  déjà  dans  la  Revue  historique  appliqué  ce  prin- 
cipe à  Tœuvre  de  M.  Frédéric  Masson. 

2)  Signalons  en  passant  une  erreur  qui  se  trouve  sur  la 
carte,  gravée  par  Erhard  frères,  dans  la  10*  édition  des  Com- 
mentaires de  M.  Boue  (Paris,  de  Gigord,  1912)  :  Cernay  y  figure 
sur  riU,  bien  au  nord  de  Mulhouse  (!). 


L.ouis      de      B  El  El  R 

Gouverneur  de  Bénévent 

à  sa  famille  (suite) 


i*«^ 


3. 

PariSy  le  8  brumaire  6  (dimanche) 
(29  octobre  1797.) 

Promettre  est  un  et  tenir  est  un  autre,  a  dit  La  Fon- 
taine, et  je  l'éprouve  en  ce  moment.  Albert  vint  il  y  a  8 
jours  comme  je  vous  récrivis  mardi;  il  me  défendit  d'aller 
chez  Reubell  avant  de  l'avoir  revu.  «  Vous  ne  me  trouverez 
pas  à  Madrid  (sa  campagne),  car  je  n'y  suis  pas  sûr  un 
seul  jour  d'y  pouvoir  rester:  je  reviendrai,»  me  dit-il,  et 
il  n'est  pas  encore  revenu.  Les  plaisirs  ici  sont  coûteux,  je 
ne  veux  ni  ne  peux  en  trop  user;  on  ne  peut  pas  tout  voir 
indifféremment  chaque  jour,  et  je  m'ennuyais  à  la  mort 
quand  avant-hier  je  m'abonnai  moyennant  3  l.  pour  un 
mois  à  un  cabinet  de  lecture  dont  j'ai  pris  chez  moi  la 
Bibliothèque  de  l'homme  public  par  Condorcet  et  j'étudie- 
Je  fais  de  nombreux  extraits.  (Cet  ouvrage  en  21  vol.  est 
rare).  J'emploie  mon  temps  à  m'instruire  en  attendant  que 
je  puisse  remplir  le  but  de  mon  voyage  qui  d'après  ce  que 
je  vois  ne  peut  pas  être  en  partie  celui  de  m'instruirç. 

Lassé  de  ne  pouvoir  m'acquitter  de  ma  commission  par 
la  faute  de  ceux  sur  qui  je  croyais  pouvoir  compter,  j'écri- 
vis à  Reubell  vendredi;  je  suis  encore  à  attendre  sa  ré- 
ponse. Je  lui  annonçai  que  j'étais  chargé  de  lettres  pour 
lui,  que  celle  de  son  beau  frère  (l)  contenait  peut-être  des 
choses  qui  l'intéresseraient  et  que  ce  dernier  motif  me 
faisait  hasarder  de  lui  demander  l'heure  où  je  pourrai  le 
voir  quoique  je  le  susse  bien  occupé  dans  ce  moment  par 
l'heureux  événement  de  la  paix  etc.,  etc.  Je  fus  court  et 
je  fis  aussi  bien  que  je  pus:  cela  passait.  Je  conçois  qu'il 
ne  peut  me  faire  répondre  tout  de  suite  puisqu'ils  sont  sur- 

1)  Rapinat. 


200  REVUE   D'ALSACE 

chargés  d'affaires;  mais  s'il  ne  le  faisait  pas  du  tout,  je 
recommencerais;  je  mettrais  une  corde  plus  haute.  Vous 
pouvez  comptez  que,  si  je  ne  réussis  pas,  il  n'y  aura  pas 
de  ma  faute.  Je  suis  plein  d'espoir  pourtant.  Acheronta 
movebo.  (1)  Je  mettrai  Dieu  et  le  diable  du  jeu  et  il  faudra 
que  cela  marche- 

Je  mange  depuis  lundi  avec  les  Représentants  qui 
m'ont  fort  bien  reçu.  Il  y  a  Gamier  de  Saintes,  Talot, 
Gauthier  du  Calvados,  —  le  plus  honnête  homme  que  j'aie 
encore  vu,  —  Cavaignac,  Pflieger  et  Dubois  du  Haut- 
Rhin.  Jeudi  quand  on  eut  appris  la  nouvelle  de  la  paix» 
Pflieger  fit  chercher  des  huîtres,  du  Bourgogne,  du  Chablis 
etc.,  et  nous  régala:  tous  étaient  plein  de  joie.  Il  faisait 
beau  temps,  ce  qui  est  rare  à  Paris,  et  ce  qui  ajoute  beau- 
coup à  la  bonne  humeur  des  habitants.  Je  vous  aurais  ins- 
truit de  cette  heureuse  nouvelle  si  ma  lettre  eut  pu  partir 
de  suite,  mais  comme  la  poste  ne  partait  que  le  surlende- 
main, la  nouvelle  vous  parvenait  plus  tôt  par  les  Feuilles. 
J'ai  tant  de  raisons  de  me  réjouir  de  cet  événement  qu'il  ne 
contribue  pas  peu  à  me  faire  trouver  supportable  cette 
ville  de  boue  et  de  cochonnerie,  où  je  n'ai  encore  rien 
touché  qui  fut  propre.  Je  me  rencontrai  mercredi  avec  Ca- 
simir et  le  Souffleur  (2)  à  la  municipalité  rue  d'Antin  où 
je  gardais  le  mulet  depuis  deux  heures  avec  bien  d'autres- 
Nous  irons  voir  le  Musée  ensemble,  ce  qui  est  pour  mof 
un  avantage  très  grand. 

Les  lettres  de  Metzger  ne  portent  pas  d'autre  adresse 
que  de  celle  qu'on  met  aux  lettres  pour  Ribeauvillé-  (3) 
Je  me  tue  à  m'in former  du  logement  des  personnes  sans 
rien  apprendre-  Il  faudra  pourtant  bien  que  je  l'apprenne. 

1)  Le  vers  entier  de  Virgile  que  cite  L.  de  Béer  est:  Flectere 
si  nequeo  Superos,  Acheronta  movebo, 

â)  Casimir,  comme  ron  sait,  est  le  nom  sous  lequel  est 
connu  le  peintre  colmarien  J.J.  KarpfT.  Je  ne  sais  qui  est  désigné 
par  de  Béer  sous  le  nom  de  Souffleur,  qui  est  aussi  un  nom  de 
guerre,  comme  on  le  verra  plus  bas. 

:t)  Sur  les  relations  de  L.  de  Béer  et  de  tous  les  siens  avec 
le  représentant  du  peuple  colmarien  Metzger,  cff.  le  premier  ar- 
ticle de  la  Revue  catholique  cité  plus  haut. 


LOUIS   DE  BEER  201 

Thevenin  me  tourmente:  je  dois  faire  venir  mon  violon, 
jouer  4  heures  du  jour  avec  lui,  les  leçons  de  l'amitié  me 
profiteront  mieux  que  les  autres  et  il  faudrait  que  vous 
fussiez  bien  riche  pour  payer  un  maître  ici.  Si  je  restais  à 
Paris,  cela  pourrait  bien  se  faire  et  je  vous  prierais  de 
m'envoyer  ma  racle;  mais  ce  pavé  est  trop  cher  pour  qui 
n'y  gagne  rien. 

On  va  créer  un  ministre  des  Domaines  nationaux  qui 
aura  peut-être  encore  l'Instruction  publique  et  le  commerce 
et  surtout  les  Eaux  et  forêts.  Je  ne  désespère  pas  d'être 
bien  reçu  chez  le  cinquième  du  centre  dispensateur  (1); 
nous  verrons. 

Mon  chauffage  me  revient  à  2  louis.  Le  poêle  et  le 
tuyau  seuls  coûtent  18  francs  que  j'en  tirerai  pourtant  en 
partant  Le  bois  coûte  30  frs.  avec  le  transport  et  le  sciage 

La  seule  chose  au  dessus  du  commun  qu'il  y  ait  ici^ 
c'est  ropéra.  Jamais  je  ne  vis  rien  de  plus  parfait  ni  n'en- 
tendis de  musique  pareille:  je  fus  transporté  mercredi  der- 
nier Les  danses  sont  magnifiques.  On  ne  pense  pas  à  la 
Révolution  en  voyant  tant  de  magnificense  et  l'on  conçoit 
combien  la  paix  fera  fleurir  les  arts  si  la  liberté  sait  les 
préserver  à  ce  point  de  l'effet  que  devrait  faire  sur  eux 
l'orage  auquel  nous  venons  d'échapper. 

Le  Musée  d'histoire  naturelle  et  le  Jardin  des  Plantes 
sont  bien  ordonnés.  Le  premier  ne  me  plaît  pas;  ces  collec- 
tions mortes  ne  sont  pas  mon  affaire,  et  si  j'en  avais  une  pe- 
tite bien  choisie,  je  l'arrangerais  encore  mieux  qu'on  n'a  fait 
de  celle-ci;  car  je  ferais  voir  partout  une  application  utile. 
La  bibliothèque  d'histoire  naturelle  est  très  riche  et  pré- 
cieuse, mais  c'est  le  repas  de  Midas  (2)  pour  nous  autres 
étrangers.  M.  Lucas  un  des  conservateurs  m'a  comblé  d'hon- 
nêtetés. l\  m'a  montré  le  cabinet  du  Stadhouder  qu'on  ne 
montre  encore  à  personne,  et  sans  carte  je  peux  venir 
quand  il  me  plaît.  C'est  l'homme  qu'il  faut  pour  une  place 

I)     Reubell. 

2i    Qui  faillit  mourir  de  faim,  car  tout  ce  qu*il  touchait  était 
changé  en  or. 


202  REVUE  D'ALSACE 

dont  Tessence  des  devoirs  est  la  complaisance.  Il  est  très 
savant. 

La  Bibliothèque  Nationale,  rue  Richelieu,  est  immense- 
Mais  elle  ne  m'a  pas  paru  ce  que  je  m'en  promettais.  Il 
n'y  a  pas  plus  d'ordre  qu'à  la  nôtre  de  Colmar  (1).  Elle  est 
ouverte  tous  les  jours  et  on  vous  donne  tous  les  livres  que 
vous  demandez  depuis  10  heures  jusqu'à  2.  Mais  cet  inter- 
valle est  trop  court  pour  celui  qui  vient  pour  autre  chose 
que  de  simples  recherches  d'érudition. 

Les  cabinets  littéraires  très  multipliés  ici  sont  des  foyers 
d'instruction  plus  véritables  que  ces  encombrements  de 
livres,  car  ils  répandent  les  lumières  et  les  bibliothèques 
les  concentrent  dans  un  petit  nombre  d'hommes  supérieurs 
qui  ne  sont  pas  la  nation- 

Je  vous  conseille  de  presser  M.  Chauffour  (2)  de  faire 
signifier  l'acte  de  notre  partie  adverse.  C'est  le  moment. 
Il  serait  bon  que  vous  allassiez  maintenant  fixer  un  peu  la 
justice  très  précaire  des  corruptibles  juges  dont  le  sort  nous 
fait  dépendre. 

Mon  cher  papa,  parlez-moi  un  peu  de  vous  et  de  tous 
ceux  qui  me  sont  chers-  Je  suis  tout  seul  ici  et  votre  sou- 
venir me  sert  de  société;  je  n'en  cherche  point  d'autre  à 
moins  que  votre  intérêt  ne  me  le  commande. 

Mille  choses  à  la  famille:  j'y  compte  Parade.  Adieu 
mon  cher  papa. 

Louis. 

Je  réserve  à  Charles  une  lettre  immense  qui  contien- 
dra des  détails  sur  tout  ce  que  je  vois  et  que  j'ai  vu-  Le 
port  étant  coûteux  et  une  grande  lettre  n'étant  pas  plus 
chère  qu'une  petite,  cela  vaudra  mieux  en  une  fois  et  bien. 
Voudriez-vous  en  attendant  lui  communiquer  celles  que 
je  vous  adresse. 

Postscriptum  notabilissinum.  Dimanche  à  5  h.  du  soir. 

1)  L.  de  Béer  peut  avec  raison  dire  notre  bibliothèque  de 
Colmar.  Tout  jeune  encore,  en  1795,  il  en  avait  été,  avec  son 
frère  Charles,  nommé  bibliothécaire-adjoint. 

2)  L*avocat  de  Colmar,  que  G.  de  Béer  avait  chargé  de  ses 
intérêts. 


LOUIS   DE  BEER  203 

Je  suis,  mon  cher  papa,  au  comble  de  la  joie.  Dans  ce 
moment  on  vient  de  m'apporter  à  table  une  lettre  timbrée: 
Directoire  exécutif.  Je  Touvre  et  je  trouve  écrit  de  la  main 
de  Reubell  en  marge  de  ma  lettre:  Le  citoyen  Béer  peut 
avec  cette  lettre  demander  tous  les  jours  après  moi  (1) 
au  D.  E.  entre  midi  et  une  heure-  Je  le  verrai  avec  plaisir, 
Reubell 

J'y  volerai  demain.  Me  voilà  de  Thumeur  la  plus  noire 
venu  à  une  joie  d'enfant  Convenez  que,  placé  comme  je 
l'étais,  seul  à  Paris,  berné  par  le  second  Souffleur  Albert» 
dépensant  mon  argent  pour  faire  moins  que  chez  moi, 
j'avais  une  raison  bien  forte  pour  être  triste.  Je  m'ennuyais, 
moi  qui  ne  peux  vivre  sans  occupation,  qui  m'en  fais  de  tout 
et  qui  n'en  trouvais  aucune  dans  cette  ville  désolante.  Si 
j'ai  du  succès  comme  je  l'espère  j'en  deviendrai  fou.  Au- 
jourd'hui chez  Thevenin  je  comparais  Paris  et  son  séjour 
au  tabac  à  fumer.  Il  fait  vomir  au  commencement  et  puis 
on  ne  peut  le  quitter. 

Je  laisse  subsister  ma  lettre  telle  qu'elle  est;  vous  y 
pouvez  voir  que  je  ne  suis  pas  heureux  quand  je  ne  peux 
vous  être  utile. 

Adieu,  maintenant  je  vous  mange  de  baisers  tous  tant 
que  vous  êtes.  Je  ne  me.  fierai  plus  à  Souffleur  secunduSy 
mais  à  mon  esprit  familier,  cela  vaut  mieux. 

4. 

(A   Parade). 

\0  Brumaire  6.  (31  oct.  1797) 

Voulez-  vous  dire  à  papa  que  quand  je  pus  saisir  un 
moment  favorable,  je  parlai  à  Rubell  de  notre  affaire.  Je 
n'ai  point  vu  la  lettre  de  Rapinat  dont  j'étais  porteur,  je  ne 
sais  s'il  y  faisait  mention  de  l'objet  de  mon  voyage.  Mais 
le  Directeur  quoiqu'il  l'eut  lue,  me  dit  :  «  Mais  mon  cher, 
je  ne  sais  pas  pourquoi  vous  venez,  ni  qu'elle  est  votre 

1)  Ce  brave  Reubell  ne  cesse  jamais  de  parler  alsacien  plu- 
tôt que  français.  Béer  a  une  meilleure  langue. 


204  REVUE    D'ALSACE 

affaire.  »  Je  m'expliquai,  a  Cela  n'est  pas  du  ressort  du 
Directoire,  reprit-il.  Cela  regarde  le  liquidateur.  »  Je  pro- 
nonçai encore  quelques  mots,  il  me  comprit,  mais  on  l'ap- 
pela et  il  fallut  montrer  au  Directoire-  Je  verrai  demain.  Je 
prie  très  fort  mon  père  de  ne  pas  encore  parler  à  Rapinat; 
conformément  à  l'invitation  de  ce  dernier  je  m'adresserai" 
directement  à  lui  pour  avoir  des  conseils- 
Pas  beaucoup  de  nouveau.  Buonaparte  ira  lui-même 
porter  le  traité  de  paix  avec  l'Empereur  à  Rastadt  et  y 
présider  notre  députation  au  Congrès  (1).  Desaix  est  en 
attendant  son  lieutenant  près  l'armée  d'Angleterre. 

Les  spectacles  sont  vides  ici  quoique  bien  beaux  en  par- 
tie. Les  bals  recommencent.  Vous  devez  connaître  Paris, 
mais  peut-être  la  corruption  n'y  était-elle  pas  de  votre 
temps  au  point  où  elle  est  aujourd'hui.  D'ordinaire  même 
les  brigands  et  les  courtisanes  les  plus  effrontées  ont  une 
morale  à  eux,  une  espèce  telle  qu'elle  au  moins.  Il  n'en 
existe  plus  et  jusqu'à  l'ombre  des  vertus  domestiques  est 
disparue-  Les  gentlemens  d'Angleterre  valent  mieux  que 
les  agioteurs  du  Palais-Royal.  Quand  je  dis  corruption, 
comprenez  bien  que  celle  des  accrocheuses  est  le  moindre 
Jugez!  Je  ne  suis,  certes,  pas  un  saint  homme  en  aucune 
manière  ;  mais  avec  ma  façon  de  penser,  c'est  pour  moi  une 
école  de  Platon  que  Paris-  Cela  me  révolte. 

Ah  !  mon  ami,  comme  la  musique  est  belle  ici  !  C'est  la 
seule  chose  qui  m'enchante;  mais  tout  de  bon  je  suis  quel- 
quefois fou  de  plaisir. 

Adieu  donc,  en  voilà  pour  ce  soir,  pourvu  que  vous  en 
sortiez.  Je  vous  embrasse  bien  de  tout  mon  cœur. 

Louis  BEER.  (1) 

1)  De  fait,  comme  Ton  sait,  Bonaparte  n*alla  pas  à  Rastadt. 
Il  sera  question  plus  bas  de  ce  Congrès  où  figurèrent  plusieurs 
alsaciens. 

2)  Pendant  et  depuis  la  Révolution,  les  de  Béer  ne  por- 
tèrent plus  le  particule,  qu'ils  ne  reprirent  que  sous  la  Res- 
tauration. 


LOUIS   DE  BEER  205 

5. 

Paris,  le  21  hrumaire  6. 
(10  novembre  1797.) 

On  m*a  remis  votre  lettre,  mon  cher  papa,  hier  au  soir* 
quand  je  rentrai  de  chez  Trost  (1)  où  j'avais  dîné  après 
lui  avoir  fait  ma  première  visite  avant-hier  jeudi.  Je  n'ai 
pas  besoin  de  vous  dire  combien  vos  nouvelles  me  rendent 
content;  cela  s'entend. 

Parade  vous  aura  dit  que  j'ai  été  au  Luxembourg  (2)  et 
comment  on  m'y  a  reçu,  de  même  que  la  question  relative 
à  la  pétition  dont  j'étais  porteur.  Voyant  que  le  Directoire 
n'avait  pas  à  s'occuper  de  cela,  mes  soins  se  portèrent  à 
trouver  quelqu'un  qui  put  me  guider  dans  le  labyrinte  fi- 
nancier de  la  place  Vendôme  où  est  le  liquidateur.  Le 
souffleur  secundus  m'indiqua  un  homme  sûr  à  qui  je  pour- 
rais tout  confier.  Cet  homme  vint  me  trouver.  Nous  fûmes 
chez  M.  de  Normandie,  le  liquidateur  général.  Il  nous  dit 
qu'il  n'était  chargé  que  de  la  dette  publique  (grand  livre) 
où  sont  encore  comprises  les  dettes  des  communes  et  des 
tribunaux.  Quant  aux  créances  sur  les  Emigrés,  elles  doi- 
vent être  liquidées  par  le  bureau  des  Emigrés  de  l'adminis- 
tration du  département.  Je  partis,  mais  ne  me  fiant  pas  à 
la  réponse  que  j'avais  reçue,  je  priai  Bazaine  (3),  mon 
homme,  de  faire  venir  chez  lui  un  de  ses  très  bons  amis, 
un  habile  avocat,  qui  ayant  perdu  son  état  depuis  la  Ré- 
volution, se  fit  employer  dans  cette  partie  et  est  chargé  du 
matériel  de  la  liquidation  tandis  que  Normandie  ne  signe 
que  de  confiance  et  distribue  la  besogne  à  ses  bureaux. 
Hier  j'allai  chez  Bazaine;  je  trouvai  l'avocat  Sa  réponse 
fut  la  même  que  celle  du  liquidateur.  «  En  attendant,  me 
dit-il,  vous  ne  risquez  rien  d'avoir  retiré  vos  papiers;  votre 
dépôt  est  enregistré  et  rien  ne  presse  pour  remettre  les 
pièces-  Attendez  le  Congrès  de  Rastadt.  Si  le  Prince  des 
Deux-Ponts  est  dédommagé  de  la  perte  de  ses  domaines 

1)  Je  ne  sais  quel  peut  être  ce  personnage. 

2)  Où  siégeait  le  Directoire. 

:h    Peut-être  un  ancêtre  du  traître  de  Metz. 


I 


206  REVUE    D'ALSACE 

particuliers,  c'est  à  lui  que  vous  aurez  à  vous  adresser;  si, 
au  contraire,  il  ne  Test  pas,  votre  liquidation  se  fera  à  notre 
administration  et  vous  serez  dans  la  catégorie  de  ceux  qui 
à  la  première  rentrée  des  fonds  seront  payés.  Chez  nous 
vous  n'auriez  pu  qu'être  porté  sur  le  Grand  livre,  ce  qui 
n'est  pas  agréable.  » 

Je  m'informai  encore  à  l'administration  du  département 
de  la  Seine  et  j'y  trouvai  effectivement  plusieurs  per- 
sonnes occupées  de  ce  travail  qui  est  très  considérable,  vu 
les  dettes  des  princes  du  sang.  Il  y  a  au  bureau  des  Emi- 
grés autant  de  chefs  de  liquidation  que  de  lettres  de  l'al- 
phabet Bien  du  monde  a  déjà  ses  créances  liquidées  et  at- 
tend des  fonds  qu'amènera  la  paix  pour  être  payés. 

J'ai  déjà  écrit  à  Rapinat;  je  joins  une  seconde  pour  lui 
à  celle-ci,  que  je  vous  prie  de  lui  faire  parvenir.  N'y  allez 
pas  vous-même,  ou  en  y  allant,  ne  lui  en  parlez  pas  beau- 
coup ou  point;  vous  l'embarrasseriez,  et  avant  mon  départ 
il  me  pria  de  m'adresser  toujours  à  lui  et  non  à  vous  de 
peur  de  vous  inquiéter.  Réglez,  s'il  vous  plaît,  votre  con- 
versation sur  cet  avis.  Je  me  charge  de  la  besogne  et  je 
vous  prie  de  me  laisser  faire  entièrement.  Ne  doutez  pas 
que  je  ne  fasse  tout  ce  qui  est  nécessaire.  Je  veux  me  faire 
ce  mérite  auprès  de  vous. 

Je  suis  bien  sensible,  mon  cher  papa,  à  la  permission 
que  vous  me  donnez  de  rester  ici.  Je  ne  fais  à  vrai  dire  que 
commencer  à  me  reconnaître,  à  trouver  toutes  les  sources 
d'instruction  que  recèle  Paris.  Mais  cela  vous  coûtera  trop. 
A  moins  de  2000  francs  par  an  on  est  mal  à  son  aise,  quoi- 
qu'on se  restreigne  autant  que  possible.  (1)  Le  petit  service, 
le  blanchissage,  les  cours  même  que  l'on  veut  fréquenter 
et  quelques  autres  objets,  coûtent  plus  en  proportion  que 
la  couche  et  la  table.  Si  après  cet  aveu  qui  ne  flatte  pas 
mon  intérêt,  vous  maintenez  votre  résolution,  je  serai  char- 
mé de  pouvoir  rester.  Mais  que  cela  ne  vous  gêne  pas; 
sans  cela  je  retournerai  dans  un  mois,  6  semaines.  Je  pas- 

1)  De  fait  Louis  de  Béer  devait  rester  à  Paris  dix  mois  et 
il  y  dépensa,  avec  les  frais  de  voyage,  3109  francs,  comme  le 
nota  soigneusemnt  son  père. 


LOUIS  DE  BEER  207 

serai  l'hiver  chez  vous  et  m'en  irai  en  Allemagne  quelque 
part  où  je  puisse  m'instruire  sans  vous  incommoder. 

Je  ferai  mon  possible  pour  Charles.  Je  crois  que  pour 
le  commencement,  si  je  parviens  à  le  faire  entrer  à  quel- 
que part,  il  faudra  aussi  travailler  gratuitement;  mais  c'est 
le  moyen  de  se  faire  distinguer  et  avancer,  et  les  choses 
une  fois  en  ordre,  le  gouvernement  en  fonds,  on  l'em- 
ploiera. J'espère  pouvoir  le  faire  entrer  dans  la  quatrième 
division  du  ministère  de  l'intérieur,  l'instruction  pub^ue. 
C'est  là  que  Charles  sera  capable  de  briller  même,  après 
un  séjour  bien  employé  d'une  année  ou  deux  à  Paris. 

Je  n'ai  pas  encore  pu  voir  Monnet  (1);  mais  je  vous 
assure  que  je  n'y  manquerai  pas;  mon  propre  intérêt  le 
commande.  J'irai  porter  à  Trost  votre  lettre-  S'il  est  possi- 
ble de  vous  défaire  de  votre  vin  de  paille  de  façon  ou  d'au- 
tre d'une  manière  sûre,  je  le  ferai.  (2) 

Je  viens  de  la  rue  de  Grenelle;  je  vous  ai  abonné  jus- 
qu'au dernier  pluviôse,  votre  abonnement  finissant  avec  ce 
mois;  j'ai  recommandé  l'exactitude  et  acquitté  le  droit  de 
timbre  pour  les  feuilles  déjà  reçues  depuis  la  loi;  le  tout 
avec  13  f.  10  c 

Je  suis  retourné  depuis  au  Luxembourg  deux  fois.  J'en- 
tre, je  me  mets  à  causer  à  la  cheminée  dans  la  deuxième 
antichambre,  qui  est  aussi  le  salon  de  visite,  avec  les  per- 
sonnes qui  s'y  trouvent»  et  quand  quelqu'un  des  maîtres  de 
la  maison  vient  je  leur  parle  une  heure  au  moins  selon  le 
moment  et  m'en  vais.  J'irai  dîner  là  un  de  ces  jours.  Il  ne 
faut  pas  se  laisser  oublier. 

Bien  loin  d'être  mal  avec  mon  compagnon  de  voyage,  (3) 
je  suis  dans  ses  bonnes  grâces.  Je  me  joue  de  lui  en  lui 
faisant  des  projets  de  culture  de  rhubarbe,  de  pastel,  de  ta- 
bac etc..  Il  happe  cela  comme  du  miel  et  me  vénère  comme 
un  Albert-le  Grand  weiland  Bischoff  von  Regensburg.  (4) 

1)  Serait-ce  le  fameux  maire  révolutionnaire  de  Strasbourg 
dont  il  est  question  ici? 

2)  Le  vin  de  paille  d'Alsace  était,  et  est  encore,  mais  moins  > 
qu'autrefois,  un  produit  très  apprécié  et  très  recherché. 

3)  Albert,  on  s'en  souvient. 

4)  Qui  fut  évêque  de  Ratisbonne. 


208  REVUE   D'ALSACE 

J*ai  remis  mes  lettres  à  Thôtel  de  Suède.  M.  Gambs  (1) 
m'a  fort  bien  reçu:  il  a  une  aimable  femme  qui  touche  du 
clavecin  et  que  j'accompagne  parfois.  J'ai  été  là  trois  ou 
quatre  fois  déjà,  et  chaque  fois  on  m'invite  de  revenir  bien- 
tôt. Mais  on  voudrait' me  faire  faire  connaissance  avec  des 
commerçants  colmariens  et  strasbourgeois  établis  ici,  avec 
cette  hautaine  canaille  à  écus  qui  me  tue  et  m'ennuie,  et 
j'esquive  ces  offres  de  service. 

Dites  à  Charles  que  Haussmann  de  Wiirtzbourg,  un  mu- 
sicien distingué,  l'ancien  maître  des  filles  de  Grétry,  me 
conduira  chez  ce  dernier  au  premier.  Charles  aura  de  moi 
une  lettre  aussitôt  que  je  pourrai  lui  parler  de  beaucoup, 
dans  laquelle  je  lui  indiquerai  les  études  à  faire  pour  se 
rendre  propre  au  travail  que  j'espère  lui  faire  trouver  ici. 

Il  est  plaisant  que  Souff.  Il  (2)  me  fasse  dîner  chez  lui 
en  lettre,  tandisque  je  n'ai  pas  digéré  une  mie  de  pain  man- 
gée dans  sa  maison. 

Trost  et  sa  femme  qui  est  très  jolie  m'accablent  d'hon- 
nêtetés. Cette  dernière  a  bon  ton  aussi  longtemps  qu'elle 
ne  parle  pas.  Elle  me  semble  avoir  fait  des  siennes. 

Adieu,  mon  cher  papa.  Embrassez  bien  pour  moi  la 
bonne  maman,  mes  sœurs,  Charles  et  Parade.  J'attends  le 
moment  de  reparler  de  lui.  Portez-vous  bien  pour  ma  tran- 
quillité. 

Louis. 

Dès  demain  je  commencerai  à  travailler  pour  Rosé  (3); 
j'ai  déjà  parlé.  J'irai  au  Ministère  de  la  Police  générale 
s*il  est  nécessaire. 

Au  cas  que  je  puisse  rester  ici  j'accepte  l'envoi  de  mon 
violon;  je  ne  demande  pas  d'autre  linge,  j'en  ai  de  reste- 
J'ai  quelques  gilets,  une  culotte  bleue;  si  cela  entre  dans  la 
caisse  de  mon  violon,  joignez-la.  Sine  qua,  non.  Je  suis 

1)  Sans  doute  quelque  descendant  des  jurisconsultes  stras- 
bourgeois  de  ce  nom. 

ât  Souffleur  secundus  :  on  se  rappelle  que  c'est  le  nom  que 
Béer  donne  à  Albert. 

^)  Médecin  à  Ribeauvillé  et  ami  de  la  famille  de  Béer.  Je  ne 
sais  quelle  est  Taifaire  dont  il  avait  chargé  L.  de  Béer. 


LOUIS   DE    BEER  209 

pourvu  pour  l'hiver.  N'oubliez  pas  ma  sourdine;  point  de 
musique.  C'est  par  la  diligence  d'Ortlieb  à  Colmar. 

6. 

(A  son  frère  Charles) 

Paris,  24  brumaire  6 
(14  novembre  1797.) 

Mon  cher  Charles,  je  t'avais  écrit  une  lettre  énorme  où 
je  bavardais,  mais  cela  ne  disait  rien  de  nouveau  et  je  la 
supprime. 

Tu  verras  au  printemps  prochain  mieux  que  je  ne  dé- 
crierais. Ainsi  pst.  En  tous  cas  mes  notes  t'instruiront  assez 
et  elles  sont  faites  avec  plus  de  soin  qu'on  n'en  met  à  une 
lettre. 

J'ai  dit  à  papa  que  je  tâcherais  de  te  mettre  à  la  5®  divi- 
sion du  ministère  de  l'intérieur  sous  Guignené  (1):  j'espère 
réussir;  je  pense  que  tu  m'approuveras.  Sinon  tu  m'écriras 
franchement  ta  façon  de  penser  et  j'agirai  en  conséquence. 
L'un  coûtera  autant  de  peine  que  l'autre. 

Cette  division  s'occupe  des  Ecoles  centrales;  relie  donc 
l'histoire  de  l'Instruction  publique  depuis  la  Révolution  dans 
la  Décade;  lis  tout  ce  qui  a,  dans  nos  livres,  rapport  à  cet 
objet  et  fais  t'en  une  idée.  2.)  Ecoles  primaires,  la  même 
préparation.  3.)  Ecole  polytechnique,  de  Santé,  Collège  de 
France,  Ecole  de  Liancourt,  Institut  national  des  boursiers 
de  l'égalité,  Etablissement  des  nouvelles  mesures;  tout  cela 
a  son  centre  d'administration  ici.  Tu  concevras  en  rema- 
niant la  Décade  et  le  Magasin  encyclopédique  comment  se 
font  les  correspondances,  leurs  sujets,  les  voies  suivies  pour 
l'encouragement  et  soutien  de  ces  établissements.  Le  reste 
c'est  la  pratique  qui  le  donne.  Mais  il  faut  préparer  quel- 
ques connaissances. 

En  fait  de  Beaux-Arts  on  a  les  Conservatoires  de  Mu- 
sées pour  correspondants  ainsi  que  l'Académie  de  Rome 
(Sunée  (2)  directeur).  On  s'occupe  des  prix,  des  nouveaux 

1)  Qui  fut  directeur  général  de  rinstruction  publique  de 
1795  à   1797. 

2)    Un  peintre,  bien  oublié  aujourd'hui. 


210  REVUE   B'ALSACE 

établissements.  Il  faut  reprendre  l'histoire  de  la  peinture 
et  des  peintres,  surtout  la  première  en  France.  Tu  te  for- 
meras une  idée  de  Tarchîtecture  pour  en  pouvoir  jaser  du 
moins.  Car  quoique  tout  cela  ne  parviendra  que  divisé  aux 
commis,  on  est  embarassé  mille  fois  en  l'ignorant  et  Ta- 
mour-propre  ne  veut  pas  qu'on  demande. 

Tu  trouveras  chez  moi  le  catalogue  raisonné  des  objets 
du  Muséum  des  monuments  français  aux  ci-devant  Petits- 
Augustins  où  je  ne  manque  pas  d'aller  tous  les  tridis  et 
sextidis  (1).  Les  chefs  d'œuvres  des  Ponce,  des  Savarin,  des 
Coisevox,  des  Tuby,  Marsy,  Houdon,  Lemoine,  Falconnet 
etc.,  etc.  tout  est  là.  Je  jouis  infiniment  dans  cet  endroit. 

On  a  encore  le  Muséum  d'histoire  naturelle*  Cela  ne 
sera  pas  ton  affaire,  et  en  cas  qu'oui  tu  en  as  une  idée; 
cela  sera  mieux  quand  je  pourrai  t'y  mener. 

Item,  Conservatoire  de  musique  aux  Menus,  rue  Ber- 
gère, règlement,  inspection,  correspondance.  Cultive  la  mu- 
sique, lis  les  articles  des  journaux. 

Item,  Conseil  de  Conservation  des  objets  des  sciences 
et  arts;  correspondance,  cela  n'est  plus  rien. 

Bibliothèques,  conservateurs,  correspondance.  Il  faut  un 
peu  de  bibliographie,  arrangement  des  livres,  conservation, 
prix...  etc..  une  idée. 

Théâtres.  Lis  soigneusement  les  réflexions  de  Lache- 
baussière  (L.  C.)  (2)  dans  la  décade.  Les  ministres  tiennent 
fort  à  ses  décisions;  c'est  l'ami  de  Guigené. 

Fêtes  nationales,  procès-verbaux  des  départements;  ré- 
sumés à  faire,  correspondance,  une  idée  de  cela.  Il  faut 
lire  les  journaux,  bouquiner. 

Voilà,  mon  cher  Charles,  les  attributions  de  cette  Divi- 
sion. Il  y  a  pour  chaque  partie  un  et  plusieurs  bureaux.  Mais 
les  sciences  sont  liées,  tu  le  sais,  et  pour  bien  connaître 
l'une  il  faut  avoir  une  teinture,  une  idée  des  autres.  Je  ferai 
mon  possible  pour  réussir.  C'est  du  bon  pour  toi. 

Il  n'y  a  pas  de  mal  avec  tout  cela  que  tu  fasses  quelque 
chose  en  affaires  pour  la  famille.  Cela  accoutume  à  l'at- 

1)  3*  et  6*  jour  de  la  décade  républicaine. 

2)  Auteur  dramatique  célèbre  à  Tépoque. 


LOUIS  DE  BEER  211 

mosphère  des  bureaux  et  ne  te  figure  pas  que  ceux  où  s'ad- 
ministrent les  Sciences  vaillent  mieux  que  ceux  des  no- 
taires. Ce  n*est  qu'avec  une  peine  inouïe  qu'on  sort  de  la 
crasse  des  commis  machines;  il  faut  être  rompu  à  la  méca- 
nique des  bureaux.  Pro  notitia,  cela  est  essentiel. 

Tu  sais  à  présent  de  quoi  il  s'agit.  Je  ne  saurais  te  dire 
comment  tu  travailleras.  D'abord  cela  sera  gratis;  en  tra- 
vaillant on  se  fait  distinguer  et  on  t'emploie.  Mais  défais- 
toi  un  peu  de  ta  timidité,  car  en  s'en  corrigeant  ici,  le  pas 
est  brusque,  ou  bien  elle  mène  à  être  complaisant  pour  la 
canaille  buraliste  qui  est  vraiment  une  peste. 

Je  vais  à  la  Bibliothèque  nationale  souvent.  J'y  lis  les 
ouvrages  rares  et  j'en  fais  des  extraits.  Cela  est  immense, 
commode  et  excellent. 

La  plupart  des  cours  sont  bien  à  la  française  ;  on  en  ap- 
prend, autant  dans  un  livre- 

Excuse-moi  auprès  de  Kohler,  s'il  savait  comme  on  est 
forcé  de  perdre  du  temps  ici,  et  comme  on  est  bien  aise  de 
reposer  par  un  instant  de  lecture  une  tête  fatiguée  de 
bruit,  d'ennui,  de  jouissances,  d'idées,  une  mémoire  sur- 
chargée, une  main  fatiguée  d'écrire,  il  ne  m'en  voudrait 
pas. 

Huzard  m'a  parfaitement  reçu;  je  déjeune  parfois  chez 
lui.  Tout  le  monde  est  prêt  à  rendre  à  chacun  la  justice  qui 
lui  est  due...  On  mange  son  argent,  et  pour  se  placer  rien 
du  tout.  L'argent,  l'argent,  l'argent...  (1) 

Je  ne  digère  point  le  vin  de  ce  pays  et  je  n'en  bois  que 
très  peu  et  trempé.  De  même  la  marinade  me  fait  un  mal 
diabolique;  je  n'en  viens  pas  à  bout  et  je  la  laisse.  Une 
chose  insupportable,  c'est  qu'on  ne  mange  pas  de  légumes 
ici  quoiqu'ils  soient  délicieux.  Toujours  de  la  viande.  Cela 
dérange  pour  peu  qu'on  ne  soit  pas  frugal,  à  moins  qu'on 
n'y  soit  fait. 

J'écris  mes  observations  sous  une  enveloppe:  Agricul- 
ture, morale,  histoire,  romans,  peinture,  extraits,  et  ipso 
facto  pêle-mêle  sans  titres,  par  petits  articles  divisés  sim- 

1)  Suivent  une  poésie  allemande  et  quelques  lignes  insigni- 
fiantes en  latin  de  cuisine,  dont  nous  faisons  grâce  au  lecteur. 


212  REVUE  D'ALSACE 

plement  par  un  — ,  cela  n'est  pas  mal.  C'est  un  beau  désor- 
dre! Le  plâtre,  le  fumier,  la  Sainte-Famille  de  Raphaël, 
le  passé,  le  Corrège,  St.  Jérôme,  les  groseilles,  la  boue... 
etc.... 

Le  fils  de  Dupaty  (1)  était  corédacteur  de  cet  affreux 
Journal  du  déjeuner  (2)  ;  il  cherche  une  autre  rédaction  dans 
le  sens  du  gouvernement.  C'est  une  vertu  sublime,  dit-il,  de 
penser  d'une  façon  et  d'écrire  de  l'autre,  de  contenir  ses 
idées,  ses  sentiments  usque  veniat  tempus.  Ce  coquin  est 
plein  d'esprit,  mais  moyennant  de  Targent  il  écrirait  le 
Journal  des  hommes  libres  comme  la  Quotidienne. 

Il  faut  malgré  les  études  que  je  te  recommande,  ne  pas 
manquer  de  sortir  beaucoup,  de  voir  du  monde;  il  faut,  non 
pas  te  révolutionner,  mais  apprendre  à  retourner  la  tête 
plus  souvent,  à  voir  en  même  temps  six  objets,  à  être  un 
peu  remuant.  Je  souffre  tous  les  jours  de  mon  sang  pesant 
avec  ces  Français  qui  à  60  ans  ont  encore  un  sang  vif  et 
délayé  qui  coule  comme  du  mercure-  Mais  avec  de  la  peine, 
de  ma  pesanteur  il  ne  me  restera  plus  que  de  l'aplomb,  et 
cela  n'est  pas  à  rejeter,  surtout  ici. 

Adieu,  mon  cher  Charles,  good  realth  ! 

Louis. 

7. 

Paris,  le  15  frimaire  6 
(5  décembre  1797-) 

Je  rougirais  de  mon  long  silence,  mon  cher  papa,  et  de 
n'avoir  pas  répondu  plus  tôt  à  vos  deux  lettres,  si  ce  n'avait 
été  que  je  voulais  faire  vos  commissions  avant  de  vous 
écrire. 

1.)  Vous  avez  oublié,  quant  à  ce  qui  est  de  nos  prêts 
à  la  Nation*  de  me  donner  l'adresse  du  citoyen  Dubois  qui 
faisait  jusqu'ici  cette  besogne  pour  nous  et  qui  s'en  ac- 
quitte très  mal  puisque  vous  ne  recevez  rien  et  que  les  in- 

1)  Le  célèbre  magistrat,  ou  son  frère  le  sculpteur. 

2)  Sur  ce  journal  et  ceux  dont  il  va  être  question,  on  con- 
sultera la  grande  Histoire  politique  et  littéraire  de  la  France 
publiée  en  1861.  (8  vol.  in  8".) 


LOUIS    DE    BEER  213 

térêts  de  Tan  4  sont  acquittés;  à  la  vérité  les  2/3  en  bons, 
mais  enfin  ! 

2.)  Je  me  suis  informé  au  sujet  des  prétendus  à  droite 
et  à  gauche.  La  petite  poste  est  si  irrégulière  que  je  n'ai 
reçu  qu'aujourd'hui  relativement  à  M.  Mathis  une  lettre 
du  représentant  Piette,  des  Ardennes,  qui  était  datée  du  8 
de  ce  mois.  Quant  à  Parade  j'ai  reçu  quelque  chose  du 
représentant  Maleville  et  j'attends  une  lettre  du  citoyen 
Meynard  qui  est  de  Ribérac  même.  (1)  Je  joins  en  attendant 
les  copies  de  tout  ce  que  j'ai  écrit  et  eu  pour  réponse.  Vous 
m'y  trouverez  pseudonyme,  et  j'en  ai  bien  ri,  mais  je  crai- 
gnais que  les  perquisitions  ne  parvinssent  aux  personnes 
intéressées  et  je  le  voulais  éviter.  Vous  approuverez  cela. 

3)  Rapinat  m'a  écrit  également  et  j'ai  suivi  son  con- 
seil; mais  on  me  traîne  horriblement.  Dans  3  ou  4  jours, 
ce  M.  de  Normandie  mettra  enfin  le  renvoi  à  notre  adminis- 
trateur et  je  vous  enverrai  cela.  Vous  verrez  comme  j'ai 
bâclé  une  pétition  au  Liquidateur,  en  faisant  usage  des 
pièces  diverses  que  j'ai  en  main.  Je  vous  instruirai  dans 
ma  première  de  la  conduite  qu'il  vous  faudra  tenir.  Cela 
aboutira  à  me  faire  r'avoir  la  chose  faite  pour  soigner  le 
paiement  à  la  Trésorerie. 

4.)  J'ai  été  le  lendemain  de  la  réception  de  votre  lettre 
rue  du  Temple;  mais  M.  Duperreux  ne  s'était  arrêté  que 
quinze  jours  ici  et  était  reparti  depuis  le  27  brumaire. 

5.)  J'ai  pris  mes  mesures  de  façon  que  Mme  Montri- 
chard  pourra  toujours  être  à  mes  yeux  une  femme  aimable, 
même  en  me  payant  de  silence.  Le  tort  rejaillira  sur  elle, 
sans  qu'elle  y  perde  de  l'argent,  ni  moi  non  plus-  Je  m'ap- 
plaudis de  ma  prudence;  car  depuis  3  semaines  que  ma 
lettre  est  partie,  on  ne  me  répond  pas. 

6.)  Vous  m'avez  ordonné  dans  votre  avant-dernière  de 
prendre  des  arrangements  pour  l'Encyclopédie.  J'ai  effec- 
tivement retiré  la  63*  livraison  qui  vient  de  paraître  et  qui 
revient  à  41  1.  10  s.  La  philosophie  est  terminée,  le  2«  et 

1)  L'endroit  natal  de  Parade  sur  lequel  les  de  Béer  vou- 
laient achever  de  se  renseigner  avant  de  l'admettre  dans  leur 
famille. 


214  REVUE  D'ALSACE 

3'  volume  de  chimie  et  1  volume  de  planches  de  botanique 
contenant  une  centurie,  parfaitement  exécuées.  J'ai  récla- 
mé les  300  1-  en  assignats  (qui  peuvent  faire  12  à  15  1.)  que 
j'avais  envoyées  il  y  a  deux  ans;  peut-être  obtiendrai-je 
quelque  chose. 

7.)  Mes  consultations  et  l'emploi  que  j'ai  fait  d'un 
homme  d'affaires  pour  me  guider  dans  ce  labyrinthe  de  la 
Liquidation  générale  me  reviendront  approchant  à  un  louis. 
Cet  homme  est  très  honnête;  il  me  sera  infiniment  utile 
pour  la  sollicitation  des  paiements  et  il  faut  se  le  rendre 
dévoué,  surtout  au  commencement.  Quant  il  vient  me  trou- 
ver, je  lui  fais  prendre  du  café  avec  moi. 

8.)  J'aurai  soin,  comme  vous  le  voulez,  de  prolonger 
votre  abonnement  de  3  mois  à  la  Clef  du  cabinet  Cela  vous 
mènera  à  la  fin  de  floréal.  Je  recommanderai  plus  d'exacti- 
tude. 

9.)  Le  cours  de  chimie  -de  Vauquelin  commencera  le 
10  nivôse  et  je  le  fréquenterai-  Croiriez-vous  que  je  ne 
parviens  pas  à  déterrer  Monnet!  N'auriez-vous  donc  plus 
une  seule  de  ses  lettres? 

10.)  Quant  au  vin  de  paille,  j'ai  pris  sur  l'honnête  ber- 
linois des  informations  préliminaires,  et  singulièrement  je 
suis  parvenu  à  trouver  mon  homme  tellement  embourbé 
que  je  ne  voudrais  pas  avoir  six  livres  dans  sa  maison. 
Voici  son  histoire:  vous  connaissez  sa  femme;  lui  était  un 
honnête  artisan,  faisant  peu  à  peu  une  fortune  et  vivant 
dans  un  état  tranquille;  il  arrive  que  parmi  les  ducs,  mar- 
quis, comtes...  etc.-.  qui  adoraient  Madame,  se  mêle  un  petit 
commis  échappé  d'une  maison  de  banque.  Il  avait  un  peu 
d'argent,  il  en  voyait  un  peu  à  Fr.,  il  profite  de  son  ascen- 
dant sur  Madame  pour  entraîner  l'homme  à  s'associer  avec 
lui  et  à  faire  la  banque.  Madame  courut  avec  lui  en  Hol- 
lande, en  Flandre,  en  France.  Le  charmant  garçon  fait  plus 
d'affaires  qu'il  n'a  de  fonds,  et  au  beau  milieu  de  cela  il 
s'avise  de  mourir.  On  arrange  un  peu  les  affaires.  Un  hol- 
landais, autre  ami  de  la  débonnaire  moitié,  accomode  toutes 
choses  à  20  pour  cent;  on  ramasse  l'argent,  le  dépose  chez 
lui,  Robespierre  le  fait  juger  et  exécuter  en  trois  jours 


LOUIS   DE  BEER  215 

avant  qu'il  ait  pu  rien  donner  par  écrit,  et  tout  est  perdu- 
Les  assignats  avaient  fait  taire  les  créanciers  qui  depuis 
15  jours  recommencent  leurs  réclamations  et  finiront  par 
s'emparer  de  tout.  Le  mari  ne  mérite  pas  son  sort,  c'est 
un  homme  foncièrement  bon  et  honnête;  mais  Madame  ne 
vaut  pas  grand  chose,  et  il  ne  me  coûterait  que  de  vouloir 
pour  être  au  nombre  de  ses  cjindidats.  Mais  quoiqu'encore 
jolie,  elle  est  passée  et  si  sotte  qu'elle  me  répugne  vérita- 
blement. On  aimerait  assez  les  garçons  robustes  qu'on  croit 
timides  et  à  qui  l'on  donnerait  volontiers  du  courage.  Je 
suis  quelquefois  vraiment  au  point  de  me  donner  au  diable 
quand  on  me  fait  des  reproches  de  mes  absences  et  que  le 
sot  bonhomme  me  persécute  pour  venir  dîner  chez  lui.  Sous 
quel  astre,  bon  Dieu!  faut-il  que  je  sois  né!  me  dis-je,  avec 
ce  fâcheux.  Enfin  j'ai  payé  mes  dîners  en  conduisant, 
comme  on  fait  ici,  Madame  à  Feydeau  au  spectacle-  C'était 
une  corvée  terrible.  Car  quand  je  songe  qu'en  me  voyant 
avec  une  femme  de  30  ans  on  peut  me  prendre  pour  un  de 
ces  misérables  dont  Paris  fourmille  et  qui  se  font  entrete- 
nir par  des  saloppes  surannées,  je  rougis  tout  seul.  O 
qu'un  fou  qui  se  ruine  pour  une  fille  est  encore  bien  esti- 
mable à  côté  de  ces  hommes  étalons!  —  Pour  en  revenir 
au  vin  de  paille,  j'ai  pris  d'autres  mesures  et  certainement 
avant  un  mois  ou  deux  je  vous  en  vendrai  une  partie,  à 
moins  que  tout  manque.  Je  vous  demande  un  entier  secret 
sur  le  compte  de  Fr.  Je  ne  voudrais  pas  contribuer  à  la 
perte  de  son  crédit,  qui  est  encore  passable  dans  l'étranger- 
Mon  cher  papa,  je  dois  vous  demander  votre  avis  sur 
une  chose  qui  relativement  à  moi  et  aux  miens  a  un  bon 
et  un  mauvais  côté.  L'année  passé  il  était  question  d'en- 
voyer à  l'île  de  la  Trinité  un  botaniste  jeune,  un  peu  ins- 
truit, etc..  pour  recruter  des  plantes-  Personne  ne  voulut  y 
aller  et  l'on  fut  obligé  d'y  envoyer  un  pauvre  et  ignorant 
jardinier.  Aujourd'hui  ou  plutôt  dans  un  an  d'ici,  on  vou- 
drait envoyer  quelqu'un  à  Saint-Domingue;  probablement 
la  répugnance  sera  la  même;  plusieurs  des  connaissances 
que  j'ai  faites  m'encouragent  et  me  disent  qu'en  travaillant 
bien  encore  un  an  je  serais  bien  capable  de  faire  le  voyage- 


216  REVUE   D'ALSACE 

Ce  serait  pour  3 — 4  ans,  rapporterait  10.000  fr.  annuelle- 
ment,  et  l'on  a  de  la  part  des  pouvoirs  constitués  tous  les 
secours  imaginables  et  nécessaires.  Tout  en  vous  demandant 
encore  le  secret  là-dessus  pour  ne  pas  avoir  un  air  de  jac- 
tance, je  vous  demande  votre  conseil,  mon  cher  papa.  Je 
vois  bien  les  inconvénients  qu'il  y  a:  mon  temps  perdu  pour 
ma  vieillesse*  pour  vous,  mon  cher  papa,  pour  ma  famille. 
Mais  l'honneur  me  tente  vidlemment  et  j'ai  une  fureur  de 
voyager.  Je  voudrais  faire  le  tour  du  monde.  Rien  de  plus 
incertain  que  mon  projet,  mais  enfin  cela  pourrait  réussir, 
et  dans  ce  cas  qu'en  pensez-vous? 

Je  viens  de  recevoir  un  paquet  de  notre  voisin  (1)  le 
général  qui  me  nomme  son  procureur  général  par  la  per- 
mission de  mon  papa.  Je  ferai  volontiers  son  affaire  quelles- 
que  désagréables  que  soient  les  démarches  auprès  de  cette 
insolente  troupe  de  commis.  Mais  si  M.  O.  le  noir  voulait 
m'honorer  de  sa  confiance  pour  ses  prétendus  40000  1.  d'en- 
treprises de  chaussées,  ou  M.  O.  le  commiss.  pour  sa  cré- 
ance sur  le  Prince  (2),  à  présent  qu'ils  ont  éventé  mon 
adresse,  je  vous  prierais,  mon  cher  papa,  que  cela  ne  soit 
pas  par  votre  permission,  et  que  je  puisse  les  renvoyer- 
Au  reste  quand  je  pourrai  rendre  service  à  tout  autre  qu'à 
des  juifs,  je  le  ferai  toujours  avec  plaisir  et  je  vous  prie 
de  ne  pas  m'épargner.  Veuillez  accuser  la  réception  de  son 
paquet  au  général.  Son  affaire  sera  bien  vite  faite,  et  alors 
je  lui  écrirai. 

Mon  cher  papa,  j'ai  été  charmé  de  votre  bonne  humeur 
au  milieu  des  brouillards  d'automne.  Mais  dans  votre  der- 
nière vous  n'êtes  plus  si  gai;  c'est  ce  maudit  Colmar.  Je 
pense  et  je  fais  des  voeux  que  notre  procès  se  termine 
Ecrivez-moi  tout  de  suite  s'il  vous  plaît  le  gain.  Il  me  rendra 
bien  heureux. 

Guignené  part  pour  l'Italie,  mais  j'espère  qu'il  revien- 
dra avant  le  printemps.  Dites  cela  à  Charles.  Je  suis  ravi 

ê 

\)  Leur  voisin  de  Ribeauvillé,  le  général  de  Berckeim. 

2)  Le  prince  Max,  qui  devint  le  premier  roi  de  Bavière  par 
la  grâce  de  Napoléon  et  qu'il  s'empressa  de  trahir  en  1813,  de- 
vait de  l'argent  à  tout  le  monde. 


LOUIS  DE  BEER  217 

de  l'idée  que  vous  avez  de  le  faire  aller  à  Rastadt  (1):  cela 
lui  donnera  de  l'expérience  pour  30  ans,  le  lancera  dans  les 
affaires,  le  mènera  peut-être  naturellement  à  Paris.  Lisez- 
lui  cela  et  dites-lui  que  je  lui  répondrai  au  premier  jour; 
en  attendant  je  lui  réponds:  Non  ex  Scylla  in  Carybdin!  Je 
voudrais  bien  être  lancé  dans  les  affaires  politiques.  Mais 
à  moins  d'une  nouvelle  révolution  je  ne  le  serai  jamais.  Je 
n'ai  pas  la  patience  de  croupir  dans  les  bureaux.  Il  me  faut 
quelque  chose  où  je  puisse  me  démener,  épuiser  mon  acti- 
vité (2)  et  généraliser  les  idées,  ou  bien  un  petit  poste  dans 
un  village,  ou  bien  une  course  par  le  monde.  Ce  qui  me  mè- 
nera à  un  bonheur  plus  tranquille  et  me  tiendra  au  bout 
de  5  à  6  ans  plus  près  de  vous  me  plaira  davantage,. 

J'ai  été  pour  Parade  plus  de  6  fois  chez  Golbéry  qu'on 
ne  trouve  jamais.  J'ai  pris  le  parti  de  lui  écrire  et  je  joins 
une  copie  à  cette  lettre  que  je  vous  prie  de  remettre  à  Pa- 
rade en  l'embrassant  de  ma  part.  Je  lui  écrirai  au  premier 
jour  et  le  prie  de  me  donner  ou  me  faire  donner  par  vous 
des  nouvelles,  si  M.  Duperreux  lui  en  a  rapportées  quant 
à  son  affaire,  afin  que  (je)  puisse  régler  là-dessus  ma  con- 
duite- 
Bonaparte  arrive  ce  soir  en  silence.  Décadi  il  y  aura 
grande  fête  à  l'Odéon  et  illumination.  Rien  de  plus  ma- 
gnifique que  la  vue  de  Paris  illuminé,  sur  le  Pont  neuf.  J'ai 
joui  de  cela  dernièrement  —  La  conspiration  financière 
dont  vous  lirez  dans  les  feuilles  est  très  vraie.  On  a  décou- 
vert des  millions  de  livres  chez  les  agents,  en  beaux  écus. 
C'était  une  queue  d'ante-fructidor.  Et  Messieurs  Bach  et 
Cie?  Unglaiibiger  Thomas  (3). 

Aussitôt  que  Meynard  de  Ribérac  (4)  m'aura  répondu 

1)  Cfr.  dans  les  Feuilles  d'histoire  du  1er  janvier  1910  mon 
article  sur  Les  Alsaciens  au  Congrès  de  Rastadt. 

2)  Il  devait  être  bien  servi  plus  tard,  quand  il  devint  gou- 
verneur de  Bénévent. 

3)  Incrédule  Thomas. 

4)  Meynard  était  du  conseil  des  500  et  on  voulait  avoir  par 
lui  des  renseignements  sur  son  compatriote  Parade,  en  vue  de 
son  mariage  avec  Henriette  de  Béer.  Je  ne  sais  quelle  est  l'au- 
tre affaire  matrimoniale  dont  il  s'agit  dans  le  reste  du  para- 
graphe. 


218  REVUE  D'ALSACE 

je  VOUS  enverrai  copie  de  sa  lettre.  Les  originaux  sont  sur 
des  papiers  si  mauvais  que  cela  ferait  un  port  horrible. 
Quant  à  Pistoris,  il  verra  qu'au  moins  la  famille  de  son 
gendre  est  très  honnête.  Je  suis  bien  peiné  de  n*avoir  pas 
eu  plus  de  lumières  sur  cet  objet-  Si  j'en  apprends  encore 
quelque  chose,  je  vous  en  informerai.  Savez-vous  que  je 
suis  fier  d'être  ainsi,  dirai-je  l'arbitre,  de  la  destinée  de  deux 
demoiselles. 

Au  Directoire,  Orphée  ne  viendrait  pas  à  bout  de  cet 
insupportable  portier  qui  veut  que  je  mette  par  écrit  ce  que 
je  veux  quand  je  viens  demander  à  dîner  ou  à  voir  Reubell. 
Je  trouve  cela  si  humiliant  que  je  ne  retournerai  qu'avec  un 
de  nos  représentants  qui  sera  connu  du  cerbère-  J'ai  écrit 
à  Reubell  en  lui  envoyant  une  lettre  de  Rapinat,  et  j'ai  mis 
honnêtement  le  point  sur  l'i.  Ce  n'est  que  depuis  quelque 
temps  que  cette  nouvelle  consigne  a  lieu  et  qu'il  n'y  a  plus 
d'antichambre  pour  les  arrivants.  Je  me  soucie  fort  peu  de 
Madame  et  du  fils  espagnol  et  du  cadet  fier  et  fat:  c'est  le 
père  que  je  respecte  et  que  j'aime,  car  c'est  un  excellent 
homme. 

Lisez  cela  seulement.  Copie  de  la  lettre  à  Golbéry  : 

((  Permettez-moi,  citoyen,  de  vous  rappeler  l'affaire  de 
mon  ami  dont  le  citoyen  Metzger  vous  a  parlé  et  dont  j'eus 
l'honneur  de  vous  entretenir  à  Arcueil. 

J'ai  été  chez  vous  à  plusieurs  reprises  pour  vous  pré- 
senter mes  respects;  j'ai  toujours  eu  le  malheur  de  ne  pas 
vous  trouver.  Si  j'avais  pu  vous  voir,  je  vous  aurais  reparlé 
moi-même  de  la  demande  de  Parade.  Il  mérite  à  tous  égards 
l'avancement  qu'il  demande-  Je  suis  son  ami  et  dois  moins 
que  personne  perdre  ses  intérêts  de  vue. 

J'ose  vous  réitérer  ma  prière.  Je  me  flatte  que  vous  ne 
refuserez  pas  de  contribuer  à  faire  rendre  à  un  brave 
homme  la  justice  qu'on  lui  doit. 

Je  suis-....  etc.. 

p.  5.  —  Les  pièces  de  mon  ami  ont  été  adressées  au 
citoyen  Schérer  par  le  citoyen  Rapinat  (au  commencement 
de  vendémiaire)  qui  a  également  recommandé  cette  affaire 
au  citoyen  Reubell.  ^ 


.      LOUIS  DE  BEER  219 

(Ceci  n'est  qu'une  répétition  de  ce  que  j'avais  déjà 
dit  à  G.) 

Ne  doutez  pas,  mon  cher  papa,  de  mon  empressement  à 
tout  faire  pour  vous  mettre  en  état  d'être  envers  vos  filles 
aussi  juste  que  vous  êtes  bon  envers  vos  fils. 

Embrassez  et  serrez  bien  ma  bonne  maman,  mes  sœurs 
et  albus  Charles.  Soyez  heureux  et  aimez-moi. 

Louis. 

N'oubliez  pas  Parade;  je  voudrais  pouvoir  dire  «mon 
beau-frère.  » 

(A  suivre). 


ON  PROPAGANDISTE  REVOLOTIONNAIRE 


FORT    LESPOMARÈDE 

(Suite) 

Donc,  non  seulement  le  ministre  ne  pouvait  agréer  la 
requête  qui  lui  était  adressée,  mais  il  lui  devenait  impos- 
sible de  maintenir  Lespomarède  dans  les  fonctions  qu'il 
avait  jusqu'alors  exercées.  Il  fit  donc  répondre  à  la  Société 
de  Cambrai:  (1) 

«  Paris  le  14  septembre  1793,  Tan  2  de  la  République 

française,  une  et  indivisible. 
L'adjoint  de  la  S*'  Division  au  Dép*  de  la  Guerre 

Aux  citoyens  composant  la  Société  populaire  et 
républicaine  séant  à  Cambray. 
«  Le  Ministre  de  la  guerre  me  charge,  Citoyens,  de 
vous  témoigner  tous  ses  regrets  de  ne  pas  pouvoir,  d'après 
ses  intentions  et  l'éloge  que  vous  faites  des  vertus  répu- 
blicaines du  citoyen  Lespomarède,  le  continuer  dans  ses 
fonctions  de  commissaire  du  pouvoir  exécutif.  Le  décret 
du  23  Août  dernier  ne  le  permet  pas,  et  il  y  est  dit  que 
les  ministres  ne  peuvent  plus  envoyer  que  des  agens. 
Il  serait  sans  doute  à  désirer  pour  le  salut  de  la  chose 
publique  qu'elle  ne  fût  servie  que  par  des  hommes  tels 
que  le  citoyen  Lespomarède  qui,  en  se  conduisant  partout 
où  il  sera  employé  de  la  même  manière  qu'il  l'a  fait  jus- 
qu'à présent,  trouvera  sa  récompense  dans  l'estime  de  ses 
compatriotes  et  de  tous  les  vrais  républicains.  » 

Une  note  du  ministre  mise  au  bas  de  la  requête  du 
19  Août  disait  cependant  :  «Je  n'oublierai  pas  Lespoma- 
rède. »  Il  lui  écrivit  en  effet  le  16  Septembre  que  tous 
les  Commissaires  du  Conseil  étaient  supprimés  et  qu'il 
ne  pouvait  plus  conserver  que  des  agents,  mais  en  ajou- 
tant :  «  Je  verrai  à  vous  envoyer  mes  pouvoirs  de  cette 

{)    Archives  historiques  de  la  guerre. 


FORT    LESPOMARÈDE  221 

nature.  »  Qu'importait  donc  le  titre,  si  Lespomarède  pou- 
vait continuer  son  apostolat  !  Commissaire  ou  agent,  son 
prestige  resteraiï  le  même  auprès  de  ses  amis  qui  venaient, 
le  30  Août,  de  lui  donner  une  nouvelle  marque  de  leur 
confiance  en  le  faisant  entrer  au  Comité  de  Salut  public 
ou  Comité  de  surveillance  de  la  commune  de  Cambrai. 
Représentant  officieux  du  gouvernement,  membre  de  la 
municipalité,  membre  du  Comité  de  surveillance,  président 
de  la  Société  populaire,  applaudi  avec  enthousiasme  par 
les  jacobins,  craint  par  les  autres,  il  pouvait  s'occuper  de 
tout,  aspirer  à  diriger  tout;  bientôt  nous  le  verrons  parler 
en  maître,  et  s'exprimer  dans  ses  lettres  au  ministre 
comme  s'il  disposait  personnellement  du  sort  de  la  place- 
meoacée  de  nouveau  par  les  ennemis. 

Mais  le  prestige  et  l'autorité  dont  il  jouissait  dans 
Cambrai,  s'ils  en  imposaient  même  aux  pires  aristocrates, 
ne  suffirent  pas  à  intimider  les  voleurs.  Lespomarède  en 
rentrant  de  Paris  à  la  fin  de  Juillet,  en  avait  rapporté  la 
somme  de  8.000  livres  que  le  ministre  lui  avait  remise 
pour  faciliter  l'accomplissement  de  sa  mission.  Au  début 
de  Septembre  il  lui  en  restait  plus  des  trois  quarts  qui  lui 
furent  audacieusement  enlevés.  La  citoyenne  Druon,  qui 
partageait  avec  son  neveu  Lagrue  les  fonctions  de  secré- 
taire du  club,  et  chez  laquelle  le  vol  avait  été  commis,  se 
hâta  de  raconter  au  ministre  de  la  guerre  Bouchotte  la 
fâcheuse  mésaventure.  (1) 

«  Citoyen  ministre  ! 

<(  Le  citoyen  Lespomarède  qui  se  distingue  ici  tous 
les  jours  par  ses  talens  et  son  énergie  républicaine,  ayant 
un  logement  près  de  ma  maison  et  étant  en  pension  chez 
moi,  fut  averti  le  4,  au  Comité  du  Salut  public  dont  il  est 
membre,  que  le  général  Déçlaie  qui  avait  fait  une  sortie 

I)  Lettre   du    H   Septembre    1793.   Archives   historiques   de 
la  guerre. 


r 


222  REVUE  D'ALSACE 

était  cerné  par  l'ennemi.  Il  courut  chez  lui  mettre  ses 
bottes  et  ses  éperons  pour  aller  à  son  secours,  et  avant 
de  partir  il  vint  me  remettre  en  présence  de  mon  mari  et 
du  citoyen  Lagrue,  mon  neveu,  un  portefeuille  contenant 
6.525  livres  et  d'autres  papiers,  en  me  disant  d'envoyer 
le  tout  à  sa  femme  à  Délie,  Haut-Rhin,  en  cas  d'événe- 
ment fâcheux,  et  de  lui  observer  que  cette  somme  lui  avait 
été  remise  par  le  ministre  de  la  guerre,  qu'il  fallait  la  lui 
renvoyer. 

((  Le  10,  pendant  que  j'étais  à  la  Société  populaire 
avec  les  citoyens  Lespomarède  et  Lagrue,  on  a  forcé  l'ar- 
moire où  était  ce  portefeuille  et  on  l'a  volé.  De  sorte  que 
le  citoyen  Lespomarède,  qui  m*a  dit  être  pauvre,  se  trouve 
dénué  de  tout,  et  moi  dépositaire  je  suis  résolue  de  vendre 
jusqu'au  dernier  de  mes  haillons  pour  ne  pas  le  laisser 
dans  l'embarras.  Ce  digne  citoyen,  qui  ne  cesse  de  rendre 
les  plus  grands  services  à  la  patrie,  a  repoussé  ce  dessein 
de  ma  part  avec  cette  générosité  qui  caractérise  les  vrais 
Républicains.  J'irai  plutôt  mendier,  me  répondit-il,  que  de 
le  souffrir. 

<(  Enfin,  citoyen  Ministre,  c'est  à  vous  à  nous  mettre 
d'accord.  Mon  neveu,  qui  se  rend  auprès  de  vous,  vous 
suppliera  de  faire  parvenir  par  lui  au  citoyen  Lespomarède 
les  fonds  qu'il  lui  faut  pour  continuer  sa  mission  et  pour 
que  la  somme  volée  soit  supportée  par  la  nation.  Ci-joint 
le  procès-verbal  de  l'effraction  de  mon  armoire. 

«  Citoyen  ministre,  mon  devoir  et  un  de  mes  senti- 
ments les  plus  doux  seront  de  vous  bénir  le  reste  de  mes 
jours. 

B.  Druon.  » 

Une  SI  agréable  perspective  eût  sans  doute  suffi  pour 
décider  Bouchotte  à  accueillir  cette  requête.  Lespomarède 
crut  pourtant  devoir  lui  exposer  aussi  les  faits.  «  Je  dots 
observer,  citoyen  ministre,  disait-il  après  son  récit,  que 
la  somme  de  6.525  francs  volée  vient  de  celle  de  8.000 
que  vous  m'avez  fait  compter  à  Paris,  et  que  je  n'ai  pas 

actuellement  un  sou  en  mon  pouvoir Je  vous  supplie, 

citoyen  ministre,  de  me  faire  parvenir  par  le  citoyen  La- 


I 

i 


FORT    LESPOMARÈDE  223 

grue  une  pareille  somme  pour  continuer  mes  fonctions» 
et  si  celle  volée,  car  je  suis  pauvre,  était  supportée  par  la 
nation,  cet  égard  de  votre  part  m'imposerait  une  recon- 
naissance étemelle.  )>  (1) 

Enfin  le  représentant  du  peuple  Catté  appuyait  la  de- 
mande de  ses  amis  dans  les  termes  les  plus  chaleureux  : 

«  ....Lespomarède,  sans  cesse  occupé  au  bien  public, 
à  la  surveillance  la  plus  active,  s'oubliant  toujours  pour 
notre  chère  patrie,  tandis  que  des  hommes  favorisés  du 
gouvernement  ne  répondent  point  à  son  attente,  Lespo- 
marède,  pourvoyant  à  tout  dans  la  ville,  courant  au  dehors 
pour  encourager,  pour  aider  les  guerriers,  avait  laissé 
son  portefeuille  chez  le  brave  citoyen  Druon,  et  pendant 
que  tous  trois  étaient  à  la  Société,  un  scélérat  a  enlevé 
ce  portefeuille  qui  contenait  des  assignats  que  vous  lui 
aviez  confiés.  Le  brave  Lespomarède  n'est  point  riche  ;  il 
méprise  l'argent,  mais  il  est  désespéré  que  les  fonds  que 
vous  lui  aviez  confiés  soient  perdus.  C'est  à  vous  de  rc 
parer  ce  malheureux  événement  ;  je  l'attends  de  votre 
sans-culotterie. 

Catté.»  (2) 

Le  ministre  ne  pouvait  rester  sourd  à  de  si  pressants 

appels,  et  dès  le  16  septembre  il  tranquillisa  Lespomarède: 

«  Je  vous  envoie  des  fonds  pour  continuer  vos  opérations... 

Les  fonds  perdus  ne  resteront  pas  à  votre  charge  parce  que 

je  suis  persuadé  qu'il  n'y  a  pas  de  votre  faute.  »  (3) 

Lespomarède,  que  Catté  vient  de  nous  montrer  <(  pour- 
voyant à  tout  dans  la  ville  )>,  qu'on  avait  vu  lors  de  l'alerte 
du  4  septembre,  se  précipiter,  botté  et  éperonné,  <(  pour 
encourager,  pour  aider  les  guerriers»,  eut  quelques  jours 
plus  tard  une  nouvelle  occasion  de  manifester  son  zèle. 

1)  Lespomarède  à  Boii:hotte,   14  septembre   1793  .—  Arch. 
histor.  de  la  guerre. 

2)  Catté  à  Bouchotte,  même  date,  ibid. 

3)  Bouchotte  à  Lespomarède,  16  septembre   1793,  ibid. 


224  REVUE   D'ALSACE 

Le    12   Septembre,   entre   une   heure   et  deux  heures   du 
matin,   le   général   Déclaye   était  sorti   de   Cambrai   avec 
presque  toute  ia  garnison  pour  rejoindre  les  troupes  de 
Bouchain,  opérer  une  fausse  attaque  auprès  du  camp  du 
Saulsoir,  et  favoriser  un  mouvement  de  Tarmée  des  Ar- 
dennes  qui  cherchait  à  débloquer  le  Quesnoy.  On  ignorait 
que  cette  place  avait  été  prise  la  veille  par  Cobourg.  Or 
la  troupe  de  Déclaye,  ayant  rencontré  lennemi  près  d'A- 
vesnes-le-Sec,  avait  été  en  grande  partie  taillée  en  pièces 
ou   faite  prisonnière.  Les  survivants  s'étaient  retirés  sur 
Bouchain  ;  quelques  hussards  noirs  et  quelques  dragons 
seulement  avaient  pu  s'enfuir  vefs  Cambrai  où  ils  étaient 
arrivés  dans  le  plus  grand  désordre  vers  la  fin  de  la  ma- 
tinée pour  annoncer  le  désastre.  Le  générial  ne  reparut 
qu'à  huit  heures  du  soir.  Comme  il  ne  restait  dans  la  ville 
que  350  volontaires,  que  l'armée  ennemie  était,  au  dire 
des  fuyards,  forte  de  8.000  chevaux,  on  ne  doutait  point 
qu'elle  ne  parût  bientôt,  et  la  panique  se  répandit  dans 
la  population.  Les  autorités  civiles  et  militaires  se   réu- 
nirent en  toute  hâte,  écrivirent  aux  représentants  du  peu- 
ple près  l'armée  du  Nord,  alors  à  Arras,  ainsi  qu'au  gé- 
néral Houchard  pour  demander  des  secours  immédiats,  et 
affirmèrent  leur  résolution  de  résister  quand  même  :   «  Si 
l'ennemi   s'approchait,    notre    courage   égalera   nos   dan- 
gers !  ))  (1)  Puis  on  s'efforça  de  ramener  chez  les  habi 
lants  le  calme  nécesaire  et  la  confiance  ;  on  fit  battre  la 
générale  pour  les  assembler,  et  Lespomarède,  dont  on  avait 
tant  de  fois  apprécié  l'éloquence,  fut  chargé  au  nom  de 
tous  de  haranguer  les  citoyens  réunis  sur  la  place  publi- 
que.    «    Tous    demandent    à    venger    la   mort   de   leurs 
frères  !  »  (2) 

Le   soir  même,   Lespomarède   rendait   compte  au    mi- 
nistre des  événements  de  la  journée.  (3) 

1)  Les  autorités  civiles  et  militaires  de  Cambrai  réunies  aux 
représentans  du  peuple  à  l'armée  du  Nord.  —  12  Septembre 
1793.  —  (Arch.  histor.  de  la  guerre). 

2)  Comité  de  Salut  public  de  Cambrai.  Extrait  du  registre 
des  délibérations,  séance  du  12  Septembre  1793.  (ibid.) 

3)  Lespomarède  à  Bouchotte,  12  Septembre  1793.  (ibid.) 


FORT    LESPOMARÈDE  225 

Citoyen  ministre. 

«Je  vous  envoie  une  copie  de  lettre  qui  vient  d'être 
écrite  aux  représentans  du  peuple  à  Arras  et  qui  vous 
instruira  de  notre  situation.  Les  pouvoirs  constitués  réunis 
se  sont  rendus  il  y  a  un  instant  sur  la  place  où  tous  les 
citoyens  de  Cambrai  (je  veux  dire  la  garde  nationale) 
étaient  rassemblés.  J'ai  été  chargé  de  parler  en  leur  nom. 
J'ai  vu  vraiment  du  patriotisme.  Notre  position  n'est  pas 
heureuse,  mais  comptez  bien,  citoyen  ministre,  que  je  me 
brûlerai  la  cervelle  malgré  notre  faiblesse  plutôt  que  de 
consentir  que  la  ville  se  rende. 

Lespomarède.  » 

Aurait-il  parlé  autrement  s'il  avait  été  le  commandant 
de  la  place  ? 

La  tranquillité  se  rétablit  cependant  peu  à  peu,  mais 
pendant  quelques  jours  la  situation  resta  critique,  et  le 
14  septembre  le  citoyen  Lagrue  fut  dépêché  à  Paris  pour 
solliciter  les  renforts  nécessaires.  Lespomarède  l'avait 
chargé  d'un  nouveau  rapport.  (1) 

«  Citoyen  ministre, 

«  J'ai  l'honneur  de  vous  envoyer  exprès  par  le  citoyen 
Lagrue  copie  du  procès-verbal  d'une  séance  de  ce  jour 
du  Conseil  général  de  la  commune  et  qui  vous  fera  vo*r 
notre  triste  situation.  Il  y  a  des  coupables  de  toutes  parts, 
je  l'entends  dire.  Il  faut  espérer  que  la  vérification  que 
j'ai  demandée  moi-même  par  des  représentans  du  peuple 
vous  fera  connaître  la  vérité.... 

«  Citoyen  ministre,  je  vous  le  répète,  si  vous  entendez 
jamais  dire  que  la  ville  et  la  citadelle  de  Cambrai  sont 
au  pouvoir  de  l'ennemi,  vous  pouvez  prononcer  à  l'instant: 
Lespomarède  s'est  brûlé  la  cervelle  un  moment  avant.  Et 
d'avance  je  vous  recommande  ma  femme  et  mes  enfans 
qui  sont  à  Délie,  Haut-Rhin.  Cependant  ne  pensez  pas 
que  je  croye  à  cette  reddition,  car  le  courage  et  l'énergie 

I)  Lespomarède  à  Bouchotte  —  14  Septembre  1793  —  (Ar- 
chives historiques  de  la  guerre). 


226  REVUE    D'ALSACE 

des  âmes  républicaines  joueront  un  grand  rôle  et  peuvent 

faire  des  miracles. 

Lespomarède.  » 

En   même   temps  le  représentant   Catté  réclamait,  lui 
aussi   des   secours,   ajoutant,   comme   Lespomarède»   qu'il 
était  disposé  s'il  ne  les  obtenait  pas,  «  à  se  brûler  la  cer- 
velle avec  ses  amis,  après  avoir  résisté  autant  qu'il  est 
possible.  ))  (1) 

((  L'on  a  appris  avec  peine,  répondit  le  ministre  le  sur- 
lendemain, la  défaite  de  la  garnison  de  Cambrai*  L'examen 
provoqué  apprendra  si  c'est  un  malheur  ou  une  disgrâce 
préparée...  Que  tous  nos  bons  citoïens  de  la  Société  po- 
pulaire, que  tous  les  bons  patriotes  de  la  ville  veillent 
pour  le  salut  commun.  Le  Conseil  me  charge  de  vous 
faire  passer  quelques  secours  en  hommes;  je  donne  des 
ordres  en  conséquence  ainsi  que  pour  les  autres  objets 
qu'il  est  en  mon  pouvoir  de  procurer  à  la  place.  »  (2) 

Heureusement  pour  Cambrai,  Cobourg  ne  sut  pas  pro- 
fiter de  ses  succès.  Il  s'arrêta,  hésita,  rendu  défiant  peut- 
être  par  la  victoire  que  Houchard  venait  de  remporter  à 
Hondschoote.  Des  troupes  de  renfort  arrivèrent  à  Cambrai 
et  ni  Lespomarède  ni  Catté  n'eurent  à  mettre  à  exécution 
leur  résolution  désespérée.  Seul  le  commandant  du  3*  ba- 
taillon du  Nord,  ayant  vu  son  drapeau  enlevé  par  l'ennemi» 
s'était  brûlé  la  cervelle  au  cours  de  l'affaire  du  12. 

Cambrai  sauvé,  Lespomarède  semble  y  avoir  joué  un 
rôle  moins  bruyant,  et  nos  renseignements  sur  lui  de- 
viennent peu  nombreux.  Il  continua  à  siéger  au  club, 
ainsi  qu'au  Comité  de  surveillance  et  au  Conseil  général 
de  la  Commune  pendant  quelque  temps  encore,  et  puisque 
nos  victoires,  Wattignies  après  Hondschoote,  rendaient 
moins  redoutables  les  ennemis  du  dehors,  il  tourna   son 

1)  Catté  à  Bouchotte,  même  date,  (Ibid.) 
2)    Bouchotte    à    Lespomarède   —   26   septembre    1793    (Ar- 
chives historiques  de  la  guerre) 


FORT    LESPOMARÈDE  227 

ardeur  belliqueuse  contre  les  adversaires  intérieurs  de  la 
Révolution.  C'est'  ainsi,  par  exemple,  que  le  18  novembre 
1793,  lors  de  l'abolition  du  culte  à  Cambrai,  on  nous  le 
montre  faisant  <(  le  tableau  incalculable  des  maux  qu'en- 
fantent l'ignorance  et  la  superstition  »,  et  annonçant  a  com- 
bien l'abjuration  des  prêtres  va  faire  avancer  le  bonheur 
du  peuple  qui  ne  tardera  pas  à  voir  l'hydre  fanatique  to- 
talement écrasée  »  (1)  De  même,  à  la  séance  du  lendemain 
L9,  il  figure  parmi  les  membres  du  Conseil  qui  proposent 
le  changement  de  nom  des  rues. 

Puis  soudain  il  disparaît  de  Cambrai  oh  il  ne  reviendra 
plus,  et  selon  toute  vraisemblance,  il  se  met  en  route  vers 
Strasbourg. 

On  voyait  alors  paraître  dans  cette  ville  de  bien  étran- 
ges personnages-  Vêtus  de  longues  houppelandes  de  cou- 
leur sombre,  sanglés  dans  une  large  ceinture  tricolore 
d'où  sortaient  les  crosses  de  deux  pistolets,  un  grand 
sabre  de  cavalerie  traînant  derrière  eux  sur  le  pavé,  des 
bottes  à  l'écuyère,  le  cou  nu,  une  grande  moustache,  de 
longs  cheveux,  le  bonnet  rouge  en  tête,  ils  provoquaient 
l'étonnement  et  la  terreur  des  habitants.  De  tous  les  dé- 
partements de  l'Est  ils  étaient  accourus  à  l'appel  du  maire 
Monet  qui,  se  défiant  des  jacobins  alsaciens  et  alle- 
mands, avait  fait  demander  le  13  Novembre  par  la  So- 
ciété de  Strasbourg  aux  clubs  affiliés  du  voisinage  des 
auxiliaires  ardents  et  énergiques,  capables,  comme  on 
disait  alors,  de  «  franciliser  »  le  pays,  d'en  «  déraciner  le 
fanatisme  »,  d'élever,  en  un  mot,  le  Bas-Rhin  «  à  la  hau- 
teur de  la  Révolution.»  A  cette  fine  fleur  de  la  sans-cu- 
lotterie  lorraine  ou  champenoise,  comtoise  ou  bourgui- 
gnonne, qui  commença  à  affluer  dès  le  17,  on  donna  le 
nom  de  Propagande  jrévolutionnaire,  et  pendant  six  se- 
maines les  Propagandistes  remplirent  Strasbourg  et  l'Al- 
sace du  bruit  de  leurs  exploits.  (2) 

1)    A.  Pastoors.  Op.  cit.  I.  p.  361.. 

g)  Cf.  Seinguêrlet,  Strasbourg  pendant  la  Révolution,  p.  194. 
Rodolphe  Reuss,  La  Cathédrale  de  Strasbourg  pendant  la  Ré- 
volution, p.  409,  etc. 


228  •  REVUE  D'ALSACE 

Lespomarède  n'eut  garde  de  manquer  àr  une  si  glorieuse 
phalange.  Il  en  fut  même  un  des  «  champions  »,  au  dire 
de  Barth  (1),  quoique  son  nom  ne  se  rencontre  au  bas 
d'aucun  des  actes  de  la  Propagande  publiés  au  Livre 
Bleu,  Arriva-t-il  donc  trop  tard  pour  participer  aux  mani- 
festations par  lesquelles  s'illustrèrent  ses  collègues?  Trou- 
va-t-il  que  ça  allait  assez  bien  pour  qu'il  pût  se  reposer 
un  peu. et  laisser  agir  les  autres?  Je  l'ignore-  Mais  j'avoue 
qu'une  telle  réserve  me  surprend  de  la  part  d'un  tel 
homme,  et  que  malgré  l'affirmation  de  Barth  je  douterais 
de  la  présence  de  Lespomarède  en  Alsace  à  cette  date  s'il 
n'était  désigné  expressément  comme  ancien  Propagandiste 
au  procès-verbal  de  la  séance  du  club  de  Strasbourg  du 
2  Septembre  1794  (2).  —  Et  lorsqu'à  la  fin  de  décembre 
ces  quelques  quatre-vingt-dix  «  énergumènes  choisis  »  (3) 
se  dispersèrent,  que  devint-il?  Il  ne  resta  certainement 
pas  à  Strasbourg/ car  il  n'eût  pas  attendu  jusqu'à  la  fin  de 
mars  pour  se  faire  admettre,  comme  nous  le  verrons,  au 
club  des  Jacobins  de  cette  ville.  Il  ne  pouvait  d'autre 
part  reprendre  encore  ses  fonctions  d'inspecteur  des  doua- 
nes, la  frontière  du  Nord  n'étant  pas  dégagée.  Fut-il  chargé 
de  quelque  mission  officieuse  comme  l'année  précédente? 
Le  fait  est  possible,  car,  s'il  eût  été  libre,  il  serait,  selon 
toute  vraisemblance,  retourné  simplement  à  Délie  auprès 
de  sa  femme  et  de  ses  enfants,  qu'il  avait  quittés  depuis 
plus  d'un  an. 

Il  est  vrai  qu'il  n'avait  d'inquiétudes  ni  sur  leurs  sen- 
timents ni  sur  leur  attitude,  car  la  famille  était  digne  de 
son  chef.  Cambrai  n'était  pas  seul. à  posséder  des  femmes 
patriotes,  et  la  citoyenne  Druon  avait  une  émule  dans  la 
citoyenne  Lespomarède.  Le  30  nivôse  an  II  (19  janvier 
1794),   la    «vertueuse   épouse»    du   grand   patriote   avait 

i)    E:  Barth,  Op.  cit.  Revue  éP Alsace  1880.  f).  556.' 

2)  Heîtz'y  Les  Sociétés  politiques  de  Strasbourg»  p.  à74. 

3)  Rod.  Reuss,  Histoire  d'Alsace,  p.  268.  —  Le  chiffre  est 
celui  que  donne  Barth. 


FORT    LESPOMARÈDE  229 

même  tenu  à  donner  aux  jacobins  dellois  un  témoignage 
solennel  de  la  pureté  de  ses  opinions,  eh  leur  amenant 
son  fils  aîné  François  qui  pouvait  alors  avoir  au  plus  dix 
oa  onze  ans. 

«  Lespomarède  fils,  raconte  le  procès-verbal  de  la  séance 
de  ce  jour,  a  été  présenté  par  sa  mère  à  la  Société:  elle 
a  dit  que  si  la  Société  voulait  lui  en  accorder  la  permission, 
cet  enfant  exprimerait  à  la  Société  et  à  la  commune  réunie 
à  cette  séance  les  sentimens  dont  il  était  animé.  Que  laissé 
à  sa  conduite,  elle  faisait  tous  ses  efforts  et  ne  pouvait 
que  s'applaudir  de  ses  succès  à  développer  en  lui  le  germe 
du  patriotisme  dont  est  enflammé  le  brave  père  de  cet  en- 
fant; que  dévoué  uniquement  au  service  de  sa  patrie,  il 
apprendrait  avec  reconnaissance  qu'il  peut  se  reposer  sur 
les  soins  de  leur  mère  son  épouse  de  l'éducation  de  ses 
deux  enfans,  qui  après  la  patrie  sont  avec  son  épouse  ce 
qu'il  a  de  plus  cher,  et  qu'elle  venait  au  sein  de  la  société 
lui  faire  hommage  des  sentimens  qu'elle  inspire  à  ses 
enfans, 

«  Le  jeune  homme  a  entonné  l'hymne  commençant  par 
ces  mots: 

Je  suis  un  jeune  sans-culotte 

Amoureux  de  la  liberté; 

Je  viens.-...  etc. 

«  Ce  jeune  homme  a  dit  la  vérité  :  il  a  chanté  l'éloge 
de  son  brave  père  que  la  Société  se  félicite  de  compter 
parmi  ses  membres,  de  sa  vertueuse  mère  que  la  Société 
a  vu  avec  un  plaisir  indicible  dans  son  sein,  qu'elle  in- 
vite à  s'y  rencontrer  le  plus  souvent  possible  avec  ses  en- 
fants- Cet  enfant  promet  qu'il  sera,  et  la  Société  ose  sans 
témérité  assurer  qu'il  sera  l'héritier  du  patriotisme  ardent, 
du  zèle  et  de  l'amour  de  la  patrie  dont  son  père  est  em- 
brasé; il  imitera  les  vertus  de  Barras,  (1)  C'est  ce  que  dans 
son  enthousiasme,  et  à  la  suite  des  sensations  délicieuses 
qu'elle  éprouve,  la  Société  pronostique  au  nom  de  la  vertu 

1  )Inutile  de  remarquer  qu'il  s'agit  ici  du  jeune  Baru,  et  non 
de  Barras  dont  les  «  vertus  »  auraient  été  un  singulier  modèle 
à  proposer  à  la  jeunesse! 


230  REVUE  D'ALSACE 

et  de  la  patrie  aux  Lespomarède  père  et  mère  et  à  Fran- 
çois leur  fils.  »  (1) 

Deux  mois  après  la  joie  fut  plus  grande  encore,  car 
Lespomarède  lui-même,  de  retour  à  Délie  après  dix-huit 
mois  d'absence,  retrouvait  sa  place  dans  le  club  qu'il  avait 
fondé  et  présidé  jadis,  et  -qui,  malgré  son  départ,  avait 
continué  à  le  compter  au  nombre  de  ses  membres.  Son 
nom  reparaît  pour  la  première  fois  au  registre  des  procès- 
verbaux  le  20  ventôse  an  II  (10  mars  1794),  ce  qui  nous 
donne  à  peu  près  la  date  de  son  arrivée.  Il  est  tout  à  fait 
invraisemblable,  en  effet,  qu'il  ait  pu  séjourner  pendant 
quelque  temps  à  Délie  sans  assister  aux  séances  du  club, 
et  plus  invraisemblable  encore  qu'il  ait  pu  y  assister  sans 
prendre  la  parole.  Dès  son  retour  il  intervint  donc,  pour 
se  plaindre  «  du  retard  qu'éprouvent  les  pauvres  parents 
des  défenseurs  de  la  patrie  aux  armées  à  recevoir  les  se- 
cours à  eux  accordés,  ignorant  si  c'est  faute  de  diligence 
de  la  part  de  la  municipalité  pour  remplir  les  formes  pres- 
crites par  les  lois  qui  accordent  des  secours,  ou  autres  dé- 
marches à  faire  tant  au  directoire  que  chez  le  ministre  de 
l'intérieur».  Il  demanda  en  conséquence  «  qu'il  soit  nommé 
un  commissaire  pour,  de  concert  avec  la  municipalité,  faire 
toutes  les  démarches  nécessaires  pour  accélérer  les  secours 
que  la  bienfaisance  de  la  Convention  a  bien  daigné  accor- 
der aux  parents  de  nos  braves  frères  défenseurs.  » 

La  Société  qui  avait  vu  dans  la  proposition  du  citoyen 
Lespomarède  «  renouveler  les  principes  d'humanité  et  de 
bienfaisance  dont  elle  était  elle-même  pénétrée  »,  lui  fit 
le  meilleur  accueil  (2)- 

Mais  il  n'en  fut  pas  de  même  lorsque  Lespomarède,  quel- 
ques jours  après,  entreprit  de  stimuler  l'ardeur  des  clu- 
bistes  pour  la  célébration  des  fêtes  civiques  du  décadi.  Lui 
qui  à  Cambrai  avait  applaudi  aux  «  déprêtrisations  »  et  à 
1^  ruine  de  la  «  superstition  »,  avait  dû  être  cruellement 
choqué  par  la  tiédeur  des  anciens  compatriotes  qu'il  venait 

1)  Archives  de  Délie  —  Registre  du  club,  f*  34. 

2)  Ibid.  f°  39.  —  La  rédaction  du  procès-verbal  est  du  ci- 
toyen Choquard,  alors  secrétaire  du  club. 


FORT    LESPOMARÈDE  231 

V 

de  retrouver.  Non  seulement  le  culte  de  la  Raison  n'était 
pas  régulièrement  célébré  à  Délie,  et  les  réunions  déca- 
daires semblaient  ignorées,  mais  la  paroisse,  au  dire  des 
membres  du  club,  «  fourmillait  de  prêtres  »  qui  s'obstinaient 
à  annoncer  leurs  messes  à  des  heures  fixes  par  le  tintement 
de  la  cloche,  manœuvre  destinée  évidemment  à  «  alimenter 
le  fanatisme  ».  Ils  brûlaient  tant  de  cierges  sur  leurs  autels 
que  a  cela  faisait  une  dépense  excessive  à  la  nation  ou  à 
la  commune  »  !  Il  restait  même  à  Délie  des  personnes  «  qui 
distinguaient  encore  les  prêtres  sermentés  des  autres.»  (1) 
Un  tel  état  d'esprit  devait  paraître  à  Lespomarède  tout  à 
fait  déplorable.  Aussi,  pour  restaurer  le  culte  officiel  trop 
négligé  vint-il,  le  23  ventôse  (13  mars),  faire  une  motion 
((  tendante  à  prier  la  municipalité  de  faire  assembler  les 
citoyens  toutes  les  décades  à  l'église  pour  y  entendre  lire 
les  décrets,  s'instruire  sur  les  devoirs  des  citoyens,  et  fra- 
terniser. »  La  proposition  ne  reçut  qu'un  accueil  très  froid, 
et  l'on  décida  qu'elle  serait  ajournée  à  la  prochaine  séance, 
sous  prétexte  que  l'assemblée  était  trop  peu  nombreuse.  (2) 
Les  deux  réunions  suivantes  se  passèrent  sans  qu'il 
fût  question  de  rien.  Le  3  germinal  (23  mars)  seulement, 
Lespomarède  revint  à  la  charge.  La  municipalité,  deman- 
dait-il derechef,  convoquerait  les  citoyens  chaque  décadi 
«  à  l'église  ou  Temple  de  la  Raison,  à  l'effet  de  leur  donner 
lecture  des  lois,  les  instruire  de  leurs  devoirs  et  prêcher  les 
vertus  civiques.  »  On  n'osa  plus  cette  fois  ajourner  la  dé- 
cision, mais  on  se  borna  à  arrêter  que,  pour  faire  la  dé- 
marche auprès  de  la  municipalité,  la  Société  choisirait 
deux  commissaires.  Il  est  vrai  que  le  procès-verbal  ajoute: 
^'.-..lesquels  n'ont  pas  été  nommés.  »  (3)  Ainsi,  malgré  tout 
le  prestige  que  lui  valaient  ses  talents,  ses  exploits  loin- 
tains, ses  puissantes  relations,  Lespomarède  n'avait  pu 
réussir  à  entraîner  les  membres  du  club.  La  politique  anti- 
chrétienne inaugurée  depuis  quelques  mois  n'avait  pro- 
voqué chez  la  plupart  d'entre  eux  aucun  enthousiasme.  Ils 

1)  Ibîd._f**  37.  —  séance  du  5  ventôse  (23  février). 

2)  Ibîd.  f»  40. 

3)  Ibid.  V  41. 


232  REVUE    D'ALSACE 

avaient,  à  Délie  comme  partout  ailleurs,  célébré  la  fête 
de  la  Raison,  parcequ'ils  ne  pouvaient  guère  enfreindre 
des  ordres  formels,  mais  sauf  un  très  petit  nombre  d'exal- 
tés, ils  semblent  avoir  agi  malgré  eux.  Le  27  nivôse  (16 
janvier)  déjà,  la  Société  avait  proclamé  «  la  résolution  iné- 
branlable qu'elle  avait  prise  de  ne  s'occuper  d'opinions  re- 
ligieuses qu'autant  qu'elles  auraient  troublé  ou  qu'on  s'en 
serait  servi  pour  troubler  l'ordre  et  la  tranquillité  publi- 
que. »  (1)  Aux  sollicitations  de  Lespomarède  elle  opposait 
maintenant  la  force  d'inertie,  et  manifestait  déjà  ce  peu 
de  goût  pour  les  cultes  officiels  dont  Délie  devait  donner 
bien  d'autres  preuves  jusqu'à  la  fin  de  la  Révolution.  (2) 
Mais  quelle  déception  pour  Lespomarède!  Qu'il  y  avait 
loin  de  Cambrai  ou  de  Strasbourg  à  Délie,  et  comme  on 
s'explique  qu'il  ait  quitté  bien  vite  des  jacobins  si  peu 
fervents!  (3)  Il  venait  d'ailleurs  de  passer  deux  ou  trois 
semaines  auprès  des  siens,  et  après  les  avoir  tous  revus, 
il  devait  avoir  grande  hâte  de  reprendre,  sur  un  théâtre 
digne  de  lui,  l'œuvre  de  propagande  à  laquelle  il  s'était 
consacré.  Si  bien  que,  présent  à  Délie  encore  le  23  mars 
1794,  il  en  repartit  l'un  des  jours  suivants,  et  le  28  il  se 
trouvait  réinstallé  à  Strasbourg  où  il  se  faisait  recevoir  à  la 
Société  des  Jacobins.  (4)  Il  allait  rester  dans  cette  ville 
jusqu'au  début  de  l'hiver  suivant. 

* 

Il  ne  devait  d'ailleurs  jamais  y  retrouver  une  influence 
comparable  à  celle  dont  il  avait  joui  l'année  précédente  à 
Cambrai.  C'est  que  les  circonstances  étaient  tout  autres- 

1)  Ibid.    f«  34. 

2)  Voir  notre  étude  sur  Les  fêtes  civiques  à  Délie  au  temps 
du  Directoire,  (Bulletin  de  la  Société  belfortaine  d'émulation, 
XXXI.  1912.) 

3)  Leur  zèle  était  si  médiocre  alors  que  la  Société  ne  tint 
plus  que  trois  séances  après  le  départ  de  Lespomarède.  Le  der- 
nier procès- verbal  qui  figure  au  registre  est  du  17  Germinal  an 
II  (6  avril  1794). 

4)  Etienne  Barth,  Op.  cit.  Revue  d'Alsace  1880  p.  556. 


FORT    LESPOMARÈDE  233 

Le  danger  extérieur  était  écarté  de  l'Alsace  depuis  trois 
mofe,  et  nos  troupes,  après  avoir  délivré  la  frontière, 
avaient  déjà  commencé  la  conquête  de  la  rive  gauche  du 
Rhin.  Le  temps  n'était  donc  plus  aux  attitudes  romaines 
et  aux  gestes  héroïques  —  A  Strasbourg  même,  grâce  aux 
représentants  en  mission,  à  la  Propagande,  à  Monet  et  à 
ses  amis,  le  parti  des  jacobins  français  Tavait  emporté 
sur  Schneider  et  ses  partisans:  il  ne  s'agissait  plus  désor- 
mais pour  lui  que  de  se  maintenir  sur  les  positions  con- 
quises et  d'utiliser  la  victoire.  Lespomarède  allait  lui  ap- 
porter, sans  doute,  une  collaboration  précieuse,  mais  il 
devait  rester  un  collaborateur,  et  non  redevenir  un. chef. 

Ses  amis  cependant  surent  reconnaître  ses  mérites. 
Les  services  qu'il  avait  déjà  rendus  à  l'œuvre  révolution- 
naire, l'expérience  qu'il  avait  acquise  pendant  deux  ans 
dans  les  circonstances  les  plus  variées,  le  désignèrent  bien 
vite  à  l'attention  des  jacobins  strasbourgeois,  et  moins  de 
deux  mois  après  son  retour,  il  était  élu  président  du  club» 
comme  il  l'avait  été  jadis  de  ceux  de  Délie  et  de  Cambrai. 
C'est  en  cette  qualité  que,  le  31  Mai  1794,  dans  une  séance 
extraordinaire  tenue  par  la  Société,  il  eut  à  célébrer  l'anni- 
versaire de  la  chute  des  Girondins. 

«  Le  31  mai  1793  (vieux  style),  dont  ce  jour  est  l'an- 
niversaire, sera  mémorable,  disait-il,  dans  les  fastes  de  la 
Révolution  française.  Des  députés  infidèles,  d'accord  avec 
des  généraux  perfides,  ne  cessaient  de  conspirer  contre 
la  liberté,  contre  l'unité  de  notre  République,  contre  le 
peuple  français;  mais  une  sainte  indignation  embrasa  de 
nouveau  l'âme  des  Parisiens:  ils  se  levèrent.  Les  princi- 
paux conspirateurs  pâlirent;  ils  furent  arrêtés,  et  bientôt» 
au  nom  de  la  Loi,  ils  expièrent  sur  l'échafaud  leurs  atten- 
tats contre  la  volonté  nationale.  » 

Puis,  après  avoir  célébré  ((  cette  belle  et  fameuse  épo- 
que du  31  mai  »,  à  la  suite  de  laquelle  seulement  «  les 
dignes  Représentants  qui  siégeaient  sur  la  Montagne  » 
avaient  pu  respirer,  Lespomarède  manifestait  son  ardeur 
robespierriste  en  montrant  l'Etre  Suprême  sauvant  par  de 
véritables  miracles  ceux  qui  venaient  de  substituer  son 
culte  à  celui  de  la  Raison  ! 


234  REVUE    D'ALSACE 

((  Homme  méchant,  ou  tout  à  fait  matériel  ou  stupide, 
dit-il  à  Tathée,  tu  ne  me  croiras  pas  si  je  t'annonce  que 
Dieu,  et  avec  lui  la  liberté,  Tégalité,  la  fraternité  et  toutes 
les  vertus,  remplissent  tous  les  espaces  et  servent  d'égide 
à  l'homme  qui  les  aime  et  qui  sait  les  défendre!  Tu  ne 
me  croiras  pas  si  je  t'annonce  que  le  gouffre  d'une  mort 
ignominieuse  est  sous  les  pieds  des  impies  qui  les  mécon- 
naissent et  qu'il  va  s'entr'ouvrir! 

«  Robespierre  l'aîné  et  Collot  d'Herbois,  législateurs  si 
chers  aux  Français,  ne  devraient  pas  exister  dans  ce  mo- 
ment, d'après  les  résultats  ordinaires  des  actions  mora- 
les. (I)  Collot  d'Herbois  particulièrement,  qui  l'a  sauvé? 
Un  monstre,  le  même  payé  par  Pitt  pour  tuer  aussi  Ro- 
bespierre, arrête  Collot  d'Herbois  à  une  heure  après  midi, 
tire  sur  lui  à  brûle-pourpoint  deux  coups  de  pistolet:  ils 
font  long  feu;  l'un  cependant  part  assez  vite,  et  le  plomb 
mflché  qu'il  renfermait  ne  l'atteint  pas.  Qui  l'a  sauvé? 
-Qui  a  sauvé  encore  Robespierre?  le  faisceau  de  toutes  les 
vertus  qu'ils  adorent  et  qu'ils  propagent  avec  courage, 
l'Etre  Suprême.  D'un  autre  côté  il  protège  visiblement  la 
République,  et  il  a  voulu  dans  cette  occasion  lui  épargner 
des  pleurs  étemels. 

«  Allons,  citoyens,  allons  dans  son  temple  où  l'on  cé- 
lèbre aujourd'hui  dans  cette  commune  la  fête  du  31  Mai: 
allons  jurer  de  surveiller  plus  que  jamais  les  conspirateurs, 
les  assassins  et  les  traîtres....  Nous  dirons  à  l'Etre  Suprême  : 
Reçois  notre  profonde  gratitude;  tu  as  conservé  au  peuple 
français  et  au  genre  humain  deux  de  leurs  amis  courageux 
et  éclairés.  »  (2) 

Robespierre  était  alors  tout  puissant:  Lespomarède  re- 
trouvait pour  le  célébrer  presque  les  mêmes  accents  que 
lui  avait  inspirés  jadis  la  gloire  de  Mirabeau!  Le  culte 
de  l'Etre  Suprême  venait  d'être  décrété  par  la  Convention, 
Strasbourg  était  tout  aux  préparatifs  de  la  grande  fête 
que  l'on  avait  fixée  au  8  juin:  Lespomarède  oubliait  aussi- 
tôt la  déesse   Raison   pour  chanter  les   louanges   de   ce 

1)  Allusion  à  la  tentative  d'assassinat  d'Admiral  et  de  Cécile 
Renault  sur  Collot  d'Herbois  et  Robespierre. 

2)  Heitz.  Les  sociétés  populaires  de  Strasbourg,  p.  355. 


FORT    LESPOMARÈDE  235 

«  faisceau  de  vertus  »  qu'il  appelait  Dieu,  et  dont  c(  Tin- 
corruptible  »  était  le  prophète- 

Mais  on  sait  que  la  n  dictature  »  de  Robespierre  fut 
courte.  Le  14  thermidor  (1er  août)  les  Jacobins  de  Stras- 
bourg apprenaient  que  la  République  était  encore  une  fois 
sauvée,  et  que  la  journée  du  9  l'avait  délivrée  «  de  trois 
Catilinas  modernes  et  d'une  foule  de  leurs  licteurs»,  qui 
depuis  longtemps  creusaient  son  tombeau.  (1)  Ils  eurent 
beau  se  hflter  d'adresser  à  la  Convention  leurs  félicita- 
tions, et  d'affirmer  leur  haine  contre  les  tyrans  qui  venaient 
de  succomber,  les  jours  de  leur  puissance  étaient  comptés 
désormais. 

Pourtant,  pendant  quelques  semaines  encore  ils  ne  fu- 
rent pas  inquétés.  Monet  resta  à  la  tête  de  Strasbourg 
avec  ses  amis,  et  Lespomarède  se  vit  appeler  à  la  prési- 
dence  du  Comité  de  Surveillance  de  la  Société  populaire. 
Le  8  fructidor  (24  août),  par  exemple,  il  adressa  encore 
en  cette  qualité  un  appel  aux  citoyennes  de  la  ville  pour 
obtenir  d'elles  le  fil  nécessaire  à  la  confection  des  habille- 
ments militaires.  «  Rendez  vous  avec  empressement,  leur 
disait-il,  au  vœu  de  l'Agent  général  du  district;  rendez- 
vous  à  celui  de  la  patrie,  et  que  nos  braves  frères  d'armes, 
qui  versent  leur  sang  pour  elle,  soient  constamment  sûrs 
que  les  françaises  patriotes  ne  cessent  de  travailler  pour 
eux,  en  attendant  qu'elles  puissent  leur  offrir  des  tresses 
de  fleurs  et  de  lauriers.  »  (2) 

Mais  quelques  jours  après  arrivait  à  Strasbourg  le 
représentant  Foussedoire,  chargé  par  la  Convention  de 
«  venger  les  bons  citoyens,  les  vrais  patriotes,  et  exterminer 
les  factieux,  les  traîtres  de  tout  genre.  »  (3)  Le  1 6  fruc- 
tidor (2  septembre)  il  se  présenta  au  club  où  Massé  en- 
gagea les  hostilités  en  attaquant  avec  une  extrême  vio- 
lence Robespierre,  St-Just,  Lebas  et  leur  «  bataillon  de 
propagandistes.»  Presque  tous,  même  les  plus  compromis, 
s'empressèrent  de  l'applaudir,  et  de  brûler  ce  qu'ils  avaient 

1)  Heitz.  Op.  cit.  p.  361. 

2)  Ibid.  p.368. 

3)  Ibid.  p.  370.  Discours  de  Foussedoire  du  2  septembre. 


236  REVUE     D'ALSACE 

adoré.  Lespomarède  cependant  ne  voulut  point  renier  ainsi 
son  passé,  et  seul,  en  face  de  Foussedoire  acclamé  de 
toute  la  ville,  il  eut  le  courage  de  se  «  prononcer  forte- 
ment)) contre  le  discours  de  Massé.  (1)  Sa  hardiesse  n'eut 
d'ailleurs  aucun  succès;  on  trouva  qu'il  n'avait  pu  relever 
aucune  erreur  dans  ce  discours,  dont  l'impression  fut  ar- 
rêtée. Bientôt  Monet  fut  destitué,  ses  amis  écartés  de 
toutes  les  fonctions,  et  Lespomarède  suspect  vit  sans  doute 
s'évanouir  son  ancienne  popularité.  Il  resta  à  Strasbourg 
quelque  temps  encore;  le  25  octobre  il  faisait  toujours 
partie  du  club  (2);  mais  après  cette  date  son  nom  disparaît 
totalement. 

* 

Que  devint-il  désormais?  Il  est  probable . que,  voyant 
sa  fortune  politique  gravement  compromise  par  la  réac- 
tion thermidorienne,  il  chercha  à  reprendre  dans  l'admi- 
nistration des  douanes  la  suite  d'une  carrière  par  deux  fois 
interrompue.  Sa  famille  dut  le  rejoindre  dès  qu'il  fut  pour- 
vu d'un  emploi  nouveau,  car  elle  quitta  définitivement  Délie 
vers  la  même  époque.  (3) 

Or,  le  15  prairial  an  IV  (3  juin  1796)  le  Directoire 
exécutif  écrivait  à  un  certain  citoyen  Lapomarède,  «  ins- 
pecteur des  douanes  de  la  République  à  Landerneau,  dé- 
partement  du  Finistère  )>,  pour  accuser  réception  d'une  let- 

1)  Heitz.  Op.  cit.  p.  374. 

2)  Barth.  Op.  cit.  p.  557. 

3)  Je  trouve  seulement  aux  archives  de  Délie,  après  cette 
date,  une  mention  du  frère  de  Lespomarède,  Jean,  né  à  La- 
bouheyre  le  28  Mai  1752,  receveur  retraité  des  douanes,  qui 
le  15  Janvier  1815  vint  déclarer  son  intention  d'y  fixer  son  do- 
micile. En  1817  on  note  que  sa  veuve,  Catherine  Monnera,  re- 
traitée depuis  le  23  février  précédent,  demeure  à  Vermes.  Il  est 
probable  que  Jean  Lespomarède  avait  exercé  ses  fonctions  dans 
ce  village,  situé  dans  l'ancien  évêché  de  Bâle,  à  quelques  12 
kil.  au  S.  E.  de  Délémont,  et  qu'il  n'avait  fait  sa  déclaration  de 
domicile  à  Délie  que  pour  y  toucher  sa  pension,  après  l'annexion 
de  Vermes  au  canton  de  Berne,  mais  sans  s'y  établjr  effective- 
ment. (Arch.  Délie,  Registre  de  la  municipalité  p.  303.)  Il  n'est 
pas  mort  à  Délie. 


FORT    LESPOMARÈDE  237 

tre  du  19  floréal  par  laquelle  il  lui  faisait  part  «  des  deux 
actions  engagées  les  8  et  9  germinal  entre  les  Chouans  et 
les  troupes  de  la  République,  ainsi  que  dé  l'acte  de  dé- 
vouement du  citoyen  Lehaguois,  de  Laniberville.  »  (1)  Tout 
nous  porte  à  croire  qu'il  s'agit  là  de  notre  Fort  Lespoma- 
rède:  la  similitude  des  noms,  l'identité  des  fonctions,  le 
caractère  même  du  personnage,  qui  semble  ne  pouvoir 
se  borner  au  simple  exercice  de  sa  profession,  mais  éprouve 
le  besoin  de  continuer  la  besogne  d'informateur  qu'il  avait 
accomplie  si  longtemps  dans  l'Est  et  dans  le  Nord.  Il  sur- 
veille les  Chouans  comme  il  avait  jadis  surveillé  les  Au- 
trichiens, les  Prussiens,  les  aristocrates  ou  les  généraux 
suspects.  Le  fait-il  de  son  projpre  mouvement,  par  habitude 
et  presque  par  plaisir,  ou  bien  le  Directoire  utilise-t-il  ses 
services  comme  les  avait  utilisés  le  Conseil  exécutif  pro- 
visoire? Je  ne  sais,  n'ayant  sur  le  Lapomarède  ou  Lespo- 
marède  breton  aucun  autre  renseignement. 

Il  serait  intéressant  de  savoir  où  et  comment  il  a  pu 
.  finir.  A-t-il  vécu  assez  longtemps  encore  pour  assister  à 
l'avènement  de  Bonaparte?  Certains  indices  pourraient  en 
faire  douter.  En  l'an  Vil  et  en  l'an  VIII,  par  exemple, 
nous  trouvons  l'aîné  de  ses  fila,  Françô^is,  faisant  ses 
études  à  l'Ecole  Centrale  du  Bas-Rhin  à  Strasbourg  et 
non  sans  succès*  En  l'an  Vil,  «  le  citoyen  François  Lespo- 
marède,  de  Plinfin,  département  des  Vosges  »,  obtenait  le 
premier  prix  d'histoire  moderne  au  cours  du  citoyen  Mas- 
senet  (2).  Et  si  Tannée  suivante,  il  n'eut  pas  le  même 
succès,  c'est  que  la  maladie  l'avait  empêché  de  concourir 
à  l'examen.  «  On  se  plaît,  disaient  ses  maîtres,  à  rappeler 
que  le  citoyen  Lespomarède  a  remporté  le  premier  prix 
d'histoire  en  l'an  VIL  Cet  élève,  recommandable  par  son 
application  et  ses  progrès,  mérite  d'être  présenté  très  ho- 
norablement à  l'estime  publique.  »  (3)  Ainsi  se  réalisaient 

1)  Archives  nationales.  —  A  F.  III.  375,  dossier  1870.  — 
Cf.  A.  Debidour.  Recueil  des  actes  du  Directoire  exécutif,  t.  II. 
p.  638. 

2)  Annuaire  du  Département  du  Bas-Rhin,  par  le  citoyen 
Bottin.  VIII*  année,  p.  218. 

3)  Id.  IX'  année  p.  96. 


238  REVUE  D'ALSACE 

les  flatteuses  prédictions  faites  six  ans  plus  tôt  par  les  ja- 
<:obins  de  Délie. 

Mais  pourquoi,  parlant  de  lui,  ajoute-t-on  «  de  Plain- 
faing  »?  Ce  village  n'était  point  le  lieu  de  sa  naissance.  (1) 
Il  fallait  donc  que  sa  famille  y  résidflt.  Or  son  père  ne 
pouvait  avoir  été  rappelé  par  ses  fonctions  dans  un  pays 
qui  depuis  dix  ans  n'était  plus  sur  la  frontière;  il  n'avait 
pu  s'y  retirer  non  plus  après  avoir  obtenu  sa  retraite,  car 
il  n'avait  alors  que  47  ans.  Peut-être  donc  était-il  mort 
déjà,  et  sa  femme  était-elle  revenue  dans  ce  village,  voisin 
de  Fraize  où  elle  avait  habité  jadis. 

* 

Tels  sont  les  renseignements  que  j'ai  pu  réunir  sur  Fort 
Lespomarède.  Si  incomplets  qu'ils  soient,  ils  suffisent,  je 
crois,  à  nous  faire  connaître  le  personnage.(2)  Jusqu'à  la  Ré- 
volution nous  pouvons  nous  le  représenter  comme  un  petit 
fonctionnaire  semblable  à  tant  d'autres,  bon  époux,  bon  père, 
bon  douanier,  et  peut-être  même  bon  chrétien,  ne  se  dis- 
tinguant des  calmes  lorrains  au  milieu  desquels  il  vivait 
que  par  son  nom  inaccoutumé,  son  accent,  et  sans  doute 
quelque  exubérance  gasconne.  La  crise  survient,  et  tout 
change.  A  Délie,  au  début,  il  est  encore  relativement  mo- 
déré: il  fait  en  quelque  sorte  son  apprentissage  de  jacobin- 
Mais  à  mesure  que  la  Révolution  s'avance,  il  subit  davan- 
tage l'influence  du  milieu  et  les  excitations  parisiennes; 
il  s'anime,  s'exalte,  et  la  déclaration  de  guerre,  son  en- 
rôlement, sa  campagne  en  Belgique,  la  défaite  surtout,  et 

i)  M.  le  Secrétaire  de  la  mairie  de  Plainfaing  a  bien  voulu 
vérifier  le  fait  aux  archives  de  la  commune. 

2)  Une  exploration  méthodique  de  divers  fonds  d^archives 
que  je  n'ai  pas  vus  aurait  permis  évidemment  de  combler  bien 
des  lacunes  de  cette  biographie.  Mais  Lespomarède  ne  m'a 
point  paru  un  personnage  assez  important  pour  mériter  des  re- 
cherches qui  m'auraient  conduit  de  Labouheyre  à  Gérardmer, 
de  Délie  à  Cambrai,  de  Strasbourg  à  Landernau,  et  qui  sait  où 
encore?  J'ai  voulu  ébaucher  un  portrait:  des  détails  plus  com- 
plets n'y  ajouteraient  sans  doute  que  peu  de  traits  caractéris- 
tiques. 


FORT    LESPOMARÈDE  239 

la  trahison  de  Dumouriez  portent  sa  fièvre  au  paroxysme. 
Il  passe  toute  l'année  1793  dans  nn  état  de  çurexcitation 
extrême.  Investi  par  les  ministres  ae  missions  de  confiance, 
familier  avec  les  Représentants,  applaudi  par  les  Jacobins^ 
de  Paris,  comblé  d'éloges  et  d'honneurs  par  ceux  de  Cam- 
brai, il  atteint  alors  Tapogée  de  sa  carrière  d'agitateur, 
professe  les  opinions  les  plus  extrêmes  et  prône  les  me- 
sures les  plus  violentes. 

Heureusement,  même  au  fort  de  la  Terreur,  sa  fougue 
semble  s'être  dépensée  surtout  en  paroles.  Il  discourt  plus 
qu'il  n'agit,  et  lui-même  semble  reconnaître  ses  véritables 
aptitudes  lorsqu'il  sollicite  du  ministre  de  la  guerre  non 
un  grade  et  un  commandement,  mais  une  charge  d'  «  offi- 
cier d'instruction  civile  )>,  comme  il  disait,  de  <(  mission- 
naire de  la  Liberté  )>,  pour  reprendre  l'expression  de  Ben- 
tabole,  c'est-à-dire  toujours  de  discoureur.  Sans  doute,  lors- 
que Cambrai  est  menacé,  il  se  précipite  au  lieu  du  danger, 
mais,  nous  l'avons  remarqué,  c'est  avant  tout  pour  a  encou- 
rager les  guerriers»  de  la  voix  et  du  geste;  et  lorsqu'on 
apprend  l'échec  de  Déclaye,  si  d'un  avis  unanime  les  au- 
torités civiles  et  militaires  s'adressent  à  lui,  c'est  encore 
pour  aller  sur  la  place  publique  haranguer  en  leur  nom  la 
population  affolée.  Nous  avons  pu  recueillir  toute  une 
série  de  ses  discours:  aucun  document  ne  nous  indique 
qu'il  se  soit  jamais  battu. 

Serait-ce  manque  de  courage?  Je  ne  le  crois  pas.  Il 
était  au  contraire  de  ceux  pour  qui  Vaincre  ou  mourir 
n'était  pas  une  simple  formule,  et  il  ne  faut  point  douter, 
par  exemple,  qu'il  eût  mis  à  exécution  sa  menace  de  se 
brûler  la  cervelle  si  Cambrai  s'était  rendu.  Il  eut  même 
le  courage  plus  rare,  peut-être,  qui  consiste  en  temps  de 
révolution  à  témoigner  ouvertement  en  face  du  parti  vain- 
queur sa  fidélité  aux  vaincus:  il  le  montra  à  Strasbourg: 
après  Thermidor. 

Donc,  quelques  réserves  qu'il  soit  légitime  de  faire  sur 
les  opinions  qu'il  professa  et  les  causes  qu'il  défendit,  il  se- 
rait injuste  de  le  mettre  au  même  plan  que  tant  d'autres  ter- 
roristes, moins  bruyants  peut-être»  mais  infiniment  plus  rc- 


240  REVUE  D'ALSACE 

doutables.  Qyand  nous  serons  tentés  de  le  juger  avec 
trop  de  rigueur,  disons-  nous  d'abord  qu'il  était  d'un  pays 
où  le  sang  est  chaud,  la  parole  vive  et  le  geste  prompt. 
Mais  reconnaissons  surtout  l'ardeur  vraie  de  son  patrio- 
tisme, et  songeons  qu'à  quarante  et  un  ans  il  quitta  tout, 
sa  femme,  ses  enfants,  son  gagne-pain,  pour  courir,  du  fond 
de  l'Alsace,  vers  la  Lorraine  qu'avaient  envahie  les  Prus- 
siens. 

J.  JOACHIM. 

FIN 


Qui'il  me  soit  permis  de  remercier  ici  les  aimables  cor- 
pondants  dont  fai  mis  f obligeance  à  contribution  et  spé- 
cialement M'  Félix  Arnaudin,  auteur  des  remarquables  tra- 
vaux sur  la  Grande  Lande,  à  qui  je  dois  de  connaître  les 
origines  de  Lespomarède,  ainsi  que  M.  Dubuisson  qui  a 
bien  voulu  explorer  pour  moi  les  archives  du  Ministère  de 
la  Guerre. 

J.  J. 


Mm flife m_Mi ruflein  le  M 

LE  CHATEAU  ET  LES  MURS 

(Suite) 


Le  bailli  n'avait  pas  qu'à  assurer  le  bon  état  du  château  ; 
il  devait  encore  veiller  au  maintien  de  tous  ses  droits  et 
spécialement  empêcher  les  bourgeois  de  commettre  aucun 
empiétement  sur  la  zone  de  servitude  qui  en  dépendait  et 
d'apporter  ainsi  des  entraves  à  ses  moyens  de  défense.  Et 
Dieu  sait  si,  quand  l'occasion  s'en  présentait,  chacun  né- 
gligeait l'occasion  d'augmenter  son  patrimoine  aux  dépens 
de  celui  de  la  Maison  d'Autriche  ! 

En  1578,  le  curé  de  Délie  avait  acquis  de  son  cousin,  pré- 
vôt de  la  ville,  une  vieille  petite  maison  et  un  jardin  situés 
sous  la  tour  sud-est  du  chflteau.  Trouvant  cette  maison  trop 
basse,  sans  doute»  et  insuffisante  pour  y  enmagasiner  ses 
dîmes,  il  résolut  de  la  démolir  et  de  la  reconstruire  en  la 
montant  beaucoup  plus  haut.  Aussitôt  informée  du  fait,  la 
Régence  écrivit  au  bailli  (26  novembre  1578)  avoir  appris 
que  cette  maison. rétablie  dans  ces  conditions  empêchait  la 
vue  du  chflteau  sur  la  ville.  Tout  en  lui  reprochant  d'avoir 
ainsi  laissé  monter  cette  construction» .  elle  s'enquérait  de 
savoir  si  le  terrain  sur  lequel  elle  reposait  n'avait  pas  pré- 
cédemment appartenu  au  château,  comment  et  par  qui  il 
était  devenu  la  propriété  du  prévôt,  si  lui  bailli  avait  au- 
torisé cette  reconstruction  et  pourquoi  il  ne  s'y  était  pas 
opposé*  Dites-nous,  ajoutaient  les  Conseillers  de  la  Ré- 
gence,, Landenberg  et  Dr.  Textor,  quelle  est  la  hauteur  de 
ce  bfltiment  et  si,  d'une  façon  ou  de  l'autre,  il  porte  pré- 
judice au  château  (1). 

C'est  le  20  janvier  1579  seulement  que  le  lieutenant- 
bailli,  Louis  Lourdel,  répondit  à  ces  questions 

(<  Nobles»  puissants,  très  savants  et  honorables,  gracieux 
«  et  bienvdllants  Seigneurs,  les  Conseillers  de  la  Chambre 

1)  Tiré  des  archives  du  Haut-Rhin,  à  Colmar,  G.  643. 


242  REVUE  D'ALSACE 

(f  des  pays  de  TAutriche  antérieure  et  dé  mon  gracieux 
<(  Seigneur,  l'illustre  prince-archiduc  Ferdinand  d'Autriche. 

((  J'ai  reçu  humblement  et  avec  le  respect  qui  lui  est  dû 
«  la  gracieuse  et  bienveillante  ordonnance  que  vous  m'avez 
«  adressée  le  26  novembre  dernier  au  sujet  de  la  vieille 
«  petite  maison  avec  jardinet  située  immédiatement  sous  le 
«  chflteau  et  que  le  curé  de  Délie  se  construit. 

<(  Avec  obéissance,  je  ne  dois  pas  cacher  à  Vos  Grâces 
<(  et  Bienveillances,  pour  la  connaissance  approfondie  de 
((  la  question,  que  le  jour  où  le  curé  voulut  rebâtir  la  pe- 
«  tite  maison  précitée  acquise  avec  le  jardinet  de  son  cou- 
((  sin,  le  prévôt  d'ici,  je  l'avertis  aussitôt  ainsi  que  le  pré- 
«  voti  vendeur,  de  ne  pas  bfltir  plus  haut  que  le  mur  ex- 
«  térieur  du  chflteau  et  de  songer  que  si  lui,  curé,  allait 
((  à  rencontre  on  ne  pourrait  le  supporter,  que  le  devoir 
((  de  ma  charge  serait  de  l'en  empêcher,  qu'en  tout  cas, 
«  s'il  passait  outre,  ce  serait  à  ses  risques  et  périls.  Néan- 
«  moins,  au  mépris  de  mon  avertissement  et  de  ma  défense, 
«  le  curé  a  construit  plus  haut  et  même,  alors  que  j'étais 
«  à  Belfort)  le  4  septembre  dernier,  chez  noble  et  honora- 
«  ble  Jean  Ulrich  de  Stadion,  grand  bailli  de  la  Seigneurie, 
((  pour  différentes  affaires  de  ma  chage  il  a  non  seulement 
((  monté  la  charpente  du  toit  dont  l'élévation  porte  préju« 
«  dice  au  château  en  lui  masquant  la  voe^  sur  la  ville  et  la 
«  campagne,  mais  il  a  encore  fait  un  avant-toit-  Comme  le 
«  Seigneur,  grand  bailli  m'avait  désigné  lors  de  ma  visite» 
«  chez  lui,  le  mercredi  suivant,  jour  des  dîmes,  du  mois 
((  de  septembre,  pour  entreprendre  la  description   de   la 
«  Seigneurie  de  Délie  (1)»  j'ai  laissé  en  suspens  jusqu'à 
«  son  arrivée  la  question  de  cette  construction  inadmissible. 
«  Dès  qu'il  l'eut  examinée,  il  en  fut  mécontent;  cependant 
<(  (je  ne  sais  pourquoi)  il  ne  fît  à  ce  moment  aucune  dé- 

1)  Il  s'agissait  sans  doute  de  préparer  la  révision  du  livre- 
terrier  ou  urbaire  de  la  Seigneurie.  Le  grand  bailli  profitait  du 
jour  où  Içs  sujets  rendaient  les  dîmes  de  céréales  à  la  grange 
de  la  Seigneurie  pour  s'entendre  avec  les  chefs  de  paroisses  ou 
de  mairies.  Le  mercredi  était  déjà,  comme  aujourd'hui,  jour  de 
marché. 


LE  CHATEAU  243 

«  fense  au  curé;  ce  n'est  que  14  jours  après  qu'il  me  donna 
«  Tordre  de  commander  au  curé,  au  nom  de  la  Seigneurie, 
«  .d'arrêter  sa  construction  et  de  ne  pas  aller  plus  loin.  Ce 
«  que  j'ai  fait  aussitôt.  Toutefois,  quand  je  lui  fis  part  de 
«  ma  mission,  le  curé  le  prit  de  très-haut  et  fulmina,  se 
«  plaignant  ensuite  à  son  cousin,  le  prévôt,  après  le  départ 
«  du  grand  bailli,  (comme  j'en  ai  été  averti  par  ailleurs  et 
«  qu'il  y  a  lieu  de  le  supposer)  que  j'avais  agi  de  mon 
«  propre  chef>  et  que  je  voulais  lui  ravir  illégalement  son 
«  jus  altius  tollendi  Le  lendemain,  il  revint  chez  moi  de- 
((  mandant  que  je  lui  permisse  de  couvrir  le  bâtiment  pour 
«  pouvoir  y  mettre  ses  grains  à  l'abri  et  éviter  des  dégâts 
«  dans  la  charpente*  Je  lui  répondis  d'aller  le  demander 
«  à  M.  le  grand  bailli,  à  Belfort.  Il  y  alla,  en  effet,  à  che- 
«  val,  et  à  son  retour,  il  m'apprit  que,  par  faveur,  M.  le 
«  Grand  bailli  l'avait  autorisé,  jusqu'à  nouvel  ordre^  à 
«  couvrir  sa  haute  petite  maison  et  à  en  fermer  le  pignon 
((  avec  des  planches. 

«  Les  Seigneurs  commissaires  étant  venus  ici  après  les 
«  dernières  guerres  de  Bourgogne  pour  inspecter  le  châ- 
«  teau,  j'ai  d'office,  attiré  leur  attention  sur  cette  cons- 
«  truction  dommageable;  ils  n'en  ont  pas  été  contents  et, 
«  sans  doute,  en  ont-ils  référé  à  qui  de  droit. 

«  En  ce  qui  concerne  l'emplacement  sur  lequel  se  trouve 
«  édifiée  cette  maison,  j'ai,  depuis,  enquêté  de  tous  côtés 
«  et  voici  ce  que  j'ai  appris  de  plus  vraisembable.  A  l'é- 
«  poque  où  les  barons  de  Morimont  étaient  engagistes  de 
«  la  Seigneurie  de  Délie,  cet  emplacement  et  la  petite  mai- 
«  son  appartenaient  à  un  nommé  Barrey  qui  fut  pendant 
«  un  certain  temps  prévôt  des  Seigneurs  de  Morimont  et 
«  qui  ensuite  alla  en  service  à  la  cour  du  Comte  de  Mont- 
«  béliard,  alors  que  la  vieille  religion  catholique  y  était 
«  encore  pratiquée  couramment.  (1)  Ayant  été  chargé  par  le 
«  Comte  de  réparer  quelques  calices  en  argent  doré  et  en 
«  partie  brisés,  il  se  trouva  qu'il  les  lui   avait  échangés 

1)  La  religion  catholique  ayant  été  abolie  dans  le  Comté  de 
Montbéliard,  en  1552,  c'est  donc  un  peu  avant  cette  époque  que 
Barrey  s'y  trouvait. 


244  REVUE   D'ALSACE 

«  contre  d'autres,  en  cuivre  doré.  Pour  ce  motif,  il  avait 

((  été  mis  en  prison  et  exécuté  par  le  glaive.  Sur  ce,  les 

<(  Seigneurs  de  Morimont*   engagistes,   s'étaient  emparés, 

«  par  voie  de  confiscation,  de  la  maison  de  Barrey  et  de 

<(  tout  ce  qu'il  avait  possédé  à  Délie.  Ils  l'ont  longtemps 

«  conservée;  ce  n'est  qu'à  la  fin>  quand  ils  ont  dû  aban- 

«  donner  cette  Seigneurie,  qu'ils  ont  vendu  le  terrain  dont 

«  s'agit  avec  la  vieille  petite  maison  au  prévôt  actuel  (1) 

«  De  plus,  le  susdit  prévôt,  Guyot  (2),  et  Bonaventure 
<(  Girardin,  précédent  bailli,  ont  acquis  pour  quelques  cen- 
«  taines  de  florins  lors  du  départ  du  Seigneur  de  Morimont 
((  quelques  beaux  prés  situés  sur  le  ban  de  Délie,  le  long 
<(  de  l'eau-  Ces  prés  avaient  auparavant  appartenu  à  quel- 
ce  ques  censiers  de  la  Seigneurie,  sur  lesquels  le  même 
((  sire  de  Morimont  les  avait  confisqués  et  vendus  de  la 
((  même  façon. 

^  «  Je  ne  dois  pas  non  plus  cacher  à  V.  V.  S.  S.  que  j*ai 

«  trouvé  dans  le  vieux  livre  /ouge  sur  lequel  sont  décrits 

((  les  biens  colongers  et  censiers  de  la  Seigneurie  une  co- 

((  longe,  située  à  Saint  Dizier  et  appelée  le  Bien  Labourier, 

«  comprenant  40  journaux  de  champs,  deux  fauchées  de 

((  pré  et  deux  jardinets,  qui   payait  antérieurement  à   la 

«  Seigneurie  21  boisseaux  de  cens  annuel.  Le  Sire  de  Mo- 

((  rimont  s'en   est  également  emparé   par  confiscation   et 

«  l'a  vendu,  comme  alleu,  au  susdit  prévôt,  pour  cent  flo- 

<(  rins.   Vos  Seigneuries   apprécieront  s'il   appartenait   au 

«  Sire  de  Morimont  de  considérer  comme  siennes  les  con- 

«  fiscations  et  notamment  celle  des  biens  qui  précédem- 

((  ment  payaient  cens  à  la  Seigneurie  et  dont  le  domaine 

((  direct  {directum  dominium]  appartenait  à  la  Roche  de 

«  Délie. 

<(  La  construction  de  la  petite  maison  porte  préjudice  au 

1)  Les  Sires  de  Morimont  furent  remboursés,  en  1569. 

2)  Le  prévôt  Guyot,  de  son  vrai  nom  Jean  Guyot  Loy  est 
décédé  en  1597.  C'est  Louis  Lourdel  qui  lui  succéda  en  cumulant 
la  charge  de  prévôt  avec  celle  de  lieutenant-bailli,  suivant  or- 
donnance de  l'Empereur  Rodolphe  II,  pour  céder  ensuite  la  pré- 
voté à  Jean  Ehrard  Loy,  (arch.  du  Haut  Rhin,  c.  645.) 


LE  CHATEAU  245 

t(  château  non  seulement  par  ce  qu'elle  lui  ôte  la  vue  sur 
<(  la  ville  et  ailleurs,  comme  j'ai  dit  plus  haut,  mais  encore 
u  en  raison  de  ce  qu'il  y  a,  entre  cette  maison  et  une  tour 
t(  du  château*  une  belle  place  en  jardin  appartenant  à  la 
«  Roche  et  sur  laquelle  on  pourrait,  au  besoin,  placer  quel- 
le ques  pièces  d'artillerie  pour  défendre  le  château  et  pres- 
te que  toute  la  ville  (1).  Si  jamais  la  ville  venait  à  se  ré- 
<<  volter  contre  un  Seigneur,  en  séjour  ici,  il  serait  encore 
«  possible  aux  assaillants,'  depuis  cette  haute  maison  plus 
«  élevée  que  les  murs  extérieurs  du  château,  d'arriver  sur 
«  cet  emplacement  et  de  pénétrer  ensuite,  par  improviste, 
«  dans  le  château. 

«  Voilà  les  faits  sur  lesquels  j'ai  cru  devoir  porter  l'at- 
«  tention  de  vos  Grâces  et  Bienveillances  comme  étant  pré- 
'<  judiciables  à  la  Seigneurie  et  intolérables-  J'attends  leur 
t(  avis  en  les  priant  avec  soumission  de  ne  pas  m'imputer 
<(  à  mal  le  retard  que  j'ai  apporté  dans  ce  rapport,  attendu 
t<  que  j'ai  été  obligé  de  me  renseigner  sérieusement  pour 
«  savoir  exactement  ce  qu'il  en  est  de  cette  petite  maison 
«  et  comment  elle  était  arrivée  en  possession  des  Sires 
«  de  Morimont  (2) 

V  Ainsi  renseignée  et  documentée  la  Régence  d'Ensis- 
heim  ne  pouvait  manquer,  après  en  avoir  référé  à  l'archi- 
duc Ferdinand,  d'agir  vigoureusement  contre  le  curé  récal- 
citrant. C'est  à  quoi  tendait  la  lettre  suivante  adressée  le 
14  février  1579  au  bailli  Lourdel. 

«  Trouvant  d'après  les  relations  et  rapports  qui  nous 
<(  sont  parvenus  que  le  curé  de  Délie  a  élevé  sa  maison 
«  nouvellement  construite  sous  et  contre  le  château  de 
«  cette  localité  beaucoup  plus  haut  qu'elle  n'était  aupara- 
((  vant,  qu'elle  dépasse  la  base  du  mur  de  ce  château  et  que 
«  le  dit  curé  a  continué  malgré  toutes  observations  et  aver- 
se tissements,  attendu  que  cette  construction  porte  préju- 
«  dice  et  dommage  en  plusieurs  manières  au  château,  ce 

1)  C'est  ravancée  de  la  Roche  dont  il  a  été  question  dans  la 
description  du  château. 

2)  Louis  Lourdel  termine  par  ces  mots  :  a  Je  me  recommande 
toujours  aux  Grâces  de  V.  V.  S.  S.  » 


246  REVUE    D'ALSACE 

((  que  son  Alt-  Sérénissime  d'Autriche  ne  tolère  pas^  nous 
«  vous  ordonnons,  en  son  nom,  de  mander  devant  vous  le 
«  dit  curé  et  son  cousin,  le  prévôt»  de  les  réprimander  avec 
«  force  et  sévérité  sur  cette  construction  obstinée  et  pré- 
((  judiciable  et  de  les  obliger,  à  la  démolir  et  reconstruire 
«  à  la  hauteur  et  dans  l'état  où  elle  était  auparavant;  que 
<(  si  cela  n'était  fait  de  suite  et  sans  observations,  vous 
«  devrez  vous-même  maintenir  la  Seigneurie  et  le  château 
((  dans  leur  ancienne  possession  et  juridiction,  démolir, 
«  anéantir  par  d'autres  voies  et  moyens,  avec  l'aide  des 
«  sujets,  cette  construction  dommageable  et  préjudiciable, 
«  enfin  ne  pas  la  laisser  édifier  plus  haut  qu'elle  n'était 
«  anciennement.  »  (1) 

Les  archives  du  Haut-Rhin  ne  rapportent  pas  ce  qu'il 
advint  de  cet  ordre.  Il  est  indubitable  toutefois  que  le  bailli 
fut  obligé  de  recourir  à  la  force  et  que  la  maison  incrimi- 
née fut  démolie.  Ce  fait  n'était  pas  de  nature  à  fortifier  la 
sympathie  que  les  bourgeois  de  Délie  avaient  eue  jusque 
là  pour  la  maison  d'Autriche;  il  ne  pouvait»  au  contraire, 
que  leur  inspirer  le  désir  de  voir  disparaître  ce  château  qui, 
outre  les  charges  nombreuses  dont  il  était  la  cause,  les  em- 
pêchait de  bâtir  et  de  s'étendre  suivant  leurs  besoins. 

L'entretien  des  murs  de  la  ville,  ayant  été  presque  de 
tout  temps,  ainsi  qu'on  l'a  vu  plus  haut,  à  la  charge  de  la 
bourgeoise,  c'est  dans  les  anciens  registres  des  Magistrats, 
de  la  Cité  qu'il  faut  chercher,  à  ce  sujet,  des  indications. 
Elles  sont  assez  rares  et  ne  remontent  pas  au  delà  de  la  fin 
du  XVI'  siècle.  Chaque  année  cependant  l'un  ou  l'autre 
membre  du  conseil,  délégué  spécialement,  allait  vérifier 
l'état  de  toutes  les  parties  de  l'enceinte  et  désignait  les  en- 
droits où  des  réparations  étaient  nécessaires.  Les  toitures 
des  murs  et  des  tours  avaient  surtout  besoin  d'être  retenues. 
Les  fossés  étaient  également  visités;  on  doit  entendre  par 
là  ceux  creusés  de  main  d'homme»  exposés  à  se  remplir  de 

1)  Archives  du  Haut  Rhin.  G.  643. 


LE  CHATEAU  247 

terres  éboulées  ou  d'immondices;  quant  aux  rivières  et  au 
canal  qui  formaient  fossés  naturels,  le  curage  s'en  impo- 
sait, de  temps  à  autre.  D'ailleurs  le  prévôt  et  le  bailli  de  la 
Seigneurie  étaient  là  pour  veiller  à  ce  que  rien  de  ce  qui 
intéressait  la  défense  fut  négligé;  au  besoin  ils  savaient 
rappeler  le  Magistrat  à  l'exécution  des  charges  que  la  ville 
avait  assumées  en  recevant  les  chartes  de  franchises. 

Parmi  les  réparations  faites  du  XVI®  au  XVII*  siècle  on 
peut  citer  les  suivantes. 

«  Le  15  mars  1582  un  marché  fut  passé  entre  Messieurs 
les  M.  Bourgeois  et  Magistrat  de  ce  lieu  et  Hansjacob,  sous- 
signé, charpentier  de  Seppois,  (1)  pour  faire  une  neuve  ra- 
mure à  la  porterie  de  la  porte  dessous,  fournir  les  bois, 
faire  une  rondelle  le  long  des  degrés  et  la  latter,  y  faire 
une  forme  de  porte  au  haut  des  degrés  et  pour  ce  faire  a 
promis  luy  donner  la  somme  de  soixante  Hures  balloises, 
scavoir  dix  liures  contant  pour  payer  le  bois  et  vingt  cinq 
Hures  quant  la  moitié  de  la  besoigne  serat  achevé 

Henry  Biétry  (maître  bourgeois 
Marque  de  Hansjacob      Guissengred. 
charpentier.  (2)  » 

«  L'an  1627,  27  mars,  la  tour  du  côté  des  Onneroux  (3) 
à  la  porte  dessus  de  Délie  tombait.  «  fut  décidé  de  la  re- 
bâtir toute  neuve  —  elle  fut  plaidée  au  maçon  françois 
Migain  de  Valonnes  en  Bourgogne  et  à  fran.  Cassaigne  de 
Montbouton  pour  la  rebastir  es  murailles  —  pour  la  somme 
de  trois  cent  dix  libures  d'argent  monnoie  baloise  avec  qua-- 
tre  bichots'de  froment  ou  epoutet  »  (4). 

En  1680,  le  lattis  d'une  certaine  partie  des  murs  de  l'en- 
ceinte, depuis  la  maison  J.  Fr.  Blanchard  jusqu'à  la  neufue 
ramure  de  la  court  de  MorvUlars,  était  en  si  mauvais  état 
que  le  Magistrat  dut  songer  à  le  refaire  et  en  effet,  il  s'en- 

1)  II  s'agit,  sans  doute,  de  Seppois-le-Haut  qui  dépendait  de 
la  Seigneurie. 

2)  Archives  de  Délie,  C.  A.  p.  6. 

3)  C'était  sans  doute  la  tour  existant  encore  derrière  Tan- 
cien  hôpital  qui  à  cette  époque  devait  appartenir  à  la  famille  des 
Arnoux. 

•    4)  Archives  de  Délie,  C.  A.  p.  13. 


248  REVUE    D'ALSACE 

tendit  avec  le  sieur  Pierre...  Chapus,  bourgeois  de  Délie  qui, 
moyennant  cinquante  livres  bâloises  et  dix  quartes  d*es- 
poutes  s'engagea  non  seulement  à  réparer  ce  lattis,  mais 
encore  à  aller  couper  les  bois  necessaires.au  lieu  de  Che- 
veney,  les  égrosser  et  les  chercher  avec  des  charretiers  pour 
les  amener  à  pied  d'œuvre.  Il  fut,  en  outre,  spécifié  que  la 
ramure  serait  bien  faite  et  vérifiée  par  des  gens  s'y  cognois- 
sant;  enfin  le  chapus  devait  démonter  l'ancienne  et  monter 
la  nouvelle  (1). 


Evénements  auxquels  ont  été  mêlés  le  château  et  les  murs.  -  Leur  destructioD 

Nous  avons  exprimé,  dans  le  chapitre  précédent,  l'opi- 
nion que  les  fortifications  de  Délie  pouvaient  être  très  utiles 
contre  des  maraudeurs  et  des  pillards  isolés,  c'est-à-dire  en 
faible  nombre,  mais,  en  même  temps,  nous  faisions  des  ré- 
serves pour  le  cas  où  cette  petite  cité  serait  assiégée  par 
des  troupes  nombreuses  et  régulières. 

Jusqu'à  la  reconstruction  du  château,  en  1324,  et  même 
jusqu'au  XV*  siècle,  les  chroniques,  pas  plus  que  la  tradi- 
tion, n'ont  conservé  le  souvenir  d'aucun  fait  ayant  fourni 
aux  bourgeois  de  Délie  l'occasion  d'éprouver  la  valeur  du 
système  de  défense  que,  dans  sa  sollicitude,  l'abbé  de  Mur- 
bach  avait  imposé  à  Henri  VII,  roi  des  Romains  et  duc 
d'Autriche.  Cependant  à  peine  les  murs  étaient-ils  ache- 
vés et  mis  en  harmonie  avec  le  château,  que  le  comte  de 
Montbéliard,  Thierry  II,  dit  le  Grand  Baron,  an  mépris  d'un 
traité  que  l'abbé  de  Murbach  lui  avait  imposé  le  12  avril 
1231,  se  remettait  en  campagne  et  ravageait  les  terres  de 
l'abbaye.  Ce  n'est  pas  que  Délie  protégé  par  son  enceinte 
eut  beaucoup  à  craindre  de  ce  bouillant  Seigneur.  Attaquer 

4)  Archives  de  Délie  Rég.  AA.  Le  mot  patois  chapus  signifie 
charpentier;  espoutes  pour  épautre;  Chevenez  village  du  pays 
de  Porrentruy;  égrosser  pour  dégrossir.  La  ramure  à  refaire 
s'étendait  depuis  l'ancien  hôpital  jusque  derrière  l'hospice  Viel- 
lard-Migeon.  Les  mots  neuve-ramure  indiquent  qu'une  autre 
partie  de  la  toiture  des  murs  avait  déjà  été  retenue,  l'année  pré- 
cédente peut-être. 


LE  CHATEAU  249 

la  petite  cité,  c'était,  pour  lui,  d'ailleurs  se  mettre  en  guerre 
avec  la  Maison  d'Autriche.  Le  Grand  Baron  n'y  tenait  certes 
pas,  mais  il  y  avait  des  partis  de  mercenaires  indépendants, 
à  coup  sûr  soudoyés  par  ses  propres  émissaires,  qui  parcou- 
raient les  campagnes  et  obligeaient  les  bourgeois  de  Délie 
à  ne  pas  se  relâcher  un  instant  de  leur  surveillance  noc- 
turne et  même  souvent,  à  se  tenir,  pendant  le  jour,  sur 
leurs  chauffauds,  derrière  leurs  arbalètes  ou  leurs  grands 
arcs  en  fer.  Cette  inquiétude,  ce  qui  vive,  se  manifestèrent 
maintes  fois  encore  dans  le  cours  du  XIII*  et  surtout  pen- 
dant le  XIV*  siècles. 

Ainsi,  en  1365,  des  bandes  de  routiers,  restes  des  ar- 
mées anglaises  congédiées  après  la  bataille  de  Poitiers 
(1356)  se  répandirent  en  Alsace.  Elles  étaient  sur  le  point 
de  pénétrer  dans  le  Sundgau,  conséquemment  dans  la  Sei- 
gneurie de  Délie,  quand  l'Empereur  Charles  IV  ayant  mar- 
ché contre  elles,  les  obligea  à  battre  en  retraite.  (1) 

En  1368,  c'est  Enguerrand  de  Coucy  qui  cherchant  à 
dépouiller  l'Autriche  de  ses  possessions  de  l'Alsace  aux- 
quelles il  estimait  avoir  droit  du  chef  de  sa  mère»  Cathe- 
rine, fille  de  Léopold  II,  passe  sous  Belfort  avec  ses  hordes 
indisciplinées,  dites  les  Grands  Barons,  pour  se  diriger  du 
côté  de  Ferrette  et  d'Altkirch.  (2) 

Quelques  années  après  (1374)  nouvelles  alarmes.  On 
apprend  que  les  Bâlois  après  avoir  battu  les  troupes  de 
Tévêque,  leur  souverain,  avaient  envahi  l'Alsace  et  qu'ils 
s'étaient  avancés  jusqu'à  Belfort  où  ils  firent  de  grands 
dégâts  à  la  ville  et  au  château.  (3) 

Le  siècle  suivant  devait  faire  passer  les  bourgeois  de 
Délie  de  l'inquiétude  à  la  plus  triste  réalité. 

Au  commencement  de  1424  le  margrave  de  Bade  avait 
imposé  de  nouveaux  péages  sur  le   Rhin.   Les  villes   de 

1)  H.  Bardy  étude  hist.  sur  Belfort.  Soc.  belf.  d'émulation,. 
N"  16,  1897,  p.  62. 

2)  Henry  Bardy  :  étude  hist.  sur  Belfort  (soc.  belf.  d'émuL 
NM6,  1897,  p.  63. 

3)  Henry  Bardy  :  étude  hist.  sur  Belfort  (soc.  belf.  d'ém. 
N"  16,  1897,  p.  69. 


250  REVUE   D'ALSACE 

Souabe  et  d'Alsace  se  persuadant  que  leurs  privilèges  et 
leurs  libertés  étaient  atteints  par  ces  impôts  conclurent  un 
traité  de  Confédération  pour  quinze  ans.  (1)  Belfort,  dans 
rintérêt  de  son  commerce  en  voie  de  prospérité  souscrivit 
à  ce  traité.  Délie  suivit,  sans  doute,  l'exemple  de  sa  voi- 
sine. Les  armées  confédérées  prirent  les  armes  pour  leur 
commune  défense^  mais  tandis  que  leurs  troupes  étaient 
aux  prises  avec  les  Badois,  le  comte  de  Tonnerre,  Louis  11 
de  Châlon,  avait  pris  parti  contre  Catherine  de  Bourgogne, 
alliée  des  villes  confédérées  et  était  entré  dans  le  Sundgau. 
Il  espérait,  par  cette  diversion,  obliger  ces  dernières  à  reti- 
rer leurs  troupes  du  margraviat  poUr  aller  défendre  la 
Haute  Alsace.  Bâle  fit  en  effet  repasser  le  Rhin  aux  siennes 
qui  marchèrent  sans  délai  sur  Délie  dont  Louis  de  Châlon 
s'était  fait  ouvrir  les  portes  (2).  La  chronique  ne  dit  pas 
comment  il  réussit  à  pénétrer  dans  la  ville,  ni  s'il  parvint  à 
forcer  le  château,  mais  ce  qui  se  passera  dans  l'avenir,  en 
semblables  circonstances,  autorise  à  croire  que,  seule,  la 
cité  eut  à  subir  son  odieuse  présence  et  ses  exactions- 

A  la  fin  de  1439,  des  gens  de  guerre  connus  sous  le  nom 
d'Armagnacs  ou  plutôt  d'Ecorcheurs  arrivèrent  aussi  jus- 
que dans  le  pays  de  Délie.  Tuetey  parle  des  atrocités  qu'ils 
y  commirent,  principalement  à  Grandvillars  où  ils  égor- 
gèrent cinquante  enfants,  mais  il  passe  Délie  sous  si- 
lence (3).  Cependant  cette  cité  était  une  proie  trop  rappro- 
chée pour  que  ces  aventuriers  ne  tentassent  pas  contre  elle 
un  coup  de  main.  Ce  qui  va  suivre  laisse  en  effet  supposer 
qu'ils  parvinrent  à  s'en  emparer,  qu'ils  la  pillèrent  et  même 
qu'ils  l'incendièrent. 

Dans  la  charte  de  1442  promulguée  par  Frédéric,  duc 
d'Autriche,  à  Francfort  où  des  délégués  du  Magistrat  l'é- 

1)  En  1365,  Ulmann  de  Ferrette,  bailli  d'Alsace,  avait  déjà 
contracté  ave  la  Maison  d'Autriche  et  un  grand  nombre  de  villes, 
évêques  et  abbés  un  traité  d'alliance  pour  la  défense  de  leurs 
Intérêts  réciproques.  Délie  avec  Florimont  et  le  château  de  Fer- 
rette se  trouvaient  compris  dans  le  traité. 

2)  Henry  Bardy  :  bulletin  de  la  Soc.  belf.  d'émulation,  1898, 
N''  17,  p.  105/6. 

3)  Les  Ecorcheurs  sous  Charles  Vil,  T.  I,  p.  112. 


LE  CHATEAU  251 

taient  allés  trouver  pour  lui  exposer  la  misère  de  leurs  ad- 
ministrés, on  trouve  cette  phrase  très  explicite  :  «  ...Et 
comme  depuis  peu  d'années  la  dite  ville  serait  été  brûlée 
par  deux  fois  et  grandement  incommodée  par  plusieurs 
voyes  et  manières  de  guerre  en  sorte  que  le  monde  Vaurait 
abandonnée..-  »  (1). 

Il  s'agit  évidemment  des  deux  épisodes  ci-dessus  dont 
les  bourgeois  ne  s'étaient  pas  encore  relevés  complètement 
Leurs  maisons  détruites,  les  malheureux  avaient  dû  aban- 
donner la  ville  et  chercher  un  abri,  soit  au  château,  soit 
dans  les  forêts  environnantes,  auprès  de  leurs  bestiaux 
évacués  avant  les  investissements. 

Si,  en  des  circonstances  pareilles,  le  pillage  était  facile, 
l'incendie  ne  l'était  pas  moins.  A  cette  époque  et  même 
jusqu'au  XVII®  siècle,  presque  toutes  les  maisons  bour- 
geoises étaient  construites  en  bois  et  torchis  avec  couver- 
tures en  bardeaux.  Elles  offraient  donc  un  aliment  facile 
au  feu  destructeur  (2). 

Ceci  dit,  on  arrive  à  l'an  1474  qui  fut,  pour  Délie,  une 
année  aussi  terrible,  sinon  plus,  que  les  précédentes. 

Sigismond,  duc  d'Autriche,  venait  de  racheter  à  Charles 
le  Téméraire,  duc  de  Bourgogne,  le  Sundgau  et  la  Haute 
Alsace  qu'il  lui  avait  vendus  à  réméré,  en  1469.  Pierre  de 
Hagenëach,  son  grand  bailli>  venait  également  d'être  pris, 
jugé  et  décapité  à  Brisach  pour  ses  malversations  et  ses 
crimes.  (9  mai  1474).  Son  frère,  Etienne  de  Hagenbach, 
landwogt  d'Alsace,  voulant  venger  sa  mort  et  en  même 
temps  protester  contre  le  rachat,  fit  irruption  dans  le  Sund- 
gau, au  commencement  du  mois  d'Août.  Après,  avoir  tout 
ravagé  sur  son  chemin,  il  vint,  avec  5000  hommes,  mettre  le 
siège  devant  Délie  dont  il  s'empara,  sans  coup  férir,  et 

1)  Voir  aux  pièces  justificatives  :  traduction  de  roriginal  en 
allemand  par  M*  Flostat. 

2)  En  1600,  la  Régence  d'Ensisheim  prescrivit  que  toutes 
les  malsons,  sans  distinction,  devraient  être  couvertes  en  tuiles 
(Archives  du  Haut- Rhin,  G.  662.)  Un  article  des  défenses  pu- 
bliques déjà  citées  disait:  «que  personnes  n'ayent  a  pourter 
chandelles  allumées  en  la  ville  sans  lanterne  à  peine  de  Cha- 

•tois  par  M.  B.  (Maître-bourgeois). 


252  REVUE  D'ALSACE 

qu'il  saccagea  malgré  l'annonce  que  les  Balois»  unis  aux 
Autrichiens,  accouraient  au  secours  de  la  ville.  Liblin  qui 
rapporte  ce  fait  ajoute  qu'après  avoir  ravagé  encore  quatre 
villages,  les  Bourguignons  emmenèrent  avec  eux  gens,  bêtes 
et  meubles  (1).  De  Délie  à  Florimont  et  de  Délie  à  Porren- 
truy  ils  firent,  suivant  E.  Toutey,  le  désert,  tuant  les  hommes» 
violant  les  femmes,  emportant  des  enfants  suspendus  à  La 
selle  de  leurs  chevaux,  pillant  tout  dans  les  maisons  et  les 
églises»  emmenant  le  bétail  et  ne  s*en  allant  qu'après  avoir 
promené  l'incendie  parmi  ces  ruines  (2). 

Cette  prise  de  Délie  eut  lieu  le  3  août,  mais  le  lende- 
main déjà,  les  Bourguignons  apprenant  l'arrivée  prochaine 
des  Bâlois,  se  retiraient  sur  Dannemarie'  qu'ils  saccagèrent 
également  et  où  ils  commirent,  comme  partout,  des  atroci- 
tés épouvantables  (3).  S'ils  avaient  pu  s'emparer  si  facile- 
ment  de  Délie,  c'est  que  cette  petite  ville  était  presque  sans 
défenseurs.  Une  diète  tenue  à  Ensisheim,  le  11  mai  précé- 
dent, avait  bien  décidé  d'envoyer  cent  hommes  pour  dé- 
fendre Belfort,  Florimont  et  Délie»  mais  c'était  insuffisant 
et  de  plus,  il  y  eut  des  retards  et  un  manque  de  vigilance 
incroyables  (4).  En  outre,  bon  nombre  des  bourgeois  et  des 
compagnons  de  la  ville  l'avaient  quittée,  dès  le  début  de  la 
levée  d'armes  d'Etienne  de  Hagenbach  pour  aller  au  se- 
cours de  Bâle  que  ce  dernier  menaçait  (5)..  A  ce  moment, 
nul  ne  pensait,  sans  doute,  que  les  Bourguignons  vien- 
draient jusqu*à  Délie.  Peut-être  encore  ne  comptait-on  pas 
sur  une  irruption  aussi  soudaine. 

A  Délie,  comme  dans  les  environs,  l'ennemi  avait  mar- 
qué son  passage  par  le  pillage  et  l'incendie,  mais  avant  leur 
arrivée,  les  habitants  qui  restaient,  vieillards,  femmes  et 
enfants,  avaient  eu  le  temps  de  se  réfugier  au  château,  dans 

i)    Belfort  et  son  Territoire,  p.  68. 

2)  E.  Toutey,  Charles  le  Téméraire  et  la  Ligue  de  Constance, 
P.  145/6. 

.'J)  E.  Toutey,  Charles  le  Téméraire  et  la  Ligue  de  Constance^ 
P.  145/6. 

i)  E.  Toutey,  Charles  le  Téméraire  et  la  Ligue  de  ConstancCy 
P.  145/6. 

r»)    Liblin  :  Belfort  et  son  Territoire,  p.  67. 


LE  CHATEAU  253 

lequel,  une  fois  les  ponts  levés  ou  retirés,  ils  étaient  en 
sûreté. 

C'est  le  26  août  seulement,  que  les  hommes  absents  re- 
vinrent à  Délie  avec  200  bâlois,  suivis  bientôt  de  300  autres» 
ce  qui  suffit  pour  tenir  à  distance  les  lâches  pillards  qui 
continuèrent  à  se  retirer  plus  à  l'Ouest.  (2) 

C'est  à  la  suite  des  ruines  accumulées  par  les  Bourgui- 
gnons et  dont  les  bourgeois  mirent  plusieurs  années  à  se 
remettre  qu'Oswald  de  Thierstein,  engagiste,  leur  confirma 
(1483)  le  privilège  du  péage  et  que  l'Empereur  Maximilien 
leur  accorda  (1501)  le  droit  de  débit  de  sel  dans  toute  la 
Seigneurie. 

Il  faut  maintenant  descendre  cent  cinquante-huit  ans  — 
du  moins  les  chroniques  ne  rapportent  rien  dans  l'inter- 
valle —  pour  voir  Délie  de  nouveau  assiégé. 

Le  rêve  du  Cardinal  de  Richelieu  était  d'arracher  à  la 
domination  étrangère  l'Artois,  la  Franche-Comté  et  parti- 
culièrement l'Alsace.  Pour  arriver  à  ce  but,  tous  les  moyens 
lui  furent  bons,  même  celui  d'unir  les  armées  françaises  à 
celles  de  la  Suède  protestante  et,  pendant  quinze  ans  (1618 
à  1633)  les  Suédois,  nouveaux  barbares,  laissés  à  eux-mê- 
mes» en  profitèrent  pour  torturer  et  pressurer  les  popula- 
tions catholiques  de  la  Haute  Alsace  et  de  l'ancien  évêché 
de  Bâle. 

Le  cadre  de  cette  étude  ne  permet  pas  de  les  suivre 
partout,  mais  nous  les  trouvons  particulièrement,  en  1632, 
dans  notre  contrée.  Pendant  qu'une  partie  de  leurs  troupes 
faisait  le  siège  de  Belfort,  d'autres  parcouraient  les  campa- 
gnes et  ruinaient  non  seulement  les  prieurés  de  Saint  Ni- 
colas des  Bois,  de  Froideval,  de  Froidefontaine  et  de  Lu- 
celle,  mais  encore  les  campagnes.  Au  cours  de  leurs  courses 
dévastatrices,  ils  se  présentèrent  devant  Délie  et  sommè- 
rent aussitôt  le  Magistrat  d'avoir  à  leur  en  ouvrir  les  portes. 

A  ce  moment.  Délie,  comme  en  1474,  était  sans  dé- 
fense. Toute  l'attention  de  la  maison  d'Autriche,  représen- 

1)  E.  Toutey,  Charles  le  Téméraire  et  la  Ligue  de  Constance, , 
P.  145/6. 

2)    Archives  de  Délie,  registre  A  p.  56. 


254  REVUE   D'ALSACE 

tée  par  la  régence  d'Ensisheim,  s'était  concentrée  sur  Bel- 
fort  où  avaient  été  transportés  les  canons  et  les  munitions 
du  château  de  Grandvillars.  (1)  Depuis  le  mois  d'octobre 
1631,  la  garnison  du  château  ne  se  composait  que  de  dix 
hommes  prélevés  sur  soixante  destinés  au  château  de  Bel- 
fort  et  qui  provenaient  de  gens  d'armes  de  Brisach  can- 
tonnés dans  les  Seigneuries  de  Montbéliard  et  de  Blamont. 
Il  y  avait  eu,  à  leur  arrivée,  un  incident.  Le  bailli  n'étant 
pas  au  château,  ces  dix  hommes  avaient  voulu  loger  en 
ville,  mais  comme  Tordre  dont  ils  étaient  porteurs  ne  le 
mentionnait  pas,  le  Maître-bourgeois  n'avait  pas  voulu  les 
recevoir.  (2)  Les  bourgeois  étaient  donc  à  peu  près  seuls 
à  faire  face  au  danger.  Trop  peu  nombreux  que  pouvaient- 
ils  contre  des  troupes  résolues  à  toutes  les  extrémités?  Con- 
sidérant donc  que  toute  résistance  était  inutile*  qu'elle  ne 
servirait  qu'à  attirer  sur  la  ville  les  pires  calamités,  le  Ma- 
gistrat répondit  à  la  sommation  suédoise  par  une  demande 
de  capitulation.  L'ennemi  y  ayant  condescendu,  François 
Hennemand,  bourgmestre  et  Melchior  Mattissen,  délégué 
des  ville  et  Seigneurie  de  Délie  entrèrent  le  29  décembre 
1232,  en  pourparlers  avec  le  Rhingrave  Otton  Louis  Comte 
de  Salm,  Seigneur  de  Wuestingen,  colonel-général  à  pied 
et  à  cheval  de  la  couronne  de  Suède-  D'après  la  capitula- 
tion qui  fut  conclue  et  ratifiée  à  Belfort,  le  8  janvier  1633, 
les  Suédois  s'engageaient  à  respecter  tous  les  droits  et  ju- 
ridictions des  habitants*  tant  nobles  que  non  nobles,  ecclé- 
siastiques et  laïcs  de  la  Seigneurie  de  Délie  avec  le  libre 
exercice  de  leur  religion  et  la  conservation  des  calices  et 
ornments  sacerdotaux,  la  restitution  du  bétail  et  des  che- 
vaux enlevés,  dispense  de  garnison  et  de  toute  réquisition- 
Les  Suédois  s'interdisaient  en  outre  tous  pillages,  incendies, 


1)  La  régence  d*Ensisheim  avait  envoyé  à  Melchior  de  Hertz- 
berg  (de  Coeurmont)  bailli  de  Délie,  l'ordre  de  transporter  à 
Belfort  ces  canons  et  ces  munitions  (Archives  du  Haut-Rhin. 
G.  439.) 

2)  Archives  de  Délie  (Registre  A,  p.  56. 


LE  CHATEAU  255 

violences  et  molestations.  Enfin  chaque  habitant  était  libre 
de  voyager,  mais  avec  un  sauf-conduit  (1). 

Pour  une  fois  les  soldats  de  Gustave  Adolphe  avaient 
fait  trêve  à  leurs  habitudes  de  rapt  et  de  rapine.  La  bour- 
geoisie de  Délie  n*eut  donc  pas  trop  à  souffrir  des  nouveaux 
maîtres  que  les  dures  nécessités  de  la  guerre  lui  avaient 
imposés,  d'autant  plus  que  les  Suédois  quittèrent  la  ville 
aussitôt  après  y  avoir  établi  leur  autorité. 

La  Seigneurie  de  Délie  resta  sous  leur  dépendance  jus- 
qu'au 24  mai  1634.  En  ce  jour,  elle  avait  fait  Tobjet  d*un 
accord  entre  les  Chanceliers  Oxenstein,  pour  la  Couronne 
de  Suède  et  Forstner,  pour  le  duc  de  Wurtemberg,  comte 
de  Montbéliard.  L'un  cédait  à  l'autre,  chacun  stipulant  au 
nom  de  qui  il  s'agissait,  les  Seigneuries  de  Belfort  et  de 
Délie,  en  compensation  d'une  somme  de  30.000  florins  et 
des  intérêts  de  retard  que  Léopold,  archiduc  d'Autirche  de- 
vait au  comte  de  Montbéliard.  La  partie  intéressée,  l'archi- 
duc d'Autriche,  n'avait  pas  été  appelée  à  ratifier  cette  con- 
vention, ce  qui  n'empêcha  pas,  quelques  mois  après,  le  ma- 
réchal de  la  Force  de  la  ratifier  au  nom  de  la  France.  Elle 
devait  néanmoins  rester  sans  effet  (2). 

Sur  les  entrefaites,  les  Suédois  s'étaient  trouvés  aux 
prises  avec  les  Impériaux.  Battu  à  Nordlinden  (24  août 
1634)  leur  roi,  Gustave  Adolphe,  avait  été  obligé,  aussitôt 
après,  de  rappeler  toutes  ses  garnisons  de  la  Haute  Alsace. 
Cette  retraite  précipitée  avait  permis  aux  Autrichiens  de 
rentrer  en  possession  de  Belfort  et  de  Délie.  Melchior  An- 
toine de  Hertzberg,  bailli  de  la  Seigneurie,  put  reprendre 

1)  Voir  aux  pièces  justificatives.  Avec  la  capitulation  ci-des- 
sus et  ses  conditions  bienveillantes  tombe  à  néant  Tassertion  de 
L.  Klipfel  suivant  laquelle  la  ville  de  Délie  aurait  été  pillée 
(guerre  de  trente  ans  dans  la  région  de  Belfort)  et  celle  de  Liblin 
voulant  que  le  château  ait  été  ruiné  de  fond  en  comble  par  les- 
Suédois  {Belfort  et  son  Territoire), 

2)  Ephémérides  de  Duvernoy,  p.  192.  En  disant  que  cette 
cession  resta  sans  effet,  Duvernoy  ajoute  «....le  roi,  Louis  XIII 
ayant  fait  don  de  ces  mêmes  terres  au  comte  de  la  Suze,  Tun  de 
ses  généraux  ».  Il  faut  dire  à  ce  sujet  que  la  cession  de  Louis 
XIII  à  ce  général  n'eut  lieu  qu'en  1635. 


256  REVUE  D'ALSACE 

ses  fonctions  et  se  réinstaller  au  château  qui  reçut  égale- 
ment une  garnison.  Le  nombre  des  hommes  qui  la  compo- 
saient n'est  pas  connu,  mais  elle  se  trouva  être  sous  les  or- 
dres d'un  capitaine-lieutenant,  du  nom  de  Vriel. 

L'entourage  du  bailli  se  composait  de  sa  femme,  de  ses 
enfants  et  de  quinze  subordonnés,  tant  hommes  que 
femmes.  La  promiscuité  de  tout  ce  monde  avec  les  soldats 
dont  plusieurs  étaient  atteints  de  la  peste  amena  bientôt 
des  conflits  entre  le  commandant  et  le  bailli  qui  s'en  plai- 
gnit auprès  du  Margrave  de  Bade,  tuteur  des  enfants  de 
l'archiduc  Léopold  décédé  et  commandant  des  troupes  im- 
périales en  Alsace.  Guillaume  de  Bade  ordonna  à  Vriel 
d'évacuer  les  soldats,  mais  loin  d'obéir  à  cet  ordre,  ayant 
eu  connaissance  de  la  plainte  du  bailli,  il  introduisit  au  châ- 
teau  d'autres  soldats  venant  de  garnisons  infectées.  De  là, 
nouvelles  plaintes  de  Melchior  de  Hertzberg  avec  la  lettre 
suivante  dont  le  contenu  jette  une  certaine  clarté  non  seu- 
lement sur  le  fait  de  la  peste  dont  s'agit,  mais  aussi  sur 
d'autres  inconnus  jusqu'à  ce  jour. 

<(  Très  illustre;  très  noble,  très  docte  Prince,  de  votre 
bienveillante  Altesse,  le  très  dévoué  et  humble  serviteur- 

((  J'avais  espéré  que  l'ordre  de  votre  Altesse  remis  au 
((  Seigneur  Capitaine-lieutenant  Vriel,  ainsi  qu'elle  a  bien 
«  voulu  me  le  faire  savoir,  à  la  date  du  24  du-  mois  dernier, 
<(  aurait  pour  résultat  de  voir  la  demeure  que  j'occupe  avec 
«  quinze  serviteurs  dévoués  débarrassée  de  toutes  les  trou- 
<(  pes  de  Vriel  qui  circulent,  allant  et  venant,  à  travers  toutes 
((  les  localités  infectées  de  la  peste,  mais  je  constate^  qu'à 
<(  rencontre  de  l'ordonnance  de  votre  Altesse,  il  envoie  tout 
((  droit  au  château  des  troupes  venant  à  pied  de  Thann  et 
((  de  Masevaux,  pour  les  renvoyer  ensuite  en  d'autres  en- 
«  droits  et  les  remplacer  par  de  nouveaux  soldats  arrivant 
<(  également  d'endroits  pestiférés.  De  cette  façon  d'agir,  je 
((  ne  saurais  penser  autre  chose,  sinon  qu'à  l'instigation 
<(  probable  de  méchantes  gens,  Vriel  voudrait  me  chasser 
«  de  ma  demeure,  ce  qui  ne  manquera  pas  d'arriver  si  on 
<(  ne  vient  pas  à  mon  aide,  car  je  me  trouverais  alors,  avec 
«  ma  femme  et  mes  enfants»  exposé  au  danger  en  question 


LE   CHATEAU  257 

t(  et  à  la  mort.  On  vous  a  fait  croire,  après  la  grande  ba- 
«  taille  de  Thann,  (1)  que  les  Français  allaient  prendre 
«  Délie  de  force  et  en  occuper  toutes  les  maisons,  mais 
«  il  nY  en  a  aucune  apparence  pas  plus  qu'à  Altkirch.  Si 
«  les  français  voulaient  attaquer  ces  localités  par  la  force, 
«  toutes  les  troupes  de  Vriel  ne  suffiraient  pas  pour  les  en 
«  empêcher  pas  plus  que  pour  défendre  ces  villes,  à  moins, 
«  qu'on  n'y  envoie  de  nombreux  et  importants  renforts  que 
«  votre  Altesse  pourrait  procurer  à  la  garnison  aussi  bien 
«  que  ce  Vriel  ;  c'est  mon  avis,  sans  tenir  compte  de  toutes 
tt  les  tracasseries  et  des  exactions  qu'il  exerce  outre  me- 
«  sure.  En  outre,  il  n'y  a«  dans  le  château  de  Délie,  aucun 
«  approvisionnement  de  plomb,  de  poudre  et  de  mèches, 
«  le  capitaine-lieutenant  n'en  ayant  pas  fait  livrer  ici  (2). 

«  D'un  autre  côté,  V.  Altesse  me  commannde  de  faire 
«  battre  lés  gerbes  de  la  9*  dîme  que  ceux  de  Brinighoffen 
«  ont  conservées  à  Bourogne  et  de  faire  ensuite  livrer  ces 
«  quantités  à  Neuchâtel  (3).  A  ce  sujet,  je  ne  dois  pas  ca- 
«  cher  à  V.  Altesse  que  Vriel  a  mêlé  ces  neuvièmes  ou  di- 
«  xièmes  gerbes  de  guerre  de  Brinighoffen  avec  ses  propres 
«  gerbes  et  récoltes;  celles-ci  n'ayant  pas  été  mises  à  part, 
«  il  en  résulte  qu'on  ne  peut  savoir  combien  il  y  en  avait. 
«  A  quoi  il  faut  ajouter  que  cette  maudite  peste  s'est  tel- 
t(  lement  propagée  qu'il  n'y  a  pour  ainsi  dire  aucune  mai- 
«  son  qui  ne  soit  infectée,  à  ce  point  qu'on  n'y  trouverait 
<(  pas  un  voiturier,  ainsi  d'ailleurs  que  j'ai  eu»  dès  le  début, 
-«  l'honneur  d'en  informer  V.  Altesse. 

1)  Prise  par  les  Suédois,  le  30  décembre  1632,  la  ville  de 
Thann  fut  reprise  par  les  Impériaux,  six  mois  après.  Ces  der- 
niers durent  l'évacuer,  en  1634,  après  avoir  été  battus  par  les 
Suédois,  dans  la  plaine  de  l'Ochsenfeld  qui  s'étend  entre  Thann 
et  Cernay.  C'est  la  grande  bataille  de  Thann  dont  parle  le  bailli 
de  Hertzberg. 

2)  La  ville  pouvant  être  assiégée,  d'un  jour  à  l'autre,  c'était 
au  commandant  d'armes  à  prévoir  les  munitions  dont  il  pouvait 
avoir  besoin. 

3)  Bourogne  était  partagé  entre  la  Seigneurie  de  Delle  et 
-celle  des  Brinighoffen  qui,  sans  doute,  était  chargée  de  recueillir 
les  dîmes  de  sa  voisine. 


258  REVUE   D'ALSACE 

«  J'ai  dû  ne  cacher  aucun  de  ces  faits  à  V.  Altesse  en* 
«  me  recommandant  à  elle  avec  respect  et  soumission- 
((  Donné  à  Délie,  le  2  9bre  1634. 
((  De  votre  Altesse  le  très  obéissant  serviteur. 

Melchior  Antoine  de  Hertzberg. 

P.  S.  —  La  présente  lettre  était  terminée  depuis  déjà 
quelques  jours,  quand  le  Capitaine-lieutenant  Vriel  m'a  en- 
voyé ici,  dans  ce  château,  l'un  de  ses  factotums,  nommé 
Chaumont  et  marié  à  Belfort,  (1)  avec  ordre  de  m'annoncer 
qu'il  avait  résolu  de  prendre  au  château  de  Ferrette  où  il 
vient  de  mourrir  trois  soldats  et  où  la  peste  ne  fait  qu'aug- 
menter, un  certain  nombre  d'hommes  et  de  les  envoyer  ici 
garder  notre  château;  il  me  faisait  dire«  en  outre,  que  je 
pouvais  y  rester  ou,  en  tout  cas,  faire  comme  je  l'enten- 
drais, mais  qu'il  ne  tenait  pas  à  perdre  ces  soldats. 

A  cela  j'ai  répondu  au  Sr  Chaumont  que  je  m'en  rappor- 
terais aux  dernières  ordonnances,  concernant  le  danger  de 
la  peste,  adressées  à  Vriel  par  V.  Altesse.  J'ajoutais  que 
jusqu'ici  et  pendant  vingt  ans,  j'avais  rempli  avec  dévoue- 
ment les  fonctions  de  chef  de  cuisine  à  la  Cour  de  feue 
Son  Altesse,  votre  père,  d'heureuse  mémoire;  que  dès  lors» 
à  mon  jugement,  ma  personne  devait  r*»'e  un  peu  mieux 
considérée  que  celle  de  ces  soldats  parmi  lesquels  plusieurs 
avaient  certainement  servi  longtemps  l'ennemi  et  pillé  le 
pays;  que  si  mes  très  nobles  Seigneurs  ne  m'avaient  pas  de- 
mandé et  ordonné  d'occuper  ma  demeure,  je  serais,  dès  le 
début,  resté  dehors;  que  je  ne  pensais  pas  iton  plus  que 
mes  très  nobles  Seigneurs  eussent  l'intention  de  récompen- 
ser mes  très  longs  services  par  la  communication  de  la 
peste;  qu'ainsi  je  le  priais  de  vouloir  bien  changer  une 
décision  aussi  préjudiciable  pour  moi  et  à  laquelle  rien  ne 
l'obligait.  Je  demandais  enfin  une  réponse  à  ce  sujet.  La- 
dessus,  Vriel,  m'a  répondu  lui-même  verbalement  que  j'a- 
vais fait  une  plainte  contre  lui  ainsi  qu'on  le  lui  avait  assu- 
ré alors  qu'il  était  dernièrement  à  Brisach-  11  est  donc  fa- 

1)  Il  ressort  de  ces  quelques  mots  que  le  capitaine-lieute- 
nant Vriel  ne  logeait  pas  lui-même  au  château.  Où  alors?  A 
Belfort,  sans  doute. 


LE  CHATEAU  259 

cile  de  voir  par  là  qu'il  n'a  agi  dans  toute  cette  affaire  que 
par  esprit  de  vengeance.  D'un  autre  côté,  je  ne  puis  croire 
que  V.  Altesse  communique  ainsi  aux  commandants  d'ar- 
mée, sans  enquête  préalable,  les  rapports  et  plaintes  obli- 
gatoires, comme  c'est  ici  le  cas,  de  ses  fonctionnaires,  car 
autrement  les  fonctionnaires  civils  et  militaires  seraient 
excités  les  uns  contre  les  autres  et  ne  feraient  plus,  dans 
les  cas  graves,  que  des  rapports  peu  confidentiels  !  Du  reste 
M.  Humprecht  de  Wissembourg  qui  demeure  ici  sait  que 
tout  ce  que  j'ai  dit  dans  mon  précédent  rapport,  que  tout 
ce  que  j'y  ai  lait  ressortir,  est  vrai,  Vriel  lui  ayant  dit  qu'il 
voulait  loger  dans  le  château  50  mousquetaires  en  plus  de 
ceux  dont  il  a  été  question  plus  haut,  ce  qui  d'ailleurs  a  eu 
lieu.  Le  dit  Vriel  a  laissé  ici,  en  partant,  comme  comman- 
dant un  Sr  Eichom  que  V.  Altesse  connait  II  s'est  permis, 
l'année  dernière,  de  faire,  de  son  propre  chef,  des  recrute- 
ments et  d'imposer,  sans  autorisation,  des  soldats  à  loger; 
il  a  encore  commis  dans  le  baillage,  d'autres  méfaits  pour 
lesquels  il  a  été  arrêté  par  le  commissaire  général  de  Neu- 
stein  et  qu'il  a  avoués  après  enquête.  V.  Altesse  peut,  par 
là,  facilement  comprendre  ce  que  le  baillage  et  moi  pou- 
vons, ici,  attendre  de  lui,  alors  surtout  qu'il  n'a  pu  s'entre- 
tenir lui-même.  En  effet,  le  jour  de  la  dernière  solde,  alors 
qu'il  revenait  de  Massevaux  ici,  il  a  pris  cinq  chevaux  dans 
les  écuries  des  gens  de  Froidefontaine,  sous  prétexte  que 
l'année  dernière  ils  ne  lui  avaient  pas  livré  quelques  me- 
sures de  blé  et  d'avoine  qu'ils  s'étaient  forcément  engagés 
à  lui  livrer  parce  qu'il  les  menaçait  de  leur  donner  des 
troupes  plus  nombreuses  à  loger.  Si  c'était  nécessaire,  une 
enquête  pourrait  établir  ce  fait  ainsi  que  bien  d'autres  du 
même  genre. 

J'ai  voulu  ajouter  ce  post-scriptum  à  ma  lettre  à  cette 
seule  fin  que  V.  Altesse  se  rappelle  facilement  ce  que  j'ai 
dit  dans  ma  précédente  sur  ce  qui  concerne  les  change- 
ments de  quartiers  pestilentiels,  en  priant  instamment  V. 
Altesse  de  tenir  la  main  à  une  meilleure  observation  des 
ordonnances  qu'elle  a  édictées,  ordonnances  sur  lesquelles 
je  me  suis  fondé  pour  amener  ici,  avec  beaucoup  de  frais  et 


260  REVUE   D'ALSACE 

de  peines,  mon  mobilier.  Je  dirai  enfin  qu'il  n'y  a  pas  de 
danger  à  Délie,  bien  qu'aucune  place  fortifiée  soit  aussi 
mal  montée  en  poudre  et  en  plomb,  Vriel  n'y  ayant  fait 
aucune  livraison  de  ce  genre  pas  plus  qu'en  ce  qui  concerne 
les  armes  portatives  des  soldats-  D'ailleurs  les  Français  qui 
sont  à  Montbéliard  et  à  Porrentruy  ne  font,  ni  les  uns  ,ni 
les  autres,  aucun  mouvement 

Je  termine  dans  l'attente,  cum  maximum  periculum  in 
mord,  d'une  prompte  nouvelle  ordonnance  qui  me  rassure 
ainsi  que  ma  femme  et  mes  enfants. 

Donné  à  Délie,  le  5  9bre  1634. 

Au  très-haut  et  très-noble  Prince  et  Seigneur,  Guil- 
laume, margrave  de  Bade,  comme  aussi  au  très-noble  et 
excellent  général  en  chef,  tuteur  des  enfants  mineurs  de 
feu  l'archiduc  Léopold  d'Autriche,  landvogt  régent  et  con- 
seiller de  chambre  des  Etats  autrichiens  mes  très-nobles  et 
excellents  seigneurs  (1)  » 

La  lettre  ci-dessus  du  bailli  de  Hertzberg  est  pour  ain$f 
dire  exclusivement  personnelle,  mais  elle  démontre  néan- 
moins, qu'à  ce  moment»  le  pays  était  en  proie  à  deux  fléaux 
aussi  redoutables  l'un  que  l'autre:  la  peste  et  les  mercenai- 
res à  la  solde  de  l'Empire.  Si  le  premier  atteignait  les  po- 
pulations dans  leurs  personnes,  le  second,  menaçait  de  les 
réduire  à  la  plus  extrême  pauvreté.  La  peste  était  la  con- 
séquence du  séjour  continu,  dans  le  pays,  de  troupes  qui, 
puant  la  débauche,  allaient  et  venaient  d'un  village  à  l'autre 
en  y  répandant  les  miasmes  putrides  de  leur  saleté  repous- 
sante. Les  bourgeois  de  Délie  dont  le  bailli  ne  dit  mot. 
n'étaient  peut-être  pas  aussi  exposés,  à  cause  de  l'isolement 
et  de  l'élévation  du  château  que  ses  quelques  habitants 
à  se  voir  contaminés  par  les  soldats  pestiférés  du  capitaine- 
lieutenant  Vriel;  ils  pouvaient  aussi  fermer  les  portes  de  la 
ville  aux  bandes  isolées,  mais  dans  les  villages  environ- 
nants» comme  à  Bourogne,  le  fléau  faisait  de  tels  ravages 
que  la  vie  publique  y  était,  ou  peu  s'en  faut,  suspendue. 
Qu'étaient  les  soldats  de  l'armée  impériale?  Le  bailli  de 

1)  Traduction  d'une  copie  tirée  de  l'original  aux  archives  du 
Haut-Rhin  à  Colmar,  C.  526. 


LE  CHATEAU  2Ô1 

Hertzberg  Ta  laissé  entrevoir.  Un  ramassis  de  gens  di 
l>asse  condition  qui  s'engageaient  pour  un  temps  déterminé 
moyennant  d*être  bien  payés  et  d'avoir  la  liberté  de  ran- 
çonner et  piller  les  malheureux  paysans  sans  défense,  de 
les  forcer  à  leur  donner  logement  et  nourriture  et  même 
leurs  économies  pécunières,  bienheureux  quand  ils  ne  les 
frappaient  pas  ou  ne  déshonoraient  pas  leurs  femmes  et 
leurs  Biles-  Les  officiers  étaient  incapables  de  les  retenir.  La 
situation  était  d'autant  plus  triste  qu'on  n'en  prévoyait  pas  la 
fin  et  qu'après  les  Suédois,  les  français  succédèrent  aux 
Impériaux  pour  mettre  à  son  comble  la  misère  générale. 

Melchior  Antoine  de  Hertzberg  avait  la  vue  courte  ;  elle 
n'allait  pas  au-delà  de  Montbéliard  et  de  Porrentruy;  il 
ne  voyait  pas  et  savait  encore  moins  les  progrès  sensibles 
que  faisait,  à  ses  côtés,  l'influence  française-  Quand  il  s'en 
apercevra,  ce  sera  trop  tard.  En  attendant  Guillaume  de 
Bade  lui  accorda  satisfaction:  le  capitaine-lieutenant  Vriel 
fut  remplacé  comme  commandant  du  château  et  les  soldats 
pestiférés  furent  évacués. 

Richelieu  profitant  de  la  retraite  générale  des  Suédois 
s'était  fait  céder  par  leur  gouvernement  (1er  novembre 
1634)  tous  les  pays  de  la  Haute  Alsace  qu'ils  avaient  occu- 
pés, mais  pour  en  prendre  possession  définitivement,  c'était 
la  guerre  avec  l'empereur.  La  déclaration  des  hostilités 
ayant  été  signifiée  à  l'Autriche,  Louis  XII {envoya  Henri, 
duc  de  Rohan,  pour  commander  en  Alsace  avec  ordre  de 
Richelieu  de  s'emparer  de  Belfort  et  de  Brisach.  Délie  y 
était  implicitement  compris.  C'étaient  les  seules  villes  du 
landgraviat  qui  ne  fussent  pas  encore  entre  les  mains  des 
français,  les  autres  ayant  accepté  le  traité  du  1er  novembre- 

Parti  de  Remiremont  le  21  janvier  1635  le  duc  de  Rohan 
ne  put,  à  cause  des  neiges,  franchir  les  Vosges  qu'avec  de 
grandes  difficultés.  Le  25,  il  établit  son  camp  à  Angeot,  à 
14  kilomètres  de  Belfort,  mais  après  huit  jours  consacrés  à 
préparer  les  gabions  et  à  faire  venir  des  couleuvrines  de 
Montbéliard,  ayant  été  avisé  que  les  Impériaux  étaient  en- 
trés en  Alsace  avec  de  grandes  forces,  il  avait  fait  volte- 


262  REVUE    D'ALSACE 

face  pour  aller  les  combattre  (1).  Pendant  les  quelques 
jours  qu'il  avait  mis  à  attendre  ses  équipages  de  campagne, 
des  partis  détachés  de  ses  troupes  avaient  parcouru  les  en- 
virons. L'un  d'eux  commandé  par  un  officier,  Claude  de  la 
Noue,  était  allé  jusqu'à  Boron  où  il  avait  cantonné,  puis 
de  là,  à  Délie  qui  lui  avait  ouvert  ses  portes. 

Le  séjour  à  Délie  des  soldats  de  la  Noue  fut  de  courte 
durée,  mais  il  se  trouva  entouré  et  suivi  de  telles  péripéties 
qu'il  est  tout  à  la  fois  intéressant  et  utile  de  rapporter  ici 
la  lettre  que  le  bailli  de  Herzberg  adressa,  en  cette  circons- 
tance, à  la  Régence. 

«  Très  nobles  etc. 

<(  Vos  grâces  ont  sans  doute  reçu  ma  dernière  lettre  (2) 
par  laquelle  je  les  informais  très-humblement  de  la  façon 
dont  les  français  s'étaient  amenés  devant  la  ville  de  Délie 
et  en  avaient  demandé  l'ouverture  pour  y  faire  leurs  dé- 
penses et  y  acheter  leur  nécessaire*  mais,  comme  il  appa- 
rait  à  présent,  ce  n'était  qu'une  feinte  pour  s'en  emparer, 
et  le  caporal  laissé  par  M.  le  capitaine  de  Grandmont  l'avait 
refusé.  Sur  ces  entrefaites,  un  capitaine  de  cavalerie, 
nommé  Claude  de  la  Noue,  cantonné  à  Boron,  s'est  pré- 
senté le  soir  devant  la  porte  d'en  bas,  demandant  l'ouver- 
ture de  la  ville  et  l'acceptation  d'une  garnison,  avec  me- 
nace de  s'en  emparer  par  force  armée  si  on  s'y  refusait, 
mais  la  ville  ayant  demandé  un  délai  suffisant  pour  prendre 
une  résolution*  il  n'accorda  que  jusqu'au  lendemain  matin, 
à  8  heures.  La-dessus  les  bourgeois  de  Délie  qui  avaient 
déclaré  précédemment  ne  vouloir  faire  aucune  résistance 
et  être  disposés  à  laisser  entrer  les  français  m'écrivirent 
en  m'annonçant  qu'ils  étaient  peines  d'abandonner  la  très 
honorable  Maison  d'Autriche  et  de  prendre  un  autre  Sei- 
gneur, mais  qu'ils  ne  pouvaient  résister  à  telle  force.  A  ce 
moment,  je  pressentais  déjà  le  sens  de  leur  inclination; 
voyant  en  outre  que  je  n'arriverais  pas  à  les  en  détourner, 

1)  Etude  historique  de  Belfort,  par  Henry  Bardy.  (Bull,  de 
la  Soc.  belf.  d'émulation,  1899,  T.  18,  p.  68. 
i)  Melchior  de  Hertzberg  avait  sans  doute  déjà  écrit  à  la  Ré- 
gence la  veille  ou  Tavant-veille. 


I 

I 

1 


LE  CHATEAU  263 

j'estimai  n'avoir  d'autre  réponse  à  leur  donner,  verbale- 
ment, que  celle  de  consulter  pour  ces  questions  de  guerre 
le  commandant  auquel  le  susdit  M.  de  Grandmont  avait 
laissé  des  ordres  et  des  instructions  particulières;  je  les 
engageais  enfin  à  prendre  une  résolution  conforme  à  la 
situation,  mais  en  tout  cas  de  chercher  à  obtenir  un  plus 
long  délai  pour  avoir  le  temps  d'en  référer. 

Sur  quoi  le  lendemain,  de  bonne  heure,  un  cavalier  du 
parti  et  quartier  français  s'est  présenté  devant  la  porte  et 
la  ville  a  traité  avec  lui,  comme  la  veille^  au  soir,  avec  le 
capitaine  de  cavalerie,  sans  prévenir  le  commandant  rési- 
dant au  château,  puis  on  l'a  introduit  dans  la  ville.  L'ayant 
appris  et  voyant  que  c'en  était  fait  de  la  place,  le  comman- 
dant dépité,  décida  de  se  retirer  avec  ses  hommes-  Com- 
prenant définitivement  vers  quel  but  on  tendait  en  deman- 
dant à  composer,  je  fis  dire  aux  bourgmestres,  par  le  grand 
voueble  (1),  d'éviter  sérieusement  d'agir  avec  le  château 
comme  précédemment  (2)t  tout  ce  qui  s'y  trouvait  appar- 
tenant à  leurs  princes  territoriaux,  et  de  se  rappeler  que 
le  serment  qu'ils  avaient  fait  à  la  Seigneurie  venait  avant 
celui  prêté  à  la  ville  ;  qu'ils  avaient  notamment  à  sauver  les 
grains  en  les  comprenant  dans  les  articles  de  la  capitula- 
tion. Qu'arriva-t-il  ?  Le  commandant  ne  s'était  pas  sauvé 
depuis  un  quart  d'heure  avec  la  garnison  (3)  que  des  cava- 
liers français  arrivaient  au  nombre  d'environ  200.  Après 
avoir  campé  sur  le  communal  de  Joncherey,  la  moitié  passa 
l'eau  et  se  présenta  devant  le  château,  l'autre  moitié,  de- 


1)  C'était  rhuissier  ou  grand  sergent  de  la  Seigneurie.  Il  lui 
était  facile  de  se  rendre  à  Milandre,  auprès  du  bailli,  en  passant 
par  Tune  des  poternes  du  mur  sud  de  la  ville  ;  il  y  parvenait  dans 
une  demi-heure  au  plus. 

2)  Qu'avaient  donc  pu  dire  ou  faire  les  bourgeois  à  propos 
du  château?  Avaient-ils  déjà  incité  les  Suédois  à  le  brûler  comme 
il  arrivera  en  1637,  avec  les  Français? 

3)  Il  s'était  retiré  sur  Belfort  par  le  chemin  indiqué  dans 
la  description  du  château. 


264  REVUE   D'ALSACE 

vant  la  ville  (1).  Sous  quelles  conditions,  articles  et  ré- 
serves la  ville  les  a-t-elle  laissés  entrer?  Je  n*ai  encore  pu 
m'en  assurer  jusqu'ici  ni  en  obtenir  copie.  Je  sais  seulement 
que  le  Magistrat  s'est  mis  d'accord  avec  le  capitaine  de 
cavalerie  et  qu'il  s'est  appuyé  sur  la  dernière  capitulation 
conclue  avec  le  Rhingraff  Otton  Louis  dont  il  s'était  pro- 
curé l'original  ou  copie  spécifiant  que  la  ville  n'aurait  ni 
quartier  ni  garnison  (2). 

«  C'est  pourquoi  une  partie  des  soldats  se  sont  retirés 
dans  leurs  cantonnements  tandis  que  les  autres  sont  tous 
montés  au  château;  ils  s'y  sont  logés  et  ont  rempli  de  che- 
vaux non  seulement  les  écuries,  mais  sauf  votre  respect, 
la  salle  basse  avec  la  chambre  d'audience  et  celles  du  rez- 
de-chaussée;  ils  ont  fracturé  les  coffres  de  la  Seigneurie, 
donné  à  manger  à  leurs  chevaux  une  partie  de  l'avoine  de 
réserve»  consommé  la  farine  que,  suivant  votre  ordonnance, 
j'avais  fait  moudre  pour  la  garnison  qui  devait  défendre  le 
château  (3).  Le  reste  a  été  emmené,  avec  d'autres  grains, 
par  les  cavaliers  qui  retournèrent  le  lendemain  dans  leurs 
quartiers,  laissant  à  leur  place  une  trentaine  de  mousque- 
taires qui  ont  logé  sur  la  Roche. 

U  m'a  été  dit  par  un  prêtre,  nommé  M.  Jean  Henne- 
mand,  que  le  capitaine,  avant  de  se  retirer  au  château  avec 
ses  cavaliers,  avait  fait  crier  par  la  ville  que  les  bourgeois 
et  les  particuliers  qui  avaient  déposé  quelque  chose  au 
château  pouvaient  aller  le  chercher  aussitôt;  sur  quoi  les. 


1)  La  première  moitié  avait  traversé  rAHaine  pour  aller  join- 
dre le  susdit  chemin  et  arriver  devant  la  porte  du  château; 
Tautre  moitié  en  suivant  la  route  de  Joncherey  à  Delle  avait  fait 
son  apparition  devant  la  porte  d'Allemagne.  Claude  de  la  Noue 
connaissait  par  les  bourgeois  la  faiblesse  de  la  garnison. 

^2)  Voir  plus  haut  et  aux  pièces  justificatives  les  articles  de  la 
capitulation  conclue  avec  les  Suédois,  en  1632-1633. 

:\)  Une  fois  battus,  tous  les  grains  provenant  des  dîmes 
étaient  remisés  au  château. 


LE  CHATEAU  265 

bourgeois  auraient  répondu  que  tout  ce  qui  s'y  trouvait  ap- 
partenait au  prince  et  à  la  Seigneurie  (l). 

«  J'ai  essayé  par  tous  les  moyens  et  prétextes  d'em- 
pêcher tout  cela,  mais  je  n'ai  obtenu  des  bourgeois  d'autre 
réponse  que.  celle-ci  :  «  qu'ils  appartenaient  présentement 
n  au  Roy  »,  alors  qu'ils  étaient  déjà  informés  du  con- 
traire (2).  Et  bien  que  je  l'eusse  réclamée  une  troisième 
fois,  je  n'ai  reçu  votre  décision  relativement  à  ce  que  je 
devais  faire  avec  les  revenus  du  baillage  que  le  lendemain, 
ici,  à  Milandre  où  j'avais  dû  me  retirer  après  divers  aver- 
tissements. De  plus  les  français  sont  actuellement  devant 
Belfort  où  ils  ont  fait  venir  de  Montbéliard  trois  grosses 
pièces  d'artillerie  avec  lesquelles  ils  ont  tiré  continuelle- 
ment depuis  deux  ou  trois  jours,  mais,  comme  je  l'ai  appris, 
sans  grand  résultat  et  en  perdant  beaucoup  de  soldats. 
Selon  toute  apparence,  ils  n'arriveront  pas  à  grand  chose, 
surtout  si  les  assiégés  sont  pourvus  des  munitions  néces- 
saires (3).  Mais  là-dessus  Dieu,  tout  puissant,  fera  pour  le 
mieux. 

De  tout  ce  qui  précède,  j'ai  cru  devoir  avertir  vos 
Grâces,  en  me  recommandant  à  elles  humblement.  —  Mi- 
landre, le  5  Février  1635.  Votre  dévoué:  Melchior  Antoine 
de  Hertzberg.  »  (4) 

i)  Déjà  trop  contents  de  la  présence  des  français,  les  bour- 
geois montrèrent,  en  la  circonstance,  un  grand  désintéressement; 
il  leur  eut  été  cependant  facile  de  profiter  du  désarroi  pour  ac- 
caparer bien  des  objets  appartenant  à  la  Seigneurie. 
â)  Les  bourgeois  connaissaient  certainement  la  convention  inter- 
venue entre  la  Suède  et  la  France,  le  1er  novembre  1634,  mais 
le  bailli  n'avait  pas  manqué  de  les  prévenir  que  n'ayant  pas  été 
ratifiée  par  la  maison  d'Autriche,  elle  n'avait,  à  leur  égard  au- 
cune valeur,  qu'ils  étaient  toujours  sujets  autrichiens. 

'A)  Ces  renseignements  relatifs  au  siège  de  Belfort  entrepris 
par  le  duc  de  Rohan  confirment  et  complètent  même  ceux  dé- 
crits plus  haut.  En  effet,  Henri  Hardy  dit  bien  que  le  comman- 
dant des  troupes  françaises  avait  requis  des  pièces  d'artillerie 
à  Montbéliard,  mais  non  qu'il  les  avait  reçues  et  qu'il  s'en  était 
servi  pour  bombarder  la  ville,  sans  résultat. 

4)  Cette  lettre,  très  curieuse  au  point  de  vue  local,  a  été 
traduite  de  l'allemand  sur  copie  tirée  de  l'original  déposé  aux 
archives  du  Haut-Rhin,  à  Colmar,  C.  643. 


266  REVUE  D'ALSACE 

Le  bailli  de  Hertzberg  nous  a  montré  comment  les  fran- 
çais s'étaient  emparés  une  première  fois  de  Délie;  il  a  déjà 
laissé  entrevoir  certaines  conséquences  de  leur  occupation; 
la  lettre  ci-dessous  qu'il  écrivait  de  nouveau  le  six  mars 
c'est-à-dire  un  mois  après,  à  la  Régence,  va  compléter 
ses  premiers  renseignements*  En  capitulant  avec  Claude  de 
de  la  Noue,  les  bourgeois  avaient  cru  se  mettre  à  l'abri  de 
tous  quartiers,  c'est-à-dire  de  logements  militaires  et  de 
toutes  réquisitions,  mais  ils  seront  bientôt  désabusés.  Aux 
français  qui  avaient  dû  rejoindre  l'armée  du  duc  de  Rohan 
vont  succéder  des  Suisses  et  des  Montbéliardais  qui  les 
mettront  en  coupe  réglée,  tout  en  s'emparant  des  denrées 
Seigneuriales  que  le  bailli  était  parvenu  à  mettre  en  lieux 
plus  ou  moins  surs.  Nous  verrons  même  les  femmes  crier 
à  l'injustice.  Voici  cette  lettre: 

Très  nobles  etc.  Seigneurs,  mes  très  humbles  services 
tout  d'abord. 

((  Je  dois  vous  aviser  qu'ayant  abandonné  le  château, 
les  cavaliers  français  y  furent  remplacés  aussitôt  par  40 
fantassins  également  français;  enfin  que  Tarmée  s'étant  re- 
tirée sur  Dannemarie  et  Mulhouse,  ces  40  français  à  pied 
sont  partis  également  pour  la  suivre,  mais  ils  n'étaient  pas 
loin  qu'à  leur  place  sont  venus  loger  200  suisses  et  Mont- 
béliardais commandés  par  le  Colonel  Wildtaysen.  Celui- 
ci  a  sous  ses  ordres,  comme  capitaines  et  lieutenants,  quel- 
ques natifs  et  résidants  de  la  ville  et  seigneurie  de  Neu- 
châtel.  Les  hommes  de  cette  troupe  se  comportent  générale- 
ment mal;  ils  se  sont  depuis  augmentés  jusqu'au  nombre 
de  450,  mais  ils  doivent  être  actuellement  mal  pourvus  de 
poudre,  plomb  et  mèches-  Ils  ont  trois  petites  pièces  de  ca- 
non appartenant  à  la  ville  avec  quelques  arquebuses  qu'on 
n'avait  jamais  voulu  monter  et  me  livret  au  château,  (l) 

Quand  les  cavaliers  eurent  pris  leurs  quartiers  à  Grosne 
et  qu'ils  se  furent  emparés  de  Délie,  je  n'avais  encore  reçu 
aucune  instruction  sur  la  conduite  que  j'avais  à  tenir  quant 
aux  grains,  mais  cependant  j'en  ai   fait  porter,  en  toute 

1)  Il  a  été  fait  mention  des  pièces  dans  le  matériel  de  guerre 
de  la  ville. 


•  • 


LE    CHATEAU  267 

hâte,  la  plus  grande  partie,  en  ville,  au  presbytère  et  dans 
d'autres  maisons  bourgeoises  sures  où  Ils  sont  restés  intacts 
jusqu'à  ces  jours  derniers.  A  ce  moment,  le  grand  sergent 
m'a  informé  qu'il  avait  dû  livrer  ces  grains  seigneuriaux  (1) 
au  Colonel  Wildtaysen  qui  lui  avait  montré  une  désignation 
écrite  de  tous  les  endroits  où  ils  étaient  déposés  en  lui  di- 
sant que  la  révélation  et  l'indication  lui  en  avait  été  faite 
par  le  curé  de  Boncourt.  Sur  quoi  le  sergent  s'informera  plus 
amplement  et  fera  une  enquête  minutieuse.  En  ce  qui  con- 
cerne les  grains  de  Brinighofen.  le  grand  sergent  m'a  dit 
que  le  précité  Colonel  Wildtaysen  lui  avait  présenté  un 
écrit  de  Brinighofen  suivant  lequel  ce  dernier  lui  demandait 
et  le  priait  d'en  prendre  livraison  pour  les  lui  restituer  en- 
suite. Le  colonel  a  fait  conduire  au  château  tous  ces  grains 
sur  lesquels  Claude  Portier  a  pris  frauduleusement  quel- 
ques quartauts  pour  lui;  il  y  fit  également  monter  les  grains 
seigneuriaux  dont  il  fit  moudre  et  cuire  une  partie.  C'est  à 
Vos  Grâces  à  voir  si,  dans  la  suite,  on  pourra  poursuivre 
contre,  ces  trahisons  et  celles  relatives  aux  avoines  Seigneu- 
riales que  Ton  a,  suivant  mes  informations,  réunies  dans 
vos  pays  (2).  De  plus  la  rumeur  se  répand  que  le  quartier  ne 
sera  pas  levé  à  Délie  avant  que  le  susdit  Wildtaysen  ait 
porté  et  complété  son  régiment  à  1000  hommes.  Ceci  nous 
mènerait  assez  loin,  attendu  que  les  enrôlements  se  font 
très  mal  et  qu'un  certain  nombre  d'hommes  du  colonel  ont 
été  dispersés  et  massacrés  aux  environs  de  Bergen  (3).  Ceci 
ruinera  forcément  les  pauvres  sujets. 

«  Enfin,  j'ai  cru  bien  faire  et  Dieu  sait  que  je  n'ai  pas 
épargné  mes  peines,  pour  exécuter  dès  que  je  l'eus  reçue, 
malgré  la  présence  continuelle  des  français  dans  le  château, 
la  décision  de  vos  Grâces  de  faire  conduire  ces  grains  dans 

■ 

i)  Le  bailli  parle  ici  des  grains  Seigneuriaux  pour  les  dis- 
tinguer de  ceux  appartenant  au  Seigneur  de  Bourogne  qui  avait 
sans  doute  des  dîmes  à  recevoir  de  certains  colongers  dans  le 
ban  de  Délie. 

2)  Il  y  avait  sans  doute  d'autres  grains  ayant  échappé  à  la 
rapacité  des  soldats  français,  suisses  et  montbéliardais. 

3)  C'est  sans  doute  Bergheim,  à  17  Kîl.  de  Colmar. 


268  REVUE   D'ALSACE 

la  Seigneurie  de  Porrentruy  et  de  les  convertir  en  argent(3), 
J'avais  fait  venir  en  secret  un  conseiller  et  comme  il  con- 
naissait la  composition  des  soldats  logés,  je  lui  avais  confié 
la  chose  en  lui  demandant  conseil  sur  la  manière  de  sauver 
ces  grains  et,  après  avoir  pris  l'avis  de  ses  collègues,  de 
vouloir  bien  les  sortir  de  la  ville.  Mais  contre  mon  attente, 
je  n'avais  pu  en  obtenir  ni  conseil  ni  aucun  aide,  tout  comme 
si  les  bourgeois  n'avaient  pas  de  devoir  à  remplir  envers  ma 
gracieuse  Seigneurie.  De  plus  j'ai  appris  et  je  me  suis  suf- 
fisamment assuré  que,  quand  on  avait  réquisitionné  chez 
eux  des  grains  pour  l'entretien  des  Suisses  logés»  les  femmes 
des  bourgeois  avaient  demandé  par  les  fenêtres  et  dans  les 
rues,  en  criant,  pourquoi  on  osait  réquisitionner  les  grains 
des  bourgeois  au  lieu  de  prendre  ceux  de  la  Seigneurie,  car 
on  savait  bien  où  ils  étaient  cachés.  A  quoi  l'un  des  mem- 
bres du  conseil  aurait  répondu  que  les  grains  Seigneuriaux 
avaient  été  mangés  par  les  soldats  en  garnison  et  le  reste 
employé  par  les  français.  Ces  méprisables  femmes  ne  se 
sont  pas  contentées  d.e  cette  réponse,  mais  elles  ont  encore 
crié  ouvertement  que  les  grains  n'étaient  pas  tous  employés 
et  qu'on  savait  bien  où  ils  étaient  fourrés  (2).  J'ai  cru  de- 
voir vous  prévenir  de  tous  ces  faits  afin  que  vos  Seigneu- 
ries sachent  à  quelles  gens  fidèles  j'ai  eu  à  faire  et  com- 
bien j'ai  dû  en  souffrir  (3).  Je  me  recommande  humblement 
à  vos  Grâces. 

Donné  à  Milandre,  le  6  mars  1635. 

Votre  très-dévoué 

Melchior  Antoine  de  Hertzberg.  »  (4). 

i)  On  sait  que  Ton  pouvait  facilement  sortir  de  la  ville  par 
les  poternes  de  Tenceinte,  côté  sud,  vers  Boncourt. 

â  On  comprend  que  dans  un  cas  semblable  les  femmes 
aient  été  plus  vives  à  manifester  les  sentiments  qui  animaient 
la  population  tout  entière. 

Il)  II  est  certain  'que  la  tâche  du  bailli  de  Hertzberg  a  dû 
être  extrêmement  difficile  pendant  la  période  qui  va  de  la  prise 
de  Delle  par  les  Suédois  à  Tinféodation  définitive  de  TAlsace  à 
la  France.  Balloté  sans  cesse,  entre  ses  devoirs  de  premier  offi- 
cier de  la  Seigneurie  et  la  mauvaise  volonté  des  bourgeois  dont 
les  idées  de  séparation  allaient  croissant  avec  les  événements 
toujours  de  plus  en  plus  ruineux  qui  les  accablaient,  il  a  dû, 
suivant  son  expression,  en  souffrir  et  même  énormément. 

4)  Traduction  d'une  copie  tirée  de  l'original  allemand,  arc. 
du  H.-R.  C.  143. 


LE  CHATEAU  269' 

Les  documents  qui  suivent  sont  muets  sur  le  temps  que 
le  colonel  de  Wildteisen  mit  à  compléter  son  régiment  pour 
le  compte  de  la  France.  Y  parvint-il  même?  Ce  que  l'on 
sait  cependant,  c'est  qu'au  commencement  de  décembre  de 
la  même  année,  le  château  n'était  plus  occupé  que  par  un 
faible  détachement  de  soldats  français  laissés  par  le  colonel 
ou  détachés  soit  par  le  maréchal  de  la  Force»  en  allant,  au 
mois  de  mai,  de  Montbéliard  à  Porrentruy  (1),  après  sa  pour- 
suite du  duc  Charles  de  Lorraine,  soit  encore  par  le  Comte 
de  la  Suze  que  Louis  XIII  venait  (en  avril)  de  nommer  gou- 
verneur de  Montbéliard  (2). 

(A  suivre) 


Il  Ephémérides  du  comité  de  Montbéliard  par  Duvernoy, 
page  187. 

û)  Henri  Bardy  :  Etude  hist.  sur  Belfort:  bull.  de  la  Soc. 
belf.  d'ém.  1899,  T.  18,  p.  71. 


Iii  FoilRiSR.  lipn  ih  DéIii»  H  \m  M 
Itl'llsiii.  ai  II' si!  U) 

niiQUENau 


Situation. 

Cette  ville  située  Entre  la  gorge  de  Saverne,  la  gorge 
de  Weissembourg  et  la  ville  de  Strasbourg  a  distance  à  peu 
près  égale,  est  un  grand  dépôt  entre  Strasbourg,  Weissem- 
bourg et  Landau,  Elle  est  située  sur  la  Motter,  et  tenoit  la 
gauche  des  Lignes  qui  ont  etées  construites  autrefois  sur 
cette  Rivière,  et  qui  sont  presque  entièrement  effacées 
aujourd'huy  (1),  les  généraux  qui  ont  commandé  les  années 
du  Roy  dans  cette  province,  En  tems  de  guerre,  ont  tou- 
jours fait  attention  à  cette  place. 

Plan  de  Haguenau. 

Haguenau  est  entourré  d'un  mur  de  clôture,  en  avant 
duquel  il  a  été  construits  plusieurs  ouvrages  de  terre,  avec 
fossés  et  chemins  couverts;  dans  la  guerre  de  1741  M.  le 
Mâal  de  Noailles,  fit  ajouter  vn  ouvrage  couronné  et  sans 
revêtement;  Haguenau  a  souffert  deux  sièges  pendant  la 
guerre  de  1700  de  15  jours  chacun,  mais  depuis  la  paix  de 
1713  cette  place  a  été  abandonnée.  Le  Magistrat  et  L'Etat 
major  ont  détruit  ou  Laissé  détruire  tous  les  Etablisse- 
mens  de  fortification,  et  surtout  les  digues  et  Ecluses  qui 
soutenoient  les  Eaux  de  la  Rivière  de  Motter,  dans  les 
fossés  de  cette  place,  ce  qui  en  faisait  toute  la  force;  ainsy 
on  n'a  pu  faire  aucun  vsage  de  cette  place  au  besoin  pen- 

1)  L*auteur  du  manuscrit  ne  parle  de  ces  lignes  que  pour 
mémoire;  il  n'en  est  question  nulle  part  ailleurs. 


LES   FORTERESSES  271 

dant  la  guerre  de  1744»  a  cause  de  TEtat  de  dégradation  de 
Toute  Espèce  où  elle  s'est  trouvée  alors;  aînsy  cette  ville 
ne  doit  point  Etre  Regardée  aujourd'huy  comme  vne  place 
de  guerre,  mais  comme  vn  poste  fermé  de  bons  murs  de 
clôture;  cette  ville  est  très  grande,  elle  a  été  ruinée  plu- 
sieurs fois  pendant  Les  Siècles  passés,  et  ne  s'En  est  jamais 
bien  relevée. 

Relief  de  Haguenau; 

Le  relief  des  ouvrages  de  terre  de  cette  place  ne  sub- 
sistent plus  qu'en  masse,  et  est  En  partie  défigurée,  les 
tettes  de  chemins  couverts  sont  effacées,  et  les  parapets  des 
ouvrages  sont  Renversés  En  partie  et  de  même  les  Eta- 
blissemens  qui  avoient  étés  faits  pour  Soutenir  les  Eaux 
dans  les  fossés  ont  Etés  Ruinés  successivement. 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus; 

1°  Rétablir  TEcluse  d'Entrée,  de  Retenue  et  de  distri- 
bution dans  les  fossés  de  cette  place,  et  y  soutenir  les  Eaux 
dans  tout  leur  circuit,  au  moyen  des  digues  et  Batardeaux 
qui  y  seront  construits; 

2°  Rétablir  la  tette  des  chemins  couverts,  et  les  para- 
pets des  ouvrages; 

d""  Mais  lorsque  la  fortification  de  Weissembourg  sera 
achevée,  Haguenau  se  trouvera  en  3**  Ligne  de  Landau  et 
la  situation  politique  Entre  la  France  et  l'Empire  ne  de- 
mande pas  tant  de  précautions;  d'ailleurs  cette  place  est 
si  près  de  Strasbourg,  qu'en  supposant  même  que  Landau 
fut  entre  les  mains  de  L'Ennemy  il  seroit  peut  être  plus 
dangereux  qu'avantageux  de  fortifier  Haguenau,  ainsy  il 
suffit  d'Entretenir  son  mur  de  clôture,  et  de  Laisser  cette 
ville  En  portes  fermées  seulement,  et  d'avoir  soin  de  ses 
murailles  que  le  Magistrat  laisse  en  assés  mauvais  Etat; 


272  REVUE   D'ALSACE 


WEISSENBOURQ 


Situation. 

Weissembourg  est  vne  ville  de  grandeur  moyenne  et 
bien  peuplée,  Les  habitans  vivent  de  la  culture  de  leurs 
fonds  de  terre;  cette  ville  ferme  et  occupe  vne  gorge  des 
Vosges  où  aboutissent  plusieurs  chemins  d'Empire  en  Al- 
sace par  le  duché  de  Deux  ponts,  et  de  même  plusieurs 
chemins  de  Lorraine  En  Alsace  dont  Entr'autres  le  grand 
chemin  de  Bitsche,  Cette  ville  défend  le  derrière  des  Vos- 
ges, conjointement  avec  Lichtemberg,  la  petite  pierre,  et 
phalsbourg,  elle  deffend  aussy  comme  on  le  voit  L'Entrée 
dans  la  plaine  d'Alsace  par  la  gorge  dont  Elle  occuppe  le 
débouché;  cette  ville  tient  et  assure  la  gauche  des  Lignes 
de  La  Loutre  (1),  et  la  partie  la  plus  faible  de  Touttes  les 
Lignes,,  et  pour  ainsy  dire,  la  Seule  partie  dont  la  deffense 
est  Equivoque  ;  d'ailleurs  Weissembourg  est  située  de  façon 
que  les  armées  du  Roy  peuvent  marcher  En  Bataille,  de 
cette  ville  a  Landau,  et  de  Landau  a  Weissembourg,  ainsy 
que  le  mâal  de  Coigny  y  marcha  en  1744  pour  attaquer  les 
Lignes  de  la  Loutre  par  ce  point,  et  en  chassa  les  detache- 
mens  de  L'armée  du  prince  Charles  de  Lorraine  qui  L'a- 
voient  occupés,  ainsy,  et  pour  ces  Raisons  M.  le  comte  d'Ar- 
genson  a  fait  fortifier  l'Enceinte  de  Weissembourg  de  Rem- 
parts et  de  parapets  avec  un  fossé  de  7  à  8  pieds  de  pro- 
fondeur d'Eau  En  Avant,  afin  de  mettre  cette  ville  hors 
d'jnsulte  et  de  surprise,  et  obliger  l'Ennemy  d'En  faire  les 
approches  par  attaques  Réglées  pour  s'En  emparer,  et  ainsy 
prévenir  les  cas  semblables  a  celuy  de  1744,  lorsque  le 
prince  Charles  de  Lorraine  s'empara  des  Lignes  de  La 
Loutre  et  de  Weissembourg; 

1)  La  Loutre  pour  la  Lauter,  petite  rivière  qui  prend  sa 
source  près  de  Weschlauter,  dans  la  Bavière  rhénane,  entre  en 
Alsace,  arrose  Wissembourg,  Altstadt,  coule  entre  le  Bienwald 
et  la  forêt  du  Mundal,  touche  Scheibenhard,  Lauterbourg,  et  se 
jette  dans  le  Rhin  à  Neubourg  dans* la  Bavière  rhénane. 


LES  FORTERESSES  273 


*4e 


Plan  de  Weissemboiirg; 

L'ancien  plan  de  cette  ville  et  de  son  Enceinte  n*a  point 
été  changé  ny  déplacé  en  aucun  point  par  les  Remparts 
et  parapets  qui  y  ont  étés  ajoutés  dans  L'jntérieur,  on  a 
elargy  et  aprofondy  les  fossés  de  cette  ville  pour  y  pouvoir 
faire  Entrer  les  Eaux  de  la  Loutre  dans  tout  leur  circuit; 
on  a  faite  une  Ecluse  cottée  I,  a  l'Entrée  de  cette  Rivière 
dans  le  faubourg  de  Bitsche  pour  mettre  Toutte  la  Rivière 
dans  les  fossés  pour  y  soutenir  8  a  9  pieds  d'Eau  et  on 
propose  vn  petit  canal  cotté  24  dont  les  eaux  tirées  du  mou- 
lin d'Obermûhl  mettront  6  pieds  dans  tous  les  fossés  en 
tout  tems,  et  sans  fermer  l'Ecluse  L  Voila  En  quoy  consiste 
le  plan  de  la  fortification  de  Weissembourg  qui  met  cette 
ville  hors  d'jnsulte  de  vive  force,  et  la  met  en  deffense  de 
6  a  7  jours  contre  les  approches  des  Tranchées  d'un  Enne- 
my  pourvu  d'artillerie  de  Batteries; 


Relief  de   Weissembourg; 

Le  relief  de  cette  place  est  tel  que  l'Assiégeant  sera 
partout  a  couvert  sur  les  Remparts,  nonobstant  les  hauteurs 
dont  son  enceinte  est  entourée;  et  lorsque  les  arbres  qui 
ont  été  plantés  sur  les  Remparts,  auront  12  à  15  ans  de 
croissance,  l'jnterieur  de  la  ville  sera  entièrement  caché 
à  la  vue  de  L'assiégeant,  C'est  autant  qu'il  en  faut,  et  C'est 
tout  ce  qu'on  peut  désirer  pour  produire  Les  Effets  qu'on 
s'est  proposé  dans  les  fortifications  de  Weissembourg  a  la- 
quelle il  seroit  jnutile  de  faire  mieux,  car  se  seroit  s'éloi- 
gner du  seul  objet  nécessaire  par  lequel  on  s'est  proposé 
de  mettre  cette  place  hors  de  surprise  et  d'jnsulte  de  vive 
force,  et  d'obliger  L'Ennemy  de  L'attaquer  avec  artillerie 
de  Batteries  et  par  aproches  Réglées; 


274  REVUE   D'ALSACE 


liflUTERBOURQ 


Situation. 

Ce  petit  bourg  (1)  tient  la  droite  des  Lignes  de  la  Loutre 
et  la  partie  de  ces  lignes  la  moins  susceptible  d'attaque,  il 
occuppe  le  grand  chemin  de  Strasbourg  à  Landau  par  les 
Bords  du  Rhin,  comme  Weissembourg  occupe  le  grand 
chemin  de  Strasbourg  à  Landau  par  le  pied  des  Voges; 
mais  avec  cette  différence  qu'une  armée  peut  marcher  En 
Bataille  de  Weissembourg  à  Landau,  et  qu'au  contraire  de 
Lauterbourg  a  Landau,  L'armée  est  obligée  de  filer  trois 
lieues  dans  la  forêt  de  Bienwald.  (2) 

Lauterbourg  est  situé  sur  une  hauteur  assés  avanta- 
geuse et  entourré  d'Eau  et  de  marais  sur  presque  tout  son 
circuit, 


* 
** 


Plan  de  Lauterhoturg; 

Ce  petit  bourg  a  été  entourré  de  fortifications  de  terre 
avec  fossés  secs  et  palissades  enchemin  couvert  fraisé, 
d'Escarpes  et  contrescarpes  et  pallissadé  sur  Berne  avec 
vn  ouvrage  a  corne  du  costé  du  Rhin  a  la  porte  de  Weis- 
sembourg;  cet  ouvrage  a  corne  a  causé  la  surprise  de  cette 
place  en  1744;  car  M.  de  Gensac  n'ayant  pas  jugé  a  propos 
de  garnir  cet  ouvrage  extérieur,  l'Ennemy  entra  en  cube 
d'hommes  par  cet  ouvrage  dans  les  fossés  de  Lauterbourg 
et  dès  lors  M.  de  Gensac  fut  perdu,  je  dis  que  cet  ouvrage 
a  corne  v;ausa  la  perte  de  la  place,  et  En  Effet  rien  n*est 
plus  insensé  que  de  faire  des  ouvrages  Extérieurs  devant 

1)  Le  nom  de  Lauterbourg  lui  vient  de  la  Lauter  qui  baigne 
le  pied  de  la  hauteur  sur  laquelle  cette  petite  ville  est  située.  Sa 
position  stratégique  est  si  importante  que  les  Romains  Tauraient 
déjà  eux-mêmes  occupée.  Lauterbourg  eut  à  souffrir  de  toutes, 
les  guerres  qui  eurent  pour  théâtre  la  Basse-Alsace. 

2)  Bienwald,  ancien  canton  de  Lauterbourg. 


LES  FORTERESSES  275 

vn  corps  de  place  fortifié  en  terre  avec  fossés  secs  et  c'est 
vn  grand  défaut  dans  le  plan  de  Lauterbourg,  tel  qu'il  est 
aujourd'huy  ; 

Vn  autre  défaut,  et  plus  grand  encore  dans  ce  plan  est 
le  fossé  sec;  jl  fallait  a  quelque  prix  que  ce  fut  y  mettre 
la  Rivière  de  Loutre,  sur  7  a  8  pieds  de  hauteur,  cela  au- 
roit  Beaucoup  moins  coûté  que  tous  les  gazonnages  et  pal- 
lissades  qui  y  ont  etez  employées,  et  dont  vn  fossé  plein 
d*eau  dispense,  contre  la  Surprise  et  Tjnsulte  de  vive  force. 

Les  Autrichiens  ont  arraché  et  Brûlé  touttes  les  palis- 
sades de  Lauterbourg  En  1744  et  ont  Rasé  imparfaitement 
quelques  parapets,  Cette  place  est  aujourd'huy  dans  l'Etat 
où  les  autrichiens  L'ont  laissé,  et  on  peut  Regarder  ce 
Bourg  comme  vn  point  des  Lignes  de  la  Loutre,  et  non 
comme  vne  place  fortifiée; 

Relief  de  Lauterbourg; 

Le  Relief  des  fortifications  de  terre  de  cette  place  est 
asses  bien,  mais  jl  y  manque  vn  massif  de  contrescarpe  et 
et  de  chemin  couvert,  du  costé  du  marais,  afin  de  pouvoir 
mettre  les  eaux  de  la  Loutre  dans  tous  les  fossés  de  ce 
poste  si  on  jugeoit  a  propos  de  la  Remettre  en  deffense. 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus; 

\^  Comprendre  l'ouvrage  a  corne  dans  le  corps  d'En- 
ceinte de  cette  place,  et  effacer  les  terrassemens  qui  L'En 
séparent; 

2®  Ajouter  vn  massif  de  contrescarpe  et  de  chemin  cou- 
vert, pour  former  le  fossé  Entre  le  corps  de  la  place  et  le 
précipice,  et  pour  pouvoir  porter  les  Eaux  de  la  Loutre  dans 
les  pourtours  de  l'Enceinte  du  corps  de  la  place; 

3°  Faire  les  écluses  d'Entrée  et  de  sortie  pour  distribuer 
les  Eaux  de  la  Loutre,  et  les  soutenir  de  7  à  8  pieds  de 
hauteur  dans  ses  fossés; 


276  REVUE  d'alsace 

4°  Donner  vne  autre  tournure  au  plan  de  cette  place  et 
comme  jl  est  dessiné  au  plan  projet. 

Mémoire  relatif  au  plan  projet 
des  fortifications  de  Lauterbourg; 

Jl  est  avantageux  au  service  du  Roy  de  fortifier  Lau- 
terbourg parcequ'il  tient  la  droite  des  lignes  de  la  Loutre, 
leur  sert  de  point  d'appuy  et  de  dépôt  et  arrette  les  pro- 
grès de  l'Ennemy  après  la  prise  ou  surprise  des  Lignes; 
cette  place  est  d'autant  plus  nécessaire  qu'il  n'y  a  pour 
ainsy  dire  aucune  place  qui  tienne  la  Campagne,  depuis 
Lauterbourg  jusqu'à  Strasbourg,  car  le  fort  Louis  dans  une 
jle  est  si  aisé  à  Bloquer,  et  a  si  peu  d'avantage  pour  la 
deffensive  en  Alsace,  et  pour  l'offensive  en  Empire  que  cette 
place  inaccessible  peut  passer  a  peu  près  pour  inutile; 

La  manière  de  fortifier  Lauterbourg  relativement  aux 
circonstances  présentes  avec  l'Empire  paroit  devoir  être 
telle  que  l'Ennemy  soit  obligé  d'y  faire  des  aproches  cou- 
vertes et  être  muny  de  grosse  artillerie  pour  s'En  emparer 
en  10  ou  12  jours  de  temps  au  moins, 

2° 

Que  cette  fortification  soit  de  médiocre  dépense  et  que 
la  force  puisse  en  être  augmentée  a  L'avenir  sil  est  néces- 
saire sans  Rien  changer  au  plan  des  etablissemens  ny  a 
Tjdée  générale  du  présent  projet; 

3" 

Quant  a  la  situation  du  terrein  de  Lauterbourg,  la  manière 
de  le  fortifier  consiste  en  gênerai  a  tenir  les  hauteurs  et  a 
profiter  de  la  Rivière,  de  ses  inondations  et  des  marais  du 
précipice,  de  façon  a  protéger  de  ces  points  inaccessibles, 
les  parties  qui  sont  en  terrepleins  et  d'approche  possibles; 

40 

Le  présent  projet  feuille  2  est  tracé  sur  les  principes  et 
pour  cet  effet,  1°  jl  a  été  indispensable  de  changer  partie 
du  plan  de  cette  place,  et  d'arraser  en  pente,  le  Relief  du 


LES   FORTERESSES  277 

terre  plein  des  hauteurs,  de  façon  à  Recevoir  en  Revers  la 
deffense  couverte  et  croisée  de  parties  inaccessibles  du 
corps  de  la  place  et  de  même  jl  a  été  nécessaire  de  porter 
deux  fronts  au  delà  de  la  Rivière  et  de  les  disposer  de  fa- 
çon a  présenter  leurs  approches  aux  parties  jnaccessibles 
qui  sont  en  de  ça;  2°  on  a  fait  circuler  dans  tous  les  fossés 
sept  pieds  d'Eau  de  Retentie  au  moyen  de  TEcluse  (60), 
Le  marais  du  précipice  est  de  façon  que  tous  ces  fossés 
puissent  être  secs  et  plein  d'eau  a  volonté;  3"^  On  a  placé  vn 
mur  de  clôture  au  fond  de  ces  fossés  pour  que  cette  place 
puisse  être  hors  d'insulte,  les  fossés  secs  comme  fossés 
d'eau,  c'est  a  dire  Lorsqu'on  ne  juge  pas  a  propos  de  mettre 
l'Eau  dans  ces  fossés;  4°  Enfin  tout  a  été  réglé  de  sorte 
que  quand  il  plaira  a  sa  majesté  de  Revêtir  les  terrasse- 
mens  et  les  contrescarpes  de  cette  place,  elle  pourra  or- 
donner sans  rien  changer  aux  masses  des  etablissemens,  ny 
a  L'jdée  générale  du  plan  qui  est  aujourdhuy  proposé; 

Quant  au  Relief  du  projet,  on  voit  au  plan  et  au  profil 
que  les  parties  jnaccessibles  de  la  place  dans  Tjle  d'jn- 
nondations  et  le  marais  du  précipice  découvrent  en  Revers 
les  approches  sur  les  hauteurs  arrasées  en  pentes  de  tous 
costéz  et  que  les  Redoutes  jnaccessibles  y  découvrent  de 
même,  ainsy  que  dans  tous  les  fossés  des  fronts  En  terre 
pleins; 

Quant  a  l'Ecluse  60  et  aux  deux  Batardeaux  62-63, 
leurs  effets  sont  spécifiés  a  la  Légende  du  plan  feuille  2*. 

6^ 

Lauterbourg  ainsy  fortifié  de  son  Enceinte  et  sans  les 
trois  pièces  jnaccessibles  18,  19  et  20  soutiendroit  au  moins 
20  jours  de  siège  contre  l'Ennemy  bien  pourvu,  mais  avec 
les  trois  pièces  jnaccessibles  cette  place  seroit  aussy  forte 
que  la  meilleure,  surtout  En  garnissant  de  contremines  les 
approches  Etroites  des  angles  15,  12  et  2  opposés  à  Weis- 
sembourg  et  au  delà  de  la  Rivière; 

La  dépense  du  projet  de  Lauterbourg,  sans 
les  3  pièces  inaccessibles,  monte  a  la  somme 
de    351335  1...0...0... 


278  REVUE  D'ALSACE 

La  dépense  des  redoutes  inaccessibles  avec 
chemins  couverts  et  mur  de  clôture  monte  a 
la  somme  de 177016  L..0^0.^ 

La  dépense  des  redoutes  inaccessibles  sans 
chemins  couverts,  ny  mur  de  clôture  monte 
à  la  somme  de 110647  L..O...O^ 

La  dépense  des  galeries  de  contremines,  de 
courtines  aux  3  angles  15,  12  et  2  monte  a 
la  somme  de 14640  1...0...0.., 

LES  UGHES  DE  LA  LOUTRE 


•>  <>  <^ 


Situation. 

Les  lignes  de  la  Loutre  ferment  toutte  la  plaine  d'Al- 
sace depuis  Weissembourg  et  la  montagne  jusqu'au  Rhin; 
Weissembourg  tient  la  tette  et  la  gauche  de  ces  Lignes 
comme  Lauterbourg  et  le  Rhin  ferment  la  Droite;  ainsy 
pour  entrer  en  Alsace  l'Ennemy  est  obligé  de  défiler  dans 
les  montagnes  de  Voges  où  il  est  très  aisé  au  plus  faible 
d'Embarrasser  le  plus  fort  dans  la  marche,  soit  par  des 
abbatis,  soit  par  des  petits  detachemens  placés  dans  des 
détroits  ou  autres  Endroits  où  les  passages  sont  difficiles, 
a  quoy  phalsbourg,  Lichtemberg,  la  petite  pierre  et  Weis- 
sembourg peuvent  servir  fort  efficacement  de  Retraite  et 
de  séjours  aux  detachemens  destinés  a  la  garde  du  Revers 
des  Voges 

A 

Plan  des  Lignes  de  la  Loutre; 

Les  lignes  de  la  Loutre  occuppent  par  leurs  parapets  le 
Sommet  d'un  Ravin  que  forme  cette  Rivière  dans  son  cours 
depuis  Weissembourg  jusqu'au  Rhin  ;  ce  Ravin  dans  le  fond 
est  prairie,  le  Ravin  disje,  est  jnnondé  en  avant  de^  para- 
pets depuis  Weiss«m))purg.  jusqu'au  Rbia,  païf  le  moyen  de 
31  jeduses  et  autant  de.  digues,  et  la  tette  de. ces  digues  est 
deffendiie  par  vne  Redoute  noyée  dans  l'jnondation; 


LES   FORTERESSES  279 


A 


Relief  des  Lignes  de  la  Loutre; 

Touttes  les  écluses  des  Lignes  de  la  Loutre  sont  en 
Bois  tant  a  leurs  Radiers  qu'a  leurs  Bajoyers»  ce  qui  occa- 
sionne des  Réparations  continuelles  et  Beaucoup  moins  de 
sûreté  dans  leurs  Effets  que  si  ces  écluses  etoient  en  ma- 
çonnerie ; 

Les  Lignes  de  la  Loutre  depuis  le  château  de  Saint 
Remy,  a  une  demy  lieûe  de  Weissembourg  jusqu'au  Rhin(l) 
précédées  de  Bois  taillis  et  de  hautes  futayes  qui  occupent 
les  Bords  du  Ravin  opposé  aux  Lignes  et  sur  lequel  on 
peut  faire  des  abbatis; 

La  gauche  des  Lignes  de  la  Loutre  au  delà  de  Weissem- 
bourg et  dans  la  gorge  est  inondée  sur  300  toises  de  largeur 
par  TEifet  de  TEcluse  de  Weissembourg,  mais  au  delà  la 
gauche  des  Lignes  a  pour  difficulté  et  pour  obstacles,  les 
montagnes  Boisées  des  Voges,  les  mauvais  chemins  et  les 
détroits  de  ces  montagnes;  la  droite  de  ces  lignes  a  pour 
obstacles  Le  Rhin  en  Entier; 

On  peut  moralement  assurer  que  les  Lignes  de  la  Lou- 
tre sont  imprenables  de  front  par  un  Ennemy  trois  fois 
plus  fort  et  qu'il  sera  obligé  de  tourner  ces  lignes  en  pas- 
sant le  Rhin  au  dessus  ou  en  traversant  les  Voges  pour 
prendre  les  Revers  de  ces  Lignes; 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus; 

Le  défaut  des  lignes  de  la  Loutre  consiste  dans  la  quan- 
tité d'escluses  qui  ne  sont  que  de  charpente;  jl  faudroit  les 
construire  en  maçonnerie,  mais  cette  dépense  de  450  mille 
Livres  n'est  pas  proposable  et  jl  vaut  mieux  Laisser  durer 
ces  écluses  de  charpente  tant  qu'eUes  pourront  et  Restituer 
leur  jnnondation  par  des  Epis  noyez  faits  au  Besoin  seule- 
ment, et  au  défaut  d'Ecluses  ainsy  qu'il  a  été  pratiqué  dans 
première  construction  de  ces  Lignes  en  1734. 

1)  L'auteur  a    omis  ici  le  verbe  sont. 


280  REVUE    D'ALSACE 

L'jnconvenient  de  ces  épis  noyez  pour  former  des  in- 
nondations,  c'est  qu'on  ne  peut  les  ouvrir  et  fermer  a  vo- 
lonté comme  des  Ecluses,  et  qu'ainsy  tant  que  ces  Epis 
noyés  Subsistent,  Tjnondation  subsiste  aussy  ce  qui  Ruine 
les  prairies  sur  trois  lieues  de  longueur  et  en  prive  les  pro- 
priétaires et  habitans  du  pays;  ce  fut  pour  remédier  a  cet 
inconvénient  fâcheux  que  M.  le  Mâal  proposa  a  Mgr  d'An- 
gervillers  ministre  en  1733,  de  faire  faire  des  écluses  et 
des  digues  aux  Lignes  de  la  Loutre,  afin  de  ne  former  des 
jnnondations  que  dans  le  moment  du  Besoin,  et  de  les 
wider  aussitôt  que  le  besoin  seroit  passé  a  l'Effet  de  pou- 
voir conserver  l'usufruit  des  prairies  aux  propriétaires  et 
aux  habitans  du  pays;  la  proposition  du  Mâal  fut  acceptée 
et  exécutée  en  1734  en  écluses  de  charpente;  ces  écluses 
furent  faites  avec  peu  de  soin  et  de  fidélité  et  se  trouvèrent 
la  plupart  hors  d'Etat  de  service  a  la  guerre  de  1740  et  il 
fut  ordonné  de  les  Reparer  sur  la  demande  que  fit  Mgr  le 
prince  de  Conty; 


l^U- 


LANDflU 


Situation. 

Landau  (1)  situé  a  L'Extrémité  de  la  province  d'Alsace, 
sur  la  petite  Rivière  de  Queich  joint  par  sa  gauche  et  son 
canal  de  navigation  la  gorge  d'Albersweiller  dans  les  mon- 
tagnes des  Voges,  a  vne  lieue  de  distance  et  par  sa  droite; 
cette  place  joint  le  Rhin  a  3  liefies  de  distance  par  les  jn- 
nondations et  les  Lignes  qui  y  ont  été  pratiquées  depuis 
l'année  1744. 

Dans  cette  situation  Landau  ferme  toutte  la  plaine 
d'Alsace  et  a  vne  libre  entrée,  soit  dans  tout  le  palatinat  et 
autres  pays  d'Empire  jusqu'à  Coblentz,  Entre  la  Moselle  et 
le  Rhin  soit  dans  le  duché  de  deux  ponts  et  le  Revers  des 

1)  Landau  a  été  distrait,  en  1815,  du  domaine  de  la  Francs. 
Cette  ville  fait  aujourd'hui  partie  de  la  Bavière  rhénane. 


LES  FORTERESSES  281 

Voges  jusqu'à  Bitsche  que  cette  place  deffend  conjointe- 
ment avec  Weissembourg,  La  petite  pierre,  Lictemberg  et 
phalsbourg. 


Plan  de  Landau 

Landau  a  été  fortifié  par  Louis  14  sur  les  desseins  de 
M.  le  Mâal  de  Vauban,  excepté  toutes  les  lunettes  qui  en- 
veloppent cette  ville;  celles  cy  ont  etées  construites  par  les 
jmpériaux  puis  rectifiées  successivement  par  les  jngénieurs 
du  Roy; 

Depuis  l'Entrée  des  eaux  de  Landau  jusques  et  com- 
pris la  pièce  90  qui  contregarde  vne  demy  lune,  la  fortifica- 
tion de  Landau  est  précédée  de  flaques  spacieuses  pro- 
fondes et  très  effectives,  et  de  sorte  qu'au  moyen  de  la 
pièce  44,  Entrée  des  Eaux  qui  prend  un  revers  jnaccessible 
»  jusqu'à  la  demy  lune  porte  de  France,  cottée  8,  L'attaque 
de  Landau  est  Réduite  au  seul  point  et  front  1 1  et  9  c'est 
a  dire  que  TEnnemy  sera  obligé  de  détailler  L'ouvrage  a 
corne  devant  la  queue  d'hyronde  39  et  L'ouvrage  qui  soit 
38  est  d'ailleurs  assés  embarrassé  pour  embrasser  Le  front 
attaqué  9  et  1 1  ; 

Il  a  été  proposé  et  aprouvé  depuis  longtems  les  pièces 
jnaccessibles  128  et  1 12  a  L'Entrée  et  a  la  sortie  des  Eaux 
pour  prendre  des  Revers  sur  les  parties  des  approches  cy 
dessus,  du  costé  de  france,  mais  les  ouvrages  quoique 
aprouvés  ont  êtes  suspendus  jusqu'jcy  pour  la  rareté  des 
fonds; 

Puisqu'il  est  clair  que  TEnnemy  ne  peut  attaquer  Lan- 
dau Raisonnablement  que  par  le  front  9  et  1 1  et  la  quetie 
d'hyronde  39,  jl  est  dautant  plus  nécessaire  de  luy  rendre 
ce  point  de  plus  longue  digestion  et  pour  cet  effet  on  a  pro- 
posé les  pièces  lavées  en  jaune  au  plan,  soit  pour  garder  les 
gorges  des  pièces  39  et  38,  soit  pour  faire  perdre  du  tems 
a  l'Ennemy  obligé  de  prendre  toutes  ces  pièces  successi- 
vement les  vues  après  les  autres,  par  ce  qu'elles  sont  dis- 
posées de  façon  que  l'Ennemy  ne  petit  les  attaquer  en  même 
tems; 


282  REVUE    D'ALSACE 

On  pourroit  dire,  et  on  a  dit  quelque  fois  que  LandaU 
peut  être  attaqué  avantageusement  par  l'ouvrage  couronné 
appelé  le  fort  et  le  front  opposé  a  la  ville  1,  2,  3,  a  cause 
de  la  hauteur  sur  laquelle  ce  fort  est  situé,  mais  ce  Raison- 
nement est  mal  fondé  et  l'attaque  du  fort  ne  peut  jamais 
Etre  qu'une  diversion  et  non  pas  une  attaque  réelle  qui 
puisse  subsister  seule;  car  après  avoir  pris  le  fort,  il  Reste- 
roit  à  l'Ennemy  la  flaque  supérieure  83  a  passer  par  pa- 

» 

ralelles  et  par  tranchées  ce  qui  est  l'ouvrage  des  danaïdes, 
l'Ennemy  pourra  bien  écouler  les  Eaux  de  la  flaque  dans 
celle  inférieure  82  en  coupant  le  Batardeau  57,  mais  il  ne 
pourra  jamais  empêcher  L'assiégé  de  jetter  toutte  la  Ri- 
vière de  Queich  et  de  la  faire  extravaser  sur  la  superficie 
de  la  flaque  83  qui  obligera  toujours  L'assiégeant  d'Elever 
ses  paralelles  et  tranchées  avec  fascines  et  sacs  a  terre 
parce  qu'il  ne  pourra  pas  les  approfondir  dans  le  terrein  ; 

Ainsy  L'attaque  de  Landau  par  le  fort  est  très  mal  ré- 
fléchie si  l'assiégeant  L'Entreprenoit  seule,  et  si  cest  vne 
diversion  seulement  faite  avec  L'attaque  du  front  de  France 
cy  dessus,  cette  diversion  a  un  très  grand  jnconvenient  le- 
quel est  de  ne  pouvoir  être  communiquée  avec  l'attaque 
des  fronts  de  France,  ce  qui  obligeroit  l'assiégeant  aux 
mêmes  précautions  pour  L'attaque  de  diversion  que  par 
L'attaque  réelle  a  moins  que  la  garnison  de  Landau  ne  fut 
réduite  a  une  faiblesse  méprisable  et  incapable  de  ne  pou- 
voir faire  aucune  sortie; 

Mais  pour  s'assurer  davantage  contre  cette  attaque  du 
fort  et  le  rendre  absolument  jnutile  a  l'Ennemy,  En  luy 
rendant  le  passage  de  la  flaque  impossible,  on  a  proposé 
la  pièce  de  terre  jnaccessible  En  avant  dç  la  petite  pièce 
52  Laquelle  Rendroit  l'approche  du  Battardeau  59  jmpos- 
sible  et  même  jnaccessible  a  l'Ennemy  parcequ'il  ne  pour- 
roit passer  la  flaque  83  sous  le  Revers  de  la  pièce  cy  dessus, 
quand  bien  même  L'assiégeant  auroit  ouvert  le  batardeau 
57.  on  dit  jmpossible  de  passer  la  flaque  83  a  cause  des 
Revers  de  la  pièce  cy  dessus  et  de  ceux  de  la  pièce  jnac- 
cessible 44,  Entrée  des  Eaux;  cette  pièce  proposée  a  encore 
l'avantage  de  garder  de  très  près  le  passage  de  la  flaque 


LES  FORTERESSES  283 

inférieure  82  qui  est  le  point  le  plus  susceptible  de  passage 

de  touttes  les  flaques  dont  Landau  est  environné  ; 

Mais  dans  toutes  ces  pièces  proposées  d'augmentation 
Landau  tel  qu'il  est  aujourd'huy  est  vne  place  très  forte 
et  plus  susceptible  du  Blocus  que  d'une  attaque  sérieuse; 

Landau  a  sous  le  terrein  de  son  plan  plusieurs  galeries 
de  mines  placées  sous  les  saillants  suivant  l'ancienne  mé- 
thode, cest  a  dire  assés  mal,  mai  ces  mines  touttes  mal 
placées  qu'elles  sont  ne  Laissent  pas  d'intimider  et  de  Ral- 
lentir  beaucoup  le  travail  de  L'assiégeant;  il  n'y  a  dans  le 
plan  de  Landau  aucun  ouvrage  ancien  ou  nouveau  a  repro- 
cher que  la  Lunette  100.  Cet  ouvrage  est  premièrement 
très  jnutile  et  secondement  il  est  préjudiciable;  il  est  jnu- 
tile  parceque  L'Ennemy  peut  L'attaquer  et  le  prendre  en 
même  tems  que  l'ouvrage  39  et  sa  corne,  porte  de  france, 
ainsy  L'assiégeant  ny  perdra  point  de  tems,  et  L'assiégé 
Etant  obligé  de  s'y  deffendre  y  soufrira  diversion  de  ses 
forces  et  si  cet  ouvrage  ne  subsistoit  pas,  L'assiégeant  ne 
feroit  pas  vn  pas  en  avant  de  plus,  et  ne  prendroit  pas 
Landau  plustot  d'un  seul  moment. 


A 


Relief  de  Landau; 

Le  relief  de  tous  les  ouvrages  de  Landau  est  bien;  on 
-  peut  seulement  y  Reprocher  que  les  parapets  de  maçonnerie 
des  tours  Bastionnées  sont  trop  Elevées,  parce  qu'ils  peu- 
vent être  Battus  de  la  Campagne  par  dessus  î-^  Relief  des 
contregardes,  d'où  jl  est  arrivé  aux  quatre  si  ges  de  cette 
place  que  les  parapets  des  Tours  Bastionnées  ont  etéz  Rui- 
nez avant  que  les  contregardes  ayent  etées  prises;  ainsy 
ces  parapets  se  sont  trouves  hors  de  service,  au  besoin,  et 
après  la  prise  des  contregardes;  cest  tout  ce  qu'on  peut 
trouver  a  Redire  aux  anciens  ouvrages  de  Landau- 

Quant  aux  ouvrages  qui  ont  etéz  faits  successivement  a 
Landau,  sa  première  construction,  le  Relief  en  est  bien  exé- 
cuté; quant  au  Relief  de  la  pièce  100,  il  est  encore  pire  que 
le  plan,  il  seroit  trop  long  d'en  détailler  les  défauts;  le  prin- 
^cipal  est  que  L'assiégeant  peut  prendre  cette  pièce  par  sa 


284  REVUE  D'ALSACE 

gorge  et  L'entourer  d'un  Logement  sans  y  être  vu  d'aucun 
point  de  la  place; 

Jl  y  a  encore  des  ouvrages  nouveaux  de  terre  En  avant 
des  Branches  du  fort,  desquels  Le  plan  les  Reliefs  et  les 
ouvrages  même  sont  jnutiles,  ou  pour  mieux  dire  très  pré- 
judiciables a  la  deffense  de  Landau,  tels  sont  les  ouvrages 
101,  1 15  et  48  avec  leur  chemin  couvert  a  quoy  on  pourroit 
ajouter  la  demy  lune  56,  car  puisqu'il  est  certain  que  le 
fort  de  Landau  n'est  point  attaquable  par  ses  Branches, 
acause  des  Rives  de  la  ville,  jl  était  donc  jnutile  de  les 
fortifier  d'ouvrages  nouveaux  et  puisque  les  ouvrages  nou- 
veaux donnent  des  defFenses  et  des  couverts  a  l'assiégeant 
contre  L'assiégé  dans  la  ville,  jl  est  donc  certain  qu'ils  sont 
aussi  préjudiciables  qu'ils  sont  inutiles. 

Moyens  de  Remédier  aux  défauts  cy  dessus; 

î**  Jl  serait  a  propos  comme  il  a  été  Remarqué  que 
les  parapets  des  tours  Bastionnées  fussent  abaissées  au 
niveau  des  parapets  des  contregardes,  mais  cela  n'est  pas 
possible  a  cause  des  Toits  qui  couvrent  ces  tours,  et  a  cause 
des  voûtes  sur  lesquelles  les  parapets  sont  établis;  il  fau- 
drait donc  Relever  les  contregardes  de  deux  pieds; 

2°  Raser  les  pièces  101,  105  et  48  au  fort  trop  préjudi- 
ciables a  la  deffense  de  Landau;  quant  a  la  demy  lune  65 
du  fort  et  La  pièce  100  a  la  ville,  on  peut  les  laisser  sub- 
sister avec  leur  jnutilité; 

3°  Exécuter  le  projet  des  pièces  en  arrière  de  la  queue 
d'hyronde  39  et  de  la  pièce  38; 

4°  Exécuter  de  même  les  trois  pièces  jnacessibles  52» 
112,  128  et  leurs  flaques  tracées  et  lavées  en  jaune  au 
plan; 

UGNES  DEJA  QUEICH 

Situation, 

Les  Lignes  de  la  Queich  (1)  ont  etées  commencées  en 
1743  après  la  bataille  de  Dettingen,  pour  fermer  la  plaine 

(1)  Petite  Rivière  du  Palatinat. 


LES   FORTERESSES  285- 

d'Alsace  depuis  les  Voges  et  le  goulet  d'Alberschweiller 
jusqu'au  Rhin  a  Hert. 

Le  Mâal  de  Noailles  avoit  placé  quelques  Redoutes  Le 
Long  de  la  Queich,  depuis  Landau  jusqu'au  village  de 
Belheim,  il  avoit  fait  des  abbatis  En  avant  de  cette  Rivière, 
Le  Ravin  marécageux  Lui  servoit  de  Lignes,  depuis  Bel- 
heim jusqu'au  Rhin;  et  le  canal  de  navigation  de  Landau 
Luy  faisoit  Lignes  jusqu'aux  Montagnes; 

Mais  au  commencement  de  1744  M.  le  Mâal  de  Coigny 
ayant  remarqué  que  depuis  le  village  de  Merlheim  jusqu'à 
Belheim,  jl  se  trouve  un  marais  impraticable  et  que  ce  ma- 
rais serroit  le  derrière  de  la  Ligne  de  trop  près,  jl  jugea 
a  propos  de  placer  La  Ligne  en  arrière  du  marais,  et  de 
prendre  les  eaux  de  la  Queich  aux  Ecluses  de  Landau  pour 
les  porter  dans  le  marais,  et  En  Effet  cette  position  ayant 
été  trouvé  La  meilleure,  jl  fut  ordonné  d'y  établir  des  Li- 
gnes, y  comprenant  les  villages  de  Queickheim,  Marlheim, 
Knidelsheim  et  Belheim;  S.  A.  S.  Mgr  Le  prince  de  Conty 
ordonna  en  1745  de  fortifier  les  villages  d'Offenbach  et 
d'Ottersheim  qui  sont  en  avant  de  la  Ligne  et  du  marais; 

La  situation  de  ces  Lignes  a  bien  des  avantages  sur 
celles  de  la  Loutre; 

1  Elles  couvrent  le  pays  le  plus  abondant  de  toutte  la 
Basse  alsace,  Entre  la  Rivière  de  Loutre  et  la  Queich; 

2''  elles  ont  pour  ainsy  dire  a  leur  centre  la  place  d'ar- 
mes de  Landau,  dans  laquelle  on  trouve  touttes  les  Res- 
sources nécessaires  pour  la  deffense  et  l'Entretien  des 
Lignes; 

3**  elles  prolongent  par  leur  établissement  et  parrapets 
La  souveraineté  et  le  droit  des  armes  du  Roy  jusqu'à  la 
Queich;  ce  qui  a  toujours  été  contesté  (1)  jusqu'icy  par  les  . 
princes  voisins,  palatin,  duc  de  deux  ponts  etc  et  n'a  jamais 
été  décidé;  la  garnison  de  Landau  maintient  la  position  des 
armées  par  des  petits  détachements  qu'elle  Relève  tous  les  . 
quinze  jours  dans  les  villages  cy  dessus  pour  la  garde  de 
ces  lignes  et  des  ponts  sur  la  Queich  ce  qui  établira  sour- 
dement et  a  la  longue  cette  possession  contestée; 

(1)  Territoires  contestés  du  Palatinat. 


'286  REVUE  D'ALSACE 

4**  Les  Lignes  de  la  Queich  sont  précédées  et  flanquées 
par  les  villages  fortifiés  de  Marlheim,  Offenbach  et  Otters^ 
heim  ;  les  fossés  de  ces  deux  derniers  ont  8  a  9  pieds  d'eau 
et  Extravasent  Touttes  les  terres  Labourées  des  environs; 
d'ailleurs  la  Ligne  et  le  marais  sont  encore  a  la  gorge  et 
.  en  arrière  de  ces  deux  villages; 

Tous  ces  avantages  ne  se  trouvent  point  aux  Lignes  de 
la  Loutre  qui  ont  31  écluses  et  autant  de  digues,  lesquelles 
sont  d'un  entretien  très  dispendieux  et  sujettes  a  vn  incon- 
vénient très  Réel; 

6""  depuis  le  gros  village  de  Belheim  jusqu'au  village 
de  Hert  ^t  au  Rhin,  jl  règne  un  Ravin  Boisé  et  marécageux 
dans  lequel  on  extravase  toutte  la  Rivière  de  la  Queich;  le 
Ravin  est  précédé  de  Bois  et  on  peut  faire  des  abbatis,  et 
H:ette  droite  des  Lignes  de  la  Queich  est  jmprenable  avec 
une  médiocre  garde; 

On  en  peut  dire  autant  depuis  Belheim  jusqu'à  Landau 
et  depuis  Landau  jusqu'au  goulet  d'Alberschweiller  et  la 
montagne  qui  fait  la  gauche  des  Lignes  de  la  Queich  ;  mais 
au  deJà  de  ce  point,  les  montagnes  ne  sont  pas  boisées  et 
quoiqu'il  n'y  ait  point  de  grand  chemin  que  celuy  de  deux 
ponts,  L'jnfanterie  peut  passer  par  touttes  ces  montagnes 
et  cette  gauche  des  Lignes  de  la  Queich  seroit  plus  facile 
a  tourner  que  la  gauche  des  Lignes  de*  la  Loutre  ;  sur  celles 
de  la  Queich  est  le  seul  défaut  de  ces  dernières. 


«*« 


Plan  et  Relief  des  Lignes  de  la  Queich 

m 

Le  plan  et  Relief  des  Lignes  de  la  Queich  sont  établis 
précisément  au  bord  du  marais  depuis  Landau  jusqu'au  Ra- 
vin impraticable  de  Belheim  a  Hert;  le  fossé  de  la  Ligne 
est  etably  au  bord  du  marais  il  est  de  3  ou  4  pieds  plus  pro- 
fond que  le  marais;  Ce  marais  a  pour  l'ordinaire  25  a  30 
toises  de  largeur  au  moins,  Les  eaux  de  la  Queich  y  sont 
extravasées  depuis  Landau  et  remontent  les  fossés  de  la 
Ligne  de  la  même  nappe  d'eau  comme  jl  se  voit  au  profil 
cy  joint,  et  ainsy  L'ennemi  ayant  passé  le  marais  sil  est 


LES  FORTERESSES  287 

possible,  trouve  le  fossé  de  la  Ligne  plus  profond  que  le 
marais  et  quil  luy  faut  passer  encore;  or  cette  position  du 
plan  et  du  Relief  est  sans  doute  plus  avantageuse  que  celle 
des  Lignes  de  la  Loutre  dont  le  fossé  est  sec  et  Souvent 
fort  éloigné  de  la  Rivière  ainsy  que  les  parrapets  de  la 
Ligne;  jl  est  vrai  que  les  jnnondations  en  avant  des  Lignes 
de  la  Loutre  tiennent  lieu  de  fossés  noyés  d'eau  et  font  en 
apparence  un  plus  grand  obstacle,  mais  comme  jl  a  été  dit, 
ces  jnnondations  peuvent  être  écoulées  par  la  rupture  d'une 
seule  digue  et  nécessitent  L'établissement  et  L'entretien  de 
31  écluses  et  autant  de  digues  et  de  Redoutes  en  avant. 

Moyens  de  corriger  les  défauts  des  Lignes  de  la  Queich; 

Les  Lignes  de  la  Queich  comme  il  a  été  dit  au  6^  article 
cy  dessus  ont  leur  gauche  dans  les  montagnes  qui  ne  sont 
pas  boisées  et  sont  accessibles  à  l'jnfanterie  presque  par- 
tout, cependant  jl  n'y  a  aucun  chemin  de  cheval  ny  de  voi- 
ture qui  aboutisse  du  palatinat  et  de  L'Empire  dans  cette 
vallée,  Si  ce  n'est  Le  seul  grand  chemin  des  deux  ponts, 
car  tous  les  autres  chemins  que  L'on  Rencontre,  sont  des 
culs  de  sac  qui  vont  de  villages  en  villages  dans  les  Voges 
et  ne  communiquent  point  à  la  plaine  du  palatinat; 

Le  Moyen  de  Remédier  a  ce  défaut  est  d'occuper  la  pe- 
tite ville  d'Answeiller  dans  la  vallée  de  la  Queich  et  avan- 
cée de  deux  lieues  dans  la  gorge;  cette  petite  ville  est  bien 
fermée  de  murs,  le  grand  chemin  de  deux  ponts  la  borde  a 
la  porté  du  pistolet  et  passe  une  demy  lietie  au  dessus  par 
un  détroit  qui  est  aisé  à  garder  par  une  Redoute,  de  façon 
a  être  informé  du  dessin  et  des  démarches  de  L'Ennemy; 

Avec  cette  précaution  et  la  connoissance  des  Revers  des 
Voges,  depuis  Answeiller  jusqu'à  Weissembourg,  il  est  aisé 
de  garder  cette  gauche  par  des  petits  détachements  et  des 
postes  dans  les  detrois  qui  s'y  trouvent  en  plusieurs  points; 

(A  suivre).. 


Mémoires  d'un  Caré  de  campagne 
à  la  m  da  XV11I'  siècle 


Avec  des  aperçus  curieux  sur  la  Révolution  dans  le  Territoire  de  Bdfort  et  les 
Vosges,  communiqués  par  l'Abbé  F.  TOURNIER,  curé  de  Fontaine 

Claude-Edmond    GÉRARD 

Ancien  Curé  de  Suarce 


(Suite) 
Etablissement  d'une  sage-femme  dans  la  paroisse 

■ 

• 

Rien  de  ce  qui  pouvait  être  utile  à  son  peuple  ne  trou- 
vait le  Curé  Gérard  indifférent. 

En  1777,  il  écrit  à  l'Intendant,  Mgr  de  Blair,  à  l'effet 
d'obliger  la  Communauté  de  Suarce  à  choisir  une  femme 
qui>  après  avoir  été  instruite,  exercera  l'office  de  sage- 
femme  dans  la  dite  Communauté.  Il  n'y  en  avait  point 
dans  le  pays,  et  il  en  résultait  les  plus  graves  inconvénients, 
et  souvent  des  malheurs,  pour  les  mères  et  pour  les  en- 
fants. 

Le  18  février  de  la  même  année,  Mgr  de  Blair,  faisant 
droit  à  cette  demande,  impose  la  chose,  et  une  Marie  More, 
femme  de  Pierre  Prêtât,,  est  choisie  pour  cet  office.  Elle 
fut  envoyée  étudier  pendant  quelques  mois,  aux  frais  de 
la  Communauté,  et  le  4  Novembre,  Mgr  de  Blair  la  con- 
firmait en  ses  fonctions. 

((  Indépendamment  des  gages  qui  lui  seront  fixés  par 
la  Communauté,  elle  jouira  ainsi  que  son  mary  de  l'exemp- 
tion de  toutes  corvées  royales.  » 

Au  mois  d'octobre,  M.  Gérard  avait  acheté  en  faveur 
tie  la  paroisse  deux  ouvrages  contenant  des  instructions 
pour  les  accouchements,  pour  iservir  aux  sages-femmes. 

Mais  il  en  fut  bientôt  en  ceci  comme  dans  la  question 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ  DE  CAMPAFNE  289 

du  Maître  d'Ecole.  En  1782,  dans  cette  lettre  à  rintendant 
Mgr  de  la  Galaizière,  successeur  de  Mgr  de  Blair,  où 
nous  avons  vu  le  Curé  réclamer  en  faveur  du  Maître  d'E- 
cole, il  revient  sur  la  question  des  sages-femmes.  La 
Communauté  de  Suarce  avait  rejeté  celle  nommée  par 
Mgr  de  Blair,  pour  en  prendre  une  autre  à  gages  plus 
modiques.  M.  Gérard  demande  que  cet  abus  soit  réprimé. 

Amélioration  dans  la  culture  des  terres 

Nous  avons  entendu  le  Curé  Gérard  dire  à  M-  Saunier, 
fiscal  de  Courtelevent,  que  sa  paroisse  va  à  la  ruine,  «  tout 
le  village  s'appauvrit  ». 

La  fréquentation  des  cabarets  y  était  pour  beaucoup,  et 
il  cherchait  à  y  porter  remède. 

Une  autre  cause,  contre  laquelle  il  réagissait  également, 
était  la  mauvaise  méthode  de  culture  dans  le  pays. 

Les  fourrages  manquaient,  et  il  poussait  à  l'aménage- 
ment des  prairies  artificielles.  Il  fait  même  à  ce  sujet  un 
long  et  solide  mémoire. 

c<  Il  y  avait  alors,  dit-il,  dans  le  ban  de  Suerce,  1315 
arpents  ou  1973  journaux  de  terres  labourables,  qui  étaient 
partagées  en  trois  portions,  dont  l'une  était  ensemencée 
de  grains  d'hyver  tous  les  ans  :  les  chenevières,  les  jardins, 
les  pommes  de  terre  (1),  que  Ton  plante  dans  la  saison  des 
grains  d'été,  demandent  de  l'engrais  encore  au  moins  autant 
qu'il  en  faut  pour  100  journaux,  ce  qui  fait  en  tout  près 
de  700  journaux  à  engraisser  tous  les  ans.  Pour  cela  il  eût 
fallu  700  bêtes,  et  la  Communauté  n'en  comptait  pas 
plus  de  300,  que  l'on  avait  encore  du  mal  de  nourrir.  » 

Citons  cet  autre  passage  comme  étant  également  de 

I)  Dans  une  consultation  sur  les  Novales  au  Conseil  Sou- 
verain d'Alsace,  M.  Gérard  parle  de  la  pomme  de  terre  comme 
étant  •'niltivée  à  Suarce  avant  Tédit  de  1768.  Mais  ce  n'était  pas 
un  fruit  décimable,  parce  qu'on  n'en  plantait  pas  assez.  — 
Vers  1740,  M.  Levain,  Curé  de  Châlonvillard  (canton  d'Héricourt, 
Haute-Saône),  fait  déjà  la  même  remarque  au  sujet  des  pommes 
de  terre  qu'on  cultivait  dans  sa  paroisse.  —  Les  Espagnols 
avaient  introduit  de  bonne  heure  ce  légume  dans  la  Comté. 


290  REVUE  D'ALSACE 

nature  à  nous  renseigner  sur  l'état  de  la  culture  dans  le 
pays  : 

((  Dans  les  cantons  stériles,  et  surtout  dans  la  partie 
française  de  la  Haute  Alsace  et  dans  les  pays  montueux,  les 
propriétaires  n'ont  pas  assez  d'engrais  pour  semer  avanta* 
geusement  toutes  leurs  terres  ;  ils  sont  obligés  d'en  laisse: 
reposer  une  partie,  quelquefois  même  au-delà  de  la  moitié  ; 
ils  en  font  un  pâturage  ;  ils  en  tirent  le  foin  qui  y  croît  ; 
quelquefois  leur  grande  pauvreté  les  laisse  tout  à  fait 
tomber  en  friche^  c'est-à-dire  darts  un  état  où  elles  ne  rap- 
portent absolument  rien.  Les  terres  ainsi  reposées  de- 
viennent propres  à  un  plus  grand  rapport  ;  le  propriétaire 
changeant  ^a  culture  y  remet  la  charrue  au  bout  de  six, 
dix,  vingt  ans,  quelquefois  plus,  suivant  ses  besoins  et  ses 
facultés.  Ainsi  quoique  toutes  les  terres  d'une  paroisse 
soient  successivement  labourées  et  ensemencées,  il  arrive 
d'ordinaire  que  dans  ces  cantons  peu  fertiles,  il  n'y  en  a 
pas  la  huitième  partie  qui  le  soit  ensemble  et  en  la  même 
année-  » 

Sur  onze  ou  douze  journaux  de  champs  par  chaque 
saison  ou  pied,  la  cure  de  Suarce  ne  possédait  qu'environ 
deux  fauchées  de  mauvais  prés. 

M.  Gérard  pousse  à  l'augmentation  du  fourrage,  afin 
de  multiplier  le  bétail  et  d'avoir  plus  d'engrars  pour  les 
terres. 

En  1784,  il  adresse  une  requête  à  l'Intendant,  Mgr  de 
la  Galaizière,  à  l'effet  d'être  autorisé  à  enclore  un  champ 
appartenant  à  la  cure,  situé  au  lieu  dit  «  la  ragie  au  bôt  )>, 
contenant  environ  trois  journaux  ou  deux  arpents  de  Paris, 
pour  en  faire  une  prairie  artificielle. 

L'autorisation  qui  lui  en  est  donnée  en  date  du  25 
Mars  porte  <(  en  conséquence  défense  à  tous  et  à  un  chacun 
de  le  troubler  en  aucun  temps  danis  la  jouissance  exclusive 
dudit  terrain,  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  tant  et  si 
longtemps  qu'il  restera  en  nature  de  prairie  artificielle.  » 

Jusqu'en  1775,  les  terres  du  bénéfice  de  Suarce  n'étaient 
affermées  que  pour  cinquante  écus  par  année.  Le  bail  de 
1775  les  fit  à  la  vérité  monter  bien  plus  haut,  mais  une 


'• 


t 


MÉMOIRES   DUN  CURÉ   DE  CAMPAGNE  20l 

partie  des  preneurs  voyant  qu'ils  y  perdaient^  abandonnè- 
rent leurs  pièces  et  demandèrent  la  résiliation  du  bail. 
M.  Gérard  se  chargea,  dès  1785,  de  les  cultiver  lui-même* 

A  cette  époque,  dit-il,  il  y  avait  onze  à  douze  journaux 
de  ces  terres  qui  étaient  incultes.  La  pièce  de  la  Nos  Berne, 
qui  contient  près  de  trois  journaux,  étoit  couverte  de 
bruyères.  Celle  du  bois  Roulât,  qui  en  contient  plus  de 
deux,  ne  pouvait  pas  même  produire  de  gazon  ;  celle  de  la 
Ragie  au  bôt».et  celle  sur  Tétang  Lapparu  étaient  à  peu 
près  dans  le  même  état.  Aujourd'hui  ce  ^ont  de  bons 
champs.  » 

Il  veut  qu'on  améliore  les  terres  par  le  marnage.  Cette 
méthode  est  eticore  dé  sa  part  l'objet  d'un  Mémoire,  et  il 
la  met  en  pratique. 

Après  la  spoliation  des  biens  de  cure,  dans  un  Mémoire 
à  MM.  les  Présidents  et  membres  du  Directoire  du  Dépar- 
tement du  Haut-Rhin,  à  l'effet  d'être  indemnisé  de  ses 
Frais  de  labour  et  des  récoltes  en  pied,  il  nous  apprend 
qu'il  marnait  ses  terres  et  qu'il  en  avait  fait  ensemencer 
en  trèfle  à  peu  près  cinq  journaux  et  demi. 

M-  Gérard  retirait  de  son  bénéfice  environ  treize  cents 
livres  tournois. 

C'est  ce  qu'il  nous  apprend  dans  une  lettre  du  2  Août 
1787,  à  M.  Gérard  de  Rayneval,  son  parent,  chef  du  bureau 
des  Affaires  étrangères,  secrétaire  du  Conseil  d'Etat  à  Ver- 
sailles, en  lui  recommandant  les  trois  orphelins  de  son  frère 
mort  procureur  à  Colmar,  et  auxquels  lui-même  ne  peut 
pas  venir  en  aide.  (1) 

Du  reste  il  nous  a  laissé  une  »  Déclaration  détaillée 
des  revenus  de  la  cure  de  Suarce,  dont  est  collatrice  Ma- 
dame l'Abbesse  de  Masvaux,  le  Curé  Claude-Edmond  Gé- 
rard, le  Bailly  M.  Reizet  »  : 

1  le  quart  de  toute  la  dîme  sur  les  deux  bans  de  Suarce 
et  Chavannatte,  en  prenant  pour  base  les  amodiations  qui 
se  font  tous  les  ans  des  trois  autres  quarts,  d'après  des 
mises  publiques* 

1)  Voir  notice  sur  la  famille  Gérard:  bull.  de  la  Soc.  belf. 
d'émulation  1910,  p.  45/53 


292  REVUE     D'ALSACE 

Depuis  1771,  inclusivement,  les  fermiers  n'ont  rendu  à 
la  noble  Abbaye  de  Masvaux  qu'en  trois  espèces  de  grain, 
en  seigle,  en  épeautre  non  égrugée  <  i  »  et  en  avoine. 

Ce  quart  se  monte 
en  seigle,   10  sacs  1  boisseau  %  mesure  de  Dannemarie, 

c.-à-d.  6  boisseaux; 
en  épeautre  non  égrugée,  89  sacs,  2  boisseaux; 
en  avoine,  52  sacs,  2  boisseaux  %. 

2""  la  dîme  des  Novaux  et  des  champs  dotaux,  qui  peut 
aller  annuellement, 

en  épeautre  non  égrugée,  à  1 1  sacs,  2  bois, 
en  avoine,  à  3  sacs,  3  bois. 

3''  la  dîme  de  chanvre  dans  les  enclos  et  Novaux,  qui 

peut  aller  à 

25  livres  de  chanvre  peigné. 

4"  grains  provenant  de  l'amodiation  faite  des  biens 
dotaux, 

en  épeautre  égrugée,  11  sacs  %, 

en  avoine,  1 1  sacs  V^. 

Article  onéreux,  à  cause  de  la  négligence  des  fermiers- 

5**  foin,  52  quintaux  M»i 

regain,  35  quintaux  Mî- 

6"  une  chenevière  ou  champ  potager  1/12  d'arpent  ou 

8  perches,  22  pieds. 

.    7"  un  jardin  1/20  ë'arpent  ou  5  perches. 

8""  un  étang  qui,  avec  la  Nos  qui  y  est  jointe  rapporte 
30  livres. 

9°  Poules,  95,  de  la  moindre  qualité,  et  dans  une  saison 
où  elles  sont  de  très  petite  valeur,  à  la  Saint-Martin.  Il 
arrive  quelquefois  qu'elles  ne  valent  pas  alors  six  sols 
chacune. 

10°  Je  reçois  annuellement  de  la  fabrique  118  livres 
5  solS)  pour  rétribution  de  1 12  messes  fondées,  qui,  à  rai- 
son de  13  sols,  6  deniers  de  rétribution,  font  la  somme  de 
75  livres,  12  sols;  reste  42  livres  13  sols,  plus  3  livres  pour 
la  procession  des  Rogations  et  2  livres  pour  assistance  au 
Compte. 

(I)  II  fallait  16  boisseaux  d'épeautre  non  égrugée  pour  donner 
un  sac  de  gru  de  6  boisseaux  qui  valait  15  livres. 


i, 


MÉMOIRES    d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  293 

11"  comme  bourgeois,  une  toise  cube  de  bois  de  hêtre, 
et  une  toise  cube  de  bois  blanc. 

12«  droits  d'étole,  36  livres  10  sols. 

Récapitulation,  avec  l'évaluation: 
épeautre  non  égrugée,  100  sacs  4  bois- 
épeautre  égrugée  1 1  sacs- 

Soit  un  total  d*épeautre  égrugée,  48  sacs. 

à  15  livres  le  sac,  soit 720  livres, 

seigle,    10  sacs,  soit 100    - 

avoine,  60  sacs,  soit 100    — 

3  à  4  mille  de  regain,  soit 50    — 

5  à  6  mille  de  foin,  soit 80    - 

25  livres  de  chanvre  peigné 25     — 

2  toises  de  bois,  soit 40    — 

95  poules,  une  par  ménage,  soit 30    — 

fondations    42    —       13  sols 

droits    d'étole 36     —       10  sols 

étang,    soit 30    — 

fruits  du  jardin  et  chenevière 50    — 

1304  livres  03  sols 

Revenu,  environ   1340  livres. 

Charges  et  frais: 

pour  le  chanvre  au  peigneur .' 38  sols 

pour   la   ribe 20  sols 

2  livres  18  sols 

pour  rentrer  les  foins 20    — 

pour   les  soins  à   donner  aux   prés,   à 

Tétang,  au  jardin,  verger 9  livres 

pour  l'entretien  de  plus  de  deux  cents 
pierres,  bornes  que  j'ai   fait  planter 

pour  délimiter  les  terres  de  la  cure. .  4  livres 

pour  la  façon  et  la  voiture  du  bois. ...  7  livres    4  sols 

pour   valets   dîmiers 30  livres 

pour  voitures 37  livres    4  sols 

pour  voitures  de  vesces 10  livres    4  sols 

pour  battre 134  livres 

254  livres    6  sols 


294  kEVUË    D'ALSACE 

Je  suis  chargé  des  réparations  de  ma  maison  curiale, 
d'une  grange  assez  spacieuse,  et  des  écuries  à  porc,  tous 
bâtiments  séparés  les  uns  des  autres-  » 

Il  faut  ajouter  encore  les  impositions. 

Pour  impositions  sur  la  dîme  et  les  biens  de  la  cure 
à  Suarce  et  à  Chavannatte,  M.  Gérard  a  payé  en  1790, 
d'après  reçus  existants,  passé  150  livres. 

Le  casuel  de  la  paroisse  pouvait  alors  à  peu  près  com- 
penser ces  dépenses,  en  sorte  qu'il  restait  effectivement 
environ  treize  cents  livres  au  curé  de  son  bénéfice. 

Nous  ferons  observer  que  pour  une  livre,  il  pouvait 
alors  s'acheter  trois  mauvaises  poules,  et  la  miche  de  pain, 
d'au  moins  six  livres,  valait  10  sols- 

L'une  ou  l'autre  fois  M-  Gérard  eut  à  défendre  ses 
droits. 

C'est  ainsi  qu'il  lui  fallut  réclamer  contre  la  Commu- 
nauté de  Chavannatte  pour  le  droit  que  les  curés  de 
Suarce  avaient  toujours  eu  de  chasser  leurs  porcs  à  la 
glandée  dans  les  bois  de  Chavannatte,  et  de  tirer  leur 
gaube  comme  premiers  bourgeois  de  la  dite  Communauté. 

Par  un  délibéré  du  Conseil  Souverain  d'Alsace,  Col- 
mar,  15  juin  1769,  M.  Gérard  fut  confirmé  dans  cette 
jouissance  de  la  Oaube  et  de  la  Glandée,  par  la  raison 
que  le  curé  était  en  possession. 

Il  défendait  avec  non  moins  de  zèle  les  intérêts  de  ses 
paroissiens,  ainsi  que  le  montre  la  pièce  suivante,  dont  il 
est  l'auteur,  et  qui  mérite  d'être  reproduite  à  titre  de  do- 
cument : 

«  Observations  concernant  les  Anabaptistes  de  la  Haute 
Alsace  jointes  à  un  Mémoire  présenté  en  Cour  en   1779. 

Jean  Pierre  Kilquer  de  Chavannatte  a  tenu  la  ferme  du 
Collège  tant  de  son  chef  qu'au  nom  de  son  frère  pendant 
vingt  et  un  ans.' 

Il  l'a  quittée  à  la  St-Georges  de  l'an  1773.  Le  bail 
nouveau  a  été  passé  à  l'Anabaptiste  environ  deux  ans  ou 
dix-huit  mois  avant  l'échéance  et  l'expiration  du  bail  de 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPACNE  295 

Kilquer.  Celui-ci  offrait  après  coup  le  même  canon  que 
l'Anabaptiste,  mais  on  lui  répondit  qu'il  n'était  plus  temps. 
Le  nouveau  bail  s'est  fait  en  cachette  à  l'insu  de  tous  ceux 
qui  auraient  pu  renchérir,  en  un  mot,  sans  aucune  publi- 
cation- 
Bien  loin  que  Kilquer  eût  été  en  demeure  de  payer,  il 
était  quelquefois  en  avance.  Il  avait  marné  près  de  la 
moitié  des  champs  de  cette  ferme,  qui  est  considérable 
pour  le  nombre  de  journaux,  puisqu'il  y  a  à  peu  près 
quatre-vingt-dix  journaux  en  tout.  Il  avait  un  bail  seule- 
ment de  neuf  ans.  La  dépense  de  marner  est  si  grande  à 
Suarce  et  à  Chavannatte,  que  l'on  n'impose  l'obligation 
de  marner  qu'à  ceux  à  qui  l'on  fait  un  bail  de  dix-huit 
ans.  Aucun  particulier  ne  veut  s'en  charger  qu'il  n'ait  un 
bail  à  long  terme. 

On  lui  a  préféré  un  étranger,  un  intrus,  un  homme 
proscrit  par  les  lois,  un  homme  d'un  caractère  inquiet, 
qui  désole  la  Communauté  par  les  procès  qu'il  lui  suscite, 
un  homme  vain,  qui,  se  prévalant  de  l'injuste  préférence 
qu'on  lui  accorde,  affecte  des  airs  de  suffisance  et  de  su- 
périorité, porte  le  trouble  dans  la  localité  par  les  nou- 
veautés qu'il  veut  y  introduire.  Il  fait  ses  assemblées  re- 
ligieuses dans  une  ferme  appelée  au  Chésal  auprès  de 
Montreux-Château.  Depuis  six  ans  il  a  eu  trois  servantes 
enceintes,  y  compris  la  première  qu'il  a  amenée  à  Cha- 
vannatte et  qui  était  accouchée  quelque  temps  aupara- 
vant qu'il  n'y  fût. 

Il  n'y  a  jamais  eu  d'Anabaptiste  dans  cette'  ferme.  Il 
y  a  quarante  à  cinquante  ans  qu'il  n'y  avait  aucun  Ana- 
baptiste dans  la  forêt  de  Normanvillars;  c'étaient  tous  des 
catholiques;  il  y  a  douze  fermes  qui  sont  entre  les  mains 
d'autant  d'Anabaptistes. 

Cette  forêt,  dépendance  de  la  Seigneurie  de  Florimont, 
forme  un  ban  particulier  et  entièrement  distinct  de  toutes 
les  Communautés  voisines,  avec  lesquelles  il  n'a  rien  de 
commun.  Ce  ban  était  autrefois  cultivé  par  des  catholiques 
seuls-  Aujourd'hui  il  n'y  a  plus  qu'un  seul  catholique,  qui 
n'est  point  laboureur.  Ce  qu'il  y  a  de  singulier  et  d'éton- 


296  REVUE    D'ALSACE 

nant,  c'est  que  les  Anabaptistes  qui  cultivent  ce  ban  ne 
supportent  absolument  aucune  charge  publique.  Ils  ne 
donnent  pas  un  denier  à  TEtat.  Ils  ne  payent  point  la 
portion  colonique:  ils  ne  travaillent  pas  sur  les  routes; 
ils  ne  contribuent  ni  en  hommes  ni  en  argent  au  Régiment 
Provincial;  ils  sont  au  milieu  du  Royaume  comme  une 
petite  République  tout  à  fait  isolée  et  détachée;  ils  pro- 
fitent de  tous  les  avantages  des  citoyens,  sans  en  avoir 
aucune  charge,  et  rongent  la  subsistance  des  pauvres  su- 
jets, tandis  que  ceux-ci  portent  tout  le  poids  du  jour  et  de 
la  chaleur.  Il  y  a  plus;  il  y  a  sept  à  huit  ans  qu'ils  ont  eu 
l'impudence  de  vouloir  se  soustraire  aux  charges  parois- 
siales; il  a  fallu  une  condamnation  de  M.  l'Intendant  pour 
les  y  assujettir.  » 

Envoyé  le  7  Août  1779. 

Nous  n'avons  pas  recherché  quel  était  le  Collège  pro- 
priétaire de  cette  ferme  donnée  à  bail  à  l'Anabaptiste  au 
détriment  du  catholique  Kilquer.  Mais  une  note  de  M.  Gé* 
rard  nous  apprend  que  «  les  Jésuites  de  Pourentruy  pos- 
sédaient à  Suarce  environ  vingt-sept  fauchées  d'étangs, 
taxés  en  entier  864  livres,  pour  la  portion  colonique  qui 
est  la  moitié,  432  livres-  » 

Le  6  février  1787,  un  incendie  détruit  sept  maisons  à 
Suarce.  Par  les  soins  du  Curé,  une  quête  est  faite  dans 
les  éplises  de  dix-neuf  paroisses  voisines  en  faveur  des 
incendiés.  De  plus  ils  obtiennent  de  l'Intendant  de  la  Ga- 
laizière,  durant  trois  années  consécutives,  l'exemption  des 
impositions  royales,  ordinaires  et  extraordinaires,  de  même 
que  celle  des  corvées  et  autres  charges  des  Communautés. 
Le  même  Intendant  autorise  les  Préposés  des  Communau- 
tés dépendantes  des  baillages  de  Délie,  Altkirch  et  Mas- 
vaux  les  plus  à  portée  de  Suarce  à  leur  délivrer  gratis 
de  leurs  forêts  communales  les  bois  de  construction  né- 
cessaires, après  toutefois  qu'ils  auront  été  marqués  par 
l'inspecteur  des  forêts;  autorise  les  Magistrats  et  Préposés 
des  villes  et  Communautés  de  la  Haute  Alsace  à  donner 
aux  suppliants  par  forme  d'aumône  une  somme  propor- 
tionnée à  leurs  revenus  patrimoniaux,  laquelle  ne  pourra 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  297 

excéder  vingt-quatre  livres  par  ville  et  six  livres  par  Com- 
munauté: enfin  leur  accorde  par  forme  d'indemnité  la 
somme  de  douze  cents  livres. 

Nous  verrons  bientôt  qu'un  des  articles  du  Cahier  du 
Clergé  de  la  Haute  Alsace  pour  les  Etats  Généraux  de- 
mandera l'établissement  d'un  bureau  de  charité  dans  cha- 
que paroisse. 

M.  Gérard  y  avait  déjà  songé  pour  sa  paroisse.  Nous 
trouvons  en  effet  dans  ses  notes  un  «  Projet  d'acte  pour 
une  fondation  de  charité  à  Suerce  )>,  avec  un  règlement 
d'une  grande  sagesse. 

Au  commencement  de  1782,  nous  avons  vu  que  Suarce, 
avec  vingt-huit  autres  paroisses  du  pays,  était  passé  au 
diocèse   de   Besançon. 

Les  curés  de  ces  paroisses  firent,  à  cette  occasion,  dans 
rintérêt  de  leurs  paroissiens,  des  observations  très  respec- 
tueuses à  leur  nouvel  archevêque,  touchant  les  fêtes  sup- 
primées, l'abstinence  des  Rogations  et  les  dispenses  des 
empêchements  de  mariage. 

((.....L'objet  des  fêtes  à  annoncer  présente  une  diffi- 
culté. A  la  sollicitation  de  la  Cour  Souveraine  de  la  Pro- 
vince, le  Seigneur  Prince  Evêque  de  Bâle,  appuyé  de  l'au- 
torité du  St-Siège,  en  vertu  de  deux  brefs  émanés  de 
Clément  XIV,  en  datte  de  Rome  du  2  Mai  1772  et  6  jan- 
vier 1773,  procéda  à  la  suppression  et  réduction  du  plus 
grand  nombre  des  fêtes  communes  de  l'Eglise  avec  toute 
obligation  qui  peut  découler  de  leur  institution  dans  la 
partie  de  l'Alsace  du  diocèse  de  Bâle,  par  son  Mandement 
du  22  Mars  1773,  exclusivement  aux  autres  parties  de  son 
Diocèse.  Cette  disposition  adoptée  par  la  dite  Cour  Sou- 
veraine fut  envoyée  et  publiée  dans  toutes  les  Justices 
subalternes  de  son  ressort.  La  prépondérance  des  puissans 
motifs  étalés  dans  son  dit  Mandement  et  qui  le  guidèrent 


298  REVUE  D'ALSACE 

dans  cette  démarche  couvrit  la  bigarure  qui  en  résultait 
nécessairement  dans  son  diocèse.  Les  fêtés  qui  furent  ré* 
servées  sont  celles  des  principaux  mystères  de  Notre  Sef- 
gneur  et  de  la  Ste-Vierge,  la  fête  de  tous  les  Saints,  les 
lendemains  de  Pâques,  de  Pentecôte  et  de  Noël,  le  jour 
de  St-Pierre,  de  St-Louis  Roi  de  France,  et  finalement  le 
Patron  principal  de  chaque  Paroisse.  Celles-ci  donc  ex- 
ceptées, les  autres  sont  par  sa  disposition  mises  au  niveau 
des  jours  ouvrables,  comme  si  elles  n'eussent  jamais  existé. 

L'abstinence  des  Rogations  n'a  jamais  été  connie 
comme  de  précepte  dans  la  Haute  Alsace  ci-devant  4u 
Diocèse  de  Bftle. 

La  dispense  des  empêchements  de  mariage  par  prin- 
lège  s'est  toujours  donnée  ici  in  forma  paupejum  (sais 
taxe^..**... 

Ils  demandent  à  ce  que  ces  choses  soient  laissées 
telles  :  «  Les  changemens  un  peu  fréquens  surtout  onéreux 
par  intérêt  ne  sont  pas  trop  analogues  au  génie  de  nos 
peuples.  » 

Cette  requête,  que  nous  ne  croyons  pas  être  l'œuvre 
de  M.  Gérard,  eut  sans  doute  son  approbation. 

Qu'en  résulta-t-il? 

Tout  ce  que  nous  savons,  c'est  que,  par  un  Mandement 
'le  Mgr  de  Durfort,  du  17  Mai  1786,  les  fêtes  des  Patrons 
des  paroisses  furent  transférées  dans  tout  le  Diocèse  au 
dimanche  suivant. 

Celle  de  Suarce  se  trouvant  par  cette  translation  tou- 
jours en  concurrence  avec  la  solennité  du  Rosaire,  fut 
ramenée  du  1er  Octobre,  où  elle  avait  été  transférée,  au 
premier  dimanche  d'Août,  ou  au  31  Juillet,  si  ce  jour 
ci  était  un  dimanche.  Cette  fête  était  celle  de  Saint-Ger- 
main. 

Par  une  autre  lettre  circulaire  de  Mgr  l'Archevêque  de 
Besançon,  du  19  Avril  1788,  on  fait  part  à  tous  les  curés 
de  cette  partie  échangée,  ((  du  désir  qu'a  sa  Grandeur  qu'ils 
annoncent  à  leurs  paroissiens,  dès  le  dimanche  qui  pré- 
cédera les  trois  jours  des  Rogations,  qu'en  conformité  de 
l'usage  universellement  observé  dans  le  diocèse  de  Be- 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  299 

sançon,  ils  se  croyent  obligés  de  les  inviter  à  faire  absti- 
nence pendant  ces  trois  jours.  » 

M-  Gérard  voulait  mettre  de  Tordre  dans  toutes  les 
affaires  de  sa  paroisse- 

En  1770,  après  de  grandes  recherches  sur  les  fonda- 
tions faites  en  Téglise  de  Suerce,  il  arrive  à  trouver 
qu'elles  rapportent  au  curé  la  somme  de  118  livres  tour- 
nois, 18  sols  et  7  deniers.  Le  Maître  d'Ecole  en  percevait 
4  livres,  1  sol,  10  deniers.  Il  y  avait  alors  202  messes 
fondées,  dont  100  fondées  avant  1579.  Un  anniversaire 
de  Richard  Chappuis  était  même  fondé  avant  1500. 

Outre  ces  anniversaires  fondés  à  perpétuité,  il  y  a 
encore,  dit  M.  Gérard,  plusieurs  messes  qui  se  célèbrent 
régulièrement  tous  les  ans  à  la  prière  des  paroissiens  aux 
fêtes  suivantes:  St-Antoine,  St-Fabien  et  St-Sébastien,  St- 
Blaise,  Ste-Agathe,  Ste-Anne,  St-Guérin  (28  Août),  St- 
Grat  (7  septembre),  Ste-Foi  (6  octobre),  St-Sylvestre. 

De  plus,  le  curé  dudit  Suerce  célébrait  chacun  samedi 
des  Quatre-Temps,  à  Tautel  du  St-Rosaire,  pour  les  Con- 
frères et  Consœurs.  Le  receveur  de  la  Confrérie  lui  donnait 
annuellement  quatre  livres,  tant  pour  rétribution  de  ces 
quatre  messes  que  pour  celles  des  processions  du  Rosaire 
qui  se  faisaient  en  chantant  les  litanies  de  la  Vierge  tous 
les  premiers  dimanches  de  chaque  mois  après  vêpres  et 
toutes  les  fêtes  de  la  Vierge. 

Il  y  avait  aussi  deux  Salve  fondés  avant  1579. 
Un  projet  de  réduction  de  tous  les  anniversaires  et 
messes  fondées  en  Téglise  de  Suerce  jusqu'au  mois  de 
Juin  de  1770,  proposé  par  le  curé  Gérard  à  l'évêque  de 
Bâle,  Simon  Nicolas,  fut  approuvé- 
Capitaux  réunis  3819  livres  16  sols  7  deniers- 
Nombre  des  messes  à  dire,  94  et  4  Salve, 
Rétribution  de  la  fabrique  92  livres,  19  sols,  3  deniers 
Rétribution  du  curé  94  livres,  13  sols,  8  deniers. 
Rétribution   du  Maître   d'Ecole   3   livres,   6  sols,    M 
deniers.  fjlù 


300  REVUE  D'ALSACE 

Suit  un  décret  de  Tévêque  réglant  pour  les  fondations 
à  faire  dans  la  suite. 

Les  fondations  se  continuent  au  nouveau  taux,  et  en 
1790,  les  capitaux  se  montent  à  5007  livres  et  des  sols 
pour  116  messes,  d'où  le  curé  perçoit  123  livres  et  des 
sqIs,  la  fabrique  119  livres  et  des  sols,  le  Maître  d'Ecole 
6  livres  18  sols. 

Parmi  les  noms  des  fondateurs  figurent  des  Monier, 
ou  Moine,  Hantz,  Mattin,  Joblin,  Laurancé,  Grimont,  Dadé, 
Prêtât,  Moitrissier,  Voilin,  Fleury,  Muhat,  tous  des  noms 
qui  subsistent  encore  aujourd'hui  dans  le  pays. 

Cependant  le  grand  événement  du  siècle  allait  se  pro- 
duire. 

Par  lettres  royales,  données  à  Versailles  le  24  janvier 
1 789,  les  Etats  Généraux  étaient  convoqués  pour  le  27 
Avril  de  la  même  année. 


Il 
M.  Gérard  et  la  Révolution 

Dès  le  mois  de  mars,  les  Assemblées  provinciales  se 
réunirent  préalablement  pour  la  rédaction  des  Cahiers. 

L'Assemblée  du  Clergé  de  la  Haute  Alsace  comprenait 
les  deux  districts  réunis  de  Belfort  et  d'Huningue. 

M.  Gérard,  curé  de  Suarce  en  fut  élu  secrétaire. 

Voici  une  première  délibération  qui  fait -honneur  au 
Clergé  de  la  Haute  Alsace: 

Délibération  de  l'Ordre  du  Clergé  des  districts  réunis 
de  Belfort  et  d'Huningue,  du  30  mars  1789. 

Egalité  de  l'impôt. 

Le  Clergé  des  districts  réunis  de  Belfort  et  d'Huningue 
s'empresse  de  témoigner  à  Messieurs  du  tiers-Etat  la  part 
qu'il  a  toujours  prise  aux  maux  dont  le  tiers  a  été  jusqu'ici 
accablé-  Chaque  membre  du  Corps  ecclésiastique  en  parti- 
culier formait  le  vœu  de  partager  avec  cette  classe  de  ci- 
toyens si  chers  à  son  ordre  le  pesant  fardeau  qui  les  afflige, 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  301 

mais  le  Clergé  ne  pouvait  leur  exprimer  ce  vœu  que  dans 
une  Assemblée  légale»  et  le  respect  pour  les  ordonnances 
du  Roi,  que  les  ministres  de  la  Religion  prêchent  aux  au- 
tres, Tempêchait  de  se  réunir  pour  offrir  en  corps  à  ces 
concitoyens,  le  soulagement  qu'ils  devaient  attendre  de  sa 
justice  et  de  son  affection. 

Ces  mêmes  ministres  ont  toujours  été  les  consolateurs 
de  cette  portion  de  citoyens  affligés;  et  pour  en  donner  dans 
cette  occasion  une  nouvelle  preuve  à  Messieurs  du  tiers 
Etat,  la  Chambre  du  Clergé  assemblée  à  Belfort  a  voté 
qu'en  fait  de  subsides  levés  pour  les  besoins  de  l'Etat  les 
fonds  de  l'Eglise  seront  à  l'avenir. imposés  avec  ceux  du 
Tiers  dans  une  proportion  égale  et  parfaite,  et  que  ses  dé- 
putés aux  Etats  généraux  seront  chargés  d'insister  forte- 
ment auprès  de  son  Ordre,  pour  que  la  délibération  géné- 
rale se  rapporte  au  vœu  particulier  de  la  dite  Chambre. 

Mais  que  ces  chers  concitoyens,  on  les  en  conjure,  se 
tiennent  unis  aux  deux  autres  ordres  par  les  liens  d'une 
amitié  fraternelle.  Sacrifions  tout  à  l'intérêt  général.  L'union 
des  trois  Ordres  dans  la  réforme  des  lois  et  des  impôts 
amènera  le  plus  grand  bien;  leur  désunion  entrainera  le 
plus  grand  mal.  Que  Dieu,  qui  veille  au  salut  des  empires» 
dirige  et  éclaire  les  uns  et  les  autres,  qu'il  unisse  le  Sou- 
verain à  ses  sujets,  le  Père  à  sa  famille,  et  qu'il  nous  con- 
serve longtemps  un  Roi  bienfaisant,  le  Restaurateur  de  la 
patrie. 

Et  pour  donner  à  la  présente  déclaration  toute  la  publi- 
cité dont  elle  est  susceptible  pour  le  moment,  elle  sera  ren- 
due publique  par  voie  d'impression  dans  les  deux  langues. 
Fait  et  délibéré  en  l'Assemblée  du  Clergé,  le  30  mars  1789. 

Signé  :  l'évêque  de  Lydda 
président. 

Par  ordonnance 
GERARD 

Le  Tiers  ayant  envoyé  une  adresse  à  l'Assemblée  du 
Clergé  pour  demander  si  l'égalité  de  l'impôt  votée  par  cette 
Assemblée  porterait  sur  les  subsides  levés  pour  les  inté- 


3f)2  REVUE  D'ALSACE 

rêts  particuliers  de  la  province  comme  sur  ceux  levés  pour 
les  besoins  de  TEtat  en  général,  il  fut  statué  ce  qui  suit 
dans  la  séance  du  vendredy»  3  avril  1789: 

((  Ce,  avril  1789,  la  Chambre  de  TOrdre  du  Clergé  ayant 
délibéré  sur  la  demande  retenue  en  l'adresse  présentée  à 
la  Chambre  dans  l'Assemblée  d'hier  par  une  députation  de 
la  Chambre  du  tiers  Etat,  la  Chambre  de  l'Ordre  du  Clergé 
ne  voulant  laisser  au  tiers  Etat  aucun  doute  ni  équivoque 
sur  le  vœu  porté  par  sa  déclaration  du  30  du  mois  dernier, 
que  son  attachement  et  son  amour  pour  ledit  Ordre  lui 
avait  inspiré,  a  arrêté  qu'il  lui  serait  Fait  la  déclaration  ulté- 
rieure que  son  entendue  a  été  et  est  encore  que  l'égalité  de 
l'impôt  pour  laquelle  il  a  voté  ne  concernait  pas  seulement 
les  subsides  levés  pour  les  besoins  de  l'Etat  en  général, 
mais  encore  ceux  qui  seront  levés  pour  les  besoins  parti- 
culiers de  la  province,  dans  la  même  proportion  et  durée 
lesquelles  à  l'égard  des  premiers  seront  déterminées  pour 
les  trois  Ordres  par  les  Etats  Généraux,  et  pour  les  seconds 
par  les  Etats  provinciaux,  de  sorte  que  le  vœu  de  la  Cham- 
bre du  Clergé  est  de  payer  avec  le  tiers  Etat,  comme  le  tiers 
Etat,  et  aussi  longtemps  que  le  tiers  Etat,  et  que  pour  cet 
effet  l'injonction  à  faire  aux  députés  du  Clergé  d'insister 
fortement  auprès  de  son  Ordre  pour  que  la  délibération 
générale  se  rapporte  à  son  vœu  particulier  s'étendra  égale- 
ment aux  deux  subsides  tant  généraux  que  provinciaux.  » 

Une  députation  porta  cette  réponse  au  tiers  Etat  Celui- 
ci  «  tellement  satisfait  de  la  déclaration  du  Clergé  con- 
cernant le  subside,  demanda  que  M.  le  président  de  l'As- 
semblée sortit  sur  la  place  où  il  était  assemblé,  pour  en 
entendre  une  nouvelle  lecture  et  lui  exprimer  l'étendue  de 
sa  reconnaissance,  ce  qu'il  a  fait.  » 

Le  lendemain  4  avril,  l'Assemblée  du  Qergé  élut  les 
deux  députés  à  envoyer  aux  Etats  Généraux. 

L'un  des  deux  fut  le  fameux  Gobel. 

((  Aujourd'hui,  4  avril  1789,  l'Assemblée  du  Clergé 
des  deux  districts  réunis  de  Béfort  et  d'Huningue,  con- 
voquée par  suite  de  celle  d'hier  en  l'hôtel  de  Ville  dudit 
Béfort  en  exécution  des  lettres  de  Sa  Majesté  de  convQca- 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  303 

tion  des  Etats  Généraux  à  Versailles  pour  le  27  du  présent 
mois  données  à  Versailles  le  24  janvier  1789,  et  de  l'ordon- 
nance de  M.  le  baron  de  Schauenbourg,  grand  Bailly  des 
deux  districts  en  date  du..-.,  il  a  été  procédé  à  l'élection  des 
deux  députés  que  le  Clergé  doit  envoyer  aux  dits  Etats 
Généraux  par  voie  de  scrutin,  le  tout  conformément  au  rè- 
glement de  sa  Majesté,  le  premier  élu  a  été  Rosé,  Recteur 
et  Curé  de  Steinbrun  le  haut,  présent,  lequel  a  remercié 
l'Assemblée  du  choix  qu'elle  venait  de  faire  et  accepté  la 
commission  à  lui  donnée;  et  attendu  l'heure  tardive,  l'As- 
semblée a  été  séparée  et  ajournée  pour  les  4  heures  de 
relevée. 

Et  dpuis,  dans  l'Assemblée  du  4  avril  1789,  à  4  heures 
de  relevée,  tenue  par  suite  de  celle-ci  d'autre  part  aux  fins 
déjà  exprimées,  après  vérification  faite  des  voix  lesquelles 
se  sont  montées  à  deux  cent  quarante  trois,  il  a  été  procédé 
au  scrutin  de  l'élection  du  second  député,  en  la  même  forme 
que  le  premier  avait  été  élu.  Ce  second  député  s'est  trouvé 
être  Mgr.  Jean-Baptiste,  Joseph  Gobel,  Evêque  de  Lydda, 
suffragant  et  Vicaire  Général  du  Prince  Evêque  de  Bâle, 
Président  de  la  dite  Assemblée  (1)*  lequel  a  fait  ses  remer- 
ciments  et  a  accepté  la  députation  à  lui  confiée.  Immédiate- 
ment après  l'élection  des  deux  susdits  députés,  l'Assemblée 
a  délibéré  sur  les  pouvoirs  qu'elle  devait  leur  donner;  elle 
a  en  conséquence  arrêté  que  s'en  remettant  aux  lumières 
de  ces  deux  députés,  et  à  la  parfaite  connaissance  qu'ils 
ont  de  ses  vœux  particuliers,  il  ne  leur  serait  donné  d'autre 
instruction  que  de  se  concerter  avec  le  plus  grand  soin 
avec  les  autres  députés  du  Clergé  de  France  pour  tout  ce 
qui  intéresse  l'état  général  dudit  Royaume,  et  avec  les 
autres  députés  des  districts  de  l'Alsace  pour  tout  ce  qui 
concerne  le  bien  particulier  de  la  province.  Ils  en  maintien- 


1)  Devenu  plus  tard  evêque  constitutionnel  de  Paris,  Gobel 
se  présenta  le  7  novembre  1793,  à  la  Convention,  avec  son  cler- 
gé intrus,  pour  faire  abjuration  de  la  religion  catholique. 

Robespierre  le  fit  arrêter  pour  crime  d'athéisme,  avec  Chau- 
mette  et  d'autres,  et  le  13  avril  1794,  il  périt  sur  l'échafaud, 
après  avoir  rétracté  ses  erreurs. 


304  REVUE   D*ALSACE 

dront  les  droits  et  privilèges  avec  la  plus  grande  force;  leur 
abandon  exigerait  un  pouvoir  plus  spécial  que  celui  que 
l'Assemblée  leur  donne.  La  propriété  des  Corps  et  des  par- 
ticuliers leur  sera  également  sacrée;  envoyés  pour  sa  dé- 
fense,  ils  se  garderont  de  jamais  rien  consentir  qui  puisse 
lui  porter  la  moindre  atteinte.  Au  milieu  des  systèmes  im- 
pies qui  circulent,  TAssemblée  a  pensé  que  ce  serait  peut- 
être  servir  ses  députés  que  d'exprimer  ici  qu'ils  ne  peuvent 
prendre  aucune  part  aux  lois  qui  seraient  proposées  sur  des 
objets  du  ressort  de  la  puissance  spirituelle,  et  que  quant 
à  celles  qui  concernent  les  matières  mixtes»  ils  devaient  en 
énonçant  leur  vœu  expressément  requérir  le  libre  concours 
de  la  puissance  ecclésiastique,  qui  ne  saurait  être  censée 
résider  dans  la  Chambre  du  clergé  aux  Etats  Généraux»  vu 
que  les  Evêques  n'y  sont  pas  convoqués  d'une  manière 
assez  particulière.  A  ces  avertissements  et  restrictions  près, 
l'Assemblée  leur  donne  tout  pouvoir,  autorité  et  mandement 
spécial  pour  proposer,  remontrer,  aviser  et  consentir  en 
l'Assemblée  Générale  des  trois  Ordres  de  la  nation  con- 
voquée par  sa  Majesté  à  Versailles  pour  le  27  du  présent 
mois  et  en  tout  ce  qui  peut  concerner  les  besoins  de  l'Etat, 
la  réforme  des  abus,  l'établissement  d'un  ordre  fixe  et  du- 
rable dans  toutes  les  parties  de  radministi*ation,  la  prospé- 
rité générale  du  Royaume  et  le  bien  de  tous  et  chacun  des 
sujets  du  Seigneur  Roi,  promettant  toute  la  dite  Assemblée 
pour  tous  les  ecclésiastiques  des  deux  districts  de  Belfort 
et  d'Huningue  d'avoir  à  jamais  agréable  tout  ce  qui  sera 
par  eux  fait,  géré  et  négocié  sur  les  objets  susdits  et  leurs 
dépendances  sous  l'obligation  de  tous  les  biens  temporels 
du  Clergé  desdits  deux  districts.  La  présente  Assemblée  a 
aussi  ordonné  que  le  duplicata  de  ces  Cahiers  de  doléances 
ainsi  que  du  présent  procès-verbal  serait  remis  aux  susdits 
ces  deux  députés,  pour  être  portés  et  présentés  à  l'Assem- 
blée Générale  des  trois  Ordres,  et  les  autorise  à  concourir 
avec  les  autres  députés  du  Clergé  de  France  pour  la  confec- 
tion d'un  Cahier  général  de  plaintes  et  doléances,  qui  devra 
par  lesdits  Etats  Généraux  être  présenté  à  Sa  Majesté. 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  3Ô5 

En  foi  de  quoi  nous  avons  signé  le  présent  procès-ver- 
bal avec  les  susdits  députés  ainsi  que  le  duplicata  qui  leur 
sera  remis  pour  constater  leur  pouvoir,  le  présent  devant 
être  déposé  au  greffe  de  la  Juridiction. 

Suivent   ensuite   les   Arrêtés    formant   les   Cahiers   du 
Clergé. 

Qu'on  ne  donnera  aucune  atteinte  à  l'autorité  souve- 
raine du  Roi. 

Les  Etats  Généraux  tous  les  cinq  ans;  ils  serviront  à 
éclairer  l'autorité. 

Les  Etats  provinciaux  tous  les  ans. 

40 

Les  Etats  provinciaux  seront  composés  et  régénérés  par 
des  élections  libres,  de  manière  que  un  quart  des  membres 
soit  choisi  parmi  les  nobles,  un  quart  parmi  les  ecclésias- 
tiques, et  les  deux  autres  quarts  parmi  le  tiers.  La  moitié 
des  membres  du  clergé  sera  successivement  tirée  de  la 
classe  des  curés.  Dans  l'élection  des  membres  du  tiers,  on 
donnera  l'exclusion  aux  personnes  attachées  au  service  des 
deux  premiers  ordres. 

Le  Clergé  offre  de  payer  et  de  soutenir  les  charges  de 
l'Etat  comme  le  tiers»  chacun  à  proportion  des  propriétés, 
facultés  et  charges,  à.  la  réserve  de  l'industrie,  qui  ne  peut 
avoir  lieu  à  l'égard  du  Clergé.  Sans  cette  exception,  il  se 
trouverait  plus  chargé  que  le  cultivateur. 

Chacun  payera  dans  sa  Communauté  ;  au  moyen  de  quoi 
la  Chambre  ecclésiastique  sera  supprimée.  Un  impôt  sur  le 

luxe. 

7« 

Suppression  de  tous  les  octrois. 


â06  IIEVUE  D*ALSACÉ 

Création  des  présidiaux.  Que  les  offices  des  présidiaux 
se  donnent  gratuitement.  Demander  que  les  Seigneurs  ne 
soient  déchargés  des  frais  de  procès  criminels  que  dans  le 
cas  où  leurs  officiers  ayant  commencé  la  procédure  l'en- 
verront dans  la  quinzaine  au  procureur  du  Roi  du  présidial. 

Un  nouveau  Code  qui  abrège  les  formalités  des  procès. 
Que  tous  les  procès  soient  finis  dans  Tannée* 

10° 

Que  toutes  personnes  qui  ont  des  contestations  dans 
les  campagnes  soient  tenues  de  passer  par  le  bureau  de 
conciliation,  composé  des  membres  de  la  Municipalité. 

11° 
La  suppression  des  sergents  seigneuriaux.  Les  assigna- 
tions seront  données  par  les  syndics. 

12" 
Que  le  tiers  Etat  ne  soit  plus  exclu  des  grandes  places 
de  TEglise,  du  militaire  et  de  la  robe. 

13° 
Que  tous  dégâts  occasionnés  par  le  gibier  soient  esti- 
més deux  fois  par  an,  et  autant  de  fois  que  chaque  parti- 
culier l'exigera,  et  payés  par  celui  qui  a  droit  de  chasse,  ou 
lorsqu'un  particulier  trouvera  le  gibier  lui  causer  du  dom- 
mage sur  son  terrain,  qu'il  lui  soit  libre  de  le  tuer.  Et  que 
le  droit  de  chasse  et  de  pêche  soit  soumis  à  l'impôt. 

14° 
Que  le  Roi  réunisse  à  la  Couronne  les  fiefs  qui  devien- 
dront vacants. 

15° 

Que  les  étrangers  propriétaires  dans  la  province  soient 
tenus  de  consommer  leurs  revenus  dans  la  province,  qu'ils 
payeront  les  impôts  à  proportion  de  leurs  propriétés. 

16° 
Le  rétablissement  d'un  collège  dans  le  Suntgaud. 


MÉMOIRES  d'un  CURÉ  DE  CAMPAGNE  307 

170 

L'établissement  d'un  séminaire  en  Haute  Alsace  pour 
le  diocèse  de  Bâle. 

18« 
Suppression  de  la  bannalité  des  moulins;  de  même  que 
des  maîtrises  des  arts  et  métiers. 

19« 
Un  règlement  pour  les  cabaretiers. 

20° 

Qu'aux  Etats  Généraux  les  voix  soient  comptées  par 

têtes. 

2P 

Qu'on,  ne  donne  plus  de  lettres  de  naturalité  aux  étran- 
gers pour  posséder  des  bénéfices»  et  que  les  places  desti- 
nées aux  Alsaciens  au  Collège  Germanique  à  Rome  ne 
soient  plus  données  aux  étrangers- 

22« 

Que  les  pensions  sur  les  Abbayes  et  autres  riches  béné- 
fices ne  soient  plus  données  à  des  gens  qui  ont  déjà  de  quoi 
vivre  ou  qui  n'ont  jamais  rendu  de  services,  tandis  qu'un 
grand  nombre  de  Curés  cassés  de  travaux  et  de  vieillesse 
meurent  de  faim. 

23« 
Que  l'Edit  de  1695  concernant  la  juridiction  ecclésias- 
tique soit  registre  dans  la  province. 

24" 
Que  les  canonicats  ne  soient  donnés  qu'à  des  ecclé- 
siastiques qui  auraient  été  curés  ou  vicaires  au  moins  pen- 
dant 14  ans,  excepté  les  Chapitres  dont  les  places  sont  ré- 
servées à  la  noblesse. 

25" 
Demander  une  loi  qui  empêche  la  circulation  des  livres 

contraires  à  là  religion. 

26° 

La  suppression  du  casuel,  l'augmentation  des  portions 
congrues. 


308  REVUE   D^ALSACE 

28« 
L'établissement  du  bureau  de  Charité.  La  24*^  gerbe. 

* 

Ces  articles  numérotés  sont  suivis  de  ceux-ci  sans  nu- 
méros d'ordre,  et  qui  ont  pu  n'être  qu'en  projet  ou  même 
de  simples  recommandations  données  aux  deux  députés  du 
Clergé  : 

Rappeler  les  principes  de  probité,  de  vertus,  de  bonnes 
mœurs,  de  Religion,  sur  lesquels  reposent  les  Etats. 

* 

Tous  les  biens  destinés  au  Tiers  passent  successivement 
d'une  manière  irrévocable  dans  les  mains  de  la  noblesse- 
On  supprime  des  Chapitres»  des  Abbayes,  pour  en  réunir 
les  revenus  à  des  Corps  réservés  à  la  noblesse. 

Tous  les  gens  de  bien  sont  affligés  de  la  suppression 
dont  on  menace  l'abbaye  si  édifiante  de  Marbach,  pour  en- 
richir les  chapitres  nobles. 

Rien  n'étant  si  désagréable  aux  curés,  rien  de  si  con- 
traire au  succès  de  leur  ministère,  que  d'avoir  des  intérêts 
temporels  à  discuter  contre  leurs  paroissiens,  il  est  néces- 
saire qu'ils  aient  leurs  feuilles  d'impositions  séparées  de 
celles  de  leurs  paroissiens,  et  que  leur  répartition  et  cotte- 
part  soit  faite  ou  par  la  commission  intermédiaire,  ou  par 
le  bureau  du  district,  ou  enfin  par  des  ecclésiastiques  qui 
seront  choisis  dans  chaque  chapitre  rural  ou  décanat. 

* 
Il  s'est  glissé  dans  plusieurs  Communautés  de  la  Haute 
Alsace  un  abus,  en  vertu  duquel  les  propriétaires  des  prai- 
ries n'ont  que  la  première  tonte.  La  Communauté  prétend 
s'approprier  le  regain  et  la  pâture;  elle  vend  ce  regain  à 
son  profit;  cependant  elle  ne  soutient  aucune  des  charges 
de  ces  propriétés  qui  pèsent  sur  le  seul  propriétaire;  celui- 
ci  a  toutes  les  charges  de  ses  fonds  sans  en  avoir  les  avan- 
tages; la  justice  demande  que  cet  abus  soit  supprimé  et 
qu'il  soit  libre  au  propriétaire  de  jouir  de  tous  les  fruits  de 
ses  fonds. 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  309 

♦ 

Plusieurs  Communautés  qui  sont  dans  la  plus  grande 
disette  de  fourrages  sont  assez  aveugles  et  ennemies  de 
leur  bien  être  pour  s^opposer  à  la  culture  du  foin  artificiel, 
en  refusant  de  garder  contre  Tincursion  du  bétail  ces 
sortes  de  prairies;  d'où  il  arrive  que  faute  d'engrais,  les 
cultivateurs  ne  peuvent  pas  cultiver  leurs  terres;  il  est  né- 
cessaire de  donner  un  pleine  et  entière  exécution  à  Tarrêt 
du  Conseil  d'Etat  du  15  avril  1774  publié  la  même  année 
dans  la  province  d'Alsace,  par  lequel  sa  Majesté  interdit  le 

pâturage  sur  ces  prairies. 

♦  * 

Que  les  Receveurs  des  finances  soient  supprimés,  et 
que  les  Communautés  remettent  le  montant  des  impôts 
directement  au  trésor  royal. 

* 

Avec  les  Cahiers  du  Clergé  de  la  Haute  Alsace,  M.  Gé- 
rard nous  a  laissé  aussi  ceux  du  Tiers  Etat.  Les  voici  : 

Demandes  et  Instructions  des  députés  du  Tiers  aux 
Etats  Généraux  pour  la  Haute  Alsace- 

Les  Députés  ne  pourront  consentir  à  aucune  délibéra- 
tion ou  arrêté  qui  donne  la  moindre  atteinte  à  l'autorité 
souveraine,  du  Roi- 

Les  Etats  Généraux  seront  assemblés  tous  les  cinq  ans. 
Ces  assemblées  périodiques  sont  nécessaires  pour  donner 
au  bien  que  l'on  commencera  toute  la  perfection  dont  il  est 
susceptible.  Le  Roi  est  trop  éloigné  des  différentes  parties 
de  ses  Etats  et  du  plus  grand  nombre  de  ses  sujets,  pour 
connaître  les  abus  qui  se  glissent  dans  l'administration;  ces 
assemblées  les  lui  feront  connaître,  et  lui  proposeront  les 
remèdes  propres  à  les  réprimer.  Elles  seront  le  conseil  le 
plus  sûr  de  l'autorité.  Les  lois  qui  y  seront  proposées  et  de- 
mandées n'auront  pas  besoin  d'autre  vérification. 

3" 

Les  Etats  Provinciaux  seront  établis  en  Alsace  et  se 
tiendront  tous  les  ans. 


i 
310  REVUE   D'ALSACE  i 

4° 
Dans  le  cas  où  Sa  Majesté  ne  jugerait  pas  à  propos 
d'établir  les  Etats  Provinciaux,  l'Assemblée  provinciale 
se  tiendra  tous  les  ans,  et  elle  sera  chargée  de  faire  la  véri- 
fication des  loix  dans  Tintervale  d'une  assemblée  des  Etats 
Généraux  à  une  autre.  î 

Les  Etats  provinciaux  ou  l'Assemblée  provinciale,  si  Sa 
Majesté  veut  la  maintenir  ainsi  que  les  Assemblées  de  dis- 
trict, seront  régénérées  par  des  élections  libres  comme  il  a 
été  ordonné  par  le  règlement;  les  deux  premiers  Ordres  y 
ayant  la  moitié  des  membres,  dans  l'élection  des  membres 
du  tiers  il  sera  donné  l'exclusion  à  toutes  personnes  atta- 
chées au  service  des  deux  premiers  Ordres.  La  moitié  des 
membres  de  l'Ordre  du  Clergé  qui  entrent  dans  ces  Assem- 
blées sera  nécessairement  tirée  de  la  classe  des  curés.  Ces 
Assemblées  telles  qu'elles  sont  composées  aujourd'hui  sont 
à  proprement  parler  des  assemblées  féodales,  puisqu'elles 
ne  sont  presque  composées  que  des  Seigneurs  et  de  leurs 
officiers. 

Le  tiers  ou  près  de  la  moitié  des  biens  de  la  province 
étant  des  biens  nobles  ou  privilégiés,  dont  les  uns  ne  sou- 
tiennent qu'une  partie  des  charges  publiques,  les  autres  ne 
payent  absolument  rien,  d'où  il  résulte  une  charge  qui  pèse 
fortement  sur  les  biens  de  roture,  tous  les  biens  fonds  sans 
aucune  exception  seront  assujettis  à  l'impôt  territorial  qui 
sera  établi-  Les  dîmes  et  les  droits  pécuniaires  ou  les  autres 
revenus  en  denrée  quelconque  seront  imposés  dans  la  Com- 
munauté où  ils  se  perçoivent. 

70 

Sa  Majesté  est  suppliée  de  ne  pas  aggraver,  s'il  est  pos- 
sible, la  charge  du  peuple;  elle  est  déjà  très  considérable. 
Il  est  prêt  cependant  à  faire  aux  besoins  de  l'Etat  tous  les 
sacrifices  possibles.  Mais  Sa  Majesté  est  suppliée  de  con- 
sidérer que  un  impôt  sur  le  luxe  serait  bien  placé:  il  ne 
pèserait  que  sur  la  classe  des  citoyens  aisés.  Ainsi  les  che- 
vaux de  carosse,  les  chiens  de  chasse,  les  gens  de  livrée,  les 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  311 

places  dans  les  théâtres  qui  sont  en  grand  nombre  dans  le 
Royaume  pourraient  être  imposés  sans  qu'il  en  résultât 
aucun  inconvénient. 

Les  octrois  accordés  aux  villes,  bourgs  et  vllages  de  la 
province  étant  singulièrement  multipliés,  forment  un  poids 
considérable  qui  pèse  surtout  sur  le  peuple;  ils  gênent  beau- 
coup le  commerce  et  les  communications.  Le  pauvre  cul- 
tivateur qui  a  besoin  de  bêtes  de  charue  ne  peut  les  acheter 
dans  les  foires,  tant  les  droits  à  payer  sont  exhorbitants. 
Tous  les  octrois  et  autres  seront  supprimés. 

Rien  n'est  plus  nécessaire  à  l'Alsace  que  l'Edit  portant 
création  des  Présidiaux  avec  toutes  ses  dispositions,  tel 
qu'il  a  été  publié  l'an  dernier-  Il  faudrait  qu'il  y  en  eut  au 
moins  deux  dans  la  Haute  Alsace,  et  deux  dans  la  Basse- 
Mais  comme  le  grand  nombre  d'officiers  peut  devenir  oné- 
reux au  public,  il  serait  à  propos  d'en  diminuer  le  nombre, 
ainsi  que  l'étendue  de  leur  juridiction  sans  appel;  accorder 
ces  offices  gratuitement  et  sans  finances,  au  mérite  et  à  la 
vertu,  et  cela  sans  droit  de  succession  ni  de  propriété  trans- 
missible;  ordonner  en  outre  que  les  Seigneurs  ne  seront 
déchargés  des  frais  des  procès  criminels  que  dans  le  cas  où 
leurs  officiers  ayant  commencé  la  procédure  l'enverront 
dans  la  quinzaine  au  plus  tard  au  procureur  du  Roi  du  Pré- 
sidial;  car  quoique  l'on  n'ait  que  des  éloges  à  donner  à  un 
grand  nombre  de  Seigneursi  il  s'en  trouve  cependant  plu- 
sieurs qui,  consultant  plus  leurs  intérêts  particuliers  que  le 
bien  public,  laissent  les  plus  grands  crimes  impunis,  tan- 
disque  les  petits  délits,  qui  ne  sont  punis  que  par  des  peines 
pécuniaires  ne  trouvent  jamais  de  grâce. 

10° 

Eteindre  toute  émulation,  étouffer  les  talents,  ôter  l'é- 
nergie, c'est  amener  une  nation  a  l'opprobre,  à  l'humilia- 
tion, à  sa  perte;  tel  est  l'effet  des  distinctions  que  l'on 
n'accorde  exclusivement  qu'à  la  naissance.  Les*  places  dans 
le  militaire»  la  robe,  les  grandes  dignités  dans  l'Eglise  ne 


312  REVUE    D'ALSACE 

sont  accordées  qu'à  la  noblesse,  c'est  donc  inutilement 
qu'elle  ferait  des  efforts  pour  les  mériter,  puisqu'elles  lui 
sont  assurées:  Il  serait  aussi  inutile  à  un  membre  du  tiers 
de  cultiver  de  grands  talents,  puisqu'il  ne  peut  devenir  autre 
chose  que  ce  qu'il  est.  Il  est  donc  nécesaire  au  bien  de  la 
nation,  que  toutes  ces  prééminences  soient  conférées  aux 
membres  du  tiers,  comme  à  ceux  de  la  noblesse  sans  aucune 
autre  distinction  que  celle  du  mérite,  exceptés  les  Chapi- 
tres dont  les  places  sont  réservées  à  la  noblesse. 

11« 

Les  pauvres  dans  les  campagnes  sont  presque  sans  res- 
source. Une  partie  de  la  dîme  leur  était  autrefois  réservée: 
les  choses. retournent  naturellement  à  leur  premier  état;  il 
est  quelques  provinces  en  France,  où  ils  ont  la  24®  partie 
de  la  dîme.  C'est  la  moindre  portion  que  les  décimateurs 
d'Alsace  puissent  leur  accorder.     . 

120 

Le  droit  de  chasse  occasionne  de  grands  abus.  Il  est  des 
Seigneurs  qui  laissent  multiplier  le  gibier  au  point  de  dé- 
vaster les  campagnes,  et  si  un  paysan  s'avise  de  tuer  un 
lièvre,  il  en  est  sévèrement  puni-  La  vie  d'un  lièvre  leur 
tient  plus  à  cœur  que  la  vie  d'un  homme.  On  a  des  garde- 
chasses  étrangers  qu'aucun  lien  ne  retient  dans  la  province, 
et  lorsqu'ils  ont  commis  un  meurtre  ils  en  sont  quitte  povr 
changer  de  domicile.  Les  lois  ne  punissent  pas  celui  qui  tue 
un  voleur  nocturne,  elles  nous  permettent  de  tuer  l'animal 
de  notre  voisin,  sa  poule  ou  son  oye,  quand  il  ravage  nos 
propriétés;  pourquoi  ne  serait-il  pas  permis  de  tuer  un 
lièvre  dans  le  même  cas?  Qu'il  soit  libre  à  tout  particulier 
de  tuer  le  gibier  qu'il  trouvera  sur  son  propre  terrain  lui 
causer  du  dommage. 

13« 

Les  dispositions  de  l'ordonnance  concernant  la  garde 
dans  les  villages  est  trop  onéreuse  au  peuple.  Le  tour  re- 
vient à  chacun  tous  les  quinze  jours,  la  classe  indigente,  les 
artisans,  les  journaliers  y  perdent  le  temps  destiné  à  gagner 
par  leur  travail  leur  subsistance,  le  laboureur  des  momentç 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  313 

souvents  très  précieux  à  l'agriculture;  on  demandera  qu'elle 
I  soit  modérée,  de  manière  que  le  cultivateur  et  l'artisan 

pauvre  puissent  l'observer. 

I  '  14« 

Les  procès  sont  d'une  longueur  étonnante;  ils  entraînent 
dans  des  frais  dont  peu  de  citoyens  sont  capables.  La  plu- 
part aiment  mieux  sacrifier  leurs  justes  prétentions  que  de 
s'exposer  à  une  contestation  dont  ils  ne  peuvent  voir  la  fin 
et  qui  les  ruinent.  On  demande  un  Code  qui  abrège  les  pro- 
cédures; on  demande  surtout  que  tous  les  procès,  quelque 
chargés  qu'ils  soient  soient  finis  dans  l'année. 

15" 

L'Alsace  fourmille  de  sergents  seigneuriaux;  ce  sont 
autant  de  gens  qui  vivent  aux  dépens  du  public;  ils  sus- 
citent des  procès  sans  nombre:  il  est  incroyable  combien  il 
y  a  de  procès  en  première  instance  dans  chaque  village. 
Le  bien  public  demande  que  tous  ces  sergents  soient  sup- 
primés, et  que,  suivant  l'usage  observé  ci-devant,  chaque 
partie  défende  elle-même  sa  propre  cause. 

16" 

Les  cabarets  sont  une  source  de  pauvreté  et  de  mendi- 
cité; Us  sont  recueil  des  mœurs  publiques;  tant  qu'ils  sub- 
sisteront sans  frein  et  sans  règlement,  on  ne  verra  que 
misère  parmi  le  peuple.  Croirait-on  que  dans  un  village 
sans  foires,  sans  marchés,  sans  route,  l'on  débite  jusqu'à 
près  de  500  mesures  de  vin  qui  coûtent  près  de  500  louis 
d'or? 

17° 

MM'  les  Curés  demandant  la  suppression  du  Casuel 
qu'ils  regardent  comme  une  chose  aussi  déshonorante  pour 
leur  état  qu'affligeante  pour  leur  cœur,  contre  laquelle  ré- 
clament la  noblesse  et  la  sainteté  de  leurs  fonctions,  il  est 
juste  que  par  les  mêmes  raisons,  ce  qui  se  paye  au  Secré- 
tariat des  Ordinaires  pour  dispenses,  etc.,  soit  aussi  sup- 
primé. Nosseigneurs  les  Evêques  paraissent  suffisamment 
rentéç. 


314  REVUE   D'ALSACE 

On  remarquera  facilement  le  grand  air  de  parenté  que 
ces  Demandes  du  Tiers  Etat  ont  avec  celles  du  Clergé.  Ces 
deux  Ordres  se  donnaient  ici  évidemment  la  main. 

A 

M.  Gérard  avait  trois  neveux  prêtres,  dont  deux  por- 
tant le  nom  de  Gérard,  et  un  autre  le  nom  d'Haingray. 

L*un  des  Gérard  fut  professeur  au  Grand  Séminaire  de 
St-Dié. 

C'est  celui-ci  qui,  dans  des  lettres  à  son  oncle,  nous 
donne  quelques  détails  intéressants  sur  cette  époque. 

St-Diez,  20  juillet  1789- 
«  La  misère  est  grande  dans  ce  pays-ci,  le  froment  se 
vend  trente-huit  et  trente-neuf  livres  de  Lorraine  le  résal, 
et  le  seigle  vingt-cinq  et  vingt-six.  C'est  en  partie  ce  qui 
fait  que  tout  le  monde  s'intéresse  singulièrement  au  travail 
des  Etats  Généraux;  toutes  les  têtes  sont  montées  à  un  tel 
point  d'enthousisame  que  si  quelqu'un  voulait  se  déclarer 
contre  le  Tiers  Etat,  il  ne  serait  pas  en  sûreté.  L'hôtel  de 
ville  de  St-Diez  est  allé  hier  demander  un  Te  Deum,  à  l'oc- 
casion de  la  prise  de  la  Bastille  par  les  bourgeois  de  Paris, 
qui  ont  pris  les  armes  au  nombre  de  deux  cent  mille  com- 
battans,  sur  la  nouvelle  que  M.  Necker  était  renvoyé  pour 
la  troisième  fois,  et  qu'on  allait  renfermer  dans  cette  prison 
d'Etat  tous  les  députés  du  Tiers  Eat  à  l'Assemblée  nationale. 
Cette  armée  formidable  qui  marchait  sous  les  étendards  des 
gardes  françaises  et  suisses,  a  assiégé  la  Bastille,  Ta  prise 
aprè's  quatre  heures  de  combat,  a  passé  au  fil  de  l'épée  toute 
la  garnison  qui  la  défendait,  a  tranché  la  tête  aux  gouver- 
neur, lieutenant  de  Police  et  au  Prévôt  des  Marchands.  On 
cherchait  encore  trois  autres  têtes,  celle  du  prince  de  Con- 
dé,  qu'on  disait  être  la  cause  du  renvoy  de  M.  Necker,  celle 
du  prince  Lambèse  pour  avoir  massacré  un  bourgeois  de 
Paris  et  enfin  celle  du  sous-lieutenant  de  Police.  Le  Roy 
craignant  pour  lui  malgré  une  armée  de  cinquante  mille 
hommes  qui  étaient  aux  environs  de  Paris  et  de  Versailles, 
est  allé  se  jeter  entre  les  bras  des  Etats  Généraux,  et  a  fait 
retirer  cette  armée.  Mais  peut-être  savez-vous  déjà  ces 
tristes  nouvelles.» 


MÉMOIRES   DUN  CURÉ   DE  CAMPAGNE  315 

Postscriptum, 

Nous  avons  en  lorraine  un  Curé  député  aux  Etats  gé- 
néraux qui  fait  honneur  à  la  province:  c'est  M-  Grégoire 
curé  d'Amberménil  diocèse  de  Nancy;  il  est  nommé  secré- 
taire pour  le  Clergé.  »  (1) 

Il  lui  écrit  de  nouveau  trois  semaines  plus  tard. 

C'est  la  marée  montante  de  la  Révolution  : 

St-Diez,  12  Août,  1789. 

«  Le  soulèvement  est  presque  général  dans  ce  pays-ci. 
Chaque  jour  des  Communautés  du  voisinage  viennent  faire 
des  nouvelles  demandes  au  Chapitre  et  à  TEvêque.  Celui-ci 
a  été  ol>ligé  de  rendre  à  la  ville  huit  mille  livres,  qu'elle 
prétend  lui  appartenir  à  raison  d'une  coupe  de  bois  qui  a 
été  faite.  Les  paysans  deviennent  hardis  et  insolents*  on  a 
été  obligé  de  donner  le  sel  à  trois  sols  de  france,  le  tabac 
de  contrebande  se  vend  publiquement  dans  les  rues,  les 
gardes  n'osent  seulement  ouvrir  la  bouche,  il  y  a  milice 
bourgeoise  dans  toutes  les  villes  de  lorraine,  et  le  service 
militaire  s'y  fait  comme  dans  les  villes  de  guerre.  On  a  hyer 
saisi  le  Procureur  du  Roy  de  Sainte-Marie-  aux-Mines,  qu'on 
a  conduit  à  Epinal  pour  y  être  jugé  prévotalement,  il  est 
accusé  d'avoir  écrit  plusieurs  lettres  à  différentes  Commu- 
nautés de  Lorraine  et  d'Alsace,  pour  les  engager  à  se  sou- 
lever contre  les  Seigneurs.  Notre  Evêque  est  dans  des 
transes  terribles.  Son  frère  l'intendant  d'Alsace  est  du  nom- 
bre des  proscrits,  il  s'est  sauvé  avec  sa  famille  en  pays 
étranger.  M.  Galand  Curé  de  Charmes  député  aux  Etats 
Généraux  ayant  eu  l'imprudence  d'écrire  à  ses  vicaires  une 

1)  Grégoire  fut  le  premier  des  ecclésiastiques  siégeant  à 
TAssemblée  qui  prêta  le  serment  à  la  Constitution  civile,  le  27 
novembre  1790.  —  A  la  première  séance  de  la  Convention,  21 
septembre  1792,  Il  appuya  chaudement  la  proposition  de  Collot 
d'Herboîs  d*abolir  la  royauté  et  la  fit  accepter.  Il  est  toutefois 
probable  qu'il  refusa  de  voter  la  mort  de  Louis  XVI.  —  Evêque 
constitutionnel  de  Loir  et  Cher,  il  envoya  au  pape  sa  démission 
en  1801.  Nommé  député  sous  la  Restauration  en  1819,  Il  se  vit 
exclure  de  la  Chambre  comme  indigne,  et  vécut  depuis  dans  la 
retraite.  —  Il  mourut  en  1831,  sans  avoir  voulu  rétracter  ses 
erreurs. 


316  REVUE   D'ALSACE 

lettre  par  laquelle  il  les  exhorte  à  prier  pour  la  conversion 
du  tiers  E>at,  ne  doit  plus  s'attendre  à  retourner  à  Charmes; 
cette  lettre  parvenue  à  la  connaissance  de  ses  paroissiens, 
ils  ont  tout  de  suite  acheté  trois  cents  fagots  pour  le  brûler 
lorsqu'il  sera  de  retour,  pour  avoir  trahi  leurs  intérêts. 

Nous  avons  hyer  reçu  la  nouvelle,  dont  sans  doute 
vous  êtes  déjà  instruit,  des  premiers  coups  qu'ont  porté  le 
quatre  de  ce  mois  les  Etats  Généraux  à  la  noblesse  et  au 
haut  Clergé  ;  ils  sont  terribles.  » 

La  misère  augmente. 

Dans  une  nouvelle  lettre  du  26  août,  il  dit  : 

«  Le  grain  se  vend  encore  ici  trente-neuf  et  quarante 
livres  le  résal,  la  moisson  n'est  pas  trop  bonne.  »  (1) 

Le  Curé  de  Charmes  qui  faisait  prier  ses  vicaires  pour 
la  conversion  du  tiers  Etat,  et  que  trois  cents  fagots  atten- 
daient à  son  retour  des  Etats  Généraux,  continuait  à  ne  pas 
se  gêner  dans  ses  appréciations. 

L'abbé  Gérard  écrit  encore  à  son  oncle  le  1 6  septembre  : 

<(  Rien  de  nouveau,  dit-il,  dans  ce  pays,  tout  y  est  bien 
tranquil.  » 

Et  il  ajoute  en  Postscriptum  : 

«  Le  curé  de  Charmes  député  aux  Etats  généraux  vient 
d'écrire  à  M-  Raulin,  qu'il  croit  qu'il  n'y  a  plus  actuelle- 
ment de  diables  en  enfer,  parce  qu'ils  sont  tous  aux  Etats 
Généraux.  » 

La  Révolution  suivait  partout  son  cours- 

M.  de  Salomon,  maître  de  la  Seigneurie  de  Suarce  et  du 
château  sis  en  la  forêt  de  Normanvillars  eut  bientôt  à  souf- 
frir du  triste  état  des  choses,  comme  le  témoignent  ces  do- 
cuments conservés  par  M.  Gérard: 

1)  L*hlver  précédent  avait  été  très  rigoureux  et  fort  nuisible. 
Dans  une  note,  le  Curé  Gérard  nous  apprend  que  «  le  31  dé- 
cembre 1788,  le  thermomètre  était  descendu  en  Alsace  jusqu'au 
24''  degré  au-dessous  de  zéro:  la  vigne  a  été  gelée,  de  même  que 
les  trois  quarts  et  demi  des  arbres  fruitiers,  surtout  les  poiriers 
et  les  pruniers.  Les  cerisiers  ont  aussi  beaucoup  souffert.  Il  y 
avait  heureusement  une  grande  quantité  de  neige,  sans  elle  les 
grains  d'hyver  n'auraient  sans  doute  pas  échappé.  » 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  317 

«  M.  de  Salomon  fait  appel  à  la  Municipalité  de  Suarce 
contre  M.  de  Saint-Aulaire.  (1) 

Messieurs 

((  Confiant  en  vous,  j'en  attends  un  premier  acte  de  jus- 
tice. Père  de  trois  enfants,  je  vois  une  déprédation  affreuse 
des  revenus  confiés  à  mon  Epouse.  Cette  femme  victime 
d'une  passion  peu  pardonnable  a  abandonné  l'administra- 
tion de  tout  ce  qui  comprend  et  fait  la  Seigneurie  de  Suarce 

1)  Ce  Monsieur  de  Saint-Aulaire  pourrait  bien  être  le  Comte 
de  Sainte-Aulaire,  qu'on  retrouve  préfet  de  Toulouse  sous  Na- 
poléon en  1815,  puis  pair  de  France  sous  la  Restauration,  am- 
bassadeur et  académicien  sous  Louis-Philippe.  —  Son  aventure 
galante  au  château  de  Normanvillars  rappellerait  ce  marquis  de 
Saint-Aulaire,  probablement  son  aïeul,  que  la  duchesse  du  Maine 
avait  appelé  à  sa  cour  comme  bel-esprit,  et  dont  Boileau  com- 
battit à  outrance  la  candidature  à  TAcadémie  à  cause  de  sa  mo- 
rale relâchée,  mais  qui,  par  la  forte  brigue  de  certaines  femmes, 
fut  pourtant  élu,  malgré  Boileau,  en  1706. 

L'anecdote  suivante  rapportée  par  le  Comte  d'Haussonville 
(Ma  Jeunesse  1814-1830)  montre  assez  en  quelle  intimité  était 
ce  Comte  de  Sainte-Aulaire  à  la  cour  impériale  : 

«  L'impératrice  (Marie-Louise)  en  apprenant  que  l'Empereur 
avait  reçu  en  souveraineté  l'île  d'Elbe  voulut  savoir  ce  qu'elle 
devait  penser  de  son  nouveau  séjour;  elle  fit  aussitôt  demander 
madame  de  Brignole,  qui  était  Génoise  et  qui  y  avait  séjourné 
quelque  temps.  II  n'est  pas  de  questions  qu'elle  ne  lui  fit  sur  le 
climat,  sur  les  habitants,  sur  les  ressources  du  pays.  Elle  ne 
paraissait  pas  admettre  qu'elle  pût  avoir  un  autre  éjour  que 
celui  de  son  époux,  ni  un  autre  avenir  que  le  sien.  Son  langage 
n'était  pas  seulement  convenable  sur  le  compte  de  l'empereur, 
il  était  plutôt  exalté.  Il  se  modifia  toutefois  un  peu  après  qu'elle 
eût  reçu  une  lettre  de  l'empereur  d'Autriche,  apportée  par  M.  le 
comte  de  Sainte-Aulaire.  Mon  père  est  demeuré  persuadé  qu'elle 
était  de  bonne  foi...  Cependant,  j'ai  ouï  raconter  à  M.  le  comte 
de  Sainte-Aulaire  une  anecdote  qui  prouverait  qu'elle  n'éprou- 
vait guère,  même  en  ce  moment,  des  sentiments  qui  fussent  en 
rapport  avec  sa  situation.  Annoncé  de  grand  matin,  pendant 
qu'elle  était  encore  couchée,  M.  de  Sainte-Aulaire  fut  reçu  par 
l'impératrice  à  peine  éveillée  et  assise  au  bord  de  son  lit,  tandis 
que  ses  pieds  déchaussés  sortaient  de  dessous  les  couvertures. 
Embarrassé  de  se  trouver  en  présence  d'une  si  grande  infortune, 
car  la  lettre  dont  il  était  porteur  apprenait  à  la  fois  l'acte  de  dé- 
chéance et  la  tentative  d'empoisonnement  de  l'Empereur  à  Fon- 
tainebleau, il  tenait  les  yeux  baissés  pour  n'avoir  pas  l'air 
d'observer  sur  sa  figure  l'efTet  de  la  triste  missive  :  «  Ah  !  vous 
regardez  mon  pied,  lui  dit  l'impératrice;  on  m'a  toujours  dit 
qu'il  était  joli.  »  Cette  préoccupation  de  coquetterie  féminine  pa- 
rut singulière  à  M.  de  Sainte-Aulaire  en  pareille  circonstance.  » 


318*  REVUE   D*ALSACE 

à  un  homme  que  ses  mauvaises  affaires  ont  chassé  de  Paris, 
coutre  lequel  les  ministres  ont  sévi,  qu'ils  ont  fait  recher- 
cher pour  le  constituer  prisonnier  et  qui  a  scu  se  mettre 
à  Tabri  en  errant  chez  l'étranger.  S'étant  introduit  chez  moi 
pendant  que  je  demeurais  à  Montbelliard,  ce  malheureux 
s'est  emparé  du  cœur  et  de  l'esprit  de  mon  épouse,  il  a  scu 
prodiguer  ses  revenus,  et  j'ose  dire  compromettre  son  hon- 
neur- Vous  scavez  et  vous  voyez  avec  quel  peu  de  ménage- 
ment cet  homme  se  conduit,  comme  il  fait  couper  ses  bois, 
son  luxe  personnel,  les  domestiques  et  les  chevaux  qu'il  a 
scu  introduire  dans  la  maison,  les  repas  et  les  consomma- 
tions que  l'on  y  fait;  je  suis  père  et  affectionné  à  mes  en- 
fantSi  je  ne  puis  qu'étouffer  mon  juste  ressentiment  qui  me 
dit  de  me  venger  sur  la  personne  de  ce  malheureux;  con- 
fiant en  vous,  n'écoutant  que  la  loy  qui  fait  taire  tout  autre 
sentiment,  je  ne  veux  en  aucune  manière  connaître  et  gérer 
les  affaires  de  la  Seigneurie,  en  toucher  les  revenus,  dé- 
sirant qu'ils  soient  perçus  par  un  homme  intègre  et  de  votre 
choix,  je  mets  ma  pleine  confiance  au  pouvoir  dont  vous 
êtes  revêtus  par  le  décret  de  votre  constitution.  J'espère  que 
vous  ne  verrez  en  moi  que  le  père,  le  citoyen  opprimé,  qui 
intercède  l'autorité  des  loix,  qui  veut  échapper  des  mains 
d'une  malheureuse  victime  séduite  et  subjugée  par  un 
étranger  la  fortune  qui  doit  être  le  patrimoine  de  ses  en- 
fants, laquelle  ne  serait  plus  d'ici  à  peu  d'années»  si  mon 
devoir  et  la  tendresse  paternelle  ne  se  réveillaient  en  moy. 
Vous  rconnaîtrez  la  pureté  de  mes  intentions  par  les  diffé- 
rents actes  et  oppositions  qui  seront  mises  incontinent  sur 
tous  les  revenus  qui  sont  administrés  avec  tant  de  prodiga- 
lité par  mon  Epouse,  et  en  vertu  des  pouvoirs  que  vous  avez, 
je  vous  prie  de  m'accorder  ma  demande. 

r'de  faire  notifier  au  si  disant  St-Aulaire  qui  a  un  asile 
au  château  de  la  forêt  de  Normanvillars,  que  le  bon  ordre, 
la  décence  et  la  bonne  police  dont  vous  êtes  les  maintiens, 
le  proscrivent  du  château,  qu'il  ait  à  en  déguerpir  sous 
peine  d'en  être  chassé  par  la  garde  nationale  et  main  forte 
si  le  cas  exige. 

2""  que  vues  mes  intentions  de  ne  toucher  une  obole  des 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  319 

revenus  de  la  Seigneurie  ou  tous  autres  hors  une  pension 
de  quinze  cents  livres  accordée  sur  iceux,  vues  les  opposi- 
tions faites  en  conséquence,  il  vous  plaise  nommer  parmi 
vous  un  homme  de  probité  et  solvable  pour  être  régisseur 
de  tout  ce  qui  compose  la  terre  de  Suarce,  si  mieux  vous 
n'aimez  nommer  sur  ma  présentation  le  sieur  Jean  Claude 
Mattin  maire  à  Chavannatte,  le  tout  provisoirement  jusqu'à 
ce  que  la  Cour  souveraine  de  la  province  aît  statué  sur 
cet  article,  à  charge  par  ce  régisseur  de  veiller  à  tout  ce 
qui  compose  la  dite  Seigneurie  et  fermes  en  dépendantes, 
sauf  tous  mes  autres  droits  et  actions  sous  raisons  quel- 
conques. Ces  actes  de  justice  ressereront  notre  amitié  réci- 
proque et  augmenteront  encore  ma  confiance. 

de  Salomon. 

La  municipalité  de  Suarce  se  montra  favorable  à  la  de- 
mande de  M.  de  Salomon  et  signifia  cet  ordre  à  M.  de  St- 
Aulaire: 

«  Vu  les  demandes  en  original  et  signées  de  Salomon, 
nous  les  maire  et  officiers  municipaux  de  Suarce  avons 
ordonné  que  vu  le  bon  ordre,  la  décence  et  la  bonne  police, 
le  nommé  de  St-Aulaire  aît  à  déguerpir  et  abandonner  le 
château  de  la  forêt  de  Normanvillars  sous  peine  d'en  être 
chassé  par  main  forte  si  le  cas  l'exige,  qu'en  conséquence 
il  sera  conduit  hors  la  terre  de  la  Seigneurie  de  Suarce,  et 
fait  être  établi  le  sieur  Jean  Claude  Mattin  maire  de  Cha- 
vannatte  pour  régisseur  de  la  dite  terre  et  Seigneurie,  à 
charge  par  celui-ci  ou  tous  autres  en  cas  de  refus  de  gérer 
avec  probité  le  tout  provisoirement  jusqu'à  ce  qu'il  en  soit 
autrement  ordonné  par  le  juge  supérieur,  saufs  à  M.  de 
Salomon  tous  ses  droits,  noms  et  actions  quelconques. 

Arrêté  et  ordonné  par  la  municipalité  assemblée  ce  trois 
avril  mil  sept  cent  quatre  vingt  dix.  )> 

Monier,  maire    Dinet,  le  jeune  secrétaire. 
*  En  suite  de  quoi  M.  de  Salomon  fait  cette  décharge  à  la 
municipalité  de  Suarce: 

«  Je  soussigné  m'engage  et  deviens  responsable  envers 
le  corps  de  la  municipalité  de  Suarce  de  tous  les  frais  et 
dépens  qui  peuvent  être  suscités  ou  occasionnés,  ou  néces- 


320  REVUE   D'ALSACE 

saires  pour  Texécution  du  décret  rendu  ce  jourd'huy  par  le 
susdit  corps  municipal,  m'oblige  de  salarier  les  gardes  ou 
main  forte  qui  peuvent  être  employées  pour  l'exécution  du 
dit  décret,  comme  aussi  de  faire  confirmer  par  tous  juges 
ledit  décret.  Suarce  ce  trois  avril  1790.  Signé  à  la  minute 

de  Salomon- 

Les  officiers  municipaux  de  Suarce  avaient  fait  preuve 
de  sagesse.  Aussi  méritent-ils  les  félicitations  et  les  remer- 
ciments  d'un  frère  de  M.  de  Salomon,  qui  était  alors  pré- 
sident du  Conseil  souverain  d'Alsace  et  Maire  de  Colmar: 
A  Colmar  ce  17  avril  1790. 

Messieurs 

«  Les  Juges  souverains  ont  reconnu  jusqu'à  présent  les 
principes  d'équité  qui  vous  ont  fait  rendre  votre  Décret  du 
3  courant.  Ce  jugement  rendu  sur  l'exposé  qui  vous  a  été 
fait  par  mon  frère,  confirme  les  vérités  des  faits;  les  juges 
par  devant  lesquels  Ton  a  fait  d'inutiles  efforts  pour  le  faire 
casser,  le  laissent  encore  dans  toute  sa  vigueur,  et  semblent 
vous  dire  de  le  mettre  dans  son  entière  exécution.  Vous  de- 
vez connaître  vos  pouvoirs,  vous  sçavez  aussi  qu'il  est  fort 
inutile  de  rendre  des  jugements,  si  l'on  ne  peut  les  faire 
exécuter.  Pénétrez-vous  de  ces  vrais  principes,  écoutez  tou- 
jours ceux  qui  ont  dicté  votre  décret  du  3,  je  ne  pourrai  que 
vous  applaudir,  vous  admirer,  comme  déjà  je  vous  remercie 
de  la  bonne  justice  que  vous  avez  rendu  à  mon  frère.  Ses 
enfants  un  jour  le  reconnaîtront.  Je  suis  avec  des  senti- 
ments  d'amitié  et  d'estime,  Messieurs  et  chers  Confrères 

Votre  très  humble,  très  obéissant  serviteur 

le  président  de  Salomon,  maire. 

Sur  la  fin  de  cette  année  1790,  par  une  loi  du  27  no- 
vembre, le  serment  civique  fut  imposé  aux  évêques,  cy-de- 
Archevêques  et  autres  Ecclésiastiques,  fonctionnaires  pu- 
blics. 

On  ne  se  pressa  pas  beaucoup  d'y  obtempérer,  et  le  30 
janvier  1791,  afin  d'activer  les  choses,  une  nouvelle  loi  dé- 
crétait le  remplacement  des  Ecclésiastiques  fonctionnaires 
publics  qui  n'auraient  pas  prêté  le  serment  dans  un  bref 
délai. 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  321 

M.  Gérard  s'exécuta,  mais  avec  des  restrictions  qui  ne 
devaient  point  être  admises: 

<(  Je  soussigné  Curé  de  Suerce,  déclare  que  le  dimanche 
six  février,  mil  sept  cent  quatre  vingt  onze,  à  l'issue  de  la 
messe  paroissiale,  et  en  présence  de  tous  les  paroissiens, 
dans  Téglise  dudit  lieu,  j'ai  fait  le  serment  civique  en  ces 
termes:  Je  jure  de  veiller  avec  soin  sur  les  fidèles  de  la  pa- 
roisse qui  m'est  confiée,  d'être  fidèle  à  la  Nation,  à  la  loi  et 
au  Roi  ;  et  de  maintenir  de  tout  mon  pouvoir  la  Constitution 
décrétée  par  l'Assemblée  Nationale  et  acceptée  par  le  Roi, 
autant  que  me  le  permet  la  Religion  catholique,  apostolique 
et  Romaine,  et  en  ce  qui  ne  sera  pas  contraire  à  cette  Reli- 
gion sainte  dont  j'ai  l'honneur  d'être  ministre,  et  dans  la- 
quelle je  veux  vivre   et  mourir  moyennant  la   grâce  de 

Dieu.  » 

Pour  mémoire 

Gérard,  Curé  de  Suerce 

N.  B.  Le  même  serment  est  dans  le  Registre  de  la  Com- 
munauté signé  des  officiers  municipaux.  » 

Mais  les  esprits  turbulents  ne  manquaient  pas  plus  à 
Suarce  qu'ailleurs.  Le  curé  est  dénonéé. 

Déjà  circulent  des  bruits  qu'il  sera  remplacé. 

La  population  s'émeut  et  signe  en  sa  faveur  la  belle 
protestation  qu'on  va  lire  : 

Délibération  faite  par  les  Citoyens  actifs  des  Commu- 
nautés de  Suerce  et  Chavannatte  composant  la  paroisse  du- 
dit Suerce. 

«  Aujourd'hui  vingt-cinq  dudit  mois  d'Avril  de  l'année 
mil  sept  cent  quatre  vingt  onze.  Nous,  les  Maires,  officiers 
municipaux  membres  des  Conseils  Généraux  des  Com- 
munes de  Suerce  et  Chavannatte  et  autres  citoyens  actifs 
desdites  deux  Communautés  qui  composent  la  paroisse  du- 
dit Suerce  asserriblés,  savoir,  ceux  de  la  Communauté  de 
Suerce  dans  la  maison  commune  dud.  lieu,  et  ceux  de  Cha- 
vannatte au  lieu  ordinaire  des  séances  de  la  Municipalité  de 
ce  dernier  lieu,  pour  délibérer  sur  les  objets  qui  concernent 
les  intérêts,  tant  généraux  que  particuliers  de  notre  dite 
paroisse,  et  nommément  sur  ceux  dont  les  Procureurs  de 


322  REVUE   D*ALSACE 

nos  communes  respectives  viennent  de  nous  donner  avis, 
lesquels  objets  sont,  qu'ils  ont  appris  tout  récemment  que 
certains  quidams,  esprits  turbulents  et  irréligieux  auraient 
eu  l'effronterie  de  porter  plaintes,  soit  à  l'Assemblée  Na- 
tionale, soit  au  Département  du  haut  Rhin,  ou  au  Direc- 
toire du  District  de  Belfort  contre  le  sieur  Claude  Edmond 
Gérard  curé  de  notre  dite  paroisse;  et  que  ces  imposteurs 
avaient  pris  pour  motifs  de  leurs  plaintes  que  notre  dit 
Sr.  Curé  nous  avait  prêché  et  enseigné  une  doctrine  con- 
traire à  la  foi  que  nous  avons  le  bonheur  de  professer,  con- 
traire aussi  à  la  Constitution  civile  du  Clergé,  et  opposée 
aux  Décrets  du  Corps  Législatif;  que  comme  le  procédé  de 
ces  esprits  perturbateurs  de  la  tranquilité  et  du  repos  pu- 
blic de  notre  paroisse  est  aussi  injuste  qu'infidèle  et  qu'il 
ne  tend  qu'à  nous  enlever  le  trésor  ineffable  de  la  vraie  foi 
avec  notre  bon  pasteur,  puisque  celui-ci  ne  nous  a  jamais 
rien  prêché  ni  enseigné  qui  puisse  porter  la  moindre  at- 
teinte aux  Loix  de  nos  supérieurs  temporels  ni  à  la  foi, 
mais  qu'au  contraire  il  nous  a  toujours  exhortés  et  pressés 
vivement  tant  par  ses  paroles  que  par  ses  exemples,  soit 
en  public  soit  en  particulier  d'être  fidèles  à  la  loi  et  obéis- 
sants aux  Décrets  de  la  Nation,  et  de  ne  jamais  rien  faire 
de  contraire  aux  bonnes  mœurs  —  C'est  ce  qu'il  a  lui-même 
juré  lors  du  serment  solennel  qu'il  a  fait  publiquement  en 
présence  de  tous  ses  paroissiens  pour  satisfaire  aux  Décrets 
nationaux  qui  l'ordonnaient  —  Il  est  donc,  dans  de  pareilles 
circonstances  d'une  nécessité  indispensable  de  faire  connaî- 
tre à  tous  nos  supérieurs  quelconques  que  bien  loin  d'adhé- 
rer à  de  semblables  plaintes,  nous  sommes,  au  contraire, 
dans  la  ferme  et  sincère  résolution  de  conserver,  à  quel 
prix  que  ce  puisse  être,  un  pasteur  que  le  Ciel  nous  a  donné 
dans  un  temps  de  clémence  pour  être  notre  guide  et  notre 
soutien  contre  les  assauts  et  les  efforts  que  l'enfer  redouble 
pour  parvenir  à  l'anéantissement  du  Christianisme;  de  leur 
faire  aussi  connaître  que  moyenant  la  grâce  de  Dieu,  nous 
sommes  tous  prêts  de  sacrifier,  non  seulement  nos  biens, 
mais  encore  tout  ce  que  nous  avons  de  plus  cher  et  la  vie 
même  s*il  le  faut  pour  la  conservation  de  la  foi  et  religion 
de  nos  ayeux. 


MÉiMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  323 

Ce  cher  Pasteur,  depuis  vingt  trois  ans,  nous  dirige  dans 
la  voye  du  salut,  il  a  non  seulement  sacrifié  la  fleur  de  son 
âge  pour  procurer  le  bien  de  ses  ouaïlles,  mais  encore  tous 
les  revenus  de  son  bénéfice,  au-delà  de  son  nécessaire,  pour 
procurer  à  ceux  d'entre  ses  paroissiens  pauvres  et  néces- 
siteux les  secours  et  soulagements  dont  ils  ont  eu  besoin. 
Car  pendant  les  années  dernières,  temps  de  calamités,  et 
pendant  lequel  d'autres  revêtus  du  même  caractère  ven- 
daient leurs  grains  jusqu'à  quarante  huit  livres  le  sac,  lui 
distribuait  le  sien  à  ses  pauvres,  dont  quelques  uns  ont 
avoué  franchement  que  sans  le  secours  dud-  Sieur  Curé  ils 
seraient  morts  de  faim.  Il  faut  nécessairement  avoir  l'âme 
bien  basse»  être  même  plus  cruel  que  les  bêtes  les  plus  fé- 
roces, et  en  un  mot  avoir  perdu  tout  sentiment  d'honneur 
et  de  probité  pour  porter  des  plaintes  aussi  injustes  et  aussi 
destituées  de  fondement  surtout  contre  une  personne  revê- 
tue d'un  caractère  aussi  auguste  et  innocente  à  tous  égards. 
Nous  pouvons  dire  avec  certitude  que  si  ces  plaintes  ont 
été  portées  par  quelques  uns  de  nos  concitoyens,  ceux-ci  ne 
connaissent  nullement  la  candeur  et  l'intégrité  de  notre  Pas- 
teur, ou  que  si  ils  les  connaissaient,  ils  n'ont  plus  qu'une 
faible  écorce  de  religion,  et  qu'ils  payent  jie  la  plus  noire 
ingratitude  et  des  calomnies  les  plus  atroces  les  soins,  fa- 
tiges  et  sollicitudes  que  ce  cher  Pasteur  et  Père  spirituel 
s'est  toujours  données  à  l'égard  de  ses  paroissiens,  lesquels 
il  a  aussi  toujours  regardés  et  considérés  comme  ses  en- 
fants. 

Dans  ces  circonstances  nous  déclarons  à  la  face  du  ciel 
et  de  la  terre  que  nous  sommes  dans  la  ferme,  sincère  et 
inviolable  résolution  de  conserver  pour  notre  seul  et  unique 
Pasteur  ledit  Sr.  Claude  Edmond  Gérard,  qui,  depuis  vingt 
trois  ans  nous  conduit  et  nous  dirige  avec  toute  la  sollici- 
tude et  les  soins  les  plus  infatiguables  dans  la  voye  du  salut; 
que  pour  cet  effet,  nous  sacrifierons  tous  nos  biens  et  ce  que 
nous  avons  de  plus  précieux,  s'il  est  nécessaire  pour  l'exé- 
cution de  notre  résolution;  que  nous  ne  reconnaîtrons  ja- 
mais d'autre  Curé  autant  et  si  longtemps  qu'il  plaiera  à 
Dieu  conserver  la  vie  à  celui  qu'il  lui  a  plû  nous  donner. 


324  REVUE  d'alsacé 

très  persuadés  qu'il  ne  s'écartera  jamais  des  devoirs  aux 
quels  les  fonctions  de  son  ministère  l'obligent;  que  d'ail- 
leurs nous  considérerons  comme  nos  ennemis  jurés  tous 
ceux  qui  tenteraient,  soit  par  force  ou  autrement,  de  nous 
priver  d'un  aussi  bon  et  aussi  charitable  guide,  qu'avec 
l'aide  de  Dieu  nous  vivrons  et  mourrons  dans  la  religion 
catholique,  apostolique  et  Romaine  qu'il  nous  a  prêchée 
avec  tant  de  zèle  et  de  ferveur  et  dans  laquelle  nous  avons 
eu  l'avantage  de  naître.  C'est  pourquoi  nous  supplions  très 
instamment  Messieurs  les  administrateurs  du  Département 
d'aggréer  notre  présente  délibération  et  de  n'y  apporter  au- 
cun obstacle. 

Fait  et  délibéré  à  l'assemblée  générale  des  citoyens  de 
la  communauté  de  Suerce,  convoquée  à  cet  effet  dans  la 
maison  commune  dudit  lieu»  les  jour,  mois  et  an  susdits- 
Ceux  d'entre  nous  ayant  l'usage  des  lettres  ont  signé  et  les 
illiterés  fait  leurs  marques  ordinaires,  après  qu'il  a  été  ar- 
rêté par  le  Conseil  général  de  la  Commune  que  la  présente 
délibération  sera  inscrite  sur  le  Registre  de  la  municipalité, 
et  une  copie  collât ionnée  envoyée  au  Directoire  du  Dépar- 
tement du  haut  Rhin  aussitôt  que  nos  concitoyens  de  la 
communauté  de  Chavannattes  également  paroissiens  comme 
nous  y  auront  souscrit. 

Signé  à  la  minute. 

Suivent  102  signatures,  et  seulement  9  croix  pour  les 
illiterés,  comme  ils  disent. 

Cette  délibération,  qui  fait  honneur  aux  signataires  au- 
tant qu'au  Curé,  rappelle,  sans  doute  en  faveur  de  celui-ci, 
le  serment  civique  qu'il  avait  prêté  solennellement  le  6  fé- 
vrier dernier  à  l'issue  de  la  messe  paroissiale. 

M.  Gérard  ne  voulut  point  qu'il  y  eut  de  malentendu  de 
la  part  de  ses  paroissiens  ni  de  personne  sur  la  portée  de 
ce  serment. 

Le  9  juin  1791,  il  fait  cette  déclaration: 

«  Je  soussigné  Prêtre  curé  de  Suarce  déclare  que,  lors- 
que le  six  février  dernier,  en  présence  de  tous  mes  parois- 
siens, j'ai  prêté  le  serment  civique,  je  ne  l'ai  fait  que  sous 
la  réserve  expressément  prononcée  de  vivre  et  de  mourir 


MÉMOIRES   D*UN   CURÉ   DE  CAMPAGNE  325 

dans  la  soumission  à  l'Eglise,  et  dans  la  Religion  catholi- 
que» apostolique  et  Romaine;  que  ces  sentimens  religieux 
sont  le  plus  sûr  garant  de  ma  fidélité  à  la  nation,  à  la  loi  et 
au  Roi,  et  de  mon  obéissance  à  la  puissance  civile:  fidélité 
et  obéissance  que  j'ai  toujours  observée,  et  toujours  ensei- 
gnée pendant  trente  un  ans  de  fonctions  publiques,  et  que 
j'observerai  et  enseignerai  pendant  toute  ma  vie.  Ce  qui 
sera  notifié  aux  officiers  municipaux.  A  Suerce  le  neuf  juin, 
mil  sept  cent  quatre  vingt  onze. 

Il  s'était  du  reste  produit  un  fait  grave  depuis  que  M. 
Gérard  avait  prêté  le  serment  sous  cette  réserve  expressé- 
ment formulée.  Le  pape  avait  parlé.  Deux  brefs  émanés  de 
lui,  l'un  du  10  mars,  qui  était  une  réponse  aux  évêques 
signataires  de  l'Exposition  des  principes,  l'autre  du  13  avril, 
adressé  au  roi,  aux  évêques,  aux  prêtres  et  au  peuple  de 
France  condamnaient  tous  deux  la  Constitution  civile  du 
Clergé.  Dans  le  dernier,  Pie  VI  frappait  de  suspension  tout 
jureur  qui  ne  se  serait  pas  rétracté  dans  l'espace  de  qua- 
rante jours.  Le  curé  de  Suarce  ne  fait  sans  doute  cette  dé- 
claration du  9  juin  que  pour  se  mettre  plus  sûrement  à  l'abri 
de  la  censure  du  pape. 

Dès  le  commencement  de  1791,  M.  Gérard  s'était  ad- 
joint comme  aides  deux  prêtres  libres,  dont  l'un,  M-  Pa- 
tingre,  originaire  de  Lepuix,  village  voisin  de  Suarce,  signe 
déjà  au  mois  de  janvier  des  actes  de  baptême  en  qualté  de 
vicaire.  A  partir  du  mois  d'avril,  il  ne  signe  plus  comme  vi- 
caire,^ mais  comme  prêtre  délégué.  L'autre  était  Laurent 
Gérard,  un  des  neveux  du  Curé,  et  le  frère  de  celui  qui 
était  professeur  au  Séminaire  de  St-  Diez.  Dès  la  fin  de 
juin,  il  signe  aussi  des  Actes  de  baptême  comme  prêtre  dé- 
légué. 

Ces  deux  prêtres  paraissent  à  côté  du  Curé  Gérard  jus- 
qu'à son  départ  pour  l'exil  qui  eut  lieu  le  24  septembre 
1792.  Ils  reparaissent  en  1796,  sous  le  nom  de  prêtres  mis- 
sionnaires, alors  que  le  curé  Gérard  était  encore  en  exil, 
et  presque  tous  les  baptêmes  de  cette  année  sont  faits  par 
ce  Laurent  Gérard,  prêtre  missionnaire. 

Cependant  les  notables  des  Municipalités  de  Suarce  et 


C26  REVUE  d'alsaçe 

de  Chavannatte  avaient  eu  le  courage  d'adresser  de  nou- 
velles remontrances  aux  membres  du  Directoire,  du  dépar- 
tement du  haut  Rhin  en  faveur  de  leur  curé,  qu'à  tout  prix 
ils  voulaient  conserver. 

«  A  Messieurs,  Messieurs  les  Administrateurs  du  Di- 
rectoire du  Département  du  haut  Rhin- 

Remontrent  les  Maires,  officiers  municipaux  et  mem- 
bres des  Conseils  Généraux  des  Communes  de  Suerce  et 
Chavannatte.  composant  la  paroisse  dudit  Suerce  et  disent 

Qu'au  mois  de  septembre  dernier,  le  bruit  avait  couru 
que  Monsieur  Gérard  leur  curé  allait  être  remplacé;  cette 
nouvelle  avait  jettée  l'alarme,  l'inquiétude  et  la  défiance 
dans  l'esprit  de  tous  les  paroissiens;  que  cette  nouvelle 
s'étant  trouvée  fausse,  ils  en  auraient  conçu  la  plus  grande 
joye,  joye  dont  ils  donnèrent  à  lors  les  témoignages  les  plus 
éclatans,  comme  les  moins  équivoques. 

Considérant  lesdites  Municipalités  et  Conseils,  que  ledit 
curé  a  le  gouvernement  de  cette  paroisse  depuis  près  de 
24  ans:  que  pendant  tout  ce  tems,  il  n'a  donné  à  l'adminis- 
tration civile  aucun  lieu  de  plainte,  soit  pour  son  enseigne- 
ment, soit  pour  sa  conduite:  que  par  son  désinterressement 
et  son  zèle,  il  a  mérité  la  confiance  de  tous  ses  paroissiens; 
car  outre  la  régularité  de  sa  conduite  privée,  il  n'a  pas 
cessé,  depuis  qu'il  est  dans  cette  paroisse,  d'instruire  les 
vieux  et  les  jeunes,  de  montrer  aux  enfans  une  tendresse 
vraiment  paternelle,  aux  pauvres  une  compassion  digne  d'un 
père  en  partageant  avec  eux  ses  grains,  pour  les  tirer  de  la 
détresse  des  dernières  années;  aux  malades  l'assiduité  la 
plus  suivie  jointe  aux  secours  corporels. 

Considérant  que  depuis  la  révolution,  plusieurs  Com- 
munes étaient  livrées  aux  convulsions,  aux  secousses  et  aux 
désordres  de  l'anarchie,  celles  de  Suerce  et  de  Chavanotte 
ont  toujours  joui  de  la  paix  et  des  fruits  précieux  qui  en 
sont  la  suite;  que  l'administration  n'a  jamais  eu  à  se  plain- 
dre de  l'obéissance  et  des  services  publics,  auxquels  ces 
deux  communes  sont  assujetties. 

Considérant  que  bien  loin  que  ledit  curé  se  soit  rendu 
coupables  des  excès,  dont  l'autorité  civile  pût  se  plaindre, 


MÉMOIRES   d'un   CURÉ   DE  CAMPAGNE  327 

il  n'a  jamais  cessé  de  prêcher  à  ses  paroissiens  la  paix,  la 
tranquilité,  la  modération,  l'obéissance  aux  lois,  le  respect 
et  la  subordination  envers  ceux  qui  sont  chargés  de  leur 
exécution;  exhortations  qu'il  a  réitérées  plusieurs  fois  en 
public;  mais  surtout  cette  année  ci;  exhortations  qu'il  a 
soutenues  par  sa  conduite  particulière,  Ses  offres  pour  la 
contribution  patriotique  surpassent  celles  du  citoyen  le  plus 
aisé  dans  la  paroisse:  il  a  été  un  des  premiers  à  payer  les 
impositions.  Que,  s'il  est  parvenu  contre  lui  quelques  plain- 
tes aux  administratifs  ou  ailleurs,  elles  ne  peuvent  avoir 
pour  auteurs  que  des  gens  mal  intentionnés,  gens  dont  la 
perversité  détruit  suffisamment  le  témoignage;  et  que  tous 
les  paroissiens  sans  exception,  désavouent  comme  des  im- 
posteurs et  des  calomniateurs- 

Considérant  enfin  que  le^ remplacement  de  ce  Curé  ne 
pourrait  avoir  que  des  effets  pernicieux,  destructifs  du  re- 
pos et  de  la  tranquilité  publique,  contraires  par  conséquent 
aux  vues  de  l'administration;  que  tous  les  paroissiens,  par 
une  suite  du  vif  attachement  qu'ils  ont  voué  à  ce  curé,  ne 
se  détacheraient  pas  de  lui,  et  n'auraient  aucune  confiance 
à  un  nouveau  curé;  qui  par  conséquent  deviendrait  par- 
faitement inutile,  n'ayant  personne  à  sa  suite;  que  les 
mêmes  paroissiens  usant  des  droits.de  l'homme  reconnus  et 
consacrés  par  l'Assemblée  Nationale,  ne  manqueraient  pas, 
dans  ce  dernier  cas»  de  demander  la  permission  de  se  réu- 
nir et  de  former  des  assemblées  religieuses  différentes  de 
celles  de  ce  nouveau  curé;  ce.  qui  serait,  à  pur  perte  une 
augmentation  de  dépenses. 

Pour  toutes  ces  considérations,  les  soussignés  Munici- 
paux et  membres  formant  les  Conseils  tant  de  Suerce  que 
de  Chavannotte,  concluent  à  ce  qu'il  vous  plaise.  Messieurs, 
ordonner  que  M.  Gérard  leur  curé  actuel  soit  conservé  dans 
la  place  de  Curé  dudit  Suerce.  Ils  sont  d'autant  plus  fondés 
à  l'espérer  que  tout  concourt  à  justifier  leur  demande. 

Laurence  Maire,  Feusie  Maire.  J-  P.  Both.  J.  C.  Mon- 
nié  le  vieu-  Jacqe  Dadé.  Jean  Pierre  Rot,  Jacque 
Laboube.  Henry  Vaicle.  Jean  Pierre  Gregnat. 
Nicolas  Vagnar.  Jacque  Mattien.  Biaise  Grimont. 


328  REVUE   D'ALSACE 

Jeanpierre  Verthe-  Antoine  Prêtât.  Monnié  pro- 
cureur, J.  Richard  Voelin.  Jacque  Biaise  JGri- 
mont.  Dadez  procureur.  Louis  Grimont.  Jean 
Viatte. 
Ces  Remontrances  sont  de  la  fin  de  1791  ou  du  commen- 
cement de  1792. 

Une  lettre  du  mois  de  juillet  de  cette  année  1792,  écrite 
à  Mgr.  l'Evêque  de  Lausanne  par  M.  Gérard,  nous  fournit 
quelques  renseignements  sur  l'état  du  pays  à  cette  époque- 
Elle  nous  apprend  en  particulier  que  le  Directoire  du  Dé- 
partement multipliait  ses  arrêtés  contre  les  curés-  Quels 
étaient  alors  les  administrateurs  du  Directoire  du  district  de 
Belfort?  Probablement  déjà  ceux  que  nous  retrouvons  en 
1793:   MM.   Bornèque,   Boillat»   Boyer,   avec  leur  greffier 

Rossé. 

» 

A  Monseigr.  l'évêque  de  Lausanne  à  Fribourg  en  Suisse 
Mgr 

Le  clergé  catholique  du  diocèse  de  Besançon  en  Haute 
Alsace  a  appris  avec  joye  que  vous  vous  étiez  chargé  du 
gouvernement  de  ce  vaste  diocèse  vacant  par  la  mort  de 
M.  de  Durfort  que  tous  les  gens  de  bien  ont  respecté  pen- 
dant sa  vie,  et  dont  ils  pleurent  la  perte  aujourd'hui.  Il  reste 
encore  en  place  dans  cette  partie  environ  15  curés,  qui  ne 
prennent  point  de  part  au  schisme,  outre  plusieurs  simples 
prêtres,  qu'on  laisse  dans  les  paroisses  des  campagnes  mal- 
gré les  arrêtés  du  département.  Je  sais  que  Votre  Grandeur 
a  adhéré  au  bref  du  Pape  du  19  mars  dernier,  et  qu'elle  a 
donné  une  instruction  pastorale  pour  le  diocèse  de  Besan- 
çon, mais  ces  pièces  intéressantes  ne  nous  parviennent  pas, 
et  la  plupart  de  mes  confrères  les  ignorent.  Nous  connais- 
sons aussi  les  pouvoirs  plus  étendus  que  le  Souverain  Pon- 
tife a  accordés  à  nos  Evêques  et  aux  administrateurs  des 
diocèses  ledit  jour  19  mars;  mais  nous  n'avons  pas  de  con- 
naissance que  Votre  Grandeur  ait  communiqué  ces  pouvoirs 
à  quelques  prêtres  qui  soient  à  notre  portée:  nous  sommes 
trop  éloignés  de  Besançon,  et  les  correspondances  sont  très 
difficiles  et  périlleuses. 


MÉMOIRES   d'un  CURÉ   DE  CAMPAGNE  329 

Nous  ne  trouvons  pas  d'ailleurs  dans  Tinstruction  de 
M.  TEvêque  de  Langres  adoptée  par  feu  M.  de  Durfort,  les 
pouvoirs,  dont  souvent  nous  aurions  besoin.  Il  ne  se  fait 
par  devant  nos  intrus  que  des  mariages  nuls;  cependant  si 
Toccasion  s'en  présente  nous  ne  pouvons  pas  les  réhabiliter; 
parce  que  d'un  côté,  nous  ne  sommes  pas  les  Curés  des 
contractants  et  nous  n'avons  pas  de  délégation  pour  cela; 
les  Curés  légitimes  étant  dispersés  on  ne  sait  où;  et  de  l'au- 
tre s'il  se  rencontre  des  empêchements  à  ces  mariages,  nous 
ne  pouvons  pas  en  dispenser;  puisque  l'instruction  avant 
dite  N"  18  semble  restreindre  nos  pouvoirs  quant  au  ma- 
riagge  à  nos  seuls  paroissiens;  la  même  ne  nous  donne  pas 
non  plus  la  faculté  de  dispenser  de  l'irrégularité-  Sur  les 
représentations  que  j'avais  faites  au  mois  de  septembre 
.  dernier  à  M.  de  Durfort,  il  avait  eu  la  bonté  de  communi- 
quer avec  faculté  de  subdéléguer  tous  les  pouvoirs  de  ju- 
ridiction relativement  au  mariage  et  aux  irrégularités  à  M. 
Démolis  Curé  de  Danjuttin  et  Doyen;  mais  M.  Démolis 
lui-même  a  été  expulsé  et  s'est  retiré  à  Besançon.  Nous 
sommes  donc  dans  la  position  la  plus  triste  à  tous  égards, 
car  outre  les  grands  embarras  que  nous  rencontrons  quel- 
quefois dans  notre  ministère,  le  poids  de  la  persécution 
s'aggrave,  et  s'appesantit  sur  nous:  de  sorte  que  nous  pou- 
vons dire  foris  pugnœ,  intus  timorés. 

C'est  avec  la  plus  grande  simplicité,  Mgr  que  je  vous 
présente  mes  réflexions.  Comme  nous  sommes  très  voisins 
des  frontières  du  côté  de  Porrentruy,  je  pense  que  nous 
pourrions  plus  facilement  recevoir  vos  ordres;  et  si  vous 
daignez  m'honorer  d'une  réponse,  je  vous  prie  de  l'adresser 
à  M.  Delacour  prêtre  curé  de  Damphreux  près  de  Porren- 
truy. 

Je  suis  avec  le  respect  le  plus  profond 

Le  23  juillet  1792. 

Les  paroissiens  de  M-  Gérard  ne  pouvaient  se  résoudre 
à  perdre  leur  curé.  Lui-même  ne  se  résignait  pas  davantage 
à  les  abandonner,  et  de  part  et  d'autre  tout  avait  été  tenté 
pour  s'éviter  cette  douloureuse  séparation.  Ce  fut  inutile. 


330  REVUE   D'ALSACE 

Un  décret  de  l'Assemblée  Nationale  du  26  août  donna 
Tordre  aux  fonctionnaires  publics  qui  n'avaient  pas  prêté  le 
serment  prescrit  par  le  décret  du  26  novembre  1 790  d'avoir 
à  sortir  du  Royaume  dans  la  quinzaine. 

Les  curés  étaient  compris  parmi  ces  fonctionnaires. 

M.  Gérard  préféra  l'exil  à  l'apostasie. 

Voici  sa  déclaration  et  le  passeport  que  les  municipaux 
de  Suarce  lui  délivrent  pour  son  départ  en  Suisse. 

Copie 

De  la  déclaration  du  curé  de  Suerce,  du  dix  neuf  sep- 
tembre mil  sept  cent  quatre  vingt  douze,  et  passe  port  à 
lui  accordé  ledit  jour. 

«  Nous  soussignés  Maire  et  officiers  municipaux  de 
Suerce  département  du  haut  Rhin,  district  de  Belfort,  cer- 
tifions que  le  Sr-  Claude  Edmond  Gérard,  curé  dudit  lieu 
depuis  plus  de  vingt  quatre  ans  s'est  présenté  par  devant 
nous  ce  jourd'hui,  et  nous  a  djclaré  que  par  un  principe  de 
conscience,  de  fidélité  à  son  Dieu,  à  sa  religion,  à  ses  pa- 
roissiens, il  n'avait  pu,  le  six  février  de  l'an  dernier,  faire 
purement  et  simplement  le  serment  prescrt  par  le  décret 
du  26  novembre  1790,  mais,  qu'en  le  faisant,  il  y  avait  ajou- 
té des  restrictions  dictées  par  le  même  principe  et  qu'il 
n'avait  fait  ce  serment  qu'autant  que  la  Religion  catholique, 
apostholique  et  romaine  le  lui  permettait,  et  en  ce  qui  ne 
lui  était  pas  contraire,  comme  il  en  conste  par  le  procès  ver- 
bal dressé  en  conséquence  par  les  officiers  municipaux  en 
exercice;  a  déclaré  en  outre  ledit  Sr.  Curé  qu'en  consé- 
quence il  se  regardait  comme  compris  dans  l'article  pre- 
mier du  décret  de  l'Assemblée  Nationale  du  26  août  dernier, 
par  lequel  il  est  ordonné  aux  fonctionnaires  publics  qui 
n'ont  pas  prêté  le  serment  prescrit  par  ledit  décret  du  26 
novembre,  de  sortir  du  Royaume  dans  la  quinzaine:  En 
conséquence  a  déclaré  ledit  Sr.  Curé  que  pour  se  conformer 
à  la  loi  dudit  jour,  il  allait  se  retirer  dans  la  Suisse;  qu'il 
ne  quittait  sa  patrie  qu'avec  le*  plus  grand  regret;  que 
l'obéissance  seule  pouvait  l'y  déterminer;  qu'il  laissait  ses 
propriétés  so 's  Ir.  sauvegarde  de  la  loi,  et  sous  la  respon- 


MÉMOIRES  D*UN  CURÉ  DE  CAMPAGNE  331 

sabilité  de  la  Municipalité.  Cest  pourquoi  il  a  requis  un 
passe  port,  que  nous  lui  avons  accordé  comme  s'ensuit. 

Laissez  passer  le  Sr.  Gérard  curé  de  Suerce,  français, 
domicilié  audit  lieu,  âgé  de  cinquante  six  ans,  taille  de  cinq 
pieds  un  pouce,  cheveux  et  sourcils  châtains,  yeux  gris,  nez 
ordinaire,  bouche  médiocre,  menton  un  peu  affilé,  la  tête 
un  peu  chauve»  et  prêtez  lui  aide  et  assistance  en  cas  de 
besoin. 

Délivré  à  la  maison  commune  dudit  Suerce,  le  dix  neuf 
septembre  mil  sept  cent  quatre  vingt  douze,  par  nous,  offi- 
ciers municipaux,  qui  avons  signé  avec  le  secrétaire  gref- 
fier et  ledit  Gérard. 

Signé.  Laurence,  maire.  Jaque  Dadé,  Jean  Pierre  Rot, 
J.  p.  Rothe,  J.  C  Monnier,  le  vieux,  Monnier  procureur, 
Gérard  Curé,  J.  H.  Corbat,  secret,  greff.  de  la  Communauté 
de  Suerce,  avec  paraphe. 

Collationné  pour  copie  conforme  à  l'original,  lequel  est 
resté  entre  les  mains  dudit  curé 

J.  H.  Corbat 
Sec.  greff.  de  la  Communauté 
de  Suerce. 


<)i  FIN  ^(^ 


Les  Origines 

de 


rAbbayc  d'Ebermansler 


par 

Anselme    LAUGEL 


Les  plus  anciens  documents  diplomatiques  que  nous 
possédions  sur  l'abbaye  d'Ebersmunster  sont,  aujourd'hui, 
considérés  comme  apocryphes  et  comme  ayant  été  confec- 
tionnés vers  l'onzième  siècle;  mais  ces  falsifications  qui  ne 
sont  que  des  rajeunissements  de  titres  disparus,  des  répli- 
ques destinées  à  consacrer  la  légitimité  de  donations  précé- 
demment faites»  constituent,  malgré  tout,  de  précieuses 
sources  de  renseignement. 

Nous  connaissons,  au  sujet  d'Ebersmunster,  deux,  char- 
tes: l'une  datée  du  6  mai  770  provient  du  roi  Carloman, 
frère  de  Charlemagne,  l'autre,  plus  anciennne,  provient  du 
roi  Thierry  III  et  est  datée  du  9  février  683.  Ces  deux 
pièces  ont  été  publiées  par  Grandidier,  et  figurent  dans  son 
Histoire  de  l'Eglise  de  Strasbou,rg,  au  nombre  des  pièces 
justificatives,  sous  les  numéros  60  et  24. 

Le  roi  Carloman,  à  la  prière  de  l'abbé  Isenhardus,  con- 
firme la  donation  faite  autrefois  par  le  duc  Âdalricus  et 
son  épouse  Béreswinde  à  l'abbaye  de  Novientum  qui,  dit-il, 
aurait  été  construite,  par  leurs  soins  et  sur  leur  domaine, 
en  l'honneur  des  saints  Apôtres  Pierre  et  Paul  et  de  saint 
Maurice  (1) 

1)  La  donation  comprend  des  biens  dans  les  villages  suivants: 
Wishuwilare  (Weisweiler)  dans  le  Brisgau  supra  ripas  Rheni 
fluminis;  à  Suiza  (Soultz  Haute-Alsace;  à  Bergheim,  Lageln- 
heim,  Grussenheim,  Sigolsheim;  à  Racenhusen  (Rathsamhau- 
sen);  à  Oleswilern  (Orschweiler),  à  Scerenwilre  (Scherwîller)  ; 
à  Sarmenheim,  Huttenheim,  Northus  (Nordhausen).  Actum 
Bruocmagad  (Brumath)  palacio,  publico  in  Dei  nomine  féliciter. 


LES  ORIGINES   DE   L*ABBAYE   D'EBERMUNSTER  333 

Dans  l'autre  charte,  celle  de  Thierry  III,  ce  roi  s'a- 
dresse: Attico  duci  et  Adalherto  comiti,  alterisque  fisci 
nostri  exactoribus,  et  leur  fait  savoir  qu'à  la  requête  de 
l'abbé  Erhard  et  de  son  délégué,  le  moine  Radebert,  il 
a  concédé  à  l'abbaye  élevée  à  Novientum,  en  l'honneur  de 
saint  Maurice,  les  revenus  de  la  villa  de  Hildesheim.  Ce 
diplôme,  dit  M.  Pfister  dans  son  ouvrage  «ur  le  Duché  mé- 
rovingien d'Alsace,  est  authentique  encore  que  l'original 
soit  perdu. 

La  charte  de  Carloman,  bien  qu'elle  soit  postérieure  à 
celle  de  Thierry,  n'en  est  donc  pas  la  confirmation,  et  ces 
deux  pièces  n'ont  entre  elles,  aucun  rapport:  la  plus  an- 
cienne est  une  lettre  adressée  au  duc  Atticus  et  au  comte 
Adalbert  pour  leur  enjoindre  d'avoir  à  livrer  à  l'abbaye  de 
Novientum,  les  revenus  d'Hildesheim;  la  seeonde  est  la 
confirmation,  par  Carloman,  de  donations  que  le  même  Atti- 
cus avait  faites  à  ce  monastère. 

Ces  documents  nous  montrent  donc  que  le  duc  Atticus 
et  sa  femme  Béreswinde  dotèrent  le  monastère  de  Novien- 
tum ou  d'Ebersmunster,  puis  que  le  roi  Thierry  III  assigna 
à  cette  fondation  certains  revenus,  entre  autres  ceux  de 
la  villa  de  Hildesheim,  et,  enfin  que,  plus  tard,  le  roi  Carlo- 
man confirma  l'abbaye  dans  la  possession  des  terres  que 
lui  avaient  cédées  Atticus  et  Béreswinde.  Nous  ne  sommes 
donc  nullement  autorisés  par  ces  textes  à  conclure  qu'Atti- 
cus  fut  le  fondateur  même  d'Ebersmunster.  La  charte  de 
Carloman,  dit  bieil  que  Novientum  est  un  monastère  quod 
vir  illustris  Adairicus  vel  Athicus  dux  et  conjux  ejus  Be- 
reswinda  in  Christi  nomine  et  in  honore  sanctorum  Apos- 
toîorum  Pétri  et  Pauli  et  sancti  Mauritii  martyris  et  socio- 
rum  ejus  a  novo  in  suo  proprio  contruxcirunt  fundo.  Mais 
le  sens  de  cette  expression  a  novo  comtruxerunt  si  souvent 
employée  dans  les  vieux  titres,  est  discutable.  Signifie- 
t-elle  qu'Atticus  et  son  épouse  furent  les  premiers  cons- 
tructeurs d'une  abbaye  neuve,  ou  qu'ils  ne  firent  que  re- 
mettre à  neuf  une  abbaye  déjà  existante?  Nous  ne  le  sa- 
vons pas  au  juste,  et  les  deux  interprétations  peuvent  se 
défendre.  Quant  à  la  charte  de  Thierry  III,  elle  ne  regarde 


334  REVUE   D'ALSACE 

le  duc  Atticus  et  le  comte  Adalbert  que  comme  des  fonc- 
tionnaires à  qui  fut  confiée  Téxécution  du  décret  royal. 

L'examen  de  ces  chartes  ne  nous  permet  donc  que  deux 
conclusions,  la  première  que  le  duc  Atticus  fut  un  des 
bienfaiteurs  de  l'abbaye  d'Ebersmunster,  et  la  seconde,  que 
le  roi  ThierrylII,  lorsqu'il  voulut  à  son  tour,  témoigner  sa 
bienveillance  au  monastère,  chargea  ce  même  duc  Atticus, 
d'exécuter  ses  volontés. 

Nous  serions  donc  obligés  de  nous  arrêter  là  si  nous 
n'avions,  à  notre  disposition,  d'autres  sources  de  renseigne- 
ments qui  nous  sont  fournies  par  les  chroniques  d'Ebers- 
munster, et  de  Senones,  et  par  la  Vita  Deodati. 

La  Chronique  d'Ebersmunster  (Chonicon  Novientum 
ou  Ebersheimense)  semble  avoir  été  écrite  au  milieu  du 
douzième  siècle,  et  elle  contient,  à  côté  d'invraisemblances 
manifestes,  des  détails  intéressants  et  qui  méritent  d'être 
retenus,  (1) 

Il  y  avait  autrefois,  dit  cette  chronique,  dans  un  îlot 
formé  par  la  rivière  d'Ill,  à  l'endroit  où  s'éleva  plus  tard 
notre  abbaye,  un  temple  consacré  à  Teutatès,  que  Jules 
César,  lorsqu'il  vint  en  ces  pays,  fit  abattre,  pour  le  rem- 
placer par  un  sanctuaire  consacré  à  Mercure  et  qu'il  appela 
Novientum.  Le  conquérant  des  Gaules  entoura  ce  sanc- 
tuaire d'une  ceinture  de  forts,  dont  le  premier  portait  le 
nom  de  Brundusium,  et  était  situé  sur  les  bords  d'un  lac  que 
l'Ill  formait  non  loin  de  là;  les  deux  autres  étaient  placés 
près  des  villages  d'Hiltesheim  et  de  Lagenheim  et  s'appe- 
laient» (chose  étrange,  de  noms  allemands!)  Erdburc  et 
Altenburc;  enfin  le  quatrième  était  construit  au  delà  de 
rill,  sur  une  montagne  et  reçut,  à  cause  de  sa  situation,  le 
nom  singulier  d'Apica  —  c'est  sans  doute  Epfig  qui  se 
trouve,  en  effet,  placé  sur  une  hauteur  et  qui,  dans  les 
anciens  titres  est  appelé  Hepheka.  —  Jules  César,  continue 

1)  Le  fond  de  ce  récit  nous  semble  vrai,  déclare  M.  Pfister 
op.  cit.  p.  18  note;  ce  qui,  d'ailleurs  paraît  contredire  ce  que  ce 
même  auteur  dit  à  la  page  85  de  son  ouvrage,  à  savoir:  que 
l'historien  qui  ne  poursuit  que  la  vérité  doit  laisser  de  côté  ce 
document. 


LES  ORIGINES   DE   l'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  335    • 

ensuite  le  chroniqueur,  subjuga  les  Germains  qui  habitaient 
ce  pays,  bien  plutôt  par  sa  munificence,  par  sa  bonté  et  par 
les  honneurs  qu'il  leur  accorda  que  par  la  force  des  armes, 
et  comme  il  n'eut  jamais  qu'à  se  louer  de  leur  fidélité  et 
de  leur  bravoure  quand  il  les  entraîna  à  la  conquête  du 
reste  de  la  Gaule,  il  nomma  les  principaux  d'entre  eux  sé- 
nateurs et  les  autres  chevaliers. 

Dans  ce  premier  passage,  le  chroniqueur  nous  a  fait, 
sans  peut-être  qu'il  s'en  soit  douté,  un  rapide  abrégé  de 
l'histoire  même  de  l'occupation  romaine  en  Alsace.  Jules 
César  n'est  ici  que  la  personnification  de  la  puissance  im- 
périale, et  nous  assistons  successivement,  dans  le  récit  qui 
nous  est  fait,  à  la  métamorphose  des  dieux  de  la  Gaule  ou 
de  la  Germanie  en  dieux  romains:  Teutatès  changé  en  Mer- 
cure; puis  à  la  soumission  des  peuples  de  la  rive  gauche 
du  Rhin  et  à  leur  assimilation  complète  qui  permit  de  faire 
entrer  les  chefs  de  ces  peuples  dans  les  conseils  publics  et 
de  leur  confier  des  fonctions  officielles:  ils  furent  nommés 
sénateurs  et  chevaliers  (1);  puis  à  la  construction,  le  long 
du  Rhin,  de  forts  chargés  d'en  défendre  les  abords  quand 
une  fois  les  Champs  Décumates  furent  perdus* 

Tout  cela  est  sommairement  décrit  par  des  images  ap- 
propriées; et  ce  début  de  la  chronique  de  Novientum  consti- 
tue, à  vrai  dire,  comme  un  cours  d'histoire  où,  en  dix  lignes,' 
sont  rappelés  les  traits  principaux  qui  ont  caractérisé  l'oc- 
cupation romaine  en  Alsace. 

Et  ces  premiers  renseignements  sont  d'ailleurs,  jusqu'à 
un  certain  point,  confirmés  par  les  découvertes  archéologi- 
ques qui  se  rapportent  à  Ebersmunster,  car  voici  ce  que 
disait  déjà  Schweighssuser  en  1822: 

«  Il  existe  entre  Ebersmiinster  et  l'ancienne  route  ro- 
maine, une  série  de  tumuli  fort  remarquables-  Quelques- 
uns  ont  été  nivelés  depuis  peu  d'années.  On  y  a  trouvé  des 

1)  C'est  là,  sans  doute,  un  vague  souvenir  de  Tédit  de  212 
par  lequel  Caracalla  accordait  à  tous  les  sujets  libres  de  l'Em- 
pire le  droit  de  cité,  et  de  Torganisation  romaine  qui  avait,  en 
dernier  lieu,  divisé  la  Gaule  en  cités  régies  par  des  curies  dont 
les  membres  étaient  pris  parmi  les  propriétaires  fonciers,  et  se 
nommaient  curiales,  decuriones,  senatores. 


336  REVUE    D'ALSACE 

squelettes  très  décomposés,  ayant  autour  des  os  des  bras  et 
des  cuisses,  des  anneaux  de  cuivre.  Il  y  avait,  sous  chaque 
butte,  plusieurs  squelettes,  et  même  quelquefois  deux  cou- 
ches Tune  sur  l'autre.  Ils  n'étaient  accompagnés  d'aucun 
autre  objet  conservé,  et  il  serait  difficile  de  déterminer,  par 
leur  nature  même,  s'ils  étaient  gaulois  ou  alémaniques; 
mais,  non  loin  de  là,  on  a  trouvé,  sous  la  souche  d'un  vieux 
chêne,  une  belle  médaille  celtique  en  or.  »  (1)  D'autres 
trouvailles  qui  ont  été  faites  dans  ces  régions  et  les  pro- 
grès de  la  science  préhistorique  nous  permettent  aujour- 
d'hui d'entreprendre  cette  détermination  que  Schweighœu- 
ser  n'osait  faire  en  1822,  et  de  dire  que  ces  tumuli  furent 
certainement  les  sépultures  de  la  population  celtique  qui 
habitait  l'Alsace  avant  l'arrivée  des  Romains.  Plus  tard,  le 
nom  que  portait  cet  endroit  a  pu,  en  effet,  être  latinisé  et 
transformé  en  Novientum,  vocable  assez  fréquent  que  nous 
retrouvons  dans  Novigentum  d'où  Nogent,  et  dans  Novian- 
dam»  d'où  Novéant.  Nous  n'oublierons  pas,  non  plus,  que 
c'est  à  une  dizaine  de  kilomètres  au  nord  d'Ebersmunster 
que  s'élevait  la  ville  gallo-romaine  d'Helvetus  qui  comme 
Argentoratum  et  Brocomagus  portait  un  nom  celtique  lati- 
nisé et  qui  avait,  dans  les  premiers  siècles  de  l'ère  chré- 
tienne, une  certaine  importance  puisqu'elle  est  mentionnée 
j3ar  les  anciens  itinéraires,  (1)  Enfin,  l'abbé  Georges  de 
Reichenbach  qui  gouvernait  le  monastère  d'Ebersmunster 
de  1511  à  1540,  pendant  l'époque  troublée  de  la  Guerre  des 
Paysans,  nous  dit:  ejus  iempore  et  rehellione  sub  rusticis, 
modo  combustum  est  idolum  Dianae  quod  servabatui  pxop- 
ter  antiquitatem.  Voici  donc  un  témoignage  authentique  et 
relativement  moderne  qui  nous  prouve  la  véracité  de  Tan- 
tique  chroniqueur  d'Ebersmunster  prétendant  qu'à  Novien- 
tum s'élevait  un  temple  païen,  et  plaçait  une  influence  ro- 
maine et  païenne  à  l'origine  de  la  vénérable  abbaye. 

En  continuant  l'analyse  de  la  chronique  nous  découvrons, 
comme  nous  devions  nous  y  attendre,  que  si  Teutalès  a  été 

1)  Annuaire  du  Bas-Rhin  de  1822. 

1)  V.    Naue.    Denkmaeler   der   vorroemischer   Metalzeit    im 
Elsass  p.  506. 


LES  ORIGINES   DE   L^ABBAYE   D'EBERMUNSTER  337 

détrôné  par  Mercure,  ce  dernier  fut,  à  son  tour,  obligé  de 
céder  le  pas,  plus  tard,  aux  saints  Apôtres  Pierre  et  Paul 
et  à  saint  Maurice  dont  le  martyre  se  place  vers  285  et 
dont  le  culte  devint  rapidement,  et  de  fort  bonne  heure, 
populaire  en  Alsace.  Nous  apprenons,  en  effet,  que  saint 
Materne  —  le  récit  du  chroniqueur  se  rapproche  beaucoup 
de  celui  d'Hariger  —  prêcha  à  Novientum,  où  il  détruisit 
les  autels  païens,  et  ea  jeta  les  débris  dans  la  rivière: 
templum  effringens»  aras  destruxit,  simulacra  comminuit 
ac  in  flumen  proj'icit,  simul  cum  omnibus  vasis  sacriflciorum 
atque  utensilibus  templi;  ossa  etiam  mortuorum  quae  ibi 
reperta  sunt,  in  quodam  immnndo  loco  ac  palustri  ipsîus 
.  insulae  projicit,  quae  usque  hodie  a  quaejrèntibus  inveniun- 
tur-  Cette  phrase  nous  montre  que  l'auteur  était  familiari- 
sé avec  Ebersmunster  et  qu'il  avait  été  frappé  par  le  nom- 
bre des  vestiges  de  l'antiquité  que  l'on  y  découvrait- 
Saint  Materne,  continue  le  chroniqueur,  se  rendit  ensuite 
à  Argentoratum,  d'où  on  le  chassa  honteusement,  puis  mou- 
rut et  fut  enterré  dans  un  endroit  nommé  Elegia,  en  sou- 
venir des  lamentations  qui  se  firent  entendre  à  l'occasion 
de  ses  obsèques.  Nous  apprenons  ensuite  la  miraculeuse 
résurrection  de  l'apôtre,  la  conversion  des  habitants  d'Ar- 
gentoratum,  la  fondation  de  deux  églises  consacrées  à  saint 
Pierre,  l'une  près  des  portes  de  la  ville,  et  l'autre  au  dé- 
bouché de  la  vallée  de  la  Bruche  dans  la  plaine  d'Alsace  et 
qui  fut  nommé  Domus  Pétri  (1)  (Dom peter).  Enfin»  le  chro- 
niqueur nous  raconte  le  départ  de  Materne  pour  Trêves 
où  il  devint,  plus  tard  évêque. 

Cet  exposé,  tout  rapide  qu'il  est,  nous  donne,  cependant, 
une  idée  probablement  très  juste  de  la  manière  dont  se 
pratiqua  l'évangilisation  de  nos  contrées;  c'est  encore  un 
raccourci  ingénieux  de  plusieurs  siècles.  La  destruction 
des  temples  païens  remplacés  par  des  sanctuaires  chrétiens, 
les  difficultés  qu'éprouvèrent  les  premiers  apôtres  qui  fu- 
rent quelquefois  mis  à  mort,  les  persécutions,  les  progrès 
de  la  foi  dus  souvent  à  des  incidents  merveilleux,  tels  sont, 

1)  Près  du  village  d*Avolsheiin  (canton  de  Molsheim). 


338  REVUE    D'ALSACE 

en  effet,  les  traits  ordinaires  que  présente  la  propagation 
de  l'Evangile,  et  qui  sont  .tous  exactement  reproduits  dans 
la  légende  de  Saint  Materne. 

A  partir  de  ce  moment,  le  chroniqueur  d'Ebersmunster, 
continuant  son  récit,  semble  se  perdre,  et  confondre  les 
époques,  car  il  nous  parle,  en  même  temps,  des  cruautés  de 
Dioclétien  et  de  Maximilien,  du  massacre  de  la  Légion  thé- 
baine,  d'Attila,  des  Onze  mille  vierges,  des  Hongrois  et 
des  Huns.  Il  est  évident  que,  pour  lui,  s'enchevêtrent  dans 
les  mêmes  incertitudes,  un  certain  nombre  de  grands  évé- 
nements dont  il  fait  l'œuvre  néfaste  de  quatre  suppôts  de 
l'enfer:  ((Quatuor  membri  diàboli:  Diocletiano  scilicet  et 
Maximiano  imperatoribus,  et  Attilae  régi  Ungarorum,  et 
Amelungo  régi  Hunnorum,  Tous  les  troubles  occasionnés 
par  ces  événements  tragiques  s'étant  confondus  dans  la  mé- 
moire des  hommes,  notre  chroniqueur  a  de  la  peine  à  ré- 
tablir les  étapes  qui  ont  marqué  la  succession  des  malheurs 
qu'il  rapporte. 

Puis  la  paix  revient:  Cessante  post  haec  persecutionis 
procella,  cUm  jam  sanctae  Ecdesiae  pax  xeddita  fuisset, 
Novientenses  insulari  cum  cœteris  pagensibus  Alsatiae  de 
latibutis  Vosagi  in  quibus  delituerant,  ad  propriae  habi 
tationis  locum  reveituntur,  ,„^ed  fere  omnia  quae  relin- 
querant  incensa  ac  diruia  reperiuntur.  C'est  encore  un  trait 
singulièrement  juste,  car  dès  les  temps  les  plus  reculés,  les 
populations  alsaciennes  avaient  pris  l'habitude,  au  moment 
des  invasions  germaniques,  à  chercher  un  refuge  dans  les 
montagnes;  nous  avons  pu  l'observer  encore  en  1870,  alors 
qu'à  l'approche  des  troupes  allemandes,  des  gens  éperdus 
s'enfuyaient  vers  les  forêts  des  Vosges:  in  latibutis  Vosagi 
espérant  y  trouver  la  sécurité. 

Puis  nous  arrivons  au  roi  Dagobert,  et  le  chroniqueur 
nous  raconte  l'épisode  si  curieux  de  la  mort  du  fils  du  roi: 
les  chasseurs  royaux  venus  à  Novientum  avec  le  jeune 
homme  et  commençant  par  voler  les  provisions  du  monas- 
tère pour  nourrir  leurs  chevaux  et  se  livrant  à  mille  dépré- 
dations; l'accident  survenu  au  prince  (1)  qui  est  rappelé  à 

1)  Il  fut  désarçonné,  parce  que  son  cheval  avait  pris  peur  à 
la  vue  d'un  sanglier  d*une  merveilleuse  grosseur. 


LES  ORIGINES   DE  L^ABBAYE   D'EBERMUNSTER  33Q 

la  vie  par  le  bienheureux  évêque  Arbogast,  et  enfin  les 
largesses  du  roi  envers  TEglise  de  Strasbourg.  Ce  sont  là 
des  épisodes  singulièrement  significatifs  où  s'est  transmis 
le  souvenir  des  luttes  qu'eurent  à  soutenir  les  moines  quel- 
quefois même  contre  l'autorité  royale  —  voir  la  lutte  de 
saint  Léger  et  d'Ebroin,  de  saint  Colomban  et  de  Brunne- 
haut  —  et  des  services  qu'ils  étaient  obligés  de  rendre  — 
résurrection  du  fils  du  roi  —  avant  d'obtenir  la  faveur  de 
monarques  toujours  ballotés  entre  la  violence  de  leur  in- 
domptable nature  et  la  crainte  du  châtiment  de  leurs 
crimes. 

Nous  voyons  aussi,  très  nettement,  percer,  dans  ce  ré- 
cit, deux  autres  idées:  celle  d'abord  que  le  monastère  de 
Novientum  existait  avant  le  roi  Dagobert  —  c'est-à-dire 
avant  le  roi  mérovingien  qui  l'enrichit  plus  tard  de  ses 
dons  —  puisqu'il  fut  pillé  avant  que  le  roi  ait  eu  l'occasion 
de  s^intéresser  à  lui  ;  puis  celle  du  rapport  qui  unissait,  dès 
son  origine,  Novientum  au  siège  épiscopal  de  Strasbourg, 
puisque   saint   Arlrogast,    évêque   de   cette   ville   intervint 
dans  le  drame  qui  se  passa  aux  environs  du  monastère. 
Ce  sont  là  deux  idées  que  nous  retiendrons  et  qui  nous 
prouvent  que,dès  l'onzième  siècle,  on  croyait,  d'une  part, 
à  l'existence  d'un  établissement  antérieur  à  celui  qui  fut 
fondé  par  le  duc  Atticus,   et»  d'autre  part,   aux  rapports 
qui  unissaient  à  son  origine,  le  monastère  de  Novientum  et 
l'Eglise  de  Strasbourg.  Ce  n'est  qu'après  avoir  parlé  de  la 
mort  et  de  la  résurrection  du  fils  du  roi,  et  de  la  querelle 
d'Ebroin   avec  saint   Léger,   que  le   chroniqueur  arrive   à 
saint  Déodat  et  au  duc  Atticus  dont  il  fait  le  neveu  par  al- 
liance de  l'évêque  d'Autun.  Saint  Déodat,  évêque  de  Ne- 
vers,  recherchant  la  solitude,  fut  envoyé  en  Alsace  par  le 
pape  lui-même  qu'il  était  allé  consulter  et  arriva  à  Novien- 
tum, où  il  trouva  une  nombreuse  compagnie  de  fidèles  qui 
le  reçurent  avec  les  plus  aimables  expressions  de  la  charité 
chrétienne.  Grâce  à  la  protection  du  duc  Atticus,  le  saint 
évêque  introduisit  en  Alsace  le  culte  de  saint  Maurice  et 
réforma  le  couvent.  Saint  Déodat  fut  ensuite  appelé  par  le 
roi  Childéric  dans  les  Vosges  où  il  fonda  le  monastère  qui, 


340  REVUE  d'alsace 

plus  tard,  fut  appelé  Saint-Dié,  mais  il  revint  encore  à  No- 
vientum  et  dirigea  même*  jusqu'à  sa  mort,  Tabbaye  vos- 
gienne  et  Tabbaye  alsacienne  où  il  fut  remplacé  par  Tabbé 
Erhard. 

Voilà,  en  peu  de  mots,  ce  que  nous  rapporte  sur  les  ori- 
gines dTbersmunster,  le  Ckronicon  Novientense,  nous  re- 
viendrons plus  tard  sur  certains  détails  de  cette  curieuse 
narration  où  nous  retrouvons  sinon  une  relation  exacte  des 
événements,  du  moins  une  image  fidèle  et  expressive  de  la 
manière  dont  se  sont  développées  les  premières  institutions 
chrétiennes:  les  temps  sont  confondus,  l'importance  rela- 
tive des  faits  est  défigurée,  les  caractères  sont  maladroite- 
ment dessinés;  c'est  un  tableau,  pour  ainsi  dire  symboli- 
que, nous  présentant  une  succession  d'événements  dont 
avec  un  peu  de  bonne  volonté,  nous  pouvons  retrouver  la 
forme  sous  les  retouches  que  leur  a  fait  subir  l'imagi- 
nation populaire. 

Quant  à  la  Vita  Deodati  qui  forme  la  seconde  de  nos 
sources  d'information,  elle  nous  raconte  que  saint  Déodat. 
après  avoir  quitté  son  siège  épiscopal  de  Nevers,  en  com- 
pagnie de  saint  Arbogast  et  de  saint  Florent,  prit  les  avis 
de  Garibaldus,  évêque  de  Toul  et  se  mit  en  routé  vers  l'est. 
Après  quelque  temps,  il  arriva  à  un  endroit  nommé  /?o- 
mont  où  il  fit  un  miracle  en  mettant  en  place,  dans  une  mai- 
son qu'était  en  train  de  construire  un  homme  du  nom  d'/ls- 
clas,  une  maltrcsse-poutre  que  les  ouvriers  ne  pouvaient 
ajuster.  De  Romont,  saint  Déodat  se  rendit  à  Argentllla,  et 
les  habitants  de  ce  lieu  l'empcchèrent  de  s'y  établir,  parce 
qu'ils  avaient  pci:r  qu'il  ne  s'emparât  de  leurs  terres,  et 
qu'ils  se  faisaient  de  la  liberté  un  voile  pour  cacher  leur  mé- 
chanceté. Libertatem  quasi  velamen  malitiae  suae  habentes- 
Saint  Déodat  s'établit  cependant  entre  Ammerschwyr  et 
Hunschweiler  —  endroit  aujourd'hui  disparu  —  près  de 
Thr.n ville  -  à  VViller  à  côté  d'une  source  très  pure  et  four- 
rî'^smt  une  enu  excellente  -  inter  Amaleicivillare  et  Ungi- 
slri  .CTC  apiid  Wiîram  (erccto  sibi  habitaculo)  consedit,  cujus 
hodie  que  ibidem  ostendcntur  plujimae  parientinae,  ci  fons 
pcrspicLius  atqu>e  saluberrimus.  Cette  source  passa  plus  tard 


LES   ORIGINES    DE   L'ABBAYE   D*nBP,RMUNSTER  341 

pour  miraculeuse  et,  dit  M.  Gloeckler,  (I)  se  voit  encore 
ainsi  que  les  ruines  d'un  oratoire  consacré  à  saint  Dié,  à 
quatre  kilomètres  de  Ville,  derrière  le  village  de  Breite- 
nau  (2) .  Le  pauvre  évêque,  cependant  fut  encore  une  fois 
chassé  malgré  la  bonne  volonté  que  lui  témoignèrent  les 
deux  époux  Hunnus  et  Hunna  qui  demeuraient  non  loin 
de  là  (3)  et  dont  il  baptisa  le  fils  nommé,  en  son  honneur, 
Deodatus.  Ce  n'est  qu'après  ces  vicissitudes  que  saint  Déo- 
dat  put  enfin  se  fixer  dans  la  vallée  de  la  Meurthe  où  dit 
la  VitUy  il  fonda  en  l'an  669,  un  monastère  qu'il  appela 
Galilée  et  qui  s'apela  plus  tard  Saint-Dié. 

Et  si  maintenant  nous  passons  à  la  Chronique  de  Seno- 
nés,  nous  trouvons  qu'elle  aussi  fait  de  Déodat  un  évêque 
de  Nevers  qui  désireux  de  solitude  résolut  de  se  rendre 
dans  les  Vosges.  Elle  nous  raconte  également  l'histoire  de 
Romont  où  saint  Déodat  aida  miraculusement  à  la  cons- 
truction d'une  maison;  puis  elle  le  fait  arriver  à  un  mo- 
nastère nommé  Abresemuste/,  qui  n'est,  évidemment,  autre 
qu-Fbersmunster,  et  l'associe  à  saint  Arbogast  nouvelle- 
ment nommé  évêque  de  Strasbourg,  (4)  et  à  saint  Florent. 
Déodat,  toutefois,  quitta  bientôt  ce  monastère  et  se  rendit 
à  Wilre,  près  d'  Amalrici  villare,  où  il  construisit  une  mo- 
deste habitation  d'où  il  fut  chassé;  l'évêque  arriva  alors  chez 
Hunnus  et  Hunna  qui  l'accueillirent  favorablement,  puis 
il  les  quitta  et  se  fixa  définitivement  sur  les  bords  de  la 
Meurthe  après  avoir  séjourné  pendant  quelque  temps  près 
d'un  oratoire  qu'il  avait  érigé  sur  le  CiimbeTch,  (5)»  en 
l'honneur  de  saint  Martin.  Le  monastère  qu'il  établit  dans 
la  vallée  vosgienne  fut  consacré  à  saint  Maurice  et  à  ses^ 
compagnons  —  comme  Ebersmunster  —  et  il  soumit  les 
moines  qui  vinrent  se  mettre  sous  sa  direction  à  la  rè^^le  de 
saint  Benoît. 

1)  Revue  d'Alsace  (Mars-Avril  1911  p.  110). 

2)  A  Tendroît  où  s*élève  aujourd'hui  Hunawihr. 

3)  Argentine  de  novo  episcopiis  factus,   . 

4)  Le  villafrc  de  V,i!:a  semble  aussi  devoir  être  cherché  près 
d*Ammer£Ch\vyr  où  exir^iait,  en  effet,  un  hameau  de  ce  nom. 

5)  C'est    le    Cambert,    près    de    Saint-Dié,    dont    Textrémlté 
nord  se  termine  par  la  montagne  de  Saint-Martin. 


342  REVUE  d'alasce 

Voilà  quels  sont,  en  dehors  des  chartes,  les  monuments 
qui  nous  renseignent  sur  les  origines  d'Ebersmunster,  et 
si  nous  faisons,  maintenant,  une  comparaison  entre  ces 
trois  sources  d'information,  nous  voyons  que,  seule,  la 
Chronique  (VEbeJsmunster  nous  dit  que  saint  Déodat  après 
qu'il  eût  quitté  le  siège  de  Nevers,  se  rendit  à  Rome  et 
reçut  du  pape  lui-même,  la  mission  de  venir  en  Alsace; 
elle  insiste  beaucoup  aussi  sur  la  manière  aimable  dont 
Tévêque  fut  reçu  à  Ebersmunster  et  sur  les  bienfaits  dont 
il  fut  comblé  par  le  duc  Atticus;  par  contre,  elle  ne  parle  ni 
des  persécutions  auxquelles  il  avait  été  en  butte,  ni  des 
deux  évêques  Arbogast  et  Florent. 

La  Chronique  de  Senones  et  la  Vita  Deodati,  au  con- 
traire, sont  d'accord  pour  mentionner  les  ennuis  faits  à  saint 
Déodat  par  les  habitants  de  TAlsace  qui  le  chassèrent  de 
différents  endroits  où  il  avait  voulu  s'établir;  elles  sont 
d'accord  aussi,  pour  signaler  l'amitié  étroite  qui  unissait 
saint  Déodat  aux  évêques  de  Strasbourg  Arbogast  et  Flo- 
rent, mais  tandis  que  la  Vita  Deodati  prétend  qu'Arbogast  et 
Florent  se  joignirent  à  Déodat  dès  son  départ  de  Nevers,  la 
Chronique  de  Senones  dit  que  c'est  en  Alsace,  seulement, 
que  ces  pieux  personnages  se  rencontrèrent- 

Deux  de  nos  documents:  la  Chronique  d* Ebersmunster 
et  la  Chronique  de  Senones  nous  apprennent  que  saint 
Déodat  trouva  en  Alsace  des  fondations  religieuses  depuis 
longtemps  établies:  se  religiosis  vlris  qiiae  illic  (à  Ebers- 
munster) congregatos  reperit  constituere  decrevit  dit  le  pre- 
mier document;  et  le  second  relate  que  saint  Déodat  se 
rendit  dans  un  monastère  nommé  Ahresemustre.  La  Vita 
Deodati,  ne  parle  ni  d'Atticus,  ni  d'Ebersmunster;  tandis 
que  la  Chronique  de  Senones  parle  d'Ebersmunster,  mais 
ne  souffle  mot  d'Atticus,  dont,  seule,  fait  longuement  men- 
tion la  Chronique  d'Ebersmunster, 

Enfin  dans  les  trois  sources  d'information,  il  est  ques- 
tion de  Hunnus  et  de  son  épouse  Hunna  qui  se  montrèrent 
charitables  et  furent  d'un  grand  secours  pour  saint  Déodat 
lors  des  difficultés  qui  lui  furent  faites  en  Alsace. 

Cette  absence  d'uniformité  entre  les  trois  relations  que 


LES  ORIGINES   DE   L'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  343 

nous  avons  consultées,  est  en  elle-même  assez  curieuse, 
car  les  Chroniqueurs  d'Ebersmunster  et  de  Senones  con- 
naissaient certainement  la  Vita  Deodati  qui  avait  été  écrite 
antérieurement.  Et,  puisqu'il  n'y  a  pas  unanimité  dans  les 
récits,  il  faut  donc  admettre  que  les  auteurs  avaient  des 
raisons  particulières  pour  omettre  ou  pour  mentionner  cer- 
tains détails.  Quelles  pouvaient  être  ces  raisons?  Elles 
étaient  sans  doute  simples;  et  si  le  chroniqueur  d'Ebers- 
munster, par  exemple,  s'étend  avec  complaisance  sur  le 
rôle  joué  par  le  duc  Atticus,  et  par  saint  Déodat  dont  il  fait 
Tami  des  évêques  de  Strasbourg,  Arbogast  et  Florent,  c'est 
uniquement  pour  rehausser  le  prestige  de  son  monastère, 
et  en  rendre  les  origines  plus  illustres-  Puis,  ne  voulant  pas 
jeter  un  jour  douteux  sur  son  pays,  il  ne  parle  pas  des  dif- 
ficultés qui  furent  faites  à  Déodat,  et  ne  s'appesantit  que 
sur  la  générosité  du  seigneur  Hunnus.  Cela  est  très  hu- 
main, et  ces  vieux  chroniqueurs  n'étaient  nullement  con- 
vaincus de  la  nécessité  de  sacrifier  à  ce  qu'on  appelle  au- 
jourd'hui l'auguste  impartialité  de  l'histoire.  L'auteur  de 
la  Vita  Deodati,  e^t,  après  lui,  le  chroniqueur  de  Senones, 
n'ayant  pas  de  raisons  spéciales  pour  ménager  l'Alsace,  et 
pour  vanter  la  noblesse  des  origines  d'Ebersmunster  en- 
registrèrent, sans  hésitation,  dans  leurs  récits  tout  ce  qui 
s'était  conservé  du  souvenir  des  persécutions  auxquelles 
saint  Déodat  aurait  été  soumis,  sans  chercher  à  expliquer 
les  motifs  de  ces  persécutions. 

Nous  serons,  nous,  plus  curieux  que  ces  anciens  chro- 
niqueurs, et  nous  chercherons  à  savoir  pourquoi  on  a  chassé 
saint  Déodat  de  la  forêt  de  Haguenau  alors  que  saint  Arbo- 
gast y  avait  déjà  fondé  le  monastère  de  Surbourg;  nous 
chercherons  à  savoir  aussi  pourquoi  on  Ta  chassé  des  en- 
virons de  Ville  quoique,  non  loin  de  là,  s'élevât  déjà  le  mo- 
nastère de  Novientum?  Puis  nous  chercherons  également  à 
.  fixer  la  date  du  voyage  de  saint  Déodat  en  Alsace  et  à  ob- 
tenir quelques  éclaircissements  sur  cette  personnalité  dont 
les  chroniqueurs  nous  ont  tracé  un  portrait  si  vague  et  si 
inconsistant. 

Mais  avant  d'aborder  l'étude  de  ces  problèmes,  j'essaie- 


344  REVUE  d'alsace 

rai  de  fixer,  d'après  les  chroniques  l'itinéraire  suivi  par  le 
saint  évêque. 

La  Vita  nous  apprend  qu'après  sa  visite  à  Garibald» 
évêque  de  Toul,  Déodat,  accompagné  de  Willigod,  arriva  à 
Romont  puis  à  Argentine  {rivulo  suo  sic  vocatiir,  qaam 
tamen  nunc  rusticum  vuîgiis  cornwte  AreniiUam  dicit).  Il  sé- 
journa pendant  un  certain  temps  à  Wilra,  en  Alsace,  entre 
Amalricivillare  et  UngisivillarCy  où  il  fit  la  connaissance  du 
ccîrneur  Hunnus,  et  enfin  se  rcnd't  dans  la  vallée  de  la 
Meurthe,  et  y  fonda  le  mena:  '\'c  do  Galilée.  La  Chwnique 
d'Ebersmnnster  complète  ces  renseignements  en  nous  ap- 
prenant que  saint  Déodat,  pendant  qu'il,  était  en  Alsace 
s'arrêta  au  monastère  de  Novientum  dont  il  assura  le  déve- 
loppement- Enfin  la  Chronique  de  Senones  nous  parle  aussi 
d'un  essai  de  séjour  dans  la  foret  de  Haguenau. 

D'après  ces  textes,  il  semble  bien  qu'il  ne  puisse  y 
avoir  d'erreur.  Romont  et  la  petite  rivière  d'Arentelle  se 
trouvant  tout  auprès  de  Kambervillers,  dans  les  Vosges, 
on  admet  généralement  que  saint  Déodat,  en  quittant  Toul. 
se  dirigea  vers  cet  endroit.  De  là,  il  passa  en  Alsace  par  un 
des  cols  qui  se  trouvent  entre  le  Hantz  et  Sainte-Marie-aux- 
Mines,  arriva  tout  naturellement  à  Ville,  et  à  Ebersmunster, 
poussa  peut-être  jusqu'à  Haguenau  et  repassa  les  Vosges 
pour  se  fixer  définitivement  dans  la  vallée  de  la  Meurthe. 
C'est,  en  somme,  un  voyage  dont  les  étapes  sont  faciles  à 
établir,  mais  qui  présente  tout  de  même  une  sinj^^ularité, 
c'est  qu'il  constitue  un  simple  va-et-vient  sur  la  môme  ligne  : 
saint  Déodat  en  quittant  Toul  pour  aller  à  Rambervillers 
et  de  là  à  Ville,  en  Alsace,  utilisa  presque  nécessairement 
la  vallée  de  la  Meurthe,  et  passa  par,  conséquent,  à  l'en- 
droit même  où,  revenant  d'Alsace,  il  fondera  le  monastère 
de  Galilée.  Je  ne  prétends  pas,  évidemment,  que  ce  voyage 
est  invraisemblable,  mais  il  est  singulier,  et  je  me  propose 
d'examiner  si,  en  acceptant  les  données  fournies  par  les 
Chroniques,  il  n'y  aurait  pas  moyen  de  lui  assigner  un 
autre  tracé.  Nous  nous  souviendrons,  d'ailleurs,  que  la  Vita 
Deodati  n'a  été  écrite,  par  un  moine  de  Moyenmoutier,  que 
dans  la  premicre  moitié  de  l'onzième  siècle,  et  qu'à  ce  mo- 


LES  ORroiNEs  DE  l'abbaye  d'ebermunster        345 

ment,  les  noms  propres  transmis  par  les  anciennes  tradi- 
tions s'étaient  déformés  par  l'usage  et  par  l'ignorance.  Le 
biographe  de  saint  Déodat,  ayant  à  fixer  les  lieux  où 
s'était  arrêté  son  héros,  s'empressa  de  les  chercher  dans 
des  endroits  qui  lui  étaient  connus,  pourvu  qu'ils  présen- 
tassent quelques  vagues  analogies  de  consonnance  avec  les 
noms  transmis  par  la  tradition.  C'est  ainsi  que  Romont  et 
Argentine  furent  cherchés  près  de  Rambervillers. 

Or  il  n'est  pas  absloument  indispensable  que  pour  se 
rendre  de  Toul  en  Alsace,  saint  Déodat  ait  passé  par  Ram- 
bervillers et  la  vallée  de  la  Meurthe,  il  est  même  probable 
qu'il  a  pris  un  chemin  beaucoup  plus  fréquenté  passant  par 
Lunéville,  Réchicourt-Ie-Chaterxu,  Lorquin,  Dabo  et  Ober- 
steigen.  C'est  une  route  presque  droite,  très  suivie  et  qu'a- 
vait déjà  prise  saint  Fridoîin  quand  il  se  rendit  en  Alsace 
pour  combattre  Tarianisme. 

Or,  cette  route,  en  descendant  d'Obersteigen,  arrive  à 
Romansweiller  —  autrefois  Romoltesivilre  —  qui  présente 
certainenient  une  grande  analogie  avec  le  Romont  de  la  lé- 
gende- Puis  à  peu  de  distance  à  l'est  de  Romansweiler,  se 
trouve  le  vieux  village  de  Willgotheim  -  autrefois  Wille- 
goteheim  —  et  la  Vita  nous  apprend  que  saint  Déodat  avait 
pour  compagnon  WilligoduSy  et  l'église  paroissiale  de  Will- 
gotheim est,  de  nos  jours  encore,  consacrée  à  saint  Mau- 
rice dont,  à  Toul,  le  culte  était  officiel.  Voilà  déjà  un  assez 
curieux  assemblage  de  circonstances,  que  j'interpréterai  en 
disant  que  saint  Déodat  pénétra  en  Alsace  par  le  col  d'O- 
bersteigen, qu'il  arriva  à  Romansweiler  (Romont)  puis  à 
Willgottheim  où  il  fonda  une  église  en  l'honneur  de  saint 
Maurice  qui  était  un  des  patrons  du  diocèse  ^e  Toul-  Plus 
tard,  la  légende  transforma  un  nom  de  lieu  en  un  nom 
d'homme  et  fit  de  Willigodus  un  compagnon  de  Déodat  — 
Nous  trouverons  plus  tard  un  autre  exmple  de  pareille  mé- 
tamorphose. 

Mais  nous  ne  sommes  pas  au  bout  de  notre  voyage  et 
nous  n'aurons  pas  grand  peine  à  trouver  aussi  en  Alsace 
V Argentine  de  la  légende^  ainsi  appelé  à  cause  de  son  rui&- 


346  ftEVUE   D'ALSACE 

seau.  (1)  Il  suffit,  pour  cela  de  pousser  jusqu'à  Krauter- 
gersheim,  village  bâti  sur  les  bords  de  VErgcr^,  qui  s'appe- 
lait autrefois  Argenza  ou  Argizia,  dénominations  qui,  toutes 
deux,  rappellent  Argentilîa.  Et,  fait  bien  remarquable  aussi, 
l'église  paroissiale  de  Krautergersheim  est  consacrée  à  saint 
Epvre  qui  fut,  le  septième  évêque  de  Toul.  Ce  serait 
donc  à  Krautergersheim  que,  d'après  la  Vita  Deodati,  les 
habitants  se  firent  de  la  liberté  un  voile  de  leur  méchan- 
ceté (  ),  et  démolirent  le  monasère  que  saint  Déodat 
avait  commencé  à  y  élever.  Ici,  encore,  par  conséquent 
comme  à  Willgottheim,  le  souvenir  de  Toul  s'impose  de  la 
façon  la  plus  nette. 

Ce  souvenir  se  retrouve  aussi  dans  le  val  de  Ville  où  la 
légende  veut  que  saint  Déodat  se  soit  arrêté  parce  que, 
nous  avons  là,  d'abord  le  village  de  Saint-Maurice,  puis 
celui  de  Breitenau  dont  l'église  est  consacrée  à  saint  Dié 
lui-même,  qui  rappellent  l'influence  exercée  dans  ces  ré- 
gions par  saint  Déodat  et  pro'jablement  son  passage. 

Quant  au  séjour  que  saint  Déodat  fit  à  Novientum,  il 
est  assez  curieux  de  constater  que  la  Vita  Deodati  n'y  fait 
pas  la  moindre  allusion,  bien  que  les  incidents  qui  s'y  pas- 
sèrent eussent  dû  paraître  suffisamment  importants  pour 
être  mentionnés.  Seules,  les  chroniques  d'Ebersmunster  et 
de  Senones  nous  en  entretiennent,  et  la  première  de  ces 
sources  d'information  nous  donne  des  détails  si  circonstan- 
ciés sur  l'activité  de  saint  Déodat  et  sur  les  rapports  qui, 
grâce  à  lui,  s'établirent  entre  Novientum  er  Galilée,  que  je 
ne  puis  croire  qu'ils  soient  inventés  de  toutes  pièces. 

Tout  près  de  l'endroit  où  Déodat  avait  établi  sa  cellule 
à  Novientum,  dit  la  Chronique,  s'élevait  autrefois  un  temple 
païen  sur  les  ruines  duquel  le  duc  d'Alsace  Atticus  voulut 
construire  une  église  dont  il  fit  les  frais;  et  comme  la  vraie 
richesse  des  églises  est  constituée  par  les  reliques  des  mar- 
tyrs, le  duc  envoya  une  députation  au  roi  des  Burgondes  et 
à  l'abbé  du  monastère  d'Agaune,  nommé  Ambroise,  jnod 
les  prier  de  lui  accorder  quelques  fragments  des  ossements 

1)  A  rivulo  suo  sic  vocatur. 

2)  Ubertatcm  quasi  velamen  malitiae  çuçie  habentes^ 


LES  ORIGINES   DE  L'ABBAYE  D^EBERMUNSTER  347 

de  saint  Maurice  et  de  ses  compagnons.  La  prière  est  favo- 
rablement entendue,  et,  plein  de  joie,  le  duc  veut  consa- 
crer à  saint  Maurice  l'église  qu'il  vient  de  faire  construire. 
Mais  saint  Déodat  s'oppose  à  ce  dessein  en  faisant  observer 
au  duc  qu'il  n'avait  pas  le  droit  de  déposséder  de  cette 
église  saint  Pierre  à  qui  l'avait  autrefois  consacrée  Materne. 
On  prit  alors  un  parti  moyen,  en  dressant  dans  le  sanctuaire 
trois  autels,  le  premier  consacré  à  saint  Maurice  dont  on 
possédait  les  reliques,  celui  de  droite  à  saint  Pierre,  et  celui 
de  gauche  à  saint  Paul,  -  saint  Maurice,  soit  dit  en  pas- 
sant, est  encore  aujourd'hui  le  patron  d'Ebersmunster.  — 
Le  roi  Childéric  appela  ensuite,  continue  la  Vita,  Déodat 
dans  les  Vosges  afin  qu'il  y  fondât  également  un  monastère  : 
c'est  le  monastère  de  Galilée  dans  la  vallée  de  la  Meurthe. 
Lorsque  les  deux  monastères  furent  debout,  des  livres,  des 
vêtements  sacerdotaux,  des  reliques  furent  transportés  de 
Novientum  au  val  de  Galilée,  et  une  femme  très  riche, 
nommée  Hunna,  partagea  par  moitié,  entre  ces  deux  cou- 
vents, les  terres  qu'elle  possédait  à  Sigolsheim  et  à  Mittel- 
wihr,  et  elle  donna,  en  outre,  à  l'abbaye  vosgienne  tous 
les  biens  qu'elle  possédait  à  Ingersheim.  Pendant  quelques 
années  saint  Déodat  eut  le  gouvernement  des  deux  mai- 
sons. (1) 

En  général,  dit-on,  ce  sont  les  domaines  que  possédaient 
les  abbayes  qui  fournissaient  aux  chroniqueurs  l'occasion 
d'exercer  leur  imagination.  Pour  augmenter  l'autorité  de 
titres  qui  souvent  avaient  été  falsifiés,  les  hagiographes 
n'hésitaient  pas  à  la  renforcer  en  agrémentant  de  circons- 
tances merveilleuses  la  manière  dont  ces  domaines  avaient 
été, acquis.  C'est  par  la  terre  que  se  faisait  l'histoire. 

Telle  est  l'opinion  émise  par  M.  Pfister,  et  elle  a  sans 
'doute,  le  grand  mérite  de  la  simplicité,  mais  elle  n'explique 
pas  tout.  Ce  n'est  pas  la  communauté  de  quelques  biens  à 
Sigolsheim  et  à  Mittelwihr  qui  seule,  imposa  la  croyance 
que  les  deux  monastères  de  Novientum  et  de  Galilée  eurent 
le  même  fondateur.  Des  liens  plus  puissants  que  ceux  cons- 

1)  Pfister.  Légende  de  saint  Dié  et  de  saint  Hidulphe.  An- 
nales de  l'Est  1889.  p.  573  et  sulv. 


348  REVUE    D'ALSACE 

titués  par  une  simple  communauté  de  biens  devaient  unir 
ces  deux  Eglises-  Essayons  de  les  préciser. 
Et  je  poserai,  tout  d'abord  cette  question  : 
Pourquoi,  cette  abbaye  de  Novientum  fondée  primiti- 
vement en  l'honneur  de  saint  Pierre,  fut-elîe  du  temps  du 
duc  Atticus,  consacrée  à  saint  Maurice  et  a-t-elle  changé  de 
nom,  en  s'appelant  Ebersmanster  en  latin  Aprimonaste- 
rium? 

On  a  quelquefois  voulu  expliquer  ce  fait  en  disant  que 
ce  nom  fut  choisi  en  souvenir  de  Taccident  de  chasse  arrivé 
au  fils  du  roi  Dagobert;  (1)  dans  les  forêts  voisines  du  mo- 
nastère: le  jeune  prince  fut  tué,  on  le  sait,  par  un  sanglier 
d'une  merveilleuse  grosseur  (aper:  sanglier)  et  rappelé  à  la 
vie  par  l'intervention  de  saint  Arbogast.  D'autres  disent 
qu'il  faut  voir  dans  Ebersmunster  une  abréviation  de  Ebcr- 
hardimonasterium  soit  qu'on  fasse  allusion  au  comte  Eber- 
hard  qui  fut  un  des  bienfaiteurs  de  l'abbaye,  soit  qu'on  ait 
voulu  perpétuer  le  souvenir  de  l'abbé  Eberhard  qui  gou- 
verna Novientum  après  Déodat.  (2 

Moi  aussi,  je  suis  disposé  à  voir  dans  Aper  un  nom  pro- 
pre, et  j'accepte  la  forme  Aprimonasterium  devenant  Ebers- 
munster, mais  je  rejette  les  formes  Eberhardimonasterium 
ou  Erhardimonasterium  qui  n'ont  jamais  été  usitées.  Je 
crois  donc  qu'il  faut  chercher  un  Aper  et  non  pas  un  Eber- 
hard ou  un  Erhardy  et  nous  en  trouvons  un  très  célèbre 
dans  la  personne  de  saint  Aper  —  aujourd'hui  saint  Epvre 
—  évêque  de  Toul  qui  mourut  à  la  fin  du  cinquième  siècle 
ou  au  commencement  du  sixième,  et  que  nous  avons  déjà 
rencontré  comme  patron  de  Krautergersheim. 

L'auteur  de  l'ancienne  Vita  s.  Apri  nous  dit  que  cet 
évêque  fut  enterré  à  Toul,  dans  une  église  qu'il  n'avait  pas 
eu  le  temps  de  terminer  et  qui  lui  fut,  de  suite,  consacrée. 
Mais  les  historiens  pensent  avec  raison,  d'ailleurs,  qu'il  y 

1)  Chronicon  Ebersheimense  :  Novientum,  mutato  nomine, 
^bersheim  id  est  mansionem  apri....  vocatur. 

3)  Post  obitiim  itaque  sancti  Deodati  fratres  Novientenses 
de  ipso  coenobio,  electum  quemdam  nomine  Erhardum^  venera- 
bilem  virum,  abbatem  constituer  uni. 


LES  ORIGINES   DE   L'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  349 

a  là  une  erreur:  il  est  impossible,  disent-ils,  que  cette  église 
inachevée  ait  été  consacrée  à  Apcr  aussitôt  qu'il  y  «eut  été 
enterré;  elle  avait  primitivement  un  autre  patron,  et  ne  fut 
dédiée  à  saint  Aper  que  lorsque  l'éclat  des  miracles  qui 
s'y  accomplissaient  y  attira  la  foule  des  pèlerins.  Dom 
Calmet,  dans  son  Histoire  de  Lorraine  dit  que  cet  église  fut 
d'abord  consacrée  à  saint  Maurice,  et  il  appuie  son  opinion 
sur  deux  diplômes:  le  premier,  de  l'empereur  Lothaire,  dit 
que  l'église  bâtie  par  saint  Aper,  était  in  honore  et  nomine 
S.  Mauritii  constructa  atque  dicata;  le  second,  du  roi  Ar- 
nulphe,  parle  également  d'un  moutier  de  saint  Maurice  et 
de  saint  Aper:  monasterium  sancti  Mauritii  et  sancti  Apri. 
Ces  deux  diplômes  se  rapportent  l'un  à  l'an  845,  et  l'autre 
à  l'an  894,  et  dom  Calmet  ajoute  que  la  fête  de  saint  Mau- 
rice était  encore,  de  son  temps,  célébrée  à  Toul  avec  une 
grande  solennité- 

II  est  impossible  de  ne  pas  être  frappé  de  cette  circons- 
tance singulière  qui,  en  Alsace  et  à  Toul,  associe  d'une  ma- 
nière si  étroite  le  culte  de  saint  Epvre  et  de  saint  Maurice; 
et  c'est,  en  suivant  la  trace  de  ce  culte  que  nous  pouvons 
reconstituer  l'existence  d'une  influence  exercée  en  Alsace 
par  l'Eglise  de  Toul.  Cette  influence  s'est  fait  sentir  suc- 
csssivement  dans  les  environs  de  Romansweiler,  de  Will- 
gottheim,  de  Krautergersheim  et  dans  le  Val-de-Villé  pour 
atteindre  son  point  terminus  à  Novientum  où  elle  semble 
avoir  joué  un  rôle  important,  et  elle  a  donné  sans  doute 
lieu  à  l'histoire  du  voyage  de  saint  Déodat.  Mais  même  en 
admettant  que  saint  Déodat  ait  vraiment  fait,  en  Alsace,  la 
tournée  que  j'ai  indiquée,  nous  n'avons  pas,  pour  cela,  dé- 
terminé l'époque  où  ce  voyage  eut  lieu,  nous  n'avons  pas 
davantage  deviné  les  raisons  qui  l'ont  provoqué,  et  il  nous 
reste  bien  des  problèmes  à  résoudre. 

Si,  en  effet,  saint  Déodat,  comme  le  veut  son  biogra- 
phe (1)  a  fondé  le  monastère  vosgien  de  Galilée  en  l'an 
669,  il  n'a  pu  se  rencontrer  en  Alsace  ni  avec  saint  Ar- 

1)  Tune  miles  Christi...  tandem  vallem  nuneupatam  Gali- 
laeam,  anno  ab  incarnate  Verbo  sexcentesimo  sexagesimo  nonOy 
inbiit  anhelus,.. 


350  REVUE  D'ALSACE 

bogast  ni  avec  saint  Florent  qui,  tous  deux,  vécurent  dans 
la  seconde  moitié  du  sixième  siècle.  Si,  d'autre  part,  il 
s'est  entendu,  avant  d'entreprendre  son  voyage,  avec  Ga- 
ribaldus,  évêque  de  Toul»  il  n'a  pu  fonder  le  monastère  de 
Galilée  en  669,  puisqu'on  ne  place  qu'aux  environs  de  l'an 
710,  l'épiscopat  de  Garibaldus. 

Ces  contradictions,  et  d'autres  encore  que  nous  aurons 
à  relever  au  cours  de  cette  étude,  sont  bien  faites  pour 
nous  dérouter;  et,  afin  de  mettre  un  peu  de  clarté  en  ces 
obscures  questions,  je  chercherai  à  démêler  la  raison  des 
difficultés  qui,  d'après  la  Vita  Deodati  et  la  Chronique  de 
Senones,  furent  faites  à  saint  Déodat  en  différents  endroits 
de  l'Alsace. 

Et  d'abord  où  ces  difficultés  se  sont-elles  produites? 
Près  de  Romonum,  disent  les  chroniques»  Romonum  que 
j'ai  cherché  à  identifier  avec  Romanswiller,  dans  le  canton 
de  Wasselonne,  d'une  part,  puis  d'autre  pan,  près  de  Wilra. 

Or  les  recherches  que  j'ai  faites  au  sujet  des  origines 
des  abbayes  de  Marmoutier,  de  Neuwiller  et  de  Sainte- 
Odile,  m'ont  amené  à  l'opinion  que  l'ancienne  Civiias 
Mediomatricorum,  et  par  suite  le  diocèse  de  Metz,  ainsi 
que  l'ancienne  Civitas  Leucorum,  et  par  suite  le  diocèse 
de  Toul,  englobaient  la  chaîne  des  Vosges  et  étendaient 
leur  limite  orientale  parallèlement  à  ces  montagnes,  sui- 
vant une  ligne  Niderbronn,  Neuwiller,  Saverne,  Wasse- 
lonne, Molsheim,  Barr,  Dambach,  Chatenois,  Ribeauvillé, 
Turckheim.  Or,  c'est  précisément  à  proximité  de  cette  li- 
mite, qui  existait  entre  l'ancien  diocèse  de  Strasbourg  et 
les  anciens  diocèses  de  Metz  et  de  Toul  que  se  produisirent 
les  persécutions  que  l'on  fit  subir  à  Déodat.  Et  dès  lors  ne 
pouvons-nous  pas  admettre  que  les  résistances  qu'il  ren- 
contra furent  dues  à  la  jalousie  du  clergé  alsacien  suppor- 
tant mal  qu'un  envoyé  de  l'évêque  de  Toul  vint  s'immiscer 
dans  ses  affaires.  Comment,  en  effet,  cet  envoyé  a-t-il  pu 
espérer  pouvoir  se  fixer  en  Alsace  au  nom  de  l'évêque  de 
Toul,  à  un  moment  où  l'évêché  de  Strasbourg  était,  depuis 
longtemps,  régulièrement  constitué?  Les  difficultés  qui  sem- 
blent alors,  s'être  produites  ne  peuvent  provenir  que  du 


LES  ORIGINES  DE   l'ABBAYE  D'EBERMUNSTER  351 

fait  que  les  limites  qui  séparaient  les  juridictions  de  Stras- 
bourg et  de  Toul  n'étaient  pas  suffisamment  bien  marquées, 
et  que  saint  Déodat,  emporté  par  son  zèle,  étendit  son  ac- 
tion sut  des  territoires  qui  lui  étaient  interdits- 

Et  le  fait  que  Téglise  paroissiale  et  la  cour  colongère 
du  village  de  Hunawihr  qui  se  trouve  sur  la  limite  que 
j'ai  indiquée  et  où  les  chroniqueurs  placent  la  résidence 
de  Hunnus  et  de  Hunna,  dépendaient  toutes  deux  de  Tab- 
baye  de  Saint-Dié,  qui  dépendait  elle-même,  du  moins  à 
l'origine,  de  l'évêque  de  Toul,  nous  montre  que  si  saint 
Déodat  trouva,  en  Alsace,  des  tribulations,  il  y  rencontra 
aussi  quelques  bonnes  volontés  qui  lui  permirent  d'établir  à 
l'extrême  frontière  du  diocèse  de  Toul,  des  postes  avancés 
chargés  de  maintenir  les  droits  de  cette  Eglise.  Et  n'est-ce 
pas,  peut-être  pour  effacer  le  souvenir  de  rivalités  qui  ne 
furent  pas  toujours  édifiantes  que  la  Chronique  (TEbers- 
munster  passe  sous  silence  les  ennuis  que  l'on  suscita  à 
saint  Déodat? 

Voici  donc  une  première  proposition  que  je  soumets  au 
lecteur:  un  missionnaire  envoyé  par  un  évêque  de  Toul. 
se  rendit  en  Alsace  au  cours  du  sixième  siècle,  trouva  le 
diocèse  de  Strasbourg  régulièrement  organisé,  et  ne  fu; 
pas  favorablement  accueilli. 

Et  en  voici  une  seconde:  un  délégué  du  Saint-Siège  se 
rendit  à  Toul,  et  de  là  en  Alsace,  pour  introduire  dans  les 
monastères  irlandais  du  pays  la  règle  bénédictine. 

Pour  justifier  cette  seconde  proposition  j'invoquerai, 
tout  d'abord,  l'autorité  d'un  titre  qui  pourra,  je  crois,  nous 
apporter  quelque  lumière,  c'est  la  charte  que  l'archevêque 
de  Trêves,  Numérien,  fit  écrire  en  faveur  de  Déodat,  et  dans 
laquelle  il  est  dit,  en  parlant  du  monastère  de  Galilée: 
ubi  monachos  et  peregrinos  sut  régula  b.  Benedicti  et  s. 
Columbanis  abbatis  collocavit  (1). 

1)  Cette  pièce  a  été  taxée  d'apocryphe  par  Bréquigny- Par- 
dessus; mais  reconnue  comme  authentique,  du  moins  dans  ses 
parties  essentielles,  par  M.  Pfister.  Elle  n'est  point  datée.  C'est 
une  lettre  adressée  par  Numérien,  archevêque  de  Trêves,  à  ses 
évêques  comprovinciaux  :  Chidulphe,  évêque  de  Metz,  Girloald, 
évêque  de  Verdun  et  Ebroïn,  évêque  de  Toul,  et  parmi  les  si- 


352  REVUE   D'ALSACE 

Ce  texte,  comme  beaucoup  d'autres  analogues,  semble 
vouloir  mettre  en  opposition  les  monachos  soumis  à  la  règle 
de  saint  Benoît,  et  les  peregrinos  soumis  à  la  règle  de  saint 
Colomban.  Ce  terme  de  peregrini  que  nous  voyons  revenir 
si  souvent  dans  les  différentes  chartes  de  ce. temps,  me 
paraît  avoir  désigné,  plus  spécialement,  les  missionnaires 
irlandais  ou  ceux,  du  moins,  qui  avaient  accepté  la  disci- 
pline colombanique  et  qui  parcouraient  les  campagnes  en 
prêchant  et  en  célébrant  les  saints  offices;  tandis  que  le 
terme  de  monachi  me  semble  s'appliquer,  plus  spéciale- 
ment, aux  religieux  de  Tobédience  de  saint  Benoit  qui  se 
faisaient  de  la  vie  monastique  une  autre  idée  que  les  Ir- 
landais, et  étaient  des  hommes  de  recueillement  et  d'étude 
plutôt  que  des  ministres  publics  du  culte. 

Ce  texte  de  Numérien  nous  montre  donc  que  saint  Déo- 
dat  cherchait  à  introduire  dans  les  établissements  qu'il  fon- 
dait la  règle  bénédictine,  et  s'il  l'associe  encore  à  la  règle 
colombanique  —  comme  le  firent  saint  Firmin  et  d'autres 
réformateurs  ou  abbés  —  c'est  sans  doute  pour  ménager 
certaines  susceptibilités  qui  auraient  pu  prendre  ombrage 
de  voir  l'ancien  règlement  de  Luxeuil  subitement  remplacé 
par  celui  du  Mont-Cassin. 

Dans  les  anciens  monastères  alsaciens,  c'est  certaine- 
ment, grâce  à  l'influence  de  Luxeuil,  la  règle  de  saint  Co- 
lomban qui  avait  été  introduite,  et  quand,  sous  l'empire  de 
préoccupations  d'ordre  politique,  la  règle  bénédictine  de- 
vint, pour  ainsi  dire,  officielle,  et  finit  par  être  rendue  obli- 
gatoire (1),  le  changement  ne  se  fit  pas  sans  peine  et  on 
semble  avoir  agi  avec  une  certaine  prudence,  car  pendant 
longtemps  nous  voyons  les  deux  règles  associées  dans  les 
mêmes  monastères:  les  monachi  de  saint  Benoit,  et  les 
peregrini  de  saint  Colomban  vivaient  côte-à-côte,  et  l'his- 
toire nous  rapporte  bien  des  incidents  dont  on  peut  attribuer 

gnataires  de  Pacte  se  trouvent  Dragobod  évêque  de  Spire  et 
Rothaire  évêque  de  Strasbourg.  En  tenant  compte  de  ces  par- 
ticularités nous  pouvons  dire  que  cette  lettre  fut  écrite  avant 
Tannée  665. 

1)  Au  concile  germanique  de  742. 


LES  ORIGINES   DE   l'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  353 

la  cause  aux  rivalités  qui  ne  manquaient  pas  d'éclater  entre 
des  hommes  qui,  trop  souvent,  croyaient  servir  les  inté- 
rêts de  la  religion,  quand  ils  ne  faisaient  qu'obéir  aux  ran- 
cunes de  leur  orgueil  et  de  leur  amour-propre. 

C'est  vers  660  que.  la  règle  bénédictine  commença  à 
être  préconisée,  et  à  s'introduire  dans  les  monastères  ir- 
landais d'Autrasie,  et  c'est  vers  ce  moment-là  aussi  — 
sans  doute  en  663  —  que  se  place  le  voyage  de  saint  Déo- 
dat  vers  le  Rhin-  Il  est  donc  possible  que  sa  mission  con- 
sista à  introduire  dans  les  monastères  la  nouvelle  discipline. 

Saint  Déodat  fut-il  partout  bien  accueilli? 

Il  est  permis  d'en  douter-  Nous  n'oublierons  pas,  en 
effet,  que  vers  l'époque  qui  nous  occupe,  l'Austrasie  était 
en  proie  aux  agitations  suscitées  par  la  querelle  d'Ebroïn  et 
de  saint  Léger,  querelle  qui  eut,  en  Alsace,  un  retentisse- 
ment profond.  Nous  n'oublierons  pas  non  plus  qu'en  666, 
ce  même  Atticus  qui  manifesta  des  sentiments  si  généreux 
en  faveur  du  monastère  de  Novientum,  partit  en  guerre 
contre  le  monastère  de  Grandval  dans  le  Jura  dont  il  fit 
massacrer  l'abbé,  saint  Germain.  (1)  Ces  motifs  qui  occa- 
sionnèrent cette  campagne  guerrière  contre  un  couvent  ne 
sont  p3s  très  clairs.  D'après  Bobolène,  auteur  de  la  Vita 
Germant  le  duc  commença  à  opprimer  le  peuple  de  Gran- 
val  parce  qu'il  lui  reprochait  de  s'être  révoité  contre  son 
prédécesseur.  (2)  Il  est  assez  singulier  de  voir  Atticus  guer- 
royer contre  le  monastère  de  Grandval  et  faire  massacrer 
son  abbé,  tandis  qu'ils  comblait  de  faveurs  l'abbaye  d'Ebers- 
munster,  et  entretenait  les  meilleures  relations  avec  Déodat. 

Je  ne  chercherai  pas  à  expliquer  ces  singulières  ano- 
malies dont  les  causes  profondes  nous  échapperont,  sans 

1)  D'après  la  Vita  Germant  écrite  par  le  moine  Bobolène 
quinze  ou  vingt  ans  seulement  après  la  mort  de  saint  Germain, 
Tabbé  de  Grandval,  était  le  frère  de  Numérien  archevêque  de 
Trêves. 

2)  Chaialricus  sive  Caticus...  coepit  opprimera  populum  illum 
vicini  monasterii;  coepit  imputare  quod  ejus  antecessori  semper 
rebelles  fuissent.  Illis  vero  protestantibus,  quod  nefas  erat  quod 
eis  imputabatur,  multis  modis  cor  affligere  conabatur.,.  et  ex- 
citatus  est  Caticus  contra  homines  Sornegaudienses  (Sorngau 
c'est  le  val  de  Délémont). 


354  REVUE    D*ALSACE 

doute,  toujours;  je  me  contenterai  de  les  mentionner  en 
ajoutant  que  du  moment  que  le  duc  Atticus  faisait  mettre 
à  mort  l'abbé  de  Grandval,  et  que  le  ministre  Ebroïn  faisait 
crever  les  yeux  à  Tévêque  d'Autun,  nous  ne  pourrons  nous 
étonner  que,  dans  quelques  parties  de  TAlsace,  le  peuple 
et  peut-être  le  clergé  aient  vu  de  mauvais  œil  les  établisse- 
ments que  voulait  fonder  saint  Déodat  ou  les  réformes  qu'il 
voulait  entreprendre.  (1) 

Il  n'est  donc  pas  imprudent  de  voir  en  saint  Déodat  un 
ardent  propagateur  de  Tidée  bénédictine,  d'autant  plus  que 
la  Chronique  cTEbersmunster  veut  que  cet  évêque,  avant 
de  se  rendre  en  Alsace,  soit  allé  prendre  le  mot  d'ordre  à 
Rome,  où,  comme  Ton  sait,  la  règle  de  saint  Benoit  était 
si  fort  en  faveur  que  Ton*  cherchait,  par  tous  les  moyens,  à 
encourager  son  introduction  dans  les  monastères. 

Cet  envoyé  du  Saint-Siège  fut  bien  accueilli  à  Ebers- 
munster  qui,  sans  doute,  accepta,  les  nouveaux  règlements, 
mais  il  fut  moins  heureux  ailleurs,  et  il  est  même  possible 
de  penser  qu'il  fit  des  tentatives  inutiles  à  Marmoutier  et  à 
Haslach. 

Marmoutier,  en  effet,  se  trouve  tout  près  de  Romans- 
willer  d'où  Déodat  fut  chassé.  Quant  à  Haslach,  nous  som- 
mes conduit  à  y  penser  en  lisant  dans  la  Vita  Deodati  qu'à 
son  arrivée  à  Romonum  Déodat  se  rendit  chez  deux  frères 
dont  le  plus  jeune  se  nommait  Asclas,  et  que  grâce  à  lui, 
une  maîtresse-poutre  que  les  ouvriers  ne  parvenaient  pas 
à  mettre  en  place,  dans  une  maison  en  construction,  fut 
miraculeusement  ajustée-  Or  ce  nom  d'Asclas  ne  rappelle- 
t-il  pas  celui  d'Haslach  (1)?  Et  ces  deux  frères  ne  pour- 
raient-ils pas  être  Ober-  et  Nieder-Haslach?  Et  cette  maî- 
tresse-poutre dont  l'introduction  dans  le  bâtiment  était  si 
dificile,  ne  fîgure-t-elle  pas,  peut-être,  la  règle  bénédictine 
que  Déodat  n'arriva  qu'à  grand  peine  à  faire  admettre  dans 

1)  Deodatus,.,  impensas  ad  sibi  construendam  monasteriam 
inibi  (apud  Arentellan)  proeparavit,  eu  jus  fundamenta  dum.  ad 
aliquod  perdu xisset  fastigium,  offendi  coepit  ac  laedi  parviiate 
et  injurio  accolarum,  eidem  invide ntium,  quasi  indices  usurpa- 
Uiro  fundos  eorum, 

2)  Haslach  se  disait,  à  Torigine,  Haselaha, 


■■T'y  .%- 


LES  ORIGINES    DE   L'ABBAYE    D'ERERMUNSTER  355 

le  couvent?  Il  arrive  bien  souvent,  dans  les  légendes,  que' 
les  noms  de  lieux  ont  été  convertis  en  noms  d'hommes; 
nous  Tavons  vu,  déjà  pour  Willgottheim  qui  a  provoqué  la 
croyance  que  Déodat  avait  un  compagnon  nommé  WilU 
godus;  il  en  est  de  même  ici  où  le  nom  du  monastère  de 
Hasîach  a  été  changé  en  Asclas  qui  est,  lui-même,  devenu 
un  homme. 

La  Chronique  d'Ebersmunster  dit  que  saint  Déodat  fut 
soutenu  par  le  duc  d'Alsace  Atticus,  et  la  Vita  Deodati 
ainsi  que  la  Chronique  de  Senones  nous  apprennent  qu'il 
fut  l'ami  des  évêques  de  Strasbourg  Arbogast  et  Florent. 
J'ai  déjà  montré  qu'une  collaboration  de  saint  Déodat, 
d' Atticus»  de  Florent  et  Arbogast  était  absolument  impossi- 
ble parce  que  ces  personnages  ne  vivaient  pas  en  même 
temps.  Mais  nous  pouvons  fort  bien  associer  Déodat  et  Atti- 
cus, parce  que  la  charte  de  Numérien  fait  remonter  aux 
environs  de  Tannée  667  la  fondation  de  Galilée,  et  par  con- 
séquent, aux  environs  de  l'année  665,  la  réforme  de  No- 
vientum.  Or,  à  cette  époque,  le  duc  Atticus  venait  de  pren- 
dre le  gouvernement  de  l'Alsace,  et. le  rôle  ambigu  joué 
par  ce  seigneur  dans  l'affaire  de  Grandval  pourrait  s'ex- 
pliquer en  disant  qu'Atticus  ne  craignit  pas  d'employer  les 
grands  moyens  pour  introduire  dans  les  monastères  la  dis- 
cipline bénédictine  que  le  gouvernement  dirigé  par  Ebroïn 
voulait  développer  en  haine  de  saint  Léger.  (1) 

Après  avoir  constaté  les  efforts  faits  pour  introduire 
dans  les  monastères  alsaciens  la  règle  bénédictine  —  efforts 
tentés,  d'ailleurs,  avec  un  inégal  succès  —  par  une  in- 
fluence venant  de  Toul,  j'en  suis  arrivé  à  découvrir  dans 
les  chroniques  une  dernière  série  de  faits  permettant  de 
penser  qu'il  s'était  établi  de  bonne  heure  entre  Novientum 
et  les  monastères  vosgiens  des  relations  assez  étroites,  et 
j'en  arrive  à  formuler  la  troisième  proposition  que  voici: 
Au  cours  du  huitième  siècle,  une  action  fut  entreprise 

1)  Bien  que  cette  règle  ne  fut  imposée  d'office  que  par  le 
concile  germanique  en  742,  il  est  cependant  probable  que,  dès 
la  fin  du  septième  siècle,  des  efforts  furent  faits  pour  la  pro- 
pager. 


356  REVUE    D'ALSACt 

pour  créer  des  rapports  d'intérêts  et  de  confraternité  entre 
les  monastères  vosgiens  de  Saint-Dié,  de  Senones  et  de 
Moyenmoutier  et  le  monastère  de  Novientum,  voire  même, 
en  général,  avec  l'Alsace;  et  cette  action  a  dû  coincider 
avec  une  extension,  dans  ce  pays,  du  culte  de  saint  Maurice 
et  de  saint  Epvre. 

La  Chronique  (TEbersmunster  dit,  en  effet,  que  le  13 
des  calendes  de  Juillet,  (1)  fut  solennellement  inaugurée  la 
nouvelle  église  construite  à  Novientum  par  le  duc  Atticus, 
et  qu'à  cette  occasion  furent  réunis  en  grande  pompe  les 
clergés  d'Alsace  et  de  Lorraine  (2)  —  et  tout  en  faisant  re- 
marquer qu'au  temps  du  duc  Atticus  il  n'y  avait  pas  encore 
de  Lorraine  —  nous  tirerons  cependant  de  ce  renseigne- 
ment la  conclusion  que,  à  un  moment  donné  de  leur  his- 
toire, le  monastère  d'Ebersmunster  et  les  abbayes  vos- 
giennes  étaient  unis  par  les  liens  d'une  mutuelle  et  cordiale 
entente.  Le  même  document  nous  apprend  aussi  que  saint 
Déodat  gouverna  pendant  quelques  années  les  deux  mo- 
nastères qu'il  avait  fondés:  celui  de  Galilée  dans  la  vallée 
de  la  Meurthe,  et  celui  de  Novientum  en  Alsace,  (3)  que 
la  pieuse  Hunna  dont  il  a  déjà  souvent  été  question,  par- 
tagea également  entre  les  deux  monastères  de  Novientum 
et  de  Galilée,  les  terres  qu'elle  possédait  à  Sigolsheim,  à 
Mittelwihr  et  à  Ingersheim,  et  qu'enfin  il  se  faisait  entre 
les  deux  abbayes  un  échange  de  livres,  de  reliques  et  d'or- 
nements d'église.  (4) 

Ces  quelques  faits  démontrent  assez  clairement  qu'il 
s'établit,    une    certr^inc    communauté    d'intérêts    entre    ces 

1)  L'année  n'est  pas  indiquée. 

2)  Cumque  dies  dedicandae  ecclesiae  13  Kal.  Julii  appro- 
pinquarety  diix  omni  studio  sacerdotes  non  solum  illius  pagi 
sed  et  de  Lotharingia  convocari  percepit. 

3)  Sanctus  itaque  Deodatus  utramque  locum  meliorando  et 
aucmentando  per  aliquot  annos  rexit. 

4)  Deinde  quibusdam  casulis  constructis,  ad  Novientum 
reversas  (Deodatus)  fratres  quos  illic  coUocavit  et  de  reliquiûs 
sanctorum  quitus  oratorium  edificaret,  necnon  libros  ac  vestes 
sacerdotales  ad  minisieria  divin  a  complenda^  quorum  omnium 
copia  inibiam  contesta  fuerat,  secum  assumens  . .  ad  prae 
dictnm  locum  denuoremeavit. 


LES   ORIGINES   DE   L^ABBAYE   D'EBERMUNSTER  357 

établissement  religieux,  qui  semblent  s'être  associés  en  vue 
d'une  action  commune.  Et  il.  résulte  de  l'examen  des  faits 
signalés  par  les  différentes  chroniques  que  cette  action  fut 
intimement  liée  à  l'expansion  du  culte  de  saint  Epvre  et 
surtout  du  culte  de  saint  Maurice  en  Alsace-  Je  rappellerai 
que  le  changement  de  Novientiim  en  Aprimonasterium  et 
la  consécration  de  Tabbatiale  à  saint  Maurice  n'eurent  lieu 
qu'assez  tard:  monastère  et  église  ayant  été  à  l'origine, 
dédiés  aux  apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Il  y  a  donc  eu 
comme  une  nouvelle  consécration  de  l'abbaye  que  la  Chro- 
nique fait  remonter  à  l'époque  d*Atticus,  mais  que,  pour 
ma  part,  je  serais  disposé  à  placer  à  une  époque  postérieure, 
bien  que  la  charte  donnée  en  683,  par  le  roi  Thierry,  en  fa- 
veur du  monastère,  fasse  déjà  mention  de  la  consécration 
de  l'église  de  Novientum  à  saint  Maurice  —  peculari  nostro 
patrono  —  les  premiers  titres  ont  été  si  souvent  remaniés, 
complétés  et  modifiés,  dans  la  suite  des  temps,  pour  les 
faire  servir  à  la  défense  de  droits  contestés,  que  les  passa 
ges  concernant  le  patronat  de  saint  Maurice  ont  fort  bien 
pu  être  interpolés.  J'ajouterai  qu'en  Alsace  il  n'existe  pas 
moins  de  vingt-six  églises  paroissiales  consacrées  à  saint 
Maurice,  dont  la  mottié  dans  la  Basse  Alsace  et  une  di- 
zaine aux  environs  de  Mulhouse  et  de  Ferrette.  L'origine 
de  ces  dernières   pourrait  être  attribuée  à   une   influence 
venue  directement  du  célèbre  monastère  d'Agaunum  érigé 
à  l'endroit  même  où  avait  été  massacrée  la  Légion  thébaîne; 
tandis  que  l'origine  des  premières  pourrait  être  due  à  une 
influence  venant  de  Toul. 

Dans  une  étude  subséquente  que  je  consacrerai  aux 
monastères  vosgiens,  je  montrerai  quel  fut  le  sens  de  cette 
action  commune  qui  unissait  les  monastères  vosgiens  au 
monastère  d'Ebersmunster  et  à  l'Alsace  et  je  ferai  voir 
que  cette  action  ne  fut  pas  exclusivement  religieuse. 

En  résumé.' 

Voici  les  trois  propositions  que  l'étude  des  documents 
diplomatiques,  et  l'interprétation  raisonnée  des  textes  con- 
cernant le  monastère  de  Novientum  me  permettent  d'éta- 
blir: 


358  REVUE    D'ALSACE 

1°  Un  évêque  de  Toul  envoya  en  Alsace,  au  cours  du 
sixième  siècle  un  missionnaire  qui  nV  fut  pas  favorable- 
ment accueilli.  Cela  résulte  des  données  fournies  par  la 
Chronique  de  Richer  et  par  la  Vita  Deodati  qui,  toutes  deux, 
font  de  saint  Déodat  un  contemporain  des  évêques  de  Stras- 
bourg Arbogast  et  Florent,  sans  d'ailleurs  se  rendre  compte 
que  Déodat  ne  pouvait  être,  à  la  Fois,  le  contemporain  de 
ces  évêques  et  le  contemporain  du  duc  Attîcus  comme  le 
veut  la  Chronique  d'Ebersmiinster. 

2^  Un  second  délégué  de  Toul  se  rendit  en  Alsace  entre 
660  et  680  pour  introduire  dans  les  monastères  irlandais  du 
pays,  la  règle  de  saint  Benoit.  Cela  résulte  de  l'examen  de 
la  Charte  de  Numérien,  des  événements  racontés  par  la 
Chronique  d'Ebersmunster  qui  fait  de  saint  Déodat  un  con- 
temporain du  duc  Atticus,  et  de  la  Vita  Deodati  qui  place  en 
l'en  GG9  la  fondation  de  l'abbaye  de  Galilée.  Ce  second 
délégué  qui  semble  avoir  été  bien  accueilli  à  Novientum, 
ne  fut  pas  aussi  bien  reçu  à  Marmoutier  et  à  Haslach. 

3"  Au  commencement  du  huitième  siècle,  un  troisième 
délégué  envoyé  —  cette  fois,  par  les  monastères  vosgiens, 
chercha  à  nouer  entre  ces  monastères  et  l'Alsace  —  en 
particulier  avec  l'abbaye  d'Ebersmunster  —  des  rapports 
devant  servir  à  la  défense  d'intérêts  communs.  Le  culte  de 
saint  Maurice  fut  attaché  à  l'établissement  de  ces  rapports- 
Cela  résulte  surtout  de  la  Chronique  d'Ebejsmunster  qui 
nous  raconte  que  saint  Déodat  gouverna  jusqu'à  sa  mort  les 
établissements  de  Novientum  et  de  Galilée. 

Il  est  évident  que  ces  trois  actes  successifs  n'ont  pu 
être  joués  par  un  seul  et  même  personnage,  puisqu'ils  se 
répartissent  sur  une  période  de  plus  d'un  siècle,  et  il  se 
passa  ici  un  phénomène  curieux,  —  et  nous  aurons  l'occa- 
sion de  l'observer  plus  d'une  fois  au  cours  de  ces  études  — 
à  savoir  que  dans  la  figure  légendaire  de  saint  Déodat,  se 
sont  confondus  plusieurs  hommes  différents  qui  ont  exercé 
leur  activité  religieuse  en  Alsace  et  en  particulier  à  Ebers- 
munster,  mais  à  des  époques  assez  éloignées  les  unes  des 
autres. 

Le  souvenir  des  premiers  missionnaires  chrétiens,  des 


LES  ORIGINES   DE   L'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  35Q 

persécutions  et  du  triomphe  définitif  de  la  foi  s'est  con- 
servé, et  pour  ainsi  dire  incorporé,  dans  la  légende  de  saint 
Materne  et  de  ses  compagnons,  et  le  souvenir  d'un  certain 
nombre  d'événements  subséquents  tels  que  la  création  de 
Tévêché  d'Argentoratum,  l'établissement  des  premiers  cé- 
nobites irlandais,  la  construction  des  grands  monastères, 
les  difficultés  avec  l'autorité  royale,  puis  la  prodigalité  des 
mérovingiens  envers  les  Eglises,  et  l'introduction  dans  les 
couvents  de  la  règle  bénédictine  préconisée  par  Rome,  s'est, 
à  son  tour,  synthétisé  dans  les  actions  que  les  hagiogra- 
phes  ont  attribuées  à  certains  saints  en  confondant,  arbi- 
trairement, les  époques:  c'est  ainsi  qu'on  a  fait  de  saint 
Déodat  un  évêque  de  Nevers,  un  émissaire  du  pape,  un 
ami  de  Garibaldus  évêque  de  Toul  en  710;  et  un  compa- 
gnon de  saint  Arbogast  évêque  de  Strasbourg  vers  650;  un 
fondateur  de  couvents  que  le  duc  Atticus  combla  de  ses 
bienfaits,  mais  que  les  habitants  du  pays  persécutèrent. 
Les  Bollandistes  (1)  ont  déjà  fait  remarquer  que  l'évêque 
Garibaldus,  n'étant  monté  sur  le  siège  de  Toul  qu'au  com- 
mencement du  huitième  siècle,  c'est-à-dire  longtemps  après 
la  mort  de  saint  Déodat  placée  entre  675  et  685,  n'a  pu  lui 
confier  de  mission  en  Alsace. 

D'autres  contradictions  pourraient  encore  se  relever 
dans  tous  les  récits  que  nous  avons  analysés,  en  sorte  qu'une 
seule  chose  est  certaine,  c'est  qu'il  règne  dans  les  données 
légendaires,  la  plus  grande  confusion,  et,  ici  comme  ailleurs, 
nous  constatons  que  la  tradition  s'est  emparée  de  deux  ou 
même  de  trois  personnages  ayant  vécu  à  des  époques  dif- 
férentes, mais  dont  l'activité,  poursuivant  des  buts  analo- 
gues, s'était  exercée  dans  les  mêmes  régions,  et  les  a  con- 
fondus en  un  seul. 

Le  fait  curieux  qui  réunit  en  une  seule  figure  légendaire 
plusieurs  personnages  différents,  est,  d'ailleurs  traduit,  lui- 
même,  d'une  façon  très  ingénieuse  dans  les  récits  de  nos 
chroniqueurs.  La  tradition  nous  dit,  en  effet,  que  la  sainte 
femme  Hunna  qui  avait  si  bien  accueilli  saint  Déodat  eut 

1)  De  S.  Hildulfo  ad  diem  undecimam  Julii,  ex  isto  mense 
Tome  III. 


3(0  REVUE     D'ALSACE 

un  fils  que  le  bienheureux  baptisa,  et  Rayr  ajoute  (I)  que 
cet  enfant  fut  nommé,  lui  aussi,  Déodat,  qu'il  fut  voué  au 
Seigneur  et  qu'il  mourut  en  odeur  de  sainteté  à  Tabbaye 
d'Ebersmunster.  D'après  d'autres  auteurs,  saint  Déodat, 
après  avoir  quitté  Novientum,  y  envoya  un  de  ses  disciples 
qui  y  brilla  des  plus  éclatantes  vertus,  et  qui  continua  son 
œuvre. 

C'est  ainsi  que  la  légende  elle-même  semble  confirmer 
l'interprétation  que  j'ai  donnée  des  légendes,  en  cherchant 
à  réaliser,  à  sa  façon,  l'idée  que  la  figure  symbolique  de 
saint  Déodat  a  et 3  cré::e  par  la  synthèse  de  plusieurs  per- 
sonnages ayant  vécu  à  des  époques  successives. 

Et,  pour  terminer,  cherchons  à  résoudre  une  dernière 
question  et  demandons-nous  qui  était,  en  réalité,  saint 
Déodat?   , 

La  Vita  Deodati  en  fait  un  évoque  de  Nevers  qui  quitta 
son  siège  épiscopal  peur  se  retirer  dans  la  solitude.  Mais 
quelle  confiance  pouvons-nous,  sur  cette  question,  accorder 
à  la  Vita  Deodati  qui  veut  que  saint  Déodat  ait  fondé  le 
monastère  de  Galilée  en  669  après  avoir  consulté  Garibal- 
dus,  quand  nous  savons  que  l'épiscopat  de  Garibaldus  ne 
peut  se  placer  qu'au  commencement  du  septième  siècle? 

D'ailleurs  aucun  évêque  du  nom  de  Déodat  ne  figure 
sur  les  listes  de  Nevers,  et  M-  PHster  pense  que  c'est  un 
copiste  inattentif  qui  a  causé  cette  méprise  en  écrivant 
episcopus  nivernensis  au  lieu  de  cpiscopus  hibernensis  qui 
se  trouvait  dans  les  manuscrts  primitifs.  Saint  Déodat,  se- 
rait, d'après  cela,  un  évêque  irlandais.  Mais  je  ne  puis  par- 
tager cette  manière  de  voir  parcequ'au  septième  siècle 
l'action  irlandaise  s'était  déjà  considérablement  ralentie. 
Je  me  demande  donc  pourquoi  nous  ne  verrions  pas  dans 
le  fondateur  de  Galilée  et  le  réformateur  de  Novientum 
non  pas  un  évêque  de  Nevers  qui  n'aurait  laissé  aucune 
trace  dans  l'histoire,  mais  un  homme  plus  connu,  qui  a 
réellement  existé,  qui  se  nommait  Adéodat,  qui  fut  évêque 
de  Toul,  et  dont  nous  savons  qu'il  assista  au  concile  que  le 
pape  Agathon  convoqua  à  Rome  en  680. 

1)  Antiquités  de  la  Vosge. 


LES  ORIGINES   DE   L'ABBAYE   D'EBERMUNSTER  361 

En  dehors  de  sa  partcîpation  au  concile  de  Rome,  nous 
ne  connaissons  pas  les  détails  de  la  vie  de  cet  Âdéodat, 
mais  cette  similitude  de  nom,  d'époque  et  de  dignité  nous 
permet  cependant  de  croire  qu'une  confusion  volontaire 
ou  involontaire  fut  faite.  N'est-ce  pas  en  souvenir  du  con- 
cile de  Rome  que  la  Chronique  d'Ebersmunster  fît  venir 
saint  Déodat  de  la  Ville  éternelle  (1)? 

Evidemment,  il  semble  assez  difficile  d'expliquer  pour- 
quoi la  Vita  Deodati  fit  de  Déodat  un  évêque  de  Nevers. 
au  lieu  de  le  prendre  pour  ce  qu'il  était:  un  évêque  de 
Toul  envoyé  à  Rome  par  les  éyêques  de  France.  Mais  nous 
nous  souviendrons  qu'au  moment  où  la  VHa  Deodati  fut 
écrite,  c'est-à-dire,  vers  le  milieu  de  l'onzième  siècle,  les 
monastères  vosgiens  avaient  la  prétention  d'être  absolu- 
ment indépendants  de  l'évêché  de  Toul,  et  c'est  pour  cela 
peut-être  que,  dans  l'histoire  de  leurs  origines,  ils  cher- 
chèrent à  effacer  tout  souvenir  qui,  directement  ou  indi- 
rectement, pouvait  contribuer  à  les  rattacher  au  siège  épis- 
copal  de  cette  ville,  et  les  mettre  vis-à-vis  de  lui  en  état  de 
dépendance. 

Je  résume  maintenant  cette  discussion  en  disant  que 
l'abbaye  d'Ebersmunster  s'est  élevée  sur  l'emplacement 
d'un  temple  païen,  et  qu'elle  abrita  des  missionnaires  chré- 
tiens dès  le  quatrième  siècle. 

Après  les  Invasions  barbares,  au  cours  du  sixième  siècle, 
des  moines  irlandais  se  fixèrent  sur  les  ruines  de  ce  premier 
établissement,  en  même  temps  qu'à  Surbourg  et  à  Haslach, 
et  les  évêques  de  Strasbourg,  Florent  et  Arbogast,  qui  sor- 
taient eux-mêmes  de  ces  monastères,  furent  favorables  à 
leur  développement. 

Dans  la  seconde  moitié  du  septième  siècle  et,  sans 
doute  sous  l'inspiration  des  évêques  de  Toul,  la  règle  béné- 
dictine remplaça,  peu  à  peu,  la  règle  colombanique  dans 
les  anciens   monastères   irlandais   de   l'Alsace,   et   le   duc 


1)  Deodatus,  nivernensis  epïscopus..,  pauper  pauperem 
Christum  sequi  desideransy  episcopatum  et  patriam  propriam 
reliquit,  et  Romam  ad  limina  Apostolorum  pervertit. 


362  REVUE   D'ALSACE 

Atticus  encouragea  cette  réforme  dont  il  se  fit  le  champion 
et  qu'il  sut  imposer  soit  par  la  force,  soit  par  des  bienfaits. 

Au  cours  du  huitième  siècle,  une  sorte'  de  pacte  fut 
conclu  en  vue  d'une  action  commune  entre  les  monastères 
vosgiens  de  la  vallée  de  la  Meurthe,  Ebersmunster  et  quel- 
ques autres  établissements  alsaciens  spécialement  fondés 
à  cet  effet.  Cette  action  commune  fu4  placée  sous  le  patro- 
nage de  saint  Epvre  et  de  saint  Maurice. 

Enîin  la  plupart  des  grands  événements  qui  s'accom- 
plirent à  Ebersmunster  entre  550  et  780  furent  occasion- 
nés, d'après  la  légende,  par  l'intelligence,  le  zèle  et  la 
piété  de  saint  Déodat,  qui  n'était  peut-être  que  l'évêque 
dî  Toul,  Adéodatus,  ayant  pris  part  au  concile  de  Rome  en 
680.  Le  saint  Déodat  de  la  légende  semble  avoir  été  formé 
par  la  superposition  d'un  certain  nombre  de  personnages 
qui  avant  et  après  l'évêque  Adéodat  jouèrent  un  rôle  dans 
les  destinées  du  monastère. 


BIBLIOGRAPHIE 


Livres     noviveavix 


^S8>t^ 


A.  KANNENGIESER.  En  Alsace  après  l'annexion.  M.  l'abbé 
J.  I.  SimoniSj  Député  au  Reichstagy  SupérieuT  des  Sœurs 
de  Niederbromu  —  1  vol.  in-8,  de  Vil,  640  p.,  ayec  por- 
trait. Rixheim,  Sutter;  Paris,  Lethielleux,  19 14. 

((  L'abbé  Simonis  a  été  Tune  des  personnalités  alsa- 
«  saciennes  les  plus  marquantes  de  la  seconde  moitié  du 
«  XIX*'  siècle.  Comme  Supérieur  de  Congrégation,  comme 
«  député  et  homme  politique  il  a  joué  un  rôle  considérable 
«  dans  son  pays.  Toute  histoire  de  V Alsace  nouvelle,  si  suc- 
«  cinte  qu'on  la  suppose,  devra  parler  de  lui.  » 

Ces  premières  lignes  de  l'avant-propos  résument  tout 
le  beau  livre  que  Mgr.  Kannengieser  a  écrit  dans  une  lan- 
gue claire,  élégante,  un  peu  familière  parfois,  mais  avec  de 
jolies  envolées. 

La  vie  de  l'abbé  Simonis  se  déroule  d'abord  simple  et 
calme  dans  le  beau  vallon  d'Ammerschwihr,  puis  dans  la 
studieuse  retraite  du  Séminaire  de  Strasbourg,  enfin  à  Col- 
mar  pendant  les  années  de  professorat  au  Collège  libre. 
Devenu  curé  de  Rixheim,  M.  Simonis  ne  se  contenta  pas 
de  remplir  avec  un  zèle  tout  apostolique  les  devoirs  de  sa 
charge  pastorale,  il  voulut  étendre  plus  loin  son  influence 
et  fonda  VElsaessische  Volksbote,  qui  fit  ses  preuves  lors 
des  élections  législatives  de  1869,  en  même  temps  qu'il 
publiait  dans  la  Revue  catholique  d'Alsace  une  série  d'arti- 
cles remarqués  sur  la  question  scolaire.  C'est  alors  qu'en 
qualité  de  théologien,  il  accompagna  au  concile  du  Vatican 
un  prélat  j  alsacien,  Mgr.  Kolès,  vicaire  apostolique  de  Sé- 
négambie.  Mêlé  de  très  près  à  tous  les  travaux  du  concile*, 
il  étudia  avec  un  soin  minutieux  la  multitude  des  livres, 
mémoires  et  pamphlets  que  la  discussion  de  l'infaillibilité 


364  REVUE   D'ALSACE 

pontificale  avait  fait  surgir  tant  en  Allemagne  qu'en  France, 
et  lui-même,  quand  il  fut  de  retour  dans  sa  paroisse,  fit  pa- 
raître une  brochure  conciliaire  intitulée:  Le  protestant  en 
face  du  Concile  du  Vatican.  Lettres  à  un  pasteur  de  la  Con- 
fession d'Augsbourg.  C'était  au  mois  de  juin  1870;  le  plé- 
biciste  avait  eu  lieu  le  8  mai;  la  guerre  fut  déclarée  le  19 
juillet. 

Aux  tristesses  de  la  défaite  et  à  la  douleur  de  la  sépa- 
ration vinrent  bientôt  s'ajouter  d'autres  angoisses  non  moins 
poignantes.  L'abbé  Simonis  souffrait  cruellement  de  la  per- 
sécution que  le  Kulturkampf  avait  abattue  sur  toutes  les 
œuvres  catholiques  et  de  la  tyrannie  que  la  dictature  faisait 
lourdement  peser  sur  l'Alsace  entière,  quand,  au  mois  de 
février  1872,  il  fut  nommé  supérieur  de  l'importante  Con- 
grégation des  Filles  du  Très-Saint  Sauveur.  L'œuvre,  qui 
s'était  tout  d'abord  normalement  développée,  traversait  une 
crise  et  subissait  un  arrêt  momentané;  l'intelligence  et  le 
zèle  du  nouveau  supérieur  allaient  trouver  là  un  champ  d'ac- 
tion digne  de  lui. 

Mais  voici  qu'une  autre  cause  sacrée  fit  appel  à  son  in- 
lassable dévouement;  J'Alsace  envoya  l'abbé  Simonis  siéger 
au  Reichstag  et  pendant  plus  de  vingt  années,  malgré  les 
efforts  d'un  gouvernement  hostile,  les  attaques  perfides  de 
ses  supérieurs  ecclésiastiques,  il  obtint  de  la  confiance  de 
ses  concitoyens  le  renouvellement  d'un  mandat  qui,  n'étant 
pas  sans  péril,  n'était  pas  sans  gloire.  On  peut  dire  que  dès 
lors  l'histoire  de  l'abbé  Simonis  se  confond  en  quelque 
sorte  avec  celle  de  l'Alsace  elle-même,  et  il  faut  savoir  gré  à 
Mgr.  Kannengieser  de  l'avoir  retracée  avec  une  grande 
abondance  de  détails  et  un  réel  souci  de  la  vérité,  en  insis- 
tant tout  particulièrement  sur  la  large  part  que  prit  M.  Si- 
monis dans  l'organisation  politique  des  catholiques  de  son 
pays.  Le  fondateur  du  Volksbote,  en  avisé  tacticien,  ne  pou- 
vait se  désintéresser  de  la  presse  et  de  .sa  formidabFe  puis- 
sance. Successivement  il  créa  VOdilienblatt  et  la  Heilige 
Familie,  il  fit  revivre  la  Revue  catholique  d'Alsace,  il  con- 
tribua à  la  création  de  V Union  d' Alsace-Lorraine,  il  soutint 
ces  feuilles  de  sa  plume  et  de  sa  bourse,  mais  ne  put  em- 


BIBLIOGRAPHIE  365 

pêcher  les  condamnations  de  pleuvoir  littéralement  sur  elles 
et  bientôt  la  suppression  brutale  d'intervenir. 

La  politique  fut  loin  d'absorber  tout  le  temps  et  l'acti- 
vité de  M.  Simonis-  Il  consacra  aux  missions  africaines, 
qui  ont  été  la  passion  de  toute  sa  vie,  et  surtout  à  sa  chère 
Congrégation,  dont  il  fut  pour  ainsi  dire  le  second  fonda- 
teur, une  ardeur  généreuse  et  féconde  qui  ne  s'éteignit 
qu'avec  la  vie.  Ce  n'est  pas,  certes,  la  partie  la  moins  atta^ 
chante  du  livre  de  Mgr.  Kannengieser,  —  même  pour  un 
simple  laïque,  —  que  celle  qui  nous  montre  M.  Simonis, 
dépensant,  sans  compter,  son  influence  et  sa  fortune  pour 
soutenir  les  admirables  efforts  des  Pères  du  Saint-Esprit, 
et  cela  sans  oublier  jamais  sa  chère  Alsace  (création  des 
stations  de  N-D.  des  Trois-Epis  de  VEquateur  et  de  Saint- 
Martin-d'Ammerschivihr-le'Noir).  Non  moins  intéressantes 
sont  les  pages  consacrées  au  gouvernement  de  sa  Congré- 
gation, dont  l'essor  fut  merveilleux,  et  à  la  direction  par- 
ticulière qu'il  imprima  aux  diverses  communautés,  soit 
qu'il  fallut  calmer  des  inquiétudes  ou  stimuler  un  zèle 
attiédi. 

Durement  atteint  par  des  infirmités  précoces,  M.  Simonis 
lutta  longtmps  contre  la  maladie  avec  un  véritable  héroïsme, 
puis  il  tomba,  en  pleine  action,  sur  le  champ  de  bataille.  Ce 
fut,  dans  toute  la  force  du  terme,  un  Prêtre  et  un  Alsacien- 

Restons,  —  sans  vouloir  relever  quelques  taches  lé- 
gères et  bien  rares,  ~  sous  le  charme  de  ce  captivant  récit 
et  appliquons-lui  la  réflexion  si  profondément  vraie  qu'ins- 
pirent à  l'auteur  les  aimables  réceptions  du  colonel  Blu- 
menstihl  et  la  cordiale  hospitalité  du  Séminaire  français, 
dont  M.  Simonis  usa  largement  pendant  son  séjour  à  Rome. 
«  Ces  rencontres  étaient  pour  lui  d'une  douceur  infinie, 
«  tant  VAlsacien  est  heureux  de  trouver  un  écho  de  son 
«<  pays  sur  la  terre  étrangère.  » 

E.  B. 

Dr.  H.  HAUG.  Dos  Hôtel  du  Commerce,  Gebeaude  der 
Handelskammer  zu  Strassburg,  I  plaquette  in-8,  de  56  p. 
avec  pi.  Strasbourg,  F.  Staat,  1913. 
M.  le  Dr.  Haug,  secrétaire  de  la  Chambre  de  Commerce, 


^66  REVUE   D^ALSACE 

a  fait  lors  de  l'inauguration  de  nouveaux  locaux  adminis- 
tratifs une  très  intéressante  conférence  sur  l'histoire  de 
V Hôtel  dw  Commerce,  qui  complète  très  heureusement  nos 
connaissances  sur  cette  antique  maison  (Cf.  notamment 
PITON  Strasbourg  illustré  I,  192  sq.;  SEYBOTH  Strasbourg 
historique  et  pittoresque  p.  531  sq.  et  536  sq.) 

Sur  l'emplacement  de  l'église  Saint-Martin,  démolie  en 
1529,  le  magistrat,  après  de  longues  tergiversations,  fit  éle- 
ver en  1583  un  bâtiment,  qui  fut  relié  à  la  Chancellerie 
et  de  là  à  Pfalz  par  un  pont,  jeté  au-dessus  de  la  rue  des 
Serruriers.  Ce  bâtiment,  qui  fut  appelé  jusqu'au  XVIIP 
siècle  der  Neue  Baw,  abritait  au  rez-de-chaussée  des  bou- 
tiques, avec  une  grande  salle  de  fêtes  au  premier  étage  et 
de  nombreux  locaux  sans  destination. 

Quel  fut  l'architecte  de  ce  beau  monument  de  l'art  de  la 
Renaissance,  si  curieusement  illustré  par  les  fresques  du 
maître  Wendel  Dietterlin?  Avec  Schoepflin,  la  plupart  des 
historiographes  de  la  Ville  en  font  honneur  à  Tingénieur 
strasbourgeois  Daniel  Specklin.  Mais  d'autres  noms  sont 
mis  en  avant  par  les  érudits:  Hans  Schoch,  l'auteur  du 
Friedrichsbau  de  Heidelberg;  Paul  Maurer  de  Zurich;  Joerg 
Schmidt  de  Schaffouse;  enfin  Wendel  Dietterlin  lui-même 
Bien  que  spécieuses,  ces  hypothèses  ne  paraissent  pas  pré- 
valoir contre  la  tradition. 

Le  nouveau  bâtiment  reçut  en  mai  1588  les  envoyés  de 
Zurich  et  de  Berne,  venus  pour  renouveler  les  traités  d'al- 
liance entre  Strasbourg  et  les  Suisses.  Puis,  jusque  vers  le 
XVIU*  siècle,  on  n'en  entend  plus  guère  parler.  Après  l'in- 
cendie qui  ravagea  la  chancellerie  en  1686,  la  Chambre  des 
XIII  y  transporta  ses  séances.  En  1745,  quand  le  Pfennig-  ' 
thurm  de  la  place  des  Cordeliers,  aujourd'hui  place  Kléber, 
disparut,  les  archives  de  la  Ville  y  furent  transférées.  Enfin, 
en  1781,  la  vieille  Pfalz  fut  à  son  tour  démolie  et  le  Ma- 
gistrat vint  s'installer  dans  le  Neue  Bau,  qui  s'appela  dé- 
sormais die  Neue  Pfalz- 

Après  le  sac  du  21  juillet  1789,  qui  est  bien  l'un  des  plus 
lamentables  épisodes  de  l'histoire  de  Strasbourg,  le  Ma- 
gistrat alla  chercher  un  abri  à  l'Aubette;  mais  il  dut  bientôt 


BIBLIOGRAPHIE  367 

céder  la  place  à  la.  nouvelle  municipalité,  et  le  baron  de 
Wurmser,  dernier  Stëtmeister  régent,  transmit  ses  pouvoirs 
à  Frédéric  de  Dietrich,  premier  maire  élu,  dans  la  neue 
Pfalz,  devenue  la  Maison  commune.  Au  commencement  de 
1793  la  Municipalité  s'établit  au  Palais  épiscopal  et  loua 
les  caves  de  la  Maison  commune  au  citoyen  Rivage,  moyen- 
nant un  loyer  annuel  de  2000  livres.  Trois  pièces  furent  ré- 
servées au  Tribunal  de  commerce,  nouvellement  créé,  pour 
y  tenir  ses  audiences.  Enfin  le  9  fructidor  an  III  (27  août 
1795),  l'Hôtel  de  Ville  fut  adjugé  au  pris  de  4-200.000  livres 
assignats,  valant  environ  105.000  frs  en  numéraire  à  une 
société  de  capitalistes. 

Avant  la  Révolution  la  corporation  des  marchands  Stras- 
bourgeois  se  réunissait  au  Poêle  du  Miroir,  qui  fut  lui  aussi 
vendu  comme  bien  national.  La  Chambre  de  Commerce, 
érigée  en  1803,  le  Tribunal  consulaire,  la  Bourse  n'avaient 
pas  de  locaux  attitrés  et  tenaient  leurs  séances  tantôt  à  la 
Préfecture,  tantôt  à  la  Mairie.  Après  avoir  un  moment  pro- 
jeté de  construire  un  hôtel  sur  l'emplacement  de  l'ancienne 
chancellerie,  la  Chambre  de  commerce  décida  en  1808 
d'acheter  l'ancien  Hôtel  de  Ville,  pour  y  installer  ses  ser- 
vices. 

11  fallut  procéder  à  des  transformations  et  à  un  nouvel 
aménagement  intérieur.  Les  locaux,  non  utilisés  par  la 
Chambre,  furent  loués  à  des  particuliers  et  au  «  Cercle  du 
Commerce»,  qui  subsiste  encore  aujourd'hui;  enfin  on  fit 
l'acquisition  de  la  maison  du  fameux  général  Mainoni,  sise 
dans  la  rue  des  Tonneliers  sur  le  prolongement  de  l'Hôtel. 
Puis  vinrent  des  années  peu  favorables  au  commerce  et, 
en  1823,  on  envisagea  un  troc  entre  l'Académie,  installée 
à  VHôtel  de  la  Prévôté,  rue  de  la  Nuée-bleue  et  la  Cham- 
bre.  Il  ne  fut  pas  donné  suite  à  ce  projet. 

Plus  tard,  quand  la  suppression  de  la  Bourse  et  le  trans- 
fert des  entrepôts  en  douane  eut  donné  toute  aisance  à  la 
Chambre,  on  décida  d'y  créer  un  important  Bureau  de  poste. 
Les  travaux,  entrepris  dès  1868,  étendirent  la  façade  de 
l'Hôtel  dans  la  rue  des  Tonneliers  et  le  1er  avril  1870  l'ad- 
ministration des  postes  prit  possession  de  sa  nouvelle  ins- 
tallation. 


r 

I 

I 


368  REVUE   D^ALSACE 

Pendant  le  bombardement  de  Strasbourg,  THôtel  du 
Commerce  redevint  pour  quelques  semaines  douloureuses 
l'Hôtel  de  Ville.  Puis,  la  Poste  le  quitta  en  mars  1872,  et 
vint  occuper  les  bâtiments  de  l'ancienne  Ecole  de  Santé 
Militaire  sur  la  place  de  la  Cathédrale;  le  Tribunal  de  Com- 
merce disparut  en  1879;  et  l'Hôtel  est  redevenu  exclusive- 
ment le  centre  et  le  foyer  du  commerce  strasbourgeois. 

On  doit  savoir  gré  à  M.  le  Dr.  Haug,  qui  déjà  avait  re- 
tracé l'histoire  séculaire  de  la  Chambre  de  Commerce,  1803- 
1903i  d'avoir  complété  son  exposé  par  l'histoire  détaillée 
de  la  maison  vénérable,  où  elle  abrite  ses  destinées. 

E.  B. 
HENRI  WELSCHINGER.  —  La  protestation  de  f Alsace- 
Lorraine  les  17  février  et  1er  mars  1871  à  Bordeaux.  - 
Paris  et  Nancy,  Berger-Levrault,   1914,  in-8,  68  p.  - 
1  franc. 

Depuis  quelques  années  l'attention  du  public  a  été  rap- 
pelée plusieurs  fois  sur  les  émouvantes  déclarations  des 
députés  alsaciens-lorrains  à  l'asemblée  de  Bordeaux-  M. 
Georges  Delahache,  dans  La  carte  au  liseré  vert,  avait  ra- 
conté déjà  les  journées  historiques  des  17  février  et  1er 
mars  et  publié  le  texte  de  la  Protestation,  que  la  vaillante 
Revue  Les  Marches  de  F  Est  a  depuis  édité  une  affiche.  M. 
Henri  Welschinger,  membre  de  l'Institut,  qui  fut  témoin  des 
événements  en  sa  qualité  d'archiviste  de  l'Assemblée  Na- 
tionale, a  voulu  à  son  tour  contribuer  à  répandre  des  do- 
cuments que  nul  en  France,  ni  ailleurs,  ne  doit  ignorer.  Un 
bref  récit  des  séances  de  l'Assemblée  accompagne  ces  tex- 
tes, dont  M.  Welschinger  donne  les  facsimilés-  Il  y  joint 
une  carte  indiquant  les  prétentions  successives  de  la  Prusse 
au  cours  de  la  guerre  et  des  négociations,  et  une  série  de 
documents  fort  intéressants:  rapports  parlementaires  sur 
les  élections  à  l'Assemblée  Nationale  dans  les  départements 
de  l'Est,  ainsi  que  sur  la  mort  et  les  obsèques  de  Kiiss; 
lettres  de  divers  députés  des  départements  mutilés  donnant, 
puis  retirant  leur  démission  en  mars  1871;  rapport  sur  Té- 
lection  d'Emile  Keller  dans  le  nouveau  Haut-Rhin  en  juil- 
let; note  sur  l'état  de  la  France  en  février.  —  C'est  un  bon 
livre  et  une  bonne  action.  J.  J. 


BIBLIOGRAPHIE  369 

■ 

FERDINAND  SCHEURER  et  ANATOLE  LABLOTIER.  - 

Fouilles  du  cimetière  barbare  de  Bourogne  exécutées 
par  MM.  Lablotier  et  Scheurer  de  1907  à  1909.  -  Pré- 
face de  M.  Maurice  Prou-  -~  Paris  et  Nancy,  Berger- 
Levrault,  1914.  —  1  vol.  in-4,  XVlII-122  p.,  avec  60 
planches  en  couleurs,  8  planches  en  noir  et  46  figurs 
dans  le  texte. 

A  mi-chmin  entre  Belfort  et  Délie,  auprès  du  village  de 
Bourogne  si  riche  en  vestiges  et  en  souvenirs  de  toutes  les 
époques,  un  coteau  éventré  de  carrières  allonge  ses  pentes 
arides  de  l'ancien  château  à  la  forêt,  et  semble  au  premier 
abord  ne  présenter  d'intéressant  qu'un  panorama  s'étendant 
au  loin  sur  les  vallées  convergentes  de  la  Bourbeuse  et  de 
l'Allaine.  A  plusieurs  reprises  pourtant  des  tombes  barbares 
y  avaient  été  découvertes  jadis,  et  divers  objets  curieux 
avaient  pris  le  chemin  soit  de  musées,  soit  de  collections 
particulières,  lorsqu'en  1906,  sur  les  instances  de  M.  Anatole 
Lablotien  la  Société  belfortaine  d'émulation  décida  d'y  faire 
faire  des  fouilles-  Confiées  dès  1907  à  M.  Lablotier  lui- 
même,  auquel  bientôt  s'adjoignit  M.  Ferdinand  Scheurer, 
elles  révélèrent  l'existence  sur  «  la  Côte  »  d'un  cimetière 
fort  étendu  et  dont  le  mobilier  funéraire  était  particulière- 
ment riche.  En  trois  campagnes  la  station  fut  explorée  et 
étudiée  méthodiquement,  avec  une  science  et  une  cons- 
cience dont  il  me  sera  permis  de  témoigner  ici,  puisque  j'ai 
eu  maintes  fois  le  plaisir  d'assister  au  minutieux  travail  des 
recherches,  de  participer  aux  joies  des  trouvailles,  et. même 
de  prendre  part  aux  discussions  que  provoquèrent  certaines 
d'entre  elles.  291  sépultures  ont  été  relevées  ainsi,  restes 
d'un  millier,  peut-être,  qui  auraient  existé  avant  l'ouverture 
des  carrières,  et  dont  l'âge  semble  varier  du  VIeme  au 
IXeme  siècle. 

Ce  qu'elles  renfermaient,  on  s*en  rendra  compte  en  vi- 
sitant au  musée  de  la  Société  belfortaine  d'émulation  la 
salle  spéciale  où  sont  exposés  les  objets  trouvés,  et  sur- 
tout en  lisant  le  luxueux  ouvrage  où  les  auteurs  viennent  de 
nous  livrer  le  résultat  de  leurs  travaux.  Histoire  des  fouilles, 
description  des  sépultures  d'hommes  et  de  femmes,  étude 


l 


370  REVUE   D'ALSACE 

méthodique  des  objets  exhumés,  armes,  bijoux,  vases,  po- 
teries, monnaies,  ornements  dont  quelques  uns  sont  iden- 
tifiés pour  la  première  fois,  tout  cela  est  fait  avec  une  irré- 
prochable précision  scientifique,  et  avec  une  clarté  qui  le 
rend  accessible  même  aux  plus  profanes.  Une  carte   des 
stations  barbares  de  la  région,  si   intéressante  à   étudier 
comme  point  de  contact  des  Francs,  des  Burgondes  et  des 
Alamans»  et  un  plan  détaillé  de  la  nécropole  précédent  un 
tableau  où  sont  notées  la  profondeur  et  la  direction  de  cha- 
que sépulture,  en  même  temps  que  le  mobilier  en  est  in- 
ventorié, et  que  l'on  nous  signale  toutes  les  particularités 
relevées  au  cours  des  fouilles.  Le  tour  s'éclaire  de  nom- 
breuses illustrations  photographiques,  de   dessins,  et   sur- 
tout d'une  série  remarquable  de  60  planches  en  couleurs, 
d'après  les  aquarelles  de  M.  Ferdinand  Scheurer,  qui  cons- 
tituent à  elles  seules  un  véritable  musée.  Aussi  ne  s'étonne- 
t-on  pas  que  M.  Maurice  Prou,  l'éminent  membre  de  l'Ins- 
titut dont  les  travaux  sur  la  Gaule  mérovingienne  sont  de- 
puis longtemps  classiques,  ait,  dans  une  magistrale  préface, 
apporté  à  ce  beau  livre  la  haute  consécration  de  ses  éloges- 
C'est,  dit-il,  l'inventaire  «  le  plus  circonstancié  et  le  plus 
détaillé  qu'on  ait  jamais  imprimé  en  France  d'une  nécro- 
pole barbare  »,  et  il  ajoute:  «  Nous  tenons  le  compte-rendu 
des  fouilles  de  Bourogne  de  MM.  Lablotier  et  Scheurer 
pour  le  modèle  qu'il  conviendra  de  proposer  à  tous  ceux  qui 
désormais  entreprendront   l'exploration   d'un    ancien    cime- 
tière. »  Et  quand  nous  le  voyons  signaler  «  l'esprit  scien- 
tifique...., le  talent,  le  zèle  et  le  désintéressement  de  ces 
archéologues»,   nous  ne  pouvons  que  nous  associer   aux 
louanges  d'un   juge     si  compétent,  et  constater  avec  joie 
qu'elles  vont  à  deux  savants  de  notre  coin  d'Alsace. 

J.  J. 

HENRY  GANIER.  —  Les  Alsaciens  dans  la  Garde  impé- 
riale et  dans  les  corps  d^ élite-  —  Avec  50  planches  hors 
texte  en  couleurs  (28X36)  et  de  nombreuses  illustra- 
tions par  TANCONVILLE  et  MAURICE  TOUSSAINT. 
Strasbourg»  Imprimerie  alsacienne,   1914-  -     20  M. 


BIBLIOGRAPHIE  371 

VImprimerie  alsacienne  qui  sous  le  titre  Les  garnisons 
<r Alsace  au  XIXeme  siècle,  avait  publié  déjà  en  1911  un 
superbe  recueil  de  costumes  militaires,  donne  aujourd'hui 
à  cette  œuvre  un  pendant  et  un  complément.  L'idée  de 
faire  revivre  les  uniformes  particulièrement  éclatants  et 
pittoresques  des  divers  corps  de  la  Garde  sous  Napoléon  I*'^ 
et  Napoléon  III  devait  d'ailleurs  tenter  des  illustrateurs 
dont  le  premier  est  bien  connu  déjà  du  public  alsacien,  et 
dont  le  second  fut  un.  des  élèves  les  meilleurs  du  maître 
Détaille.  En  dehors  de  leur  valeur  artistique,  leurs  dessins 
charmeront  l'historien  par  leur  valeur  documentaire  de 
premier  ordre,  car  je  ne  pense  pas  que  le  critique  le  plus 
méticuleux  puisse  les  trouver  en  faute  sur  le  moindre  détail 
d'équipement  ou  de  harnachement.  Mais  surtout,  dans  notre 
Alsace  où  les  beaux  soldats  étaient  si  nombreux,  où  tant  de 
familles  ont  compté  au  moins  un  des  leurs  aux  cent-gardes, 
cuirassiersi  guides,  lanciers,  chasseurs,  grenadiers,  volti- 
geurs, zouaves,  carabiniers,  artilleurs  ou  sapeurs  de  la  Gar- 
de, on  aura  plaisir  à  feuilleter  cet  album,  à  voir  les  brillants 
uniformes  que  portèrent  avec  tant  d'éclat  nos  anciens,  tan- 
disque  les  survivants  évoqueront  en  les  retrouvant  le  bon 
temps  trop  tôt  disparu. 

Le  texte  que  M.  Henry  Ganier  a  joint  à  ces  planches 
n'est  pas  une  description  technique  d'uniformes,  qui  serait 
bien  vite  devenue  fastidieuse.  Il  a  préféré,  avec  raison* 
évoquer  les  hauts  faits  des  compatriotes  qui  dans  l'armée 
d'Egypte  aux  côtés  de  Kléber  ou  dans  celle  de  Condé,  dans 
la  garde  consulaire,  la  jeune  ou  la  vieille  garde  du  premier 
empire,  comme  dans  la  garde  impériale  de  Napoléon  III, 
contribuèrent  à  donner  à  la  France  plus  de  gloire,  et  à  ren- 
dre l'Alsace  plus  fi  ère  de  ses  enfants. 

j.  j. 

J.  JOACHIM.  —  Contribution  à  la  flore  mycologique  du 
Territoire  de  Belfort  ou  Catalogue  raisonné  des  cham- 
pignons qui  y  croissent.  —  Paris,  Lhomme,  juin  1914. 
in-8,  88  pages  avec  planches  et  carte;  prix  f.  8. 
Cet  ouvrage  que  l'auteur,  ancien  pharmacien  à  Valdoie, 


372  Revue  d^alsacè 

près  Bel  fort,  actuellement  à  Auxerre  (Yonne)  —  Ne  pas  le 
confondre  avec  M.  J.  Joachim,  notre  éminent  collaborateur, 
professeur  d'histoire  au  lycée  de  Nancy  —  cet  ouvrage  com- 
blera d'aise  tous  les  mycologues  et  ils  sont  de  plus  en  plus 
nombreux  ceux  qui,  dans  notre  Territoire*  s'adonnent  à 
Tétude  des  champignons. 

Après  avoir  jeté  un  coup  d'œil  sur  les  travaux  déjà  ac- 
complis, flores,  atlas,  revues  et  expositions,  dans  le  but  de 
vulgariser  la  connaissance  de  ces  cryptogames,  M.  J.  Joa- 
chim  trace  un  tableau  succint  du  Territoire  de  Belfort  en- 
châssé, dit-il,  entre  les  Vosges  et  le  Jura,  sentinelle  avancée 
du  pays  de  France,  alliant  la  sévérité  des  vallées  vosgiennes 
aux  charmes  et  à  la  fécondité  des  plaines  des  versants  du 
Rhône  et  du  Rhin,  offrant,  grâce  à  ses  divers  terrains,  un 
champ  de  recherches  tout  tracé  pour  le  mycologue. 

Ce  court  résumé  de  géographie  botanique  est  suivi  de 
la  division  de  son  travail  pour  lequel  M-  Joachim  a  par- 
couru, pendant  quinze  ans  et  en  tous  sens,  de  la  plaine  à  la 
montagne,  le  lambeau  français  de  notre  vieille  Alsace. 

La  première  partie  comprend  un  aperçu  historique  et 
bibliographique  sur  l'évolution  des  études  mycologîques  en 
général. 

MJoachim  passe  en  revue  tous  les  écrivains  ou  bota- 
nistes qui,  depuis  les  Grecs  et  les  Romains,  ont  parlé  des 
champignons  ou  les  ont  classés  et  décrits  suivant  des  règles 
dont  s'inspirent  aujourd'hui  tous  les  mycologues.  Parmi  les 
noms  les  plus  connus,  il  faut  citer  Horace,  l'Ecole  de  Sa- 
lerne,  puis  après  un  intervalle  d'environ  quatorze  siècles, 
Gaspard  Bauhin  (1560-1624),  de  Candolle,  Linné  (1707- 
1778),  de  Jussieu,  Brongniart  (1825),  Roques  (1832),  Ma- 
gnus  (1794-1878),  Gillet  (1874-1908),  Quelet,  etc.,  etc. 

La  seconde  partie  est  consacrée  spécialement  au  Terri- 
toire de  Belfort.  Si  l'étude  des  plantes  phanérogames  y  a 
toujours  rencontré  de  fervents  adeptes,  il  n'en  est  pas  de 
même  de  celle  des  cryptogames.  Rares  sont  les  botanistes 
qui,  anciennement,  se  sont  essayés  à  les  analyser  et  encore 
ceux  qui  jusqu'en  1901,  en  ont  décrit  quelques-uns,  étaient- 
ils  étrangers  à  notre  région.  Ce  sont  Jean  Bauhin,  Frédéric 


BIBLIOGRAPHIE  373 

Wetzel  et  le  docteur  Quélet,  déjà  nommé,  fondateur  de  la 
Société  mycologique  de  France,  A-  Mougeot  et  R.  Ferry. 

C'est  à  la  date  ci-dessus  seulement  que  commence  à  se 
dessinen  en  faveur  de  la  mycologie  belfortaine,  et  avec  M- 
Cordier,  aide-Major  au  SS**  régiment  d'infanterie,  un  mou- 
vement bien  déterminé;  92  espèces  sont  reconnues  par  lui. 
Viennent  ensuite  diverses  expositions  de  champignons  or- 
ganisées en  1908  et  1909  par  la  Section  des  Sciences  de  la 
Société  belfortaine  d'émulation,  nomenclature  en  1911,  par 
M.  J.  Joachim  de  139  espèces  et  en  1912,  nouvelle  expo- 
sition. 

Dans  un  autre  aperçu  géologique,  l'auteur  traite  ensuite 
de  l'influence  du  sol  du  Territoire  sur  la  dispersion  des 
champignons.  Ce  sol  est  classé  en  zone  vosgienne,  au  nord 
de  Belfort,  zone  calcaire  des  terrains  jurassiques  qui  avoi- 
sinent  Belfort  et  se  soudent  aux  grès  vosgiens,  aux  grès 
permiens  et  au  dévonien  par  la  grande  fouille  de  Chalon- 
villars-Salbert  ;  le  plateau  jurassique  de  Beaucourt-Delle- 
Réchésy;  et  la  zone  d'alluvions  argileuses  à  l'Est  jusqu'au 
pays  annexé;  ces  diverses  zones  ont  chacune  leurs  espèces 
de  champignons  bien  déterminées. 

Viennent  alors  les  causes  qui  influent  sur  la  végétation 
des  champignons. 

Il  y  a  d'abord  le  climat  qui  partage  le  territoire  en  deux 
régions:  climat  vosgien  au  Nord,  très  froid  en  hiver,  aux 
écarts  brusques  d'extrême  température  et  le  climat  rhoda- 
nien, au  Sud,  aux  environs  de  Délie  et  de  Beaucourt.  Le 
froid  affecte  tous  les  champignons;  ils  dépérissent  vite, 
quand  l'automne  arrive  avec  ses  gelées  blanches  de  la  nuit- 

Les  causes  botaniques  et  géologiques  agissent  ensemble 
sur  la  fréquence  de  certaines  espèces  de  champignons.  Les 
sols  siliceux,  de  nature  diabasique  ou  argileux  produisent 
chacun  leurs  variétés. 

Enfin  M.  Joachim  établit  le  catalogue  des  champignons 
qui  croissent  dans  le  Territoire.  Il  a  adopté  dans  ce  cata- 
logue la  classification  de  Fries  pour  les  Hyménomycètes,  de 
Quélet  pour  les  gastéromycètes,  et  de  Boudier  pour  les 
Discomycètes  ;  son  énumération  comprend  566  espèces  co- 


374  REVUE  D*ALSACE 

mestibles»  nuisibles,  mortelles  ou  indifférentes  avec  leurs 
habitats. 

Le  tout  est  suivi  de  six  planches  très  bien  dessinées,  aux 
couleurs  parfaitement  caractérisées  avec  une  carte  indi- 
quant la  délimitation  des  zones  botaniques. 

L'ouvrage  de  M.  Joachim  est  appelé  nonobstant  son 
prix  un  peu  élevé,  à  avoir  une  vogue  considérable  —  il  lui 
a  valu  le  bonnet  de  docteur  de  l'université  de  Paris  -  il 
est  d'ailleurs  le  corollaire  précieux  de  la  flore  des  phanéro- 
games de  Parisot  et  Pourchot.  En  notre  qualité  de  vice-pré- 
sident de  la  Section  des  Sciences  de  la  Société  belfortaine 
d'émulation,  nous  adressons  nos  bien  sincères  remerciements 
et  tous  nos  éloges,  à  notre  distingué  collègue- 

L.  H. 

Le  Complot  militaire  de  Belfort  (1822),  par  le  capitaine 
LOUIS  BLAISON.  Un  volume  in- 12,  avec  3  gravures. 
—  Berger-Levrault,  éditeurs,  5-7,  rue  des  Beaux-Arts. 
Paris.  —  Prix:  2  fr. 

La  vie  intérieure  d'une  armée  de  métier  comme  celle 
que  se  constitua  la  Restauration  au  cours  des  années  de  paix 
qui  avaient  suivi  les  grandes  conflagrations  impériales,  offre 
aujourd'hui,  à  nos  yeux  contemporains,  un  intérêt  singuliè- 
rement captivant.  Cet  intérêt  s'accroît  de  tous  les  rappro- 
chements qui  s'imposent  entre  nos  mœurs  militaires  ac- 
tuelles et  celles  d'une  époque  qui,  sous  ce  rapport  du  moins, 
semble  déjà  se  perdre  et  s'effacer,  quoique  bien  proche  de 
nous*  dans  le  plus  lointain  des  reculs. 

Le  volume  que  vient  de  faire  paraître  M.  le  capitaine 
BLAISON:  Une  Ville  de  garnison  sous  la  Restauration  Le 
Complot  militaire  de  Belfort  (1822),  nous  retrace,  à  l'aide 
dQs  témoignages  mêmes  du  temps,  les  nombreux  épisodes, 
pour  la  plupart  inédits,  d'un  événement  historique  demeuré 
trop  peu  connu.  Mais,  au  cours  des  faits,  c'est  surtout  la 
petite  ville  militaire  d'Alsace  où  ils  se  déroulèrent  (toute 
petite  ville  en  effet,  à  l'époque)  qui  revit  tout  entière  à  nos 
yeux:  choses  et  gens,  officiers»  soldats  et  bourgeois,  avec 
mille  détails,  aussi  savoureux  qu'amusants  et  colorés.  Au 


BIBLIOGRAPHIE  375 

reste,  par  plusieurs  publications  sur  Belfort,  dont  la  der- 
nière: Un  défenseur  alsacien  en  1814,  vient  d'être  couron- 
née par  TAcadémie  Française,  l'auteur  a  montré  qu'il  était 
de  ceux  qui  connaissent  leur  sujet  et  qui  -  ce  qui  vaut 
mieux  —  savent  le  vivifier.  De  jolies  gravures  hors  texte, 
reproduction  d'estampes  de  l'époque,  illustrent  le  volume. 

J    J 

Sô^ 


Rcvac  des  Périodiques  de  Tannée  1913 


IV.   -    Moyen-âge  et  temps  modernes  Jusqu'en  1648 


On  signale  des  trouvailles  d'armes  et  de  poteries  brisées 
d'origine  franque  dans  plusieurs  tombes  ouvertes  à  ///- 
kirch'Graffenstadeny  et  dans  une  sablière  exploitée  non 
loin  de  Herbsheim  {A  E  A,  ^.  375  et  399.) 

M.  A.  LABLOTIER  mentionne  la  présence  de  Silex  néo- 
lithiques  dans  les  tombes  mérovingiennes  qu'il  a  fouillées 
et  si  bien  étudiées  à  Bourogne.  Ils  ont  servi  soit  comme 
pierres  à  feu,  soit  sans  doute  comme  amulettes  {Bulletin 
de  la  Société  préhistorique  française,  p.  43.) 

C.  OBERREINER.  Cernay-Sennheim  au  point  de  vue 
étymologique-  (R  A,  p.  288). 

M.  le  Dr.  FORRER  avait  déjà  indiqué  Texistence  près 
de  Brumath  de  plusieurs  tombeaux  de  l'époque  carolin- 
gienne formés  de  dalles  plates.  Deux  nouvelles  tombes 
appartenant  au  même  groupe  ont  été  ouvertes  en  octobre 
1912;  elles  renfermaient  quelques  ossements,  mais,  pas 
plus  que  les  précédentes,  aucun  objet  fabriqué  (A  E  A, 
page  377. 


376  REVUE   D*ALSACE 

Dom  G.  de  DARTEIN:  Vie  latine  de  Ste-OdUe  par  le 
p.  Peltre  (suite)  (/?  /l,  p.  87  et  241). 

Le  premier  représentant  de  la  double  culture,  d'après 
M.  PAUL- ALBERT  HELMER,  doit  être  le  moine  Otfrid  de 
Wissembourg  qui  au  IXème  siècle  entreprit  de  traduire  les 
Evangiles  à  l'usage  des  Souabes,  et  d'imiter  les  auteurs 
latins  -dans  sa  langue  maternelle,  si  barbare  et  si  Fruste 
qu'elle  lui  semblât.  {A  E  J.  p.  161). 

M.  FERDINAND  GUETERBOCK:  Ein  echtes  und  ein 
unechtes  Privileg  Friednchs  I  fiir  Kloster  Neuburg  {im 
Elsass),  étudie  deux  documents  longtemps  regardés  comme 
authentiques  et  sur  lesquels  des  doutes  ont  été  émis  ré- 
cemment. Le  premier,  privilège  de  Frédéric  L  de  1174,  aux 
archives  départementales  de  Strasbourg,  doit  être  tenu  pour 
authentique,  malgré  l'avis  opposé  de  Haller.  Le  second, 
aux  archives  de  Darmstadt,  est  un  faux,  comme  le  pen- 
saient Bloch  et  Haller,  mais  écrit  sur  un  ancien  acte  dont 
le  texte  a  été  effacé  et  le  sceau  original  conservé.  (Neues 
Archiv  der  Gesellschaft  fiir  aelte^re  deutsche  Geschichts- 
Jcunde.  t  XXXVIII  p.  559.) 

M.  HERRMANN  .BLOCH  qui  a  édité  dans  les  Scrip- 
tores  rerum  germanicarum  les  Annales  Marbacenses  avait 
dans  son  ouvrage  Die  elsaessischen  Annalen  der  Staufer- 
zeit  (Innsbruck  1908)  étudié  l'origine  de  cette  compilation 
qui,  malgré  son  nom,  n'aurait  rien  de  commun  avec  l'ab- 
baye de  Marbach.  Ces  conclusions  ayant  été  contestées  dans 
un  travail  de  M.  /.  Haller,  Die  Marbacher  Annalen  (Berlin 
1912),  M.  Bloch  s'attache  à  les  défendre  et  à  fournir  des 
justifications  nouvelles  de  son  opinion  dans  un  article  in- 
titulé Ueber  die  sogenannten  «  Marbacher  »  Annalen,  (Ibid. 
page  297.) 

Le  même  recueil  est,  d'autre  part,  étudié  par  M-  OTTO 
OPPERMANN;  Zur  Entstehung  der  sogenannten  Marba- 


BIBLIOGRAPHIE  377 

che^r  Annalen,  qui  n'adopte  toutes  les  conclusions  ni  de  l'un 
ni  de  Tautre  de  ses  devanciers.  Les  Annales  seraient  l'œu- 
vre du  chapelain  Frédéric,  prévôt  de  St.  Thomas;  écrites 
à  Strasbourg  en  1214  elles  auraient  été  continuées  jus- 
qu'en 1238  par  Arnold  de  Btirglen,  custode  et  plus  tard  pré- 
vôt du  chapitre  de  Strasbourg.  Nous  possédons  une  copie  du 
tout,  faite  en  1240  par  un  moine  cistercien  de  Neubpurg 
résidant  à  Strasbourg.  {Mitteilungen  des  Instituts  fur  Oes- 
terreichische  Geschichtsforschung,  t.  XXXIV,  p.  561). 

M.  ALFRED  HESSEL:  Urkunden  des  13.  Jahrhundejrts 
aus  dem  Strassburger  Dominikanerarchiv,  énumère  divers 
actes  conservés  aux  archives  de  la  ville  de  Strasbourg,  in- 
téressants pour  l'histoire  générale  de  l'Eglise,  mais  non 
spécialement  pour  celle  d'Alsace  (Ibid.  p.  653.) 

Dr.  HANS  KAISER:  Eine  neue  Ueberlieferung  des 
Liber  possessionum  Edelins  von  Weissemburg.  Un  frag- 
ment du  Liber  possessionum  a  été  reconnu  sur  la  couver- 
ture d'un  registre  de  comptes  datant  du  XVII.  siècle  et  dé- 
posé aux  archives  départementales  de  Strasbourg.  Ce  re- 
gistre provient  des  Prémontrés  de  Haguenau,  ou  plutôt  des 
Dominicains,  comme  le  démontre  M.  Kaiser,  qui  n'a  pu 
trouver  de  quelle  façon  le  manuscrit  du  Liber  possessionum 
avait  passé  de  l'abbaye  de  Wissembourg  entre  leurs  mains. 
(Z  G  O  R,  p.  479.) 

*  Dom  WILMART:  Le  cornes  de  Murbach-  {Revue  béné- 
dictine, Janvier.) 

C.  OBERREINER:  Les  origines  de  Belfort,  {R  A,  p.  81.) 

Le  travail  du  Frère  EDOUARD  SITZMANN,  Une  page 
d'histoire  d'Alsace  et  de  Lorraine:  Le  comte  Thierry  de 
Werde,  comte  de  Réchicourt,  n'intéresse  l'Alsace  que  par 
l'origine  du  personnage  étudié,  frère  du  landgrave  Henri 
de  Werde,  qui  reçut  des  domaines  situés  en  Lorraine,  et 


378  REVUE   D'ALSACE 

en  particulier  le  comté  de  Réchicourt.  Il  est  cité  entre  1220 
et  1257.  (R  C  A.p,  385.) 

M.  EMILE  WAGNER,  qui  a  si  bien  décrit  les  Ruines 
des  Vosges,  raconte  agréablement  ce  que  purent  être  au 
moyen-âge  Les  châtelains  et  les  châtelaines  d'Alsace  (B  S 
S  B  A  p,  66.) 

Les  corporations  à  Strasbourg  ont  joué,  on  le  sait,  un 
rôle  essentiel  dans  la  vie  de  la  cité.  M-  E.  C.  Tévoque  briè- 
vement. {A  E  J,  p.  153.) 

M.  HEINRICH  MAURER  était  particulièrement  qua- 
lifié pour  étudier  Die  Freiherren  von  Uesenberg  und  ihre 
Kirchenlehen,  ayant  publié  dans  la  Zeitschrift  fiir  die  Ge- 
schichte  von  Freiburg  l  B.  un  cartulaire  relatif  à  la  famille 
de  ces  barons.  Les  d'Uesenberg,  originaires  du  Kaiserstuhl, 
apparaissent  dès  le  milieu  du  XI.  siècle;  ils  possèdent  de 
vastes  terres  et  détiennent  de  nombreux  fiefs  concédés  par 
les  évêchés  et  abbayes  du  voisinage,  ou  par  l'empire.  Leur 
postérité  s*éteint  vers  le  milieu  du  XIV-  siècle.  L'auteur 
décrit  les  bénéfices  et  les  domaines  qu'ils  avaient  obtenus 
à  titre  de  fiefs  du  Grand  Chapitre  de  BâIe,  de  l'abbaye 
d'Andlau  en  Alsace  (dont  il  avait  parlé  déjà  dans  un  article 
de  la  Z  G  0  /?,  1882,  intitulé  Die  Stift-And-auischen  Fron- 
hoefe  im  Breisgau),  de  l'abbaye  d'Einsiedeln,  de  l'évêché 
de  Strasbourg,  enfin  des  abbayes  d'Alpirsbach  en  Wurtem- 
berg et  de  Murbach  en  Alsace  {Z  G  0  R,  p.  370.) 

E.  HERR:  Gesammelte  Bruchstiïcke  elsaessischer  Weis- 
tiimer  aus  dem  11-14  Jahrhundert,  L'auteur  cherche  à  ré- 
tablir, au  moyen  de  divers  diplômes,  quelques  vieilles  cons- 
titutions rurales:  Serfs  de  l'abbaye  de  Wissembourg;  droit 
colonger  de  Bischofsheim  et  de  Rouffach;  droit  de  l'ab- 
baye de  Masevaux  et  du  monastère  de  Liepvre;  droit  des 
possessions  d'Ebersmunster;  pâturages  et  forêts  de  Sainte 
Foi  de  Sélestat;  droit  de  l'abbaye  de  Neuwiller;  droit  fo- 
restal  de  l'abbaye  de  Neubourg;  droit  de  l'abbaye  d'Andlau 
àSteinbourg;  droit  de  la  ville  et  de  la  vallée  d'Andlau,  etc., 
etc*  (£  Af^  p.  62  à  450  passim.) 


BIBLIOGRAPHIE  379 

L'histoire  des  commanderies  de  Tordre  teutonique  en 
Alsace  au  XV.  siècle  est  fort  mal  connue;  leur  histoire  fi- 
nancière tout  à  fait  ignorée.  Un  registre  de  comptes  entré 
en  1912  aux  archives  de  Ludwigsburg  a  permis  à  M-  KARL 
OTTO  MULLER  de  combler  cette  lacune:  Dos  Finanz- 
wesen  der  Deutschordensballei  Elsass-Schwaben-Burgund 
im  Jahre  1414.  Ein  Beitrag  zur  Ordens-  und  Wirtschafts- 
geschichte.  On  y  trouvera  les  renseignements  les  plus  pré- 
cis sur  la  situation  des  maisons  d'Alsace  (Mulhouse,  Gueb- 
willer,  Sundheim  près  Rouffach,  Kaysersberg,  Andlau, 
Strasbourg),  le  nombre  de  leurs  iiabitants,  partout  très  fai- 
ble, leurs  revenus  de  toute  nature.  Et  à  ce  propos  l'auteur 
étudie  les  monnaies,  poids  et  mesures,  le  prix  des  denrées, 
etc.  Un  tableau  des  revenus  des  mêmes  maisons  en  1577 
permet  des  comparaisons  suggestives.  Sauf  à  Strasbourg, 
tous  les  budgets  sont  à  cette  date  en  déficit,  et  à  Guebwiller 
les  dépenses  sont  doubles  des  recettes.  Une  note  sur  le  tré- 
sor d'argenterie  de  chaque  commanderie  complète  cette 
étude,  précieuse  pour  l'histoire  économique  autant  que  pour 
l'histoire  religieuse  d*A\ssLce(Histonsches  Jahrbuch,  XXXIV 
page  781.) 

Nous  ne  reviendrons  sur  le  remarquable  travail  de 
M.  LOUIS  STOUFF:  Catherine  de  Bourgogne  et  la  féo- 
dalité  de  VAlsace  autrichienne,  déjà  signalé  aux  lecteurs 
de  la  Revue  d'Alsace  (1913,  p.  354)  que  pour  en  dire  une 
fois  de  plus  tout  l'intérêt,  et  la  haute  valeur  scientifique. 
{Revue  bourguignonne.  Nos  2,  3  et  4.  Et  à  part:  Paris. 
Larose  et  Ténin.  1913.) 

WILHELM  BEEMELMANS  :  Ein  Urfehdebrief  von 
1452.Michel  Spengler,  sujet  autrichien,  établi  à  Saverne 
comme  sellier,  vola  une  tonne  de  harengs  qu'il  enterra  dans 
sa  cave,  puis  fabriqua  de  la  fausse  monnaie.  Pour  cela  il 
fut  condamné  à  mort.  Mais  l'évêque  Robert  de  Bavière 
commua  la  peine  en  bannissement  perpétuel,  et  Spengler 
dut  souscrire  un  engagement  solennel  de  se  retirer  au  delà 
des  montagnes  de  la  Lombardie  et  de  renoncer  à  toute 


380  REVUE  D'ALSACE 

velléité  ou  tentative  de  vengeance  contre  ses  juges  Cette 
procédure  assez  bizarre  était  alors  fréquente,  et  les  ar- 
chives de  la  ville  de  Saverne,  comme  bien  d'autres,  ren- 
ferment de  nombreux  Urfehdebriefen  de  cette  sorte.(/  G 

E  L  p.  87.) 

• 

KARL  STENZEL:  Der  Francksche  Handel,  Ein  Bei- 
trag  zu  den  Beziehungen  zwischen  Stadt  and  Bistum  Strass- 
burg  in  15.  Jahrhundert.  C'est  l'histoire  très  agitée  d'un 
aventurier  nommé  Oswald  Franck  von  Biberen  qui,  après 
avoir  été  en  1480  au  sofvice  d'Otto  Sturm  à  Strasbourg, 
parcourt  l'Italie  et  revient  en  Alsace  en  1491.  Ses  intri- 
gues provoquent  entre  Tévêque  Albert  de  Bavière  et  le 
Magistrat  de  Strasbourg  un  conflit  apaisé  seulement  en  1495 
après  des  péripéties  de  toute  sorte.  (Z  G  0  R,  p.  430.) 

Mulhouse  fut  au  premier  rang  des  villes  impériales 
qui  au  XV.  siècle  eurent  à  résister  à  la  puissance  autri- 
chienne. Perdue  dans  les  domaines  alsaciens  des  Habs- 
bourg «  comme  une  petite  île  au  milieu  d'un  vaste  océan  n, 
elle  ne  vit  de  salut,  après  une  lutte  d'environ  70  ans,  que 
dans  une  alliance  avec  Bâle.  M.  ALBERT  MATZINGER 
dans  une  étude  très  documentée:  Der  Bund  Mûthau^ens 
mit  Basel,  nous  montre  comment  se  produisit  peu  à  peu 
ce  rapprochement,  et  comment  il  aboutit  en  1506  à  l'al- 
liance, qui  devait  elle-même  conduire  bientôt  Mulhouse  à 
s'unir  aux  treize  Cantons.  (Basler  Zeitschrifi,  p.  329.) 

Jean  Baer,  ou  Ursi,  professeur  de  droit  canon  à  TUni- 
versité  de  Bâle  de  1475  à  1496,  avait  conservé  la  liste  des 
candidats  admis  par  lui  aux  différents  grades.  M.  AU- 
OUST  BERNOULLI  publie  ses  notes  d'après  le  manuscrit 
de  la  bibliothèque  de  l'Université  de  Wiirzbourg:  Ans  dem 
Baslef  Universitaetsleben  des  XV.  Jahrhunderts,  On  y  trou- 
vera les  noms  des  clercs  alsaciens  étudiant  à  Bâle  et  le 
texte  du  discours  prononcé  par  Ursi  lors  de  la  réception  de 
l'un  d'eux  au  doctorat  {Basler  Zeitschrifty  p.  53.) 

Dr.  LUZIAN  PFLEGER:  Ueber  dos  elsaessische  Pre- 
digtwesen  im  Mittelalter,  Cette  conférence,  faite  à  Hague- 


BIBLIOGRAPHIE  381 

nau  à  la  première  assemblée  générale  des  Sociétés  his- 
toriques et  archéologiques  d'Alsace-Lorraine,  n'est  qu'une 
esquisse  d'un  travail  plus  étendu  que  prépare  l'auteur  sur 
ce  sujet,  rarement  étudié  jusqu'à  présent  En  dehors  de 
Tauler  et  de  Geiler  de  Kaysersberg,  les  prédicateurs  alsa- 
ciens du  moyen-âge  sont  peu  connus.  {E  M,  p.  529.) 

AUGUST  SCHERLEN:  Beziehungen  der  Familie  Gei- 
ler zui  Kaysersberg  und  Umgebung,  vornemlich  des  Pre- 
dige,rs  Geilers  zum  Bruderhause  des  Rohrtales,  sowie  Ge- 
schichte  des  letzeren.  Intéressante  conférence  faite  à  Am- 
merschwihr,  pour  laquelle  l'auteur  a  mis  à  profit  quantité 
de  renseignements  inédits.  {E  M,  p.  257.) 

*  C.  BAEUMKER:  Der  Anteil  des  Elsass  an  den  gels- 
tigen  Bewegungen  des  Mittelalters.  {Allgemeines  Liteiatur- 
blatt,  30  juin.) 

♦  H.  F.  SECKER  :  Die  friiheren  Bauformen  der  Gotik 
in  Schwaben,  insbesondere  ihr  Zusammenhang  mit  Détails 
ans  der  Strassburger  Miinsteibauhiitte,  {ibid,  15  juin.) 

AUG.  EUG.  KUHLMANN:  Ce  que  les  Allemands  firent 
de  Part  de  Saint  Louis-  Essai  de  critique  esthétique.  {R  A, 
page  5.) 

Dr.  P.  WENTZCKE  et  Dr.  HANS  KUNZE:  Von  Meister 
Erwin  in  Strassburg  (1284-1318.)  Après  avoir  rappelé  que 
la  légende  qui  fait  d'Erwin  de  Steinbach  l'auteur  de  la  fa- 
çade de  la  cathédrale  de  Strasbourg  a  été  dissipée  depuis 
quelques  années  par  divers  critiques,  M.  Wentzcke  étudie 
les  documents  qui  nous  restent  sur  Erwin:  1.  l'inscription 
du  grand  portail  qui  place  en  1277  le  début  de  l'œuvre  et 
qui  ne  présente  aucun  caractère  d'authenticité  ;  2.  une  charte 
de  1284  où  Erwin  est  appelé  wercmeister;  3.  une  autre  de 
1293  qui  le  qualifie  de  meister;  4.  les  débris  de  la  chapelle 
de  la  Vierge  où  il  est  dit  magister;  5.  enfin  l'inscription  fu- 
néraire d'Erwin,  Gubernatoris  fabrice,  1318.  Ces  documents 
ne  permettent  pas  d'attribuer  à  Erwin  la  qualité  de  créateur 


382  REVUE   D'ALSACE 

et  d'architecte  de  la  cathédrale.  Faut-il  pour  cela  rejeter 
absolument  la  tradition  que  M.  Knauth  admet?  M.  Kunze 
croit  que  le  titre  de  magister  operis  indique  bien  un  archi- 
tecte et  se  demande  si,  par  analogie  avec  ce  qui  s'est  passé 
à  la  cathédrale  de  Reims,  il  n'y  a  pas  eu  pour  diriger  la 
construction  de  la  façade  de  Strasbourg  successivement  plu- 
sieurs  architectes,  trois  pour  le  moins.  Erwin  serait  le 
dernier  en  date  et  aurait  éclipsé  le  souvenir  des  autres. 
{Z  G  0  Ry  p.  213.) 

On  sait  que  depuis  quelques  années  des  fissures  inquié- 
tantes s'étaient  produites  dans  le  pilier  de  la  grande  nef  de 
la  cathédrale  le  plus  voisin  de  la  tour.  De  patientes  études 
montrèrent  que  ces  accidents  étaient  provoqués  par  le  poids 
même  de  cette  tour  et  l'insuffisance  de  ses  supports,  et  Ton 
résolut  de  prendre  immédiatement  les  mesures  nécessaires 
pour  éviter  l'aggravation  du  mal.  M.  GEORGES  DELA- 
HACHE  :  Les  récents  travaux  de  réparation  à  la  cathédrale 
de  Strasbourg,  explique,  d'après  le  Strassburger  Munster- 
blatt  (VI,  1912),  comment  M.  Knauth,  architecte  de  l'édi- 
fice, et  ses  collaborateurs  de  l'Œuvre  Notre-Dame,  ont  en- 
trepris très  hardiment  de  remplacer,  sous  le  pilier  de  la 
tour,  les  anciennes  fondations  par  de  nouvelles,  plus  pro- 
fondes et  plus  solides.  Il  résume  également  quelques  autres 
articles  de  la  même  publication  sur  divers  travaux  moins 
importants  exécutés  à  la  Cathédrale,  ou  sur  l'histoire  même 
du  monument.  (R  A  I,  p.  49) 

M.  l'abbé  J.  CLAUSS,  dans  une  note  Zur  Frage  des 
Fronaltars  im  Strassburger  Munster,  précise  la  différence 
qu'il  faut  faire  entre  Fronaltar,  maître-autel  situé  dans  le 
chœur,  et  Frùh-altar,  placé  au  pied  du  jubé,  sub  ambone, 
où  se  disaient  les  premières  messes  du  matin.  {A  E  A, 
page  431.) 

M.  EUG.  MULLER  étudie  brièvement  deux  madones, 
l'une  en  bois  peint,  l'autre  en  grès,  qui  paraissent  dater  de 
la  fin  du  XVe  siècle  et  présentent  un  certain  intérêt  artis- 
tique {A  E  A,  p.  400  et  432.) 


BIBLIOGRAPHIE  3Ô3 

M.  Vabbé  GILLES  SIFFERLEN,  dont  les  lecteurs  de 
la  Revue  d'Alsace  n'ont  pas  oublié  les  études  sur  la  Vallée 
de  Saint  Amarin,  possède  dans  son  église  paroissiale  de 
Luemschwiller  un  rétable  de  la  Renaissance  signalé  déjà 
par  Goutzwiller  dans  la  Revue  Alsacienne  de  1886.  M.  Sif- 
ferlen  décrit  de  nouveau,  avec  plus  de  précision,  Le  rétable 
ae  Liïmschweiller,  avec  les  huit  scènes  de  la  vie  de  la 
Vierge  peintes  sur  la  face  extérieure  des  volets,  et  les  trois 
sculptures  intérieures  représentant  la  Vierge,  Ste-Barbe  et 
Ste-Catherine.  Puis  il  étudie  l'histoire  de  ce  monument, 
sans  doute  œuvre  de  l'école  de  Baldung,  apporté  de  Bâle, 
dit  la  tradition,  au  moment  de  la  Réforme,  longtemps  né- 
gligé, mais  récemment  restauré  et  qu'on  a  eu  l'intelligence 
de  garder  dans  l'église  où  il  se  trouvait  depuis  quatre  siè- 
cles, malgré  les  offres  des  musées.  {Express,  dé  Mulhouse, 
29  septembre  à  21  octobre.) 

Un  fort  joli  pendentif  en  argent  ciselé,  probablement  des 
dernières  années  du  XVIe  siècle,  a  été  trouvé  dans  un 
champ  de  Kilstett,  près  de  la  Wangenau.  Il  représente  des 
sujets  bibliques:  d'une  part  Loth  fuyant  avec  ses  filles  So- 
dome  en  flammes,  de  l'autre  David  et  Bethsabée.  A  E  A, 
page  378.) 

Sous  le  titre  de  Zwei  unedieitte  elsaessische  Inkunabel- 
Holzschnitte,  M.  l'abbé  CLAUSS  décrit  deux  images  pieu- 
ses. L'une  représente  la  Vierge  douloureuse  de  Marienthal, 
avec  saint  Guillaume  et  le  pauvre  voyageur  miraculeuse- 
ment tiré  des  mains  des  brigands  qui  l'avaient  attaché  à  un 
arbre  et  bâillonné;  l'autre  rappelle  le  pèlerinage  de  Baum- 
garten  près  d'Andlau,  dont  elle  porte  les  armoiries.  Saint- 
Fiacre,  entre  saint  Sébastien  et  sainte  Catherine,  représente 
les  quatorze  saints  libérateurs,  die  vierzehn  Nothelfer,  si 
souvent  invoqués  en  Alsace.  Ces  pièces  intéressantes  ne  se 
trouvent  qu'à  Berlin  et  à  Paris.  {A  E  A,  p.  401  et  435.) 

M.  FRIEDRICH  BACK:  Kunstiverke  aus  dem  Elsass 
in  Darmstaedtej-  Sammlungen,  décrit  les  œuvres  d'art  d'o- 


384  REVUE    D*ALSACE 

rigine  alsacienne  que  le  hasard  des  achats  ou  la  fortune 
des  héritages  a  fait  entrer  dans  diverses  collections  de 
Darmstadt.  Ce  sont  d'abord  de  superbes  pièces  d'orfèvre- 
rie: coupes  précieuses  du  XVIe  siècle,  épée  de  parade  du 
prince-évêque  Egon  de  Fiirstenberg,  horloge  d'argent,  vais- 
selle plate  du  XVIIIe  siècle.  Puis  viennent  de  remarqua- 
bles vitraux  des  corporations  strasbourgeoises  au  XVIe  siè- 
cle, quelques  tableaux,  dont  un  de  Hans  Baldung  Grien,  et 
une  très  belle  armoire  de  la  Renaissance,  {R  A  I,  page 
59  et  94.) 

C.  OBERREINER:  Nicolas  de  BollwilUr  et  ses  troupes 
mercenaires  {R  A,  p-  212.) 

MAURICE  HIGELIN:  Wagner-Ordnung  aus  dem  16. 
Jahrhundert.  En  1598  l'empereur  Rodolphe  II  confirme  l'as- 
sociation des  voituriers  d'Alsacei  de  Brisgau  et  de  Sundgau- 
(E  Af,  p.  19.) 

Dr.  FRIEDRICH  HECKER;  Eine  vollstaendig  erhalten 
Dorfordnung  aus  dem  Jahre  1544.  Règlement  tiré  des  ar- 
chives de  Mittelbergheim,  dont  l'évêque  et  la  ville  de  Stras- 
bourg se  partageaient  la  seigneurie,  où  l'abbesse  et  la  fa- 
mille d'Andlau  possédaient  des  droits.  (E  M,  p.  301) 

Dr  ANDREAS  HUND:  Die  Reichenrveirer  Neuburger 
in  der  Zeit  von  1506  bis  1549.  Riquewihr  fut  entouré  de 
murailles  en  1291  par  les  seigneurs  de  Horbourg  et  reçut  le 
titre  de  ville  vers  1320,  peu  avant  que  la  seigneurie  d'Hor- 
bourg  passât  aux  comtes  de  Wurtemberg  qui  y  installèrent 
le  siège  du  gouvernement  de  leurs  possessions  en  Alsace, 
mais  ne  lui  accordèrent  qu'assez  tard  des  libertés  munici- 
pales.  Elles  datent  du  règne  du  fameux  comte  Henri  et  de 
ses  deux  chartes  constitutives  de  1484  et  1489.  La  vie  inté- 
rieure de  la  petite  cité  devint  dès  lors  plus  active,  et  de 
cette  époque  de  prospérité  .date  un  Burgerbuch  tenu  par  le 
greffier  municipal,  où  de  1506  à  1549  sont  enregistrés  les 
noms  des  bourgeois  nouvellement  reçus*  M.  A.  Hund  le 
publie  avec  une  introduction  et  des  notes.  (IGOR, 
page.  567.) 


BIBLIOGRAPHIE  385 

Dans  l'étude  de  M.  A.  RENAUDET  sur  Erasme,  sa  vie 
et  son  œuvre  jusqu'en  1517,  on  trouvera  de  nombreux  dé- 
tails sur  les  relations  d'Erasme  avec  les  humanistes  alsa- 
ciens, ses  voyages  dans  notre  province  et  l'influence  qu'il 
y  exerça  {Revue  historique^  1912,  t  CXI,  p.  225  et  1913,  t. 
CXII,  p.  241.) 

LUTZ  :  Les  réformateurs  de  Mulhouse,  Nicolas  Prugner- 
(quatrième  partie.)  Etudie  les  séjours  de  Prugner  à  Co- 
blence, Strasbourg  et  Tubingue  (1536-1557),  ses  publica- 
tions, sa  correspondance  (B  M  H  M,  t.  XXXVI,  p.  31.) 

THEOBALD  WALTER:  Die  Regierungsantritt  des 
Bischofes  E/asmus  von  Limburg  in  Rufach,  Rouifach  et  le 
Mundat  regrettèrent  vivement  l'évêque  Guillaume  de  Hon- 
stein,  que  son  gouvernement  paternel  et  ses  fréquents  sé- 
jours au  château  d'Isenbourg  avaient  rendu  populaire.  Son 
successeur,  Erasme  de  Limbourg,  fut  néanmoins  reçu  avec 
joie  quand  il  vint,  accompagné  d'une  suite  nombreuse, 
prendre  possession  de  son  domaine.  Le  greffier  de  la  ville, 
qui  raconte  cette  entrée  magnifique,  énumère  les  cadeaux 
qui  furent  échangés-  Bientôt  l'évêque  dut  rétablir  la  paix 
troublée  dans  la  petite  cité  par  l'arbitraire  injurieux  du 
bailli  et  du  prévôt;  ces  fonctionnaires  furent  remplacés  et  le 
calme  régna  désormais  à  Rouffach.  (J  G  E  L,  p.  72) 

M.  A.  POSTINA:  Zum  sittlichen  Verhalten  des  Strass- 
burger  Weihbischofs  Johann  Delfius,  s'attache,  avec  l'au- 
torité que  lui  donnent  ses  travaux  antérieurs  sur  la  ques- 
tion, à  défendre  l'évêque  suffragant  de  Strasbourg  Jean 
Delfius  contre  l'accusation  de  mauvaise  vie  formulée  dans 
un  article  de  M.  Karl  Hahn.  Il  pense  que  cet  auteur  tire 
des  conclusions  injustifiées  d'une  lettre  écrite  le  18  février 
1581  par  le  comte  Eberhardt  de  Manderscheid  à  l'évêque 
Jean  de  Manderscheid.  {Hlstorisches  Jahrbuch,  t.  XXXIV, 
page  557.) 

JOSEPH  MECHLER:  Notes  tirées  des  registres  parois- 
siaux d'Eschentzwiller  (R  A,  p.  49.) 


386  REVUE  D^ALSACE 

FERDINAND  MENTZ:  Ein  GeselUchaftsspiel  am  Rap- 
polsteinischen  Hof  des  16.  Jahrhunderts,  Le  document  trans- 
crit et  commenté  par  M.-  Mentz  a  paru  déjà  dans  les  Cu- 
Hosités  d* Alsace  de  Bartholdi  (II,  p.  418.)  Ce  n'est  pas 
comme  le  croyait  Bartholdi,  le  programme  d'une  représen- 
tation théâtrale,  mais  plutôt  celui  d'un  jeu  de  société  or- 
ganisé à  l'occasion  de  la  fête  des  Rois  ou  du  carnaval,  et 
dans  lequel  chacun  des  invités  fait  le  personnage  d'un  offi- 
cier de  la  cour.  Cette  fête  fut  probablement  donnée  en 
1573  au  château  de  Molkenbourg  à  Guémar  par  Egenolf 
de  Ribeaupierre  qui  en  envoyait  le  programme  à  son  ami 
le  bailli  Philippe  Kretschner  d'Oberbergheim.  (}  G  E  L, 
page  78.) 

A.  UHLHORN:  Diemeringen,  eine  Wild-  und  Rhein- 
graefliche  Miinzstaetie.  Il  s'agit  d'une  possession  des  comtes 
sauvages  du  Rhin  et  de  Salm,  barons  de  Fénétrange.  In- 
téressant pour  rhistoire  numismatique  de  l'Alsace  (E  M, 
page   115.) 

C.  OBERREINER:  La  période  palatine  de  la  guerre  de 
trente  ans  et  l'Alsace  {R  A,  p.  346.) 

C.  O.  Charles  IV  de  Lorraine  au  combat  de  Cernay 
(R  A,  p.  149.) 

A  propos  de  Vhistoire  de  la  guerre  de  trente  ans  en 
Alsace  de  M.  Ellerbach,  dont  le  premier  volume  a  paru  en 
1912,  M.  C  OBERREINER  a  eu  la  curiosité  d'extraire  des 
rapports  d'ambassadeurs  vénitiens  publiés  dans  la  collection 
anglaise  des  State  papers  de  nombreux  renseignements  re- 
latifs aux  événements  d'Allemagne  et  particulièrement  d'Al- 
sace à  cette  époque.  {R  C  A,  p.  592,  742;  à  suivre.) 

BLUM:  Herzog  Bernhard  von  Weimar  und  Strassburg, 

Correspondance,  d'après  un  manuscrit  de  la  bibliothèque 

de  Gotha.  Il  y  est  naturellement  question  surtout  d'affaires 
militaires.  (E  M,  p.  337.) 


BIBUOÛRAPHIE  387 

M.  le  général  ZURLINDEN  dans  une  note  sur  Bri- 
sach  et  r Alsace,  rappelle  quel  fut  le  rôle  de  cette  place  dans 
Thistoire  de  notre  province,  et  comment  elle  fut  acquise  au 
XVII*  siècle  par  la  France.  (A  L  P,  S  juin). 

*  ALBERT  MALET:  L'acquisition  de  V Alsace,  {Revue 
du  Foyer,  15  juin) 


V.  -  De  la  paix  de  Westphalie  à  1789 

■ ^K 

♦  PAUL  ACKER:  La  politique  royale  en  Alsace   (Re- 
vue  critique  des  idées  et  des  livres,  25  août.) 

Un  travail  posthume  de  M.  DUBAIL-ROY  sur  Belforl 
aux  XVI I^  etXVId^  siècles  d'après  les  comptes  communaux, 
nous  apprend  une  foule  de  détails  relatifs  à  l'histoire  de 
cette  ville:  fortifications,  écoles»  couvents,  hôtel  de  ville, 
fêtes,  etc.  (B.  5.  B.  E-,  p.  235.) 

Dr.  EMIL  WENDLING:  Liselotte  im  Elsass-  Il  s'agit  de 
la  princesse  palatine  Elisabeth-Charlotte,  qui  épousa  Phi- 
lippe d'Orléans  après  la  mort  d'Henriette  d'Angleterre,  et 
fut  la  mère  du  Régent.  Sa  correspondance  fait  connaître 
une  mentalité  bizarre  d'allemande  égarée  au  milieu  de  la 
cour  de  Versailles.  Elle  traversa  l'Alsace  au  moment  de  son 
mariage  et  y  accompagna  le  roi  en  1681,  après  la  capitula- 
tion de  Strasbourg.  (£.  L.  K,) 

Samuel  Lévy,  rabbin  et  financier,  dont  M.  M.  GINSBUR- 
GER  raconte  les  aventures,  était  né  à  Metz  en  1678»  avait 
étudié  à  Metz  et  en  Pologne  avant  d'être  au  prix  de  mille 
difficultés  qui  durèrent  de  1700  à  1703,  nommé  rabbin  des 
Juifs  de  Haute  et  Basse  Alsace.  Il  rencontra  des  obstacles 
plus  graves  encore  quand  il  voulut  imposer  les  observations 
de  la  loi  judaïque,  dut  quitter  Ribeauvillé  pour  Colmar,  et 
finalement  démissionner  en  1709  pour  se  rendre  en  Lor- 


38Ô  REVUE  d'alsacé 

raine.  Récît  très  vivant,  et  accompagné  de  nombreuses  piè- 
ces justificatives-  {Revue  des  études  juives,  t.  XLV,  p.  274 
et  XLVI,  p.  263.) 

E.  WACKER:  Des  Pfarrherm  Georgio  Zinseler  ge- 
schîchtliche  Notizen  im  Kiràfienbuehe  der  Gemeinde 
Eschentzweiler  (Kreis  Miilhausen).  1665-1679.  Notes  con- 
cernant les  saisons,  Tétat  des  récoltes,  le  prix  des  denrées, 
les  fléaux,  les  guerres,  etc.  (E.  M.,  p.  310). 

Les  renseignements  des  registres  paroissiaux  relatifs 
aux  offrandes  reçues  ou  aux  aumônes  distribuées  sont  sou- 
vent fort  curieux.  Les  extraits  que  publie  M.  HERRMANN 
CLAUSS:  Exulanten  aus  den  Rheinlanden  in  Almosenrech- 
nungen  von  Rothenburg,  de  deux  registres  déposés  aux  ar- 
chives de  la  ville  de  Rothenburg  nous  montrent  une  foule 
de  plus  de  3000  fugitifs  chassés  par  les  guerres  ou  les  per- 
sécutions religieuses,  qui  traversent  la  petite  cité  souabe 
dans  la  seconde  moitié  du  XVI P  siècle  et  y  demandent  as- 
sistance. Nombre  de  ces  fugitifs  arrivaient  d'Alsace,  et 
même  de  France  après  la  révocation  de  VEdit  de  Nantes 
(Z.  G.  O.  R,  p.  113). 

FRITZ  AMOS:  Die  Verhandlungen  zwischen  der  Stadt 
Strassburg  und  dem  General-Leutnant  Reinhold  von  Rosen, 
Herrn  von  Bolweiler,  wegen  des  Verkaufes  der  Herrschaft 
Herrenstein  in  den  Jahren  1651-52.  Note  rédigée  d'après 
les  archives  municipales  sur  cette  vente  faite  par  la  ville  de 
Strasbourg»  qui  avait  profité  en  1537  de  la  détresse  où  la 
guerre  des  paysans  avait  plongé  le  chapitre  de  Neuwiller 
pour  acquérir  moyennant  12.000  fiorins  cette  seigneurie. 
Elle  la  céda  pour  35.000  florins  à  Reinhold  de  Rosen  en 
1651  afin  de  payer  ses  dettes  contractées  pendant  la  guerre 
de  trente  ans.  (E.  Af .,  p.  506.) 

C.  O.  La  maréchal  de  Rosen  en  Irlande.  {R,  A.,  p.  125.) 

MM.  HENRI  DEMOLIER  et  EDOUARD  ROUS- 
SEAUX:  Un  libérateur  de  V Alsace,  résument  l'histoire  de  la 
fameuse  campagne  de  Turenne  pendant  l'hiver  de  1674-75. 
(i4.  E.  ;.,  p.  209.) 


BIBLIOGRAPHIE  389 

K.  ENGEL  :  Dos  Offizier-Kotps  des  elsaessischen  Régi- 
ments zu  Fuss  im  Oesterreichischen  Erbfolgekrieg .  Le  ré- 
giment d'Alsace-infanterie,  en  garnison  à  Landau  fut  mis 
en  1741  sur  pied  de  guerre  et  porté  à  3  bataillons  de  8  com- 
pagnies à  80  hommes  et  3  officiers-  Il  fit  les  campagnes  de 
Bohèjne  en  1742,  de  Bavière  en  1743,  d*Alsace  en  1744,  de 
Bavière  et  du  Rhin  en  1745,  de  Flandre  en  1746»  le  siège  de 
Maestricht  en  1748.  L'ordonnance  du  26  décembre  1748  le 
replaça  sur  pied  de  paix,  après  le  licenciement  d'un  certain 
nombre  d'officiers.  M.  Engel  donne  la  liste  complète  et  pré- 
cise des  officiers  qui  se  succédèrent  au  Régiment  d'Alsace 
pendant  cette  guerre;  la  lecture  en  est  particulièrement  in- 
téressante et  suggestive.  (E.  Af.  p.  416,  455,  511.) 

M.  C.  OBERREINER  décrit  la  Marche-route  du  régiment 
de  Waldner  durant  une  partie  de  la  guerre  de  Sept  ans, 
d'après  le  carnet  d'un  soldat,  Jean  Mechler,  de  Wuenheim, 
qui  nota  ses  étapes  de  1757  à  1760.  (Af.  A.  L.,  p.  331.) 

HANIEL  raconte  le  bref  séjour  que  fit  incognito  Frédé- 
ric II  à  Strasbourg  en  1 740,  connu  surtout  par  les  Souvenirs 
du  marquis  de  Valfons  dont  un  extrait  a  été  publié  par  Aug. 
Stoeber  dans  ses  Curiosités  de  Voyages  en  Alsace,  {A-  E.  /., 
p.  165.) 

MARTIN  KOHLER:  Der  Graf  von  Saint  Germain^  Note 
sur  le  séjour  à  Lutterbach  du  futur  ministre  de  Louis  XVI 
{E.  M.,  p.  587.) 

A.  I.  INGOLD:  Conditions  d'admission  à  la  bourgeoisie 
de  Cernay  et  de  Steinbacli-  (R.  A.,  p.  161) 

La  Congrégation  des  filles  de  la  Charité  de  Strasbourg, 
dont  M.  J.  HOFF  raconte  l'histoire,  fut  cré6:  en  1734  par  le 
cardinal  Armand-Gaston  de  Rohan-Soubise.  Les  premières 
religieuses  furent  formées  par  les  sœurs  de  Saint  Paul  de 
Chartres  dont  elles  adoptèrent  en  partie  le  costume.  Elles 
s'établirent  d'abord  à  Saverne,  puis  en  1748  à  Strasbourg 


390  REVUE   D*ALSACE 

aux  Enfants  trouvés,  en  1777  à  Stephansfeld,  puis  à  Ha- 
guenau,  Molsheim,  Sélestat,  etc.  Réfugiées  à  Ettenheim  pen- 
dant la  Révolution»  elles  revinrent  à  Saverne  en  1804  et  se 
répandirent  de  nouveau  en  Alsace  et  dans  l'Allemagne  du 
Sud.  Leur  maison-mère  fut  transférée  en  1813  à  Sainte 
Barbe,  et  plus  tard  à  l'établissement  si  connu  de  la  Tous> 
saint.  (/?.  C.  /!.,  p.  216,  287.) 

Dr.  GASS:  Die  Ursuîinen  Kloester  im  Elsass-  Les  Ur- 
sulines  n'eurent  aucun  établissement  dans  cette  province, 
si  riche  naguère  en  couvents  de  toutes  sortes.  Elles  pro- 
jetèrent cependant  des  fondations  à  Sélestat  (1699),  à  Col- 
mar  (1713)  et  à  Vieux-Brisach  (1729),  qui  d'ailleurs  ne  se 
réalisèrent  pas.  (S.  D,  B.,  p.  394.) 

C.  OBERREINER:  Les  Pères  Krust-  (/?.  A.,  p.  38.) 

A.  UHLHORN  :  Die  ehemalige  Furstengruft  in  der  evan- 
gelichen  Kirche  zii  Bischweiler,  Reproduit  un  rapport 
adressé  en  1784  à  la  cour  de  Deux-Ponts  sur  l'état  de  ce 
dépôt  funéraire,  en  même  temps  que  cinq  inscriptions  da- 
tant de  1644  à  1683.  {E.  Af.,  p.  1,) 

Rien  n'est  d'ailleurs  intéressant  comme  une  épitaphe, 
fût-elle  d'un  simple  bourgeois,  quand  elle  est  .ingénieuse- 
ment commentée.  C'est  le  cas  de  celle  d'Anne-Marie  Ca- 
nelle,  épouse  de  Joseph  Degeorges  marchand  et  bourgeois 
de  Strasbourg,  décédée  en  1735,  et  que  M-  E.  GEROCK  a 
relevée  dans  l'église  Saint  Pierre  le  Jeune  (A,  E.  A,,  p.  379.) 

M.  WALTER  L.  MUELLER:  Aus  dem  Kunstgewerbemv- 
seum  der  Stadt  Strassburg,  nous  présente  quelques  pièces 
remarquables  d'art  industriel,  telles  que  l'horloge  du  stras- 
bourgeois  Abraham  Hobrecht,  et  des  spécimens  intéres- 
sants de  l'orfèvrerie»  de  l'art  du  meuble  ou  de  la  céramique 
alsacienne,  surtout  au  XVIII'  siècle.  (/?.  A-  I-,  p.  21.) 

HANS  HAUG:  Le  «  Vieux  Strasbourg^},  Notes  sur  la 
famille  Hannong.  Montre    par  l'exemple  des  manufactures 


BIBLIOGRAPHIE  391 

de  faïences  et  de  porcelaines  créées  au  XVIII^  siècle  par  les 
Hannong  à  Strasbourg  et  à  Haguenau  comment  Thistoire  de 
la  céramique  révèle,  elle  aussi,  le  rôle  médiateur  qu'a  joué 
TAlsace  entre  la  France  et  TAllemagne.  Les  modèles  des 
Hannong  viennent  de  Rouen  et  de  Nevers  comme  d'Ans- 
bach  et  de  Meissen.  Strasbourg  fond  les  éléments  empruntés 
aux  deux  pays,  crée  un  style  propre  qu'il  répand  des  deux 
côtés  du  Rhin  en  installant  des  manufactures  nouvelles 
aussi  bien  à  Frankenthal  qu'à  Vincennes  et  à  Paris.  (Af.  A. 
L,  p.  104.) 

M.  S.  ROCHEBLAVE  consacre  à  Pigalle,  sculpteur 
officiel,  ses  grands  travaux  entre  1750  et  1765,  une  étude 
où  il  examine»  d'après  les  documents  des  Archives  nationa- 
les et  des  dépôts  strasbourgeois,  les  conditions  dans  les- 
quelles fut  exécuté  le  tombeau  du  Maréchal  de  Saxe.  Ra- 
mené de  Chambord  à  Strasbourg  le  7  février  1 75 1 ,  le  corps 
fut  déposé  provisoirement  au  Temple  Neuf,  et  deux  ans 
après  seulement  Pigalle  fut  désigné,  de  préférence  à  Cous- 
tou,  pour  l'exécution  du  tombeau  à  élever  à  St-  Thomas.  Il 
travailla  très  vite  au  début;  on  accepta  son  projet  en  1753, 
on  discuta  et  on  admit  son  devis,  et  dès  1756  il  put  montrer 
terminé  dans  son  atelier  son  modèle  en  grand.  Au  début  de 
1757  il  abandonne  le  travail  entrepris  pour  se  consacrer 
tout  entier  à  la  statue  de  Louis  XV  commandée  par  la  ville 
de  Reims.  En  1762  seulement  il  revient  au  tombeau,  au- 
quel il  travaille  jusqu'en  1770  où  tout  est  terminé.  Mais  ses 
amis  rêvent  alors  de  garder  le  chef-d'œuvre  à  Paris,  d'où  de 
nouveaux  retards»  si  bien  que  le  début  de  1776  seulement 
verra  expédier  les  premiers  marbres  à  Strasbourg,  et  l'inau- 
guration n*aura  lieu  que  le  20  août  1777.  Le  Maréchal  at- 
tendait depuis  26  ans.  {Revue  dw  XVIII*  siècle,  p.  74.) 

On  connaît  à  peine  les  noms  des  architectes  du  palais 
des  Rohan  à  Strasbourg,  Robert  de  Cotte  et  Massol,  et  l'on 
ne  sait  rien  de  leurs  plans,  des  essais,  des  esquisses  prépa- 
ratoires. M.  POLACZEK  vient  cependant  de  découvrir  sur 
le  mur  que  cachent  les  belles  armoires  de  la  bibliothèque, 


392  REVUE   D'ALSACE 

dessinés  au  fusain,  des  projets  d'ornementation  dont  les 
motifs  se  trouvent  exécutés  sur  bois  dans  la  chambre  à  cou- 
cher du  Cardinal.  Etaient-ils  destinés  à  la  décoration  de  la 
bibliothèque?  (.4.  E.  A,,  p.  404.) 

M.  LOUIS  HERBELÏN  publie  le  procès-verbal  de  la 
Bénédiction  de  la  première  pierre  de  V ancienne  église  du 
Valdoie,  près  de  Belfort,  construite  en  1779,  et  que  Ton 
remplace  par  un  édifice  nouveau-  (B.  S-  B.  E.,  p.  273.) 

M.  ANDRE  LÏCHTENBERGER,  dans  une  conférence 
sur  Le  Pasteur  Oberlin  et  l'Alsace  d'il  y  a  cent  ans,  décrit 
la  situation  du  Ban  de  la  Roche  au  XVIII'  siècle,  puis  il 
caractérise  l'œuvre  religieuse,  l'œuvre  scolaire,  l'activité  or- 
ganisatrice du  célèbre  pasteur  \A,L.P,,  27  avl  à  11  Mai.) 

M.  ROBERT  JUNG  publie  la  relation  inédite  d'un  voya- 
ge qu'Oberlin  entreprit  en  1778  dans  le  pays  de  Bade  en 
traversant  l'Alsace:  Ein  bisher  unhekannter  Manuskript  /. 
Fr.  Oberlins  aus  dem  Jahre  1778.  (C.  A-,  p.  266.) 

M.  F.  B:  i4  propos  de  Ramond  de  Carbonnières,  donne 
deux  lettres  du  strasbourgeois  Ramond,  extraites  des  Ge- 
sammelte  Schriften  de  Lenz  récemment  publiés.  L'une,  de 
1776,  montre  Ramond,  avocat  au  Conseil  souverain  d'Al- 
sace, enviant  le  sort  de  Lenz  qui  vient  de  rejoindre  à  Wei- 
mar  son  ami  Gœthe.  Il  s'y  exprime  sans  aménité  sur  les 
Colmariens:  «  Aux  talents  il  faut  un  théâtre,  et  je  suis  dans 
un  désert  au  milieu  de  mes  chers  concitoyens.  »  —  La  se- 
conde, de  1777,  accompagnait  son  drame  Les  dernières 
aventures  du  jeune  Alban.  Les  Marches  de  l'Est,  avril  1913, 
p.  1124.) 

M.  J.  REBOUL  de  son  côté  publie  Les  Carnets  de  Ra- 
mondy  notes  très  brèves  inscrites  sur  des  pages  d'almanachs- 
mais  oli  l'on  trouvera  des  renseignements  fort  curieux  sur 
la  vie  de  la  petite  cour  de  Saverne  en  1781,  83  et  84,  au 
temps  de  la  faveur  de  Cagliostro.  (Ibidem,  p.  1 127.) 


BIBLIOGRAPHIE  '  393 

Dr.  A.  HERTZOG:  Ein  Ausftug  auf  den  Odilienberg  und 
in  dos  Steintal  im  Jahr  1779.  —  Ein  Besuch  bel  Pfeffel  in 
Colmar,  Friihjahr  1 779.  Ces  deux  notes  sont  tirées  du  jour- 
nal de  Voyage  d'un  philanthrope,  probablement  Jean-Chris- 
tian Schmohl,  d'Anhalt-Zerbst.  (E.  M.,  p.  373  et  379.) 

Dr.  PAUL  LEVY:  Kulturgeschichtliches  ans  dem  vor- 
revolutionaeren  Ehass  nach  einem  zeitgenoessischem  Reise- 
bericht.  Le  bon  pédagogue  Campe  (1746-1818)»  qui  adapta 
Robinson  à  l'usage  des  jeunes  allemands,  fit  en  1785  un 
voyage  de  Hambourg  jusqu'en  Suisse,  en  passant  par  l'Al- 
sace. Il  franchit  le  pont  de  Kehl,  le  cœur  plein  de  préven- 
tions et  d'angoisses  patriotiques.  (Il  les  oubliera  plus  tard 
dans  ses  Lettres  de  Paris  du  temps  de  la  Révolution,)  A  sa 
grande  surprise  l'Alsace  lui  apparut  prospère,  bien  admi- 
nistrée et  très  peuplée.  La  province  jouissait  d'un  régime 
plus  doux  que  celui  qui  pesait  sur  le  reste  de  la  France, 
payait  moins  d'impôts,  gardait  une  certaine  autonomie,  pro- 
fitait d'une  large  liberté  commerciale  et  industrielle,  (étant 
comme  d'ailleurs  la  Lorraine  et  les  Trois  Evêchés,  pro- 
vince d'étranger  effectif,  restait  enfin  le  dernier  refuge  de 
la  tolérance  religieuse  et  de  la  liberté  des  cultes.  Le  fran- 
çais et  l'allemand  y  étaient  deux  langues  sœurs,  et  dans  les 
villes  on  distinguait  difficilement  quelle  était  la  langue  na- 
tionale. Ces  constatations  ont  naturellement  amené  M.  Lévy 
à  fairei  entre  le  passé  et  le  présent,  des  rapprochements, 
un  peu  trop  laconiques.  On  comparera  le  récit  de  Campe  à 
celui  des  allemands  Storch  et  Ehrman  qui  virent  TAlsacs 
avec  la  même  surprise  en  1780,  et  que  M.  H.  Gillot  a  publié 
dans  la  R.A.  L  de  1907.  —  (/.  G.  £.  L.,  p.  139.) 

(A  suivre)  E.  BÉCOURT  et  j.  JOACHÏM 


* 


Inauguration  du  Monument 

du 

GÉNÉRAL    SCHÉRER 

A  DKLLE 
le  5  Juillet  1Q14 

r?<©*5 — 

La  fête  que  nous  annoncions  dans  notre  1er  fascicule  à 
l'occasion  de  l'inauguration  du  monument  élevé  à  la  mé- 
moire du  général  Barthélémy  Louis  Joseph  Schérer,  né  à 
Délie,  le  18  décembre  1747,  cette  fête  patriotique,,  bien  que 
menacée  par  un  ciel  nuageux,  a  eu  un  succès  grandiose, 
sans  précédent  dans  les  annales  delloises.  Il  faut  reconnaî- 
tre toutefois  que  ce  succès  est  dû,  pour  une  bonne  part  au 
festival  de  la  Fédération  des  Sociétés  musicales  de  la 
Franche-Comté  et  du  Territoire  de  Belfort  qui  réunissait, 
le  même  jour,  dimanche,  5  juillet,  5  harmonies,  14  fanfares, 
3  chorales,  des  fanfares  de  trompettes  et  de  trompes,  voire 
même  des  estudiantinas.  Tous  les  journaux  de  Belfort,  ceux 
des  régions  voisines,  les  grandes  feuilles  de  Paris  elles- 
mêmes  ont  rapporté  la  magnificence  de  cette  journée  qui 
était  enfin  venue  réparer  solennellement  le  regrettable  oubli 
dans  lequel  avait  dormi  jusque-là  l'un  des  plus  illustres 
soldats  de  la  Révolution,  mais  nous  devons  aux  abonnés  et 
aux  lecteurs  de  la  Revue  d'Alsace,  presque  tous  alsaciens, 
comme  notre  héros,  de  leur  en  faire  un  fidèle  récit. 


Dès  samedi  soir.  Délie,  la  riante  cité  frontière,  s'était 
revêtue  de  ses  plus  brillants  atours.  Ce  n'était  partout,  dans 
les  rues  et  sur  les  places,  que  guirlandes,  verdure,  fleurs 
et  arcs  de  triomphe  aux  inscriptions  élogieuses  ou  amicales 
à  l'adresse,  soit  du  général  Schérer,  soit  des  sociétés  et  des 
nombreux  hôtes  attendus;  toute  le$  maiçonç  étaient  splen- 


i 

* 


MONUMENT  SCHÉRER  395 

didement  pavoisées  et  illuminées.-  Devant  la  gare  mille 
lampes  électriques  projetaient  leurs  clartés  étincelantes  et 
variées.  Une  retraite  aux  flambeaux  parcourut  les  voies 
principales  au  son  retentissant  des  salves  d'artillerie  pen- 
dant que  rUnion  delloise  jouait  ses  morceaux  les  plus  vi- 
goureux et  les  plus  entraînants. 

Le  lendemain,  dès  la  première  heure,  réveil  en  fanfare 
et  nouvelles  salves  de  canon.  Bientôt  arrivent  de  tous  côtés, 
à  pied,  en  voiture  ou  par  les  trains  les  sociétés  musicales 
avec  une  foule  immense  venue  de  toutes  les  localités  du 
canton,  de  Belfort  et  d'Alsace.  Sans  exagérer  et  en  se  ba- 
sant sur  les  stastistiques  de  la  gare  cette  foule  peut  être 
évaluée  à  huit  mille  personnes-  A  neuf  heures  moins  un 
quart  a  lieu,  au  débarqué  du  train,  la  réception  des  auto- 
rités militaires  et  civiles  à  la  tête  desquelles  le  général 
Thévenet,  gouverneur  de  Belfort,  délégué  du  ministre  de 
la  guerre;  gendarmes  et  pompiers  rendent  les  honneurs 
pendant  que  la  Marseillaise  éclate  vibrante  et  majestueuse. 
Puis  le  cortège  se  met  en  marche  vers  l'hôtel  de  ville  où 
un  vin  d'honneur  offert  par  la  municipalité  aux  personnages 
officiels  est  gracieusement  servi  par  des  jeunes  filles  en  cos- 
tvme  alsfcieoi  tandis  que  le  maire,  M.  Louis  Lex,  dans 
une  allocation  simple  et  de  bon  goût,  souhaite  la  bienvenue 
au  représentant  du  Gouvernement. 

A  9  heures  V^z  &  lieu  l'inauguration  du  Monument  Sché- 
rer,  édifié  sur  la  place  Schérer,  sous  le  tilleul  qui  fut,  en 
1848,  l'arbre  de  la  Liberté.  Une  tribune  est  construite  vis- 
à-vis,  contre  la  maison  qui  abrita  la  jeunesse  du  vainqueur 
de  Loano.  Les  autorités  y  prennent  place.  On  remarque  au 
premier  rang  Mlle  E.  Schérer,  professeur  à  Belfort,  des- 
cendante du  général  et  M.  Armand  Bloch,  l'auteur  du 
monument. 

Les  tambours  et  clairons  des  pompiers  ouvrent  le  ban. 
Après  l'exécution  de  là  Marseillaise*  le  voile  tombe  qui  re- 
couvrait le  buste  du  général  Schérer,  tandisque  la  voix  du 
canon  retentit  de  nouveau. 

M.  Arsène  Zeller,  directeur  des  écoles,  prend  le  pre- 
mier la  parole  et,  au  nom  du  Comité  Schérer,  dont  il  a  <t4 


396  REVUE  D'ALSACE 

Tinfatigable  président,  remet  le  monument  à  la  ville,  en  la 
personne  du  maire  qui,  après  avoir  rappelé  brièvement  la 
vie  du  général  Schérer  et  remercié  le  Comité,  cède  la  pa- 
role au  député  de  la  deuxième  circonscription  électorale 
du  Haut-Rhin. 

M.  Louis  Viellard,  à  son  tour,  célèbre  les  vertus  civi- 
ques et  militaires  du  général  dont  la  vie  pleine  d'honneur 
et  de  probité  est  un  exemple  et  un  enseignement  pour  tous- 

Après  lui  se  lève  M.  le  Gouverneur  de  Belfort.  Son 
discours  mérite  d'être  rapporté  en  entier;  c'est  la  glorifi- 
cation de  toute  la  carrière  militaire  du  grand  ancêtre  dont 
s'honore  à  juste  titre  la  petite  ville  qui  Ta  vu  naître. 

La  Cérémonie  qui  nous  réunit  aujourd'hui,  autour  de  ce  mo- 
nument, dit  le  généralThévenet,  est  une  fête  du  Souvenir. 

En  me  confiant  l'honneur  de  Vy  représenter,  le  ministre  de 
la  Guerre  a  tenu  à  montrer  que  le  Gouvernement  de,  la  Répu- 
blique ne  se  désintéresse  d'aucune  de  nos  Gloires  Nationales. 

*  Il  a  tenu  à  montrer  aussi  que  partout  et  toujours,  Tarmée  se 
fait  un  pieux  devoir  de  commémorer  les  grands  devanciers  qui 
furent  les  artisans  de  notre  Patrimoine  dlionneur  et  de  gloire. 

Le  Général  Schérer  fut  de  ceux-là. 

Né  en  1747  d'une  vieille  famille  de  Guebwiller  transplantée 
à  Délie  et  justement  honorée,  il  eût  put  devenir  médecin  comme 
son  père,  juriste  comme  son  frère  aîné.  Mais  l'atavisme  des 
vieilles  races  guerrières  parlait  bien  haut  en  lui;  son  jeune  sang 
beulllonnait  d'impatientes  ardeurs  et,  au  calme  de  la  vie  fami- 
liale, Joseph  Schérer  préféra  le  métier  des  armes. 

Ses  études  étaient  achevées,  bien  achevées,  et  il  arrivait  à 
l'âge  de  20  ans,  quand  sa  vocation  se  révéla. 

La  carrière  militaire  était  alors  en  France,  vous  le  savez,  à 
peu  près  fermée  aux  enfants  de  la  bourgeoisie  et  du  peuple.  A 
de  rares  exceptions  près,  et  quels  que  fussent  leurs  mérites,  ils 
étaient  exposés  à  rester  sergents  comme  Hoche,  le  pacificateur 
de  la  Vendée;  adjudants  comme  Masséna,  le  héros  de  RivoIL 

Voulant  être  soldat  et  ayant  la  légitime  ambition  d'arriver, 
Schérer  fit  comme  Kléber,  et  comme  tant  d'hommes  de  son 
temps,  il  partit  pour  l'étrangegr  et  s'engagea  au  service  de  l'Au- 
triche. 

Là,  il  eut  un  avancement  relativement  rapide,  il  parvint  à 
l'épaulette  et  il  avait  le  grade  d'aide-major  quand,  en  1775,  il 
revint  en  France  où  il  échangea  son  titre  d'officier  étranger  con- 
tre le  titre  d'officier  français  et  devint  capitaine  au  régiment 
provincial  de  Strasbourg. 

La  France  traversait  alors  une  période  de  paix.  Le  jeune 
capitaine  se  lassa  vite  d'être  inactif,  et  en  1785  il  partit  pour  la 
Hollande  comme  Major  dans  la  Légion  française  recrutée  par 
le  comte  (le  Maillebois, 


MONUMENT  SCHÉRER  397 

Schérer  était  alors  en  Hollande  quand  1* Europe  fut  secouée 
comme  par  un  coup  de  tonnerre;  en  France,  la  Révolution  écla- 
tait, et  contre  elle  toutes  les  puissances  stupéfiées,  se  coalisaient 
pour  récraser. 

Situation  tragique  entre  toutes,  dont  des  miracles  d*ardent 
patriotisme  et  de  mâle  énergie  purent  seuls  nous  sauver! 

La  Patrie  fut  proclamée  en  danger.  A  son  appel  les  volon- 
taires accoururent  en  foule,  pleins  d'enthousiasme,  prêts  à  mou- 
rir, mais  —  nous  l'avons  vu,  nous  aussi  en  1870  —  mal  pré- 
parés à  vaincre,  parce  que,  quel  que  soit  l'élan  patriotique,  une 
armée  ne  s'improvise  pas.  A  ces  volontaires,  il  fallait  des  chefs. 

Heureusement,  la  vieille  armée  était  là,  armée  peu  nom- 
breuse, mais  instruite,  solide,  disciplinée.  L'émigration  lui  avait 
enlevé  la  presque  totalité  de  ses  cadres  sui>érieurs,  mais  elle 
comptait  encore  dans  ses  rangs  des  cadres  inférieurs,  Officiers 
et  Sous-Officiers  rompus  au  service.  C'est  dans  ces  cadres  in- 
férieurs que  les  volontaires  trouvèrent  des  instructeurs  et  des 
chefs  de  file.  C'est  de  ces  cadres  que  sortirent  les  Bonaparte, 
les  Hoche,  les  Marceau,  les  Kellermann,  les  Desaix,  les  Masséna 
et  tant  d'autres.  C'est  de  la  fusion  des  volontaires  et  des  vieux 
soldats  que  sortirent  ces  héroïques  demi-brigades  qui  sauvèrent 
la  République. 

Du  fond  des  Provinces  Unies,  Schérer  était  accouru  dès 
qu'il  avait  entendu  gronder  l'orage  et  il  avait  à  45  ans,  repris  sa 
place  dans  le  rang  sous  les  Etendards  de  sa  Patrie. 

Dès  lors,  il  est  partout  où  l'on  se  bat,  partout  il  fait  appré- 
cier son  courage,  son  expérience,  sa  calme  énergie,  et  les  grades 
viennent  d'eux-mêmes,  moins  pour  récompenser  ses  services 
que  pour  utiliser  ses  capacités. 

Le  20  septembre  1792,  il  est  capitaine  à  Valmy;  au  commen- 
cement de  1793,  il  est  chef  de  bataillon  à  Landau;  à  la  fin  de 
cette  même  année,  devenu  Général  de  Brigade,  il  est  tout  près 
d'ici,  à  Huningue  sur  le  Rhin,  dont  il  organise  la  défense. 

Un  succès  remporté  sur  les  Autrichiens  qui  cherchaient  à 
passer  le  fleuve  vaut  à  Schérer  son  grade  de  Général  de  Divi- 
sion, et  il  est  envoyé  à  l'armée  de  Sambre  et  Meuse  tout  juste 
à  temps  pour  prendre  part  à  cette  admirable  campagne  de  1794 
qui  est,  selon  le  mot  de  Fox,  sans  exemple  dans  les  annales  du 
monde. 

Au  commencement  de  1794,  150.000  Anglais  et  Autrichiens 
étaient  en  Belgique,  entre  la  mer  et  la  Sambre,  Clerfayt  était 
en  Flandre,  le  duc  d'York  était  à  Valenciennes,  Kaussitz  entre 
Maut>euge  et  Charleroi. 

En  face  de  ces  forces,  une  armée  française  très  inférieure 
en  nombre  et  encore  inconsciente  de  sa  valeur. 

La  situation  semblait  critique  quand,  sous  l'énergique  impul- 
sion du  Grand  Camot,  l'armée  française  passe  à  l'ofTensive.  La 
bataille  de  Tourcoing  marque  sa  première  victoire,  puis,  dans 
l'immortelle  journée  de  Fleurus,  Jourdan  fait  brèche  dans  les 
forces  de  la  coalition.  Les  succès  se  poursuivent  sans  intervalle. 
Les  quatre  places   françaises  encore  occupées  par  renncmt, 


398  REVUE  D'ALSACE 

Landrecies,  le  Quesnoy,  Valenciennes  et  Condé-  sont  investies 
et  reprises.  Les  Anglais  sont  refoulés  sur  la  Hollande,  les  Au- 
trichiens sur  le  Rhin.  La  Belgique  est  conquise  au  pas  de 
charge. 

Dans  cette  glorieuse  épopée,  digne  des  anciens  âges,  Tar- 

mée  de  Sambre  et  Meuse  fut  héroïque  entre  toutes  et  THistoire 

a  conservé  pieusement  les  noms  des  Jourdan,  des  Kléber,  des 

Marceau,  des  Championnet,  des  Ney,  des  Schérer  qui,  tambour 

battant  la  conduisirent  à  la  victoire. 

Au  milieu  de  tous  ces  héros,  Schérer  eut  sa  large  part  de 
gloire.  A  lui  était  échue  la  mission  d'arracher  aux  Autrichiens 
les  quatre  places  qu'ils  occupaient.  Grâce. à  son  énergie,  grâce 
à  la  sage  direction  quMl  avait  su  donner  aux  opérations  de  siège, 
il  rendit  à  la  France  en  45  jours,  ces  places  que  Louis  XIV  et 
Vauban  mettaient  des  mois  à  conquérir.  La  Convention  accueillit 
avec  enthousiasme  un  triomphe  dont  les  conséquences  étaient 
particulièrement  précieuses,  elle  décréta  que  Schérer  et  ses 
troupes  avaient  bien  mérité  de  la  Patrie. 

Si  glorieux  qu*eut  été  le  rôle  de  votre  compatriote  à  Tarmée 
de  Sambre  et  Meuse,  ce  n'avait  été  qu'un  rôle  de  second  plan, 
mais  ce  rôle  même  l'avait  mis  en  lumière  et  bientôt  il  allait 
avoir  l'occasion  de  montrer  sa  valeur  sur  un  plus  vaste  chaièp 
d'action. 

Pendant  qu'au  Nord  des  armées  victorieuses  poursuivaient 
leur  succès  et  occupaient  la  rive  gauche  du  Rhin,  depuis  Bâle 
jusqu'à  la  mer,  Schérer,  en  récompense  de  ses  services,  rece- 
vait le  commandement  de  l'armée  des  Pyrénées,  laissé  vacant 
par  la  mort  de  Dugommler.  En  Espagne,  il  continua  l'œuvre  de 
son  glorieux  devancier,  et  lorsque  vers  le  milieu  de  179$  furent 
signés  les  traités  de  paix  de  Bâle  et  de  la  Haye,  la  ligne  de  la 
Bidassoa  était  reprise,  le  Guipucoa  conquis,  la  Biscaye  envahie. 

Il  serait  trop  long,  Messieurs,  de  vous  redire  ce  que  furent 
ces  traités  qui  marquèrent  la  fin  de  l'existence  de  la  Convention. 
Qu'il  me  suffise  de  vous  rappeler  que  la  France  était  pacifiée 
à  l'intérieur,  qu'après  trois  ans  d'une  guerre  formidable  contre 
l'Europe  coalisée  elle  avait  reconquis  jusqu'au  Rhin  les  fron- 
tières de  la  vieille  Gaule.  Et  quand  la  Convention  se  retira  pour 
faire  place  au  Directoire,  l'Angleterre  et  l'Autriche  restaient 
seules  en  armes  prêtes  à  livrer  de  nouveaux  combats. 

Il  fallait  continuer  la  guerre  pour  les  forcer  à  la  paix.  C'est 
ainsi  que  l'armée  des  Pyrénées  fut  transportée  sur  les  Alpes 
pour  opérer  contre  les  Austro-Sardes  et  qu'en  septembre  1795, 
son  Chef,  le  Général  Schérer  reçut  le  commandement  de  l'ar- 
mée d'Italie. 

L'armée  d'Italie  partagée  en  trois  groupes  que  commandait 
Augereau,  Masséna  et  Serrurier,  était  établie  face  à  l'Est,  entre 
les  crêtes  de  l'Apennin  et  la  mer.  En  face  de  sa  gauche,  l'armée 
piémontoise  gardait  les  portes  du  Piémont  tandis  que  l'armée 
autrichienne  appuyant  sa  gauche  à  la  petite  place  de  Loano 
était  fortement  établie  sur  le  versunt  maritime  et  tentait  la  route 
4e  Gênes, 


MONUMENT  SCHÉRER  300 

Contre  45.000  Austro-Sardes,  il  y  avait  35.000  Français, 
braves,  aguerris,  mais  mal  nourris,  mal  vêtus,  souffrant  déjà 
des  rigueurs  d'un  hiver  précoce,  héros  si  misérables  que  pour 
engager  la  lutte,  Schérer  dut  attendre  l'arrivée  d'un  brick  qui, 
trompant  la  vigilance  des  croisières  anglaises,  lui  apporta 
100.000  rations  de  biscuit  et  24.000  paires  de  souliers. 

Dans  de  telles  conditions,  il  fallait  pour  réussir,  agir  vite  et 
agir  avec  vigueur.  Schérer  sut  le  comprendre;  il  se  résolut  à 
une  action  décisive,  arrêta  ses  plans,  donna  ses  instructions  à 
ses  lieutenants  et  dans  la  matinée  du  2  Frimaire  (23  Novembre 
1795)  le  canon  français  tonnait,  donnant  aux  Autrichiens  sur- 
pris le  signal  de  la  bataille  de  Loano. 

La  bataille  dura  3  jours.  Contenus  par  Serrurier,  percés  par 
Murât,  bousculés  par  Augereau,  au  milieu  d'une  affreuse  tem- 
pête de  neige  et  de  grêle,  les  Austro-Sardes  furent  refoulés  en 
désordre  au  Nord  des  Appennins,  laissant  sur  le  terrain  4.000 
morts,  6.000  prisonniers  et  presque  toute  leur  artillerie.  L'armée 
française  était  maîtresse  des  approvisionnements  rassemblés  par 
ses  adversaires  à  Finale,  à  Vado,  à  Loano,  à  Savone.  Schérer 
avait  rétabli  les  communications  avec  le  littoral  génois  et  ouvert 
les  portes  de  l'Italie.  Le  Piémont  trembla  et  le  Directoire  re- 
connaissant salua  avec  enthousiasme  le  Général  victorieux  dont 
les  succès  affermissaient  son  autorité  encore  incertaine. 

La  victoire  de  Loano  avait  été  une  grande  victoire.  On  a  re- 
proché à  Schérer  de  n'en  avoir  pas  tiré  parti  en  poussant  à 
fond  jusqu'au  cœur  du  pays  ennemi.  Un  Bonaparte  l'eut  fait; 
mais. Schérer  n'avait  ni  l'âge  ni  le  tempérament  de  Bonaparte. 
C'était  un  chef  énergique,  mais  un  chef  calme,  juste  et  bon, 
qu'avaient  apitoyé  les  souffrances  inouïes  allègrement  suppor- 
tées par  ses  héroïques  soldats.  A  ses  souffrances  il  ne  crut  pas 
devoir  en  ajouter  de  nouvelles  en  s'élançant  à  travers  les  mon- 
tagnes déjà  couvertes  de  neige.  Les  magasins  conquis  lui  per- 
mettaient de  se  refaire;  il  en  profita  et  il  prit  sur  place  des 
quartiers  d'hiver  en  s'attachant  à  maintenir  une  stricte  discipline 
et  à  proscrire  le  retour  de  scènes  de  pillage,  conséquences  iné- 
vitables des  excès  de  privation,  sa  santé  était  du  reste  ébranlée; 
quelques  mois  après  il  dut  demander  son  rappel,  et  en  mars 
1796,  Bonaparte  lui  succédait  dans  son  commandement.  Les 
triomphes  de  Montenotte,  de  Millesimo,  de  Mondovi  allaient 
couronner  la  victoire  de  Loano  : 

Quinze  mois  après,  sur  la  proposition  de  Camot,  le  Conseil 
des  Cinq  Cents  allait  chercher  Schérer  dans  sa  retraite  et  lui 
confiait  le  portefeuille  de  la  guerre  qu'il  garda  pendant  18  mois. 

La  tâche  qui  incombait  au  nouveau  Ministre  était  ardue  pour 
qui  voudrait  s'y  donner  à  fond;  fidèle  à  ses  principes  de  droi- 
ture Schérer  le  voulut. 

Ministre  consciencieux,  il  chercha  à  rétablir  les  finances  et  à 
remettre  de  l'ordre  dans  une  administration  où  par  suite  de  l'ab- 
sence de  contrôle  le  désordre  régnait  en  maître. 

Honnête  homme,  il  s'attacha  à  réprimer  des  abus  qu'il  avait 
trop   souvent   constatés.   Son   ministère   ne   fut   qu'une   longue 


400  REVUE    D*ALSACË 

suite  de  luttes  contre  les  hommes  et  les  choses.  Pour  réagir, 
il  lui  fallut  sévir,  et  bientôt  sa  sévérité  devint  importune.  13ê- 
crié,  calomnié,  il  se  sentit  mal  secondé,  entouré  d'ennemis;  il 
fut  aussi  un  peu  découragé  peut-être  par  des  difficultés  supé- 
rieures à  celles  qu'il  avait  escomptées,  et  en  février  1799  11  se 
laissait  nommer  au  commandement  de  l'armée  d'Italie. 

Son  départ  du  Ministère  de  la  Guerre,  marqua  vraiment  pour 
le  Générai  Schérer  la  fin  de  sa  carrière  militaire.  Il  en  sortait 
usé  par  l'âge  et  les  infirmités,  l'esprit  libre,  le  cœur  chaud,  mais 
le  corps  trop  fatigué  pour  pouvoir  exercer  un  commandement 
actif.  Autant  qu'il  le  put  il  s'en  défendit  avec  énergie, alléguant 
son  âge,  son  état  de  santé,  voir  même  l'impopularité  que  lui 
avait  valu  son  passage  au  Ministère;  on  insista  tant  qu'il  fut 
obligé  d'accepter. 

Malheureusement  la  suite  des  événements  montra  qu'il  avait 
raison  contre  tous;  le  poids  de  la  tâche  qui  lui  était  imposée  dé- 
passa  ses  forces,  il  en  fut  écrasé  et  deux  mois  après  il  deman- 
dait â  être  relevé  du  commandement  qu'on  lui  avait  imposé.  Et 
dès  lors  pendant  quatre  ans,  sa  vie  est  un  martyre.  La  haine 
s'acharne  sur  lui,  la  calomnie  l'enserre;  on  l'accuse  d'être  un 
incapable  parce  qu'il  a  été  malheureux,  on  l'accuse  d'être  un 
concussionnaire  parce  qu'il  a  froissé  trop  d'intérêts  particuliers. 
En  vain  il  se  débat,  comme  le  centurion  antique  il  rappelle  ses 
actions  d'éclat,  ses  victoires,  les  blessures  reçues  au  service  de 
la  Patrie.  Vains  efforts  dans  lesquels  ses  forces  achèvent  de 
s'épuiser  jusqu'au  jour  où  le  vainqueur  de  Loano  achève  de 
mourir  dans  un  petit  village  de  l'Aisne  en  1804,  l'année  où  son 
successeur  â  l'armée  d'Italie  posait  sur  sa  propre  tête  la  cou- 
ronne de  Charlemagne. 

Je  ne  connais  rien  de  plus  douloureux  que  cette  lamentable 
agonie  physique  et  morale  d'un  homme,  fort  de  sa  conscience, 
fier  des  services  rendus  et  se  débattant  en  vain  contre  le  destin. 
Certes  d'autres  serviteurs  de  leur  pays  ont  été  dans  tous  les 
temps  en  butte  aux  basses  attaques  des  calomniateurs  et  des 
envieux.  Chez  nous,  sans  remonter  bien  loin,  la  calomnie  s'est 
attaquée  aux  grandes  figures  de  Denfert,  de  Jules  Ferry  et  Gam- 
betta,  Gambetta  lui-même  n'a  pas  été  épargné.  Mais  pour  ceux- 
ci  le  serpent  se  rompit  les  dents  avant  d'avoir  entamé  la  lime; 
justice  leur  fut  rendue  de  leur  vivant  même  et  la  douleur  de 
tout  un  peuple  fit  cortège  à  leurs  funérailles.  Pour  Schérer» 
au  contraire  l'injustice  persiste,  la  destinée  le  poursuit  jus- 
qu'au bout  et,  lorsqu'il  s'éteint  dans  son  petit  village  de  Com- 
menchon,  il  meurt  seul,  comme  a  dit  Pascal  et  il  meurt  sans 
même  laisser  un  fils  qui  puisse  prendre  en  main  la  cause  pa- 
ternelle. 

Heureusement,  Messieurs,  l'histoire  est,  suivant  la  forte 
expression  de  Michelet,  un  tribunal  de  cassation,  pour  les  ju- 
gements aveugles  et  passionnés  des  contemporains.  Elle  ac- 
cueille et  renouvelle  les  gloires  déshéritées';  elle  donne  nouvelle 
vie  à  ses  morts  et  les  ressuscite. 

Devant  le  tribunal  de  l'histoire,  la  cause  de  Schérer  est  ga- 


MONUMENT  SCHÉRER  40l 

gnée  et  dès  longtemps  sur  la  liste  de  ses  plus  glorieux  enfants, 
la  France  a  inscrit  le  nom  du  Général  qui,  à  l'armée,  de  Sambre 
et  Meuse,  reprit  les  quatre  places  du  Nord;  du  Général  qui, 
à  Tarmée  d'Italie,  fut  le  vainqueur  de  Loano. 

Comme  la  gloire  de  tant  d'hommes  éminents  des  derniers 
temps  de  la  Révolution,  que  Bonaparte  a  obscurcis,  cachés,  fait 
oublier,  la  gloire  de  Schérer  a  pu  être  voilée  un  instant;  mais 
un  rayon  de  soleil  a  dispersé  les  nuages,  et  le  nom  du  grand 
Dellois  resplendit  depuis  30  ans  comme  un  symbole  sur  ce  fort 
de  Servance,  qui  perché  au  sommet  des  Vosges,  stirplombe  Bus- 
sang,  commande  Vesserling,  voit  le  ballon  de  Guebwiller  et  do- 
mine cette  trouée  de  Belfort  dont  tout  au  loin  Délie  est  une  des 
sentinelles  avancées. 

Si  Proliant  que  soit  cet  hommage  officiel  rendu  par  ailleurs 
à  la  mémoire  de  Schérer  il  était  juste.  Messieurs,  il  était  t>on 
qu'un  monument  rappelât  le  souvenir  de  votre  illustre  compa- 
triote dans  la  ville  même  où  il  est  né,  où  il  s'est  formé,  où  il 
a  subi  cette  première  empreinte  qui  influe  sur  toute  une  vie. 

Devant  ce  monument  il  nous  faut,  Messieurs,  remercier 
M.  Arsène  Zeller,  le  très  distingué  biographe  du  Général  Schérer, 
le  dévoué  promoteur  de  l'œuvre  de  justice.  Il  nous  faut  remer- 
cier aussi  ses  collaborateurs,  les  membres  du  Comité,  grâce  à 
l'active  sollicitude  desquels  l'image  du  Général  se  dresse  au- 
jourd'hui sur  le  sol  natal. 

Devant  ce  monument,  il  nous  faut  aussi  nous  incliner  bien 
bas  en  rendant  un  solennel  hommage,  non  pas  seulement  au 
Général,  dont  il  rappelle  l'énergique  figure,  mais  à  tous  ses 
compagnons  d'armes,  à  tous  ces  soldats  de  la  Révolution,  qui 
sont  nés  d'elle  et  qui  l'ont  magnifiquement  défendue;  à  tous  ces 
hommes  admirables  ;  héros  de  la  guerre,  héros  de  la  paix  qui 
avaient  le  culte  de  la  France  et  qui  ont  tant  fait  pour  sa  gran- 
deur! 

M.  Stolz,  président  du  Comité  du  festival  célèbre  enfin 
le  mariage  de  l'éloquence  avec  l'harmonie.  Après  avoir  aussi 
célébré  celui  qui  fut  parmi  les  plus  illustres  enfants  de 
Délie,  «nous  fêtons,  s*écrie-t-il,  la  Musique  sœur  fidèle 
de  la  Poésie;  nous  adressons  notre  plus  cordial  merci 
et  salut  de  bienvenue  à  toutes  les  sociétés  musicales  venues 
de  notre  fidèle  Comté,  du  pays  ami,  la  Suisse,  et  même  de 
notre  chère  et  loyale  Alsace.  "» 

La  série  des  discours  était  terminée  et  une  magnifique 
couronne  ayant  été  déposée  par  M.  Claret,  capitaine  de  ter- 
ritoriale,  au  pied  du  monument,  commence  le  défilé  de  toutes 
les  Sociétés  participant  au  festival.  De  longues  acclama- 
fions  retentissent  quand  passent  devant  la  tribune  officielle 


%     — - 


40i  REVUE    D'ALSACE 

la  Musique  des  pompiers  de  Dannemarie,  la  fanfare  de  De- 
lémont  et  celle  de  Boncourt. 

A  midi,  en  la  salle  des  fêtes,  est  servi  aux  autorités  un 
grand  banquet  auquel  assistaient  des  délégations  d'anciens 
militaires,  la  presse  et  de  nombreux  autres  convives,  ban- 
quet suivi,  au  Champagne,  de  plusieurs  nouveaux  discours- 
L'après-midi  fut  consacré,  au  coteau  Berdolet,  à  l'art 
musical.  Le  festival,  réussi  en  tous  points,  fut  suivi  dHin 
concert  d'ensemble  exécuté  par  1-200  musiciens  sous  l'ha- 
bile direction  de  M.  Poignie,  chef  de  la  musiquç  du  35*  d'in- 
fanterie. 

Nous  ne  parlerons  que  pour  mémoire  de  la  distribution 
des  récompenses  aux  vieux  musiciens,  du  concert  de  gala, 
de  la  fête  champêtre,  et  du  feu  d'artifice  qui  termina  la 
journée. 

Dès  la  première  heure,  des  jeunes  filles  avaient  parcouru 
la  fouie  en  offrant  le  programme  de  la  fête  que  le  Comité  du 
monument  avait  fait  éditer  luxueusement  par  Pimprimerie 
André  Herbelin,  à  Belfort.  A  noter,  dans  ce  programme,  une 
notice  sur  le  Général  Schérer  et  le  vieux  Délie,  résumé  histori- 
que de  la  ville  et  de  ses  curiosités . 

Pour  finir,  rendons  un  légitime  hommage  à  M.  Arsène 
2^1]er,  qui  fut  le  promoteur  du  monument  Schérer  et  dont 
l'habileté  et  la  ténacité  ont  conduit  à  bien  cette  imposante 
manifestation  ;  au  comité  qui  l'ass'sta  ficètement  oep.  is  191  h 
à  la  municipalité  qui  l'encouragea,  à  son  chef,  le  maire, 
M.  Louis  Lex,  aux  organisateurs  du  festival  et  principale- 
ment à  son  dévoué  président,  M.  Stoitz.  Ils  ont  bien  mérité 
tous»  non  seulement  de  Délie,  mais  de  la.  Franche  Comté,  de 
l'Alsace,  du  Territoire  et  de  la  France  entière, 

L.  H. 


;/iux  abonnés  et  lecteurs 

de  la  Revue  d'Alsace! 


X^  guerre  déchaînée,  au  commencement  d'août  1914, 
par  Guillaume  II,  le  fourbe,  d'accord  avec  toute  l'Allemagne 
avide  de  conquêtes  nouvelles'  et  d'indemnités  formidables, 
l'horrible  guerre  nous  a  pris,  pour  ainsi  dire,  au  dépourvu; 
on  la  savait  bien  toujours  menaçante,,  mais  on  ne  pensait 
cependant  pas  la  voir  si  vite  arriver. 

En  effet,  deux  mois  auparavant,  le  7  juin,  nous  assis- 
tions paisiblement  à  ia  réunion  de  Domach  à  Mulhouse  : 
l'horizon  politique  paraissait  sans  nuages;  le  5  juillet,  à 
l'inauguration  du  monument  du  général  Schérer,  à  Délie  : 
même  situation  ;  le  20  du  même  mois,  au  Congrès  des  So- 
ciétés savantes  de  Franche-Comté  et  du  Territoire  de  Bel- 
fort,  à  Dôl2  :  toujours  rien  de  suspect,  mais  nous  n'avions 
pas  plus  tôt  rejoint  nos  pénates  que  surgissait  l'attentat 
de  Sarajevo,  la  déclaration  de  guerre  de  l'Autriche  à  la 
Serbie  —  à  ce  moment  le  Président  de  la-  République 
était  en  Russie  —  et  enfin,  le  31,  la  mobilisation  gé- 
nérale que  cinq  coups  de  canon  nous  annonçaient,  dé- 
crétée et  mise  aussitôt  en  vigueur. 

Le  régime  militaire,  avec  l'état  de  guerre,  succéda  dès 
lors  au  régime  civil.  Ce  fut  en  outre  et  instantanément,  à 
Belfort,  comme  partout  ailleurs  et  surtout  dans  l'Est  de 
la  France,  sur  la  frontière,  l'arrêt  subit  de  la  vie  intel- 
lectuelle,  commerciale   et   industrielle.    L'imprimerie,   en 


404  REVUE  d'alsace 

train  de  composer  la .  Revue,  vit,  séance  tenante,  ses 
ouvriers  déposer  leurs  outils  et  abandonner  leurs  machines, 
quitter  Tatelier  et  courir  soit  à  la  caserne,  soit  à  la  gare, 
pour  rejoindre  leurs  corps  d'affectation;  l'imprimeur  lui- 
même  s'empressa,  d'entrer  dans  ]e  service  automobile,  mais 
bientôt  n'y  trouvant  pas  à  exercer  sa  pétulance  et  son 
besoin  d'activité,  il  finissait  par  se  faire  enrôler  dans  l'aéro- 
nautique où  il  devait  se  distinguer  et  devenir  l'un  des 
As  de  la  cinquième  arme.  Quant  à  nous,  dégagé  de  toute 
obligation  militaire,  que  faire  ?  Nous  allâmes  offrir  nos 
services  dans  l'un  des  hôpitaux  de  la  Société  de  Secours 
aux  Blessés  militaires  où  nous  vîmes  bientôt  affluer  les 
premiers  blessés^  de  la  randofinée  du  septième  corps  dans 
la  Haute- Alsace,  où  nous  reçûmes  le  général  Pau  venant 
visiter  les  siens  et  où  nous  restâmes  plus  de  deux  ans 
à  tenir  la  comptabilité  et  la  statistique  des  entrées  et  des 
sorties. 

Et  c'est  ainsi  que  la  publication  de  la  Revue  se  trouva 
suspendue  !  La  guerre  sera  courte;  c'était  l'opinion  géné- 
rale, mais  l'homme  propose  et  Dieu  dispose.  Quatre  ans 
et  plus  se  sont  écoulés,  remplis  d'alternatives  de  revers  et 
de  succès,  de  luttes  épiques  et  sanglantes.  La  victoire  enfin 
venue,  nous  avons  songé  aussitôt  à  nous  remettre  au  tra- 
vail, à  terminer  l'année  1914.  Les  fascicules  de  Mai -Juin 
et  Juillet  -  Août  étant  prêts,^  il  ne  nous  restait  plus  que  ceux 
de  Septembre  -  Octobre  et  Novembre  -  Décembre.  Nous  les 
réunissons  en  un  seul,  persuadé  qu'il  nous  sera  tenu 
compte  des  circonstances  particulieres.au  milieu  desquelles 
nous  avons  eu  à  nous  débattre.  D'ailleurs  on  n'y  perdra 
rien  :  la  Revue  sera  néanmoins  aussi  complète  en  pagi- 
nation que  les  années  précédentes.  C'est  pourquoi,  enfin, 
on  trouvera  sur  la  couverture  de  ce  dernier  numéro,  au- 
dessous  des  mois  «  Septembre  à  Décembre  »,  ces  mots 
caractéristiques  :  imprimé  en  1919. 

Ceci  expliqué,  disons  que  nous  nous  occupons  dès  main- 
tenant de  la  continuation  de  la  Revue.  C'est  tout  d'abord 
en  regroupant  nos  [fidèles  abonnés,  et  même  en  en  augmen- 
tant le   nombre  :   chacun   sait   qu'une   publication   de  ce 


AUX   ABONNÉS    ET    LECTEURS  405 

genre  ne  peut  vivre  qu'à  condition  d'être  soutenue  et  ils 
sont  légion  ceux  qu'intéresse,  maintenant  surtout,  l'his- 
toire générale  et  particulière  de  l'Alsace.  Nous  devons 
également  songer  à  retrouver  nos  collaborateurs.  D'ores 
et  déjà  nous  n'avons  à  ce  sujet  aucune  inquiétude;  de 
divers  côtés  on  nous  annonce  des  articles  variés  et  in- 
téressants, quelques-uns  même  d'une  actualité  indiscutable. 
Nous-même  avons  tenu,  au  jour  le  jour,  dès  le  31  juil- 
let 1914,  un  journal  complet  des  événements  qui  se  sont 
déroulés  à  Belfort,  des  répercussions  de  ceux  du  dehors 
et  sans  doute  en  ferons-nous  profiter  la  Revue,  La  biblio- 
graphie y  trouvera  encore  la  place  à  laquelle  lui  donnent 
droit  les  si  nombreux  ouvrages,  les  publications  si  variées 
que  la  guerre  a  fait  éclore  de  toutes  parts  et  en  tous 
genres. 

En  attendant  nous  répétons  ce  cri  unanime  :  «  Vive 
l'Alsace,  rendue  pour  toujours  à  la  France  »,  et  surtout 
«  Vive  l'Alsace  intégrale  »,  l'Alsace  avec  les  pays  qui 
lui  furent  enlevés  en  1815. 

La  Direction, 


Les  forteresses,  lignes  de  défense  et 
conrs  d'eau  de  l'Alsace  an  XVnP  siècle 

(suite  et  fin) 


RÉFLEXIONS 

sur  le  cours  du  Rhin  et  sur  ses  passages,  soit  en  offensive 

soit  en  déffensive 


Le  Rhin  sépare  l'Alsace  de  l'Empire,  c'est-à-dire  que 
le  milieu  du  bras  de  ce  fleuve  est  la  limite  et  en  même 
temps  une  barrière  entre  l'Allemagne  et  la  France; 

On  passe  ce  fleuve  et  on  franchit  cette  barrière  avec 
des  batteaux,  soit  pour  faire  sur  le  bord  ennemy  une 
simple  jncursion,  brûler  un  village,  un  hameau  ou  un 
moulin  et  forcer  le  pays  à  contribution,  soit  pour  prendre 
poste  s^r  le  bord  ennemy  et  y  établir  un  pont  de  batteaux; 

Pour  faire  une  jncursion,  un  détachement  plus  ou 
moins  fort  passe  le  Rhin  sur  quelques  vedelins  sur  les- 
quels il  repasse  le  fleuve  après  son  exécution; 

Pour  prendre  poste  sur  le  bord  ennemy  et  faire  un 
pont  derrière  soy,  il  faut  de  grands  batteaux  propres  à 
cet  effet  et  cette  opération  se  peut  faire  de  deux  façons  : 

1"  En  descendant  les  batteaux  à  flot  avec  leurs  agrets 
jusqu'au  lieu  de  passage  et  pour  cet  effet  il  faut  avoir 
des  places  d'armes  sur  le  fleuve; 

2"  On  passe  aussy  ce  fleuve  avec  des  batteaux  voitures 
au  lieu  du  passage  avec  leurs  agrets,  sur  des  baquets; 
d'où  l'on  voit  qu'il  est  très  facile  de  passer  le  Rhin  sur 
des  vedelins  pour  faire  une  simple  jncursion  sur  le  bord 
ennemy; 

3"  Que  pour  passer  et  prendre  poste  sur  le  bord  en- 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  D'EAU  40"/ 

nelny  et  faire  un  pont  de  batteaux  en  navigeant  cette 
flotte  chargée  de  troupes  et  d'agrets,  il  faut  avoir  des 
places  sur  le  Rhirî,  telles  que  Strasbourg,  Huningue  ou 
le  fort  Louïs,  et  y  avoir  des  batteaux  en  dépôt; 

4°  Que  pour  charoyer  un  pont  de  batteaux  avec  tous 
ses  agrets,  chevalets,  longerons,  madriers,  ancres  et  cor- 
dages, il  faut  une  grande  quantité  de  baquets,  chariots  et 
chevaux  pour  trainer  un  tel  équipage; 

5**  Qu'il  est  aisé  de  surprendre  un  passage,  soit  pour 
une  simple  jucursion  faite  avec  des  vedelins,  soit  pour 
prendre  poste  sur  le  bord  ennemy  avec  des  batteaux  navi- 
gues et  descendus  d'une  place  d'armes  sur  le  Rhin  telle 
que  Strasbourg,  Huningue  ou  le  fort  Louis; 

6"  Qu'il  n'est  pas  aisé  à  beaucoup  près  de  surprendre 
une  passage  et  de  prendre  poste  sur  le  bord  ennemy  avec 
une  flotte  de  batteaux  voitures  sur  haquets,  car  outre 
que  le  secret  ne  peut  accompagner  une  telle  opération,  il 
faut  encore  observer  que  tous  les  bords  du  Rhin  n'y  sont 
pas  propres  de  part  et  d'autre,  soit  du  coste  d'Empire, 
soit  du  costé  d'Alsace  pour  l'embarquement  et  le  débar- 
quement; c'est-à-dire  qu'il  faut  nécessairement  que  l'une 
et  l'autre  rive  soient  plattées,  spacieuses  et  débarrassées 
de  bois  et  de  marais  et  que  les  jles  entre  deux  ne 
soyent  pas  trop  basses;  qu'au  contraire  un  bord  trop  élevé 
de  part  et  d'autre  n'y  est  pas  propre  parce  que  les 
haquets  n'y  peuvent  descendre  pour  lancer  leurs  batteaux 
à  l'eau;  qu'une  rive  trop  serrée  n'y  est  pas  propre  parce 
que  les  haquets  ne  peuvent  s'y  ranger  en  front  de  ban- 
dière  pour  porter  en  même  temps  les  troupes  sur  le  bord 
ennemy;  qu'un  bord  ou  rive  embarrassé  de- bois  ou  de 
marais  n'est  pas  propre  à  cette  opération,  parce  que  les 
haquets  et  les  chariots  d'agrets  à  la  suitte  peuvent  y 
arriver  pour  l'embarquement  et  que  pour  le  débarque- 
ment ce  seroit  en  vain  qu'on  prendroit  poste  dans  un 
endroit  d'où  il  serait  difficile  de  déboucher; 

Cependant  il  faut  observer  qu'un  bord  de  part  et  d'au- 
tre avec  touttes  les  circonstances  cy-dessus,  impropre  à 
l'établissement  d'un  pont  de  batteaux,  qu'un  tel  bord  dis-je 


408  REVUE   D^ALSACE 

y  seroit  cependant  très  avantageux  pour  rembarquement 
lorsqu'il  se  trouve  à  portée  de  ce  bord  un  vieux  lit  ou  bras 
mort  du  Rhin  dans  lequel  on  peut  mettre  à  flot  la  flotte 
destinée  au  passage  de  la  navigation  chargée  de  troupes 
pour  le  débarquement; 

Touttes  ces  circonstances  déterminent  les  précautions 
qui  sont  nécessaires  à  prendre,  soit  en  deffensive,  soit  en 
offensive,  pour  les  passages  d'un  Rhin  d'Empire  en  Alsace 
et  d'Alsace  en  Empire,  soit  contre  une  simple  jncursion, 
soit  pour  l'établissement  d'un  pont  et  d'un  poste  retranché 
en  avant; 

On  voit,  dis-je  :  P  qu'il  est  indispensable  de  connoitre 
parfaitement  les  deux  bords  du  Rhin,  soit  du  costé  d'Em- 
pire, soit  du  coste  d'Alsace,  et  surtout  le  bord  du  costé 
d'Empire,  parce  que  le  bord  d'Alsace  est  continuellement 
sous  nos  yeux;  c'est-à-dire  qu'il  faut  nécessairement  un 
plan  exact  pour  connoitre  précisément  les  endroits  du  bord 
d  Empire  propres  à  l'embarquement  d'Empire  en  Alsace 
ou  débarquement  d'Alsace  en  Empire  pour  faire  et  ré- 
duire son  attention  à  ces  points  connus,  soit  pour  l'offen- 
sive, soit  pour  la  deffensive; 

2°  Il  est  de  même  également  nécessaire  pour  l'offen- 
sive et  pour  la  deffensive,  d'avoir  une  communication  libre, 
connue  et  aisée,  tout  le  long  du  bord  d'Alsace  pour  y  pou- 
voir porter  les  troupes  avec  promptitude,  surtout  en  def- 
fensive; cette  communication  avait  été  établie  en  1735 
depuis  Huningue  jusqu'à  Rhinau;  je  ne  scais  si  elle  a 
étée  conservée,  ny  faite  ailleurs; 

3°  Il  faut  des  bivacs  de  paysans  sur  les  bords  du  grand 
Rhin,  Alsace,  disposés  de  façon  à  se  voir  pendant  le  jour 
et  à  s'entendre  pendant  la  nuit,  par  de^  coups  de  fusil,  ou 
à  se  voir  par  des  feux;  cette  disposition  a  étée  établie 
sur  tous  les  bords  du  Rhin  en  Alsace  et  subsiste  encore; 

Quant  aux  redoutes  qui  ont  étées  établies  sur  les  bords 
du  Rhin  en  Alsace  pendant  la  guerre  de  1700  pour  def- 
fendre  le  passage  du  Rhin,  la  plus  grande  partie  de  ces 
redoutes  subsiste  encore,  mais  elhs  sont  plus  préjudi- 
cables  qu'avantageuses,  à  cet  effet,  et  pour  cette  raison 


/ 
/ 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  d'EAU  409 

on  ne  les  a  presque  pas  occupé  pendant  la  guerre  de 
1733  avec  l'Empire;  les  biwacs  sont  plus  effectifs  parce 
qu'après  avoir  fait  leur  décharge,  ils  s'ehfuyent  et  vont 
avertir,  mais  au  contraire,  une  redoute  n'empêche  point 
un  débarquement  quelconque  dans  l'espace  d'une  redoute 
à  l'autre,  il  se  fait  souvent  à  son  jnsçu  ou  par  sta  né- 
gligence et  si  la  garde  de  la  redoute  reconnoit  le  dé- 
barquement, elle  se  renferme  dans  son  poste  ou  n'est 
point  avertie,  et  qui  pis  est  l'ennemy  supérieur  s'emparera 
f>robablement  de  la  redoute,  y  prendra  poste  et  inter- 
rompra la  communication  en  ce  point; 

Ainsy,  et  comme  il  a  été  dît  cy-dessus,  on  voit  que 
soit  en  offensive  pour  prendre  poste  avec  sûreté  en  Em- 
pire, soit  en  deffensive  pour  bien  deffendre  les  passages 
de  touttes  espèces  sur  le  Rhin,  d'Empire  en  Alsace,  ejt 
préserver  cette  province  de  contribution,  tout  se  rédu^'t  : 
1"  à  conoitre  les  points  de  passages  possibles  et  ceux  qui 
ne  le  sont  pas,  c'est-à-dire  avoir  un  plan  très  exact  des 
bords  d'Empire  avec  un  mémoire  relatif  de  la  qualité  et 
des  circonstances  de  ces  bords  et  des  jles  entre  deux; 

2""  Avoir  une  communication  libre  et  aisée  le  long  du 
bord  du  Rhin  ei\  Alsace  avec  des  Biwacs  disposés  ainsy 
qu'il  a  été  fait  et  dit  cy-dessus; 

On  observe  quant  au  premier  point  qu'on  a  des  plans 
gravés  très  e2:acts  des  bords  du  Rhin  en  Empire  depuis 
Guermersheim  jusqu'à  Mayence  qui  ont  étés  levés  par 
ordre  de  M.  Le  Mâal  de  Seckendorf  ;  il  ne  s'agiroit  que  de 
parcourir  les  bords  à  la  vtie  et  les  jles  entre  deux  pour 
en  dresser  un  mémoire  relatif  de  la  qualité  et  du  relief 
du  terrain  et  être  assuré  des  points  passables,  soit  en  offen- 
sive, soit  en  deffensive;  mais  depuis  Guermersheim  en 
remontant  le  Rhin  jusqu'à  Huningue,  je  ne  sçache  pas, 
ou  je  ne  crois  pas  qu'il  ait  été  levé  aucun  plan,  ny  ap- 
prochant de  l'être,  ny  par  conséquent  qu'il  ait  été  fait 
aucun  mémoire  relatif  à  ce  sujet; 

Quant  au  second  point,  il  a  été  observé,  et  on  observe 
encore  que  la  communication  sur  les  bords  du  Rhin  en 
Alsace    n'a  été   faits   qu'jmparfaitement,    et    qu'il    n'est 


410  REVUE    D^ALSACE 

pas  certain  que  la  partie  qu*  a  été  faite  soit  en  bon  état, 
mais  que  la  disposition  et  construction  des  biwacs  le  long 
des  bords  d'Alsace  a  été  bien  faite  et  subsiste  en  bon 
état; 

Ainsy  tout  se  réduit  actuellement  à  pourvoir  à  ces  deux 
points,  sçavoir  comme  il  a  été  dit,  une  communication  libre 
et  aisée  sur  les  bords  du  Rhin  en  Alsace;  2"  dresser  un 
plan  exact  et  mémoire  relatif  des  bords  du  Rhin  en  Em- 
pire et  opposés  à  ceux  d'Alsace,  car  dans  un  tel  plan 
et  mémoire  relatif,  on  ne  connoit  que  par  tradition  les 
points  de  passages  connus,  parce  que  l'ennemy  y  a  passé 
ou  tenté  d'y  passer,  les  autres  sont  méconnus  ou  incertains 
sur  la  qualité  de  leurs  bords  et  des  jles  entre  deux;  ainsy, 
soit  en  offensive,  soit  en  deffensive,  on  est  embarrassé, 
çt  surtout  en  deffensive  pour  laquelle  on  fait  des  dis- 
positions aveugles,  et  on  employé  quatre  fois  plus  de  trou- 
pes qu'il  n'en  faudroit  si  on  avait  les  communications  né- 
cessaires du  bord  ennemy  et  des  jles  entre  deux. 


-^ 


OBSERVATIONS- 

sur  les  canaux  de  ifavjgation  qui  existent  en  Alsace,   et   sur 

ceux  qui  y  sérail  possibles  a  faire,  pour  l'avantage  du  service 

du  Roy,  du  commerce  et  besoins  publics. 


Les  canaux  de  navigation  qui  existent  en  Alsace  sont  : 

1"  Le  canal  du  Neuf-Brisack, 

2°  Le  canal  de  la  Brutsche,  ou  de  Strasbourg    à  la 
gorge  de  Sultz(l)  et  celle  de  Mutzig  dans  les  Voges, 
3"  Le  canal  de  Wantzenau  à  Seltz,  (2) 
4"  Le  canal  de  Landau  à  Alberswiller  dans  les  Voges; 

Ces  quatre  canaux  ont  été  construits  par  Louïs  14. 

';î^  Sonltz-Jcs-Bains   ou  Soultz  Bacl   fRasse-Alsace). 
(2)  Scltz  f ancienne  Salctio  des  Homaips),  petite  ville  de  la 
Basse-Alsace. 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  D'EAU  41 1 

Celui  du  Neuf-Brisack  a  été  fait  à  l'occasion  de  la 
construction  de  cette  place  et  pour  y  transporter  de  Rouf- 
fac  les  matériaux  nécessaires  à  cet  effet;  la  navigation 
de  ce  canal  favorisoit  par  la  même  raison  la  construction 
des  maisons  bourgeoises  à  bâtir  dans  cette  nouvelle  place 
où  d'ailleurs  il  descendoit  des  bois  de  la  montagne  et  au- 
tre denrée  de  la  province  pour  cette  nouvelle  colline;  ce 
canal  avoit  été  imaginé  par  feu  M.  de  Regemorte,  père 
de  ceux  d'aujourd'huy,  et  contre  l'avis  du  directeur  des 
fortifications  M.  de  Tarrade,  qui  le  disoit  jmpossible  à  faire, 
cependant  il  fut  exécuté  avec  succès  et  aux  dépens  des 
entrepreneurs  du  Neuf-Brisack,  dont  il  a  navigué  tous  les 
matériaux,  (l)  ainsy  que  pour  le  bâtiments  militaires  et 
bourgois,  après  quoy  il  a  été  abandonné  faute  d'entretien  ; 
il  est  resté  sans  autre  service  que  celuy  de  conduire  dans 
les  fossés  du  Neuf-Brisack  les  eaux  d'un  ancien  bras  de 
la  rivière  d'Ill  dérivé  de  cette  rivière  à  Miilhausen,  et  est 
nommé  Mûlbach  et  Quatelbach;  la  partie  de  ce  canal 
qui  communiquoit  à  Rouffac,  ou  du  moins  à  ses  carrières, 
et  passoit  par-dessus  la  rivière  d'Ill,  a  été  abandonné  et 
même  n'existe  plus;  la  maçonnerie  de  ses  écluses  et  le 
terrein  même  de  cette  partie  du  canal  ont  étés  donnés 
par  le  Roy  à  feu  M.  le  prêteur  Klinglin; 

Les  eaux  de  la  partie  de  ce  canal  qui  subsiste,  tombent, 
comme  il  a  été  dit,  dans  les  fossés  du  Neuf-Brisack  sans 
entrer  dans  l'Intérieur  de  cette  ville;  il  seroit  très  avan- 
tageux, très  aisé,  et  à  peu  de  frais,  d'y  faire  entrer  et 
d'en  faire  sortir  ces  eaux,  par  un  aqueduc  de  charpente 
pour  y  rafraîchir  l'air  brûlant  de  cette  place,  et  pour 
la  commodité  de  ses  habitans; 

Le  Canal  de  Strasbourg  à  Sultz 

Ce  canal  a  été  construit  par  le  Roy  Louïs  14;  il  com- 
munique à  Sultz,  à  Molsheim  et  à  la  vallée  de  Mutzig, 
il  traverse  le  pays  le  plus  fertile  de  l'Alsace,*  il  a  navigué 

(1)  Il  nianquo  un  mot  sur  Toriginal. 


412  REVUE  d'alsace 

tous  les  matériaux  nécessaires  aux  ouvrages  et  aux  bâti- 
ments que  le  Roy  a  fait  faire  à  la  ville  et  à  la  cita- 
delle de  Strasbourg,  fort  de  Kell  et  des  jles  du  Rhin; 
il  a  continué-  depuis  ce  service,  et  le  continue  à  présent 
pour  le  Roy  et  le  public;  de  même  ce  canal  flotte  et 
navigue  tous  les  bois  de  chauffage  de  la  vallée  et  gorge 
de  Mutzig  et  celle  de  Schirmeck,  pour  le  service  de  la 
ville  de  Strasbourg; 

Plus  ce  canal  fait  une  bonne  ligne  de  deffense,  depuis 
Strasbourg  et  le  Rhin  jusqu'à  la  montagne  et  gorge  de 
Sultz;  la  continuation  de  cette  ligne  est  telle  quelle  est 
aussy  avantageuse  à  défendre  faible  contre  fort  ennemy 
qui  viendroit  de  Haute-Alsace  que  contre  c^luy  qui  auroit 
pénétré  par  la  Basse;  ce  canal  produisit  le  service  et 
cet  avantage  en  1744  lorsque  le  prince  .Charles  de  Lor- 
raine occupa  tout  le  pays  au-delà,  entre  Strasbourg  et 
Waselonne;.  M.  le  Mâal  de  Coigny  plus  faible  de  moitrée 
se  campa  depuis  Strasbourg  jusqu'à  Dorlesheim  et  Mols- 
heim  ayant  devant  luy  la  rivière  de  Brutsche  et  ce  canal 
que  le  prince  Charles  n'osa  jamais  tenter  de  passer,  et 
fit  bien. 

Le  Canal  de  la  Wantzeaau  à  Seltz 

% 

Ce  canal  a  été  construit  de  même  par  Louïs  14  pen- 
dant la  gherre  de  1700  entre  l'Empire  et  la  France,  pour 
pouvoir  communiquer  au  fort  Louïs  et  a  portée  des  lignes 
de  la  Loutre;  sans  le  service  du  Rhin  dont  l'ennemy  oc- 
cupoit  les  bords  d'Empire  et  rendoit  la  navigation  jm- 
possible,  ce  canal  avoit  encore  d'autres  usages  très  avan- 
tageux ;  sçavoir  de  remonter  à  Strasbourg  les  bois  de  la 
foret  d'Haguenau  qui  appartient  au  Roy,  ainsy  que  les  bois 
flottés  des  gorges  des  Voges  sur  la  ,  la  Motfer,  la 

Fur,  l'Ebrebach  et  la  Seltz;  cette  traitte  de  bois  éstoit 
très  avantageuse  au  public,  et  il  estoit  plus  avantageux 
encore  au  service  du  Roy  de  naviguer  au  fort  Louïs  et 
à  portée  des  lignes  de  la  Loutre,  les  fourrages,  l'artillerie 
et  munitions  de  guerre  et  de  bouche  nécessaires  aux  ar- 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  D'EAU  4l3 

mées  du  Bas-Rhin;  ce  canal  a  subsisté  pendant  toutte  la 
guerre  de  1700  contre  TEmpire;  toutte  l'artillerie  pour  le 
siège  de  Landau  en  1713  a  étée  naviguée  sur  le  canal 
jusqu-à  Seltz;  ce  canal  avoit  été  imaginé  comme  celuy 
du  Neuf-Brisack  par  feu  M.  de  Regemorte,  père  de  ceux 
d'aujourd'huy  et  exécuté  par  luy  et  en  très  peu  de  tems, 
avec  fort  peu  d'argent,  et  sans  l'avis  du  "directeur  des  for- 
tifications Tarade;  les  écluses  étoient  de  charpente  et  il 
a  été  abandonné  comme  celuy  du  Neuf-Brisack^  faute 
d'entretien;  cependant  le  cours  de  ce  canal  subsiste  en- 
core,  mais  sans  écluses  et  est  comblé  en  partie.  Ce 
canal  étoit  si  parfaitement  oublié  en  1744  que  la  partie 
de  ce  canal  qui  occupe  la  chaussée  du  fort  Louïs  et  com- 
muniquoit  à  cette  place  sauva  l'armée  du  prince  Charles 
de  Lorraine  au  moyen  de  33  compagnies  de  grenadiers 
que  le  prince  avoit  placé  derrière  le  vieux  canal,  aban- 
données pour  soutenir  la  retraite;  ce  canal  et  son  pont 
sur  la  chaussée  étant  inconnus  à  M.  Le  Mâal  de  Noailles. 
L'échauffourré  de  la  nuit  du  24  août  sauva  M'armée  du 
prince  Charles  qui  repassa  le  Rhin  cette  nuit,  entre  Ben- 
heim  et  le  fort  Louis; 

Depuis  ce  tems,  il  a  été  proposé  de  renouveller  ce 
canal  et  de  diriger  son  cours  plus  avantageusement,  en 
le  conduisant  de  Strasbourg  à  Lauterbourg,  et  par  la  suitte 
de  Lauterbourg  à  Hert(l)  par  Joknom  et  Rhinzabern;  le 
village  de  Hert  et  la  droite  des  lignes  de  la  Queiche  est 
la  partie  la  plus  indispensable  de  ces  lignes; 

Les  avantages  de  ce  canal,  soit  pour  le  service  du  Roy, 
soit  pour  le  commerce  de  Strasbourg,  soit  pour  les  be- 
soins publiques,  sont  très  considérables;  il  en  a  été  dressé 
des  plans,  fait  les  nivellemens,  estimations  et  desssins  par 
M.  du  Vignau,  jngénieur  ordinaire  du  Roy  en  résidence  à 
Strasbourg,  lesquels  ont  étés  préentés  à  M.  le  Comte  d'Ar- 
genson,  par  M.  de  Lucé,  jntendant  d'Alsace,  et  il  y  a  ap- 
parence que  son  exécution  aura  lieu; 

Il  faut  remarquer  au  sujet  de  ce  canal  et  relativement 

(1^  lîœrdt,  village  de  l'anoion  canton  de  Brumath  (Bas-Rîiin). 


414  REVUE    D*ALSACE 

aux  besoins  publiques  de  Strasbourg  qui  tire  principale- 
ment tous  les  bois  de  chauffage  de  la  vallée  de  Mutzig 
dont  les  bois  s'épuisent  et  augmentent  en  chereté  tous 
les  jours,  or  si  ce  canal  proposé  estoit  exécuté,*  tous 
les  bois  de  la  forest  d'Haguenau  et  des  gorges  des  Voges 
remonteroient  à  Strasbourg  par  ce  canal,  seroient  utiles 
aux  propriétaires  de  ces  bois  et  au  public  qui  lès  ache- 
teroit  à  bon  marché;  au  contraire,  tous  ces  bois,  faute 
de  transports  possibles  et  d'acheteurs  périssent  sur  pieds, 
sont  inutiles  au  public  et  aux  propriétaires;  mais  cette 
circonstance,  quoique  très  considérable,  est  le  moindre  des 
avantages  du  canal  proposé. 

Le  Canal  de  Landau  à  Alberschxveiller 

Ce  canal  a  été  de  même  que  les  autres  construit  par 
Louis  14;  il  a  navigué  tous  les  matériaux  nécessaires  a 
la  construction  de  cette  place,  et  continue  encore  ce  ser- 
vice aujourd'huy  ; 

Mais  aujourd'huy  son  plus  grand  avantage  et  son  prin- 
cipal service  est  de  faire  une  excellente  ligne  de  deffense 
et  de  fermer  la  province  depuis  Landau  jusqu'au  goulet 
d'Alberschweiller  et  montagnes  des  Voges  tandis  que  de- 
puis Landau  jusqu'au  Rhin  à  Hert,  le  reste  de  la  province 
est  barré  par  les  lignes  et  les  jnnondations  de  la  Queich 
dont  il  a  été  parlé  à  l'article  des  lignes 

Les  canaux  possibles  à  faire  en  Alsace  et  avantageux 
au  Roy  et  au  public  sont  : 

1"  Le  canal  depuis  le  dépôt  de  la  rivière  d'Ill  près 
Colmar  jusqu'à  Miilhausen  en  Haute-Alsace  dans  le  Sund- 
gau; 

2°  Un  canal  de  communication  de  la  rivière  d'Ill  prise 
à  Miilhausen  avec  le  Doux(l)  lequel  ainsy  communiqueroit 
avec  la  Saonne  (2),  le  Rhône  et  la  Méditerranée  ; 

■;P   l.f*  Donlis. 

'2^  La  SîiMiii'.  L'i(l(*e  do  l'anl»Mir  du  nianiisn'il  a  pn'oéck'  d<» 
ppii  la  conslniclidri  du  canal  du  RIkHkî  au  Rhin  .178i-1833  qui 
va  d«'  Saint-Syijjphnrien    HliOne  à  Strasbourg  . 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  D*EAU  4 15 

3"^  Un  canal  du  port  de  Co!mar  à  Huningue  et  Basle  ; 

Le  canal  depuis  le  pont  de  la  rivière  d'Ill  près  Colmai 
jusqu'à  Mûlhausen  en  Haute-Alsace  dans  le  Sundgau  na- 
vigueroit  tous  les  fourrages,  munitions  de  guerre  et  de 
bouche,  les  fers  coulés  pour  l'artillerie  venants  de  la 
Comté  (1)  pour  les  places  d'Alsace  et  les  armées  du  Bas- 
Rhin,  sans  y  employer  par  corvée,  comme  il  a  été  fait 
dans  toutes  les  guerres,  avec  la  maison  d'Autriche,  tous 
les  chevaux  de  la  province  dont  elle  a  été  accablée  chaque 
fois;  or,  cet  avantage  ne  se  peut  aprécier,  soit  pour  le 
service  du  Roy,  soit  pour  le  bien  public; 

De  même  touttes  les  marchandises  remonteroient  et 
descenderoient  de  Francfort  à  Mûlhausen,  et  de  MUlhausen 
à  Francfort  parcourrant  ainsy  toutte  l'Alsace  par  Strasbourg 
et  Colmar; 

Tous  les  bois  des  gorges  de  Massevaux,  de  Thannes  et 
de  Guebwiller  seroient  flottés  dans  ce  canal,  ainsy  que 
touttes  les  denrées  d'un  lieu  à  l'autre,  comme  grains,  vins, 
fourrages  ; 

Le  canal  de   communication   de   la  rivière   d'Ill  prise 
à  Miilhausen  avec  le  Doux,  lequel  ainsy  communique** jit . 
avec  la  Saonne',  le  Rhône  et  la  Méditerranée; 

Ce  canal,  à  la  première  inspection  du  terrein  qu'il  doit 
parcourir  dans  le  Sundgau,  paroitroit  impossible,  mais  il 
est  très  possible  en  effet,  car  il  y  a  des  étangs  entre  les 
villages  d'Attenheim  (2)  et  de  Chavanne  (3),  desquels  étangs 
les  eaux  pendantes,  descendent  d'une  part  dans  l'Ill  et  de 
l'autre  part  dans  le  Doux  par  la  rivière  d'Allan  (4)  et 
celle  d2  la  Savoureuse  au-dessous  de  Belfortlf));  on  voit 
que  ce  canal  communiqueroit  le  Rhin  et  toutte  l'Alsace 

(1;   \Ai  Fr.'inchr.-Coinlé. 

't,    Alt<'rn»rli.  > 

'3    (]hii\ aniics-siii'-rKlatig. 

Cl)  I/A.'lan  ou  Allaiîio  qui  se  jette  clans  le  Doubs  à  Vnuje.au- 
courl. 

(5)  La  Savourruse  traverse  Helforl  et  va  se  jeter  dans  l'Ai- 
laine  à  Montbéliai'd.  L'auteur  vise  ici  la  Itj^jne  (!•»  séparation  des 
eaux. 


/ 

416  REVUE  d'alsace 

jusqu'en  Hollande  avec  le  Doux,  la  Saonne  et  le  Rhône, 
les  provinces  que  ces  rivières  parcourent  et  enfin  la  Mé- 
diterranée. 


Le  Canal  du  port  de  Colmar  à  Huningue 

Le  canal  remonteroit  et  descenderoit  en  parcourrant 
cette  partie  de  TAlsace  touttes  les  marchandises  en  den- 
rées de  Francfort  à  Basle  et  la  Suisse  et  de  Baslé  à 
Francfort  ; 

Les  Suisses  tirent  presque  tous  leurs  vins  de  Haute- 
Alsace  (1),  ce  qui  fak  le  plus  grand  commerce  de  cette 
partie  de  la  province,  mais  ils  sont  obligés  de  les  trans- 
porter par  chariots,  et  les  navigueroient  à  flots  depuis 
StrasbojLirg  et  Colmar  jusqu'à  Basle,  et  par  conséquent 
les  Suisses  entreroient  encore  beaucoup  pliis  de  vin,  parce 
que  le  transport  leur  couteroit  infiniment  moins. 


•* 


f 
Note  de  la  Rédaction  :  Landau  et  u  Quiech. 


En  plaçant  Landau  parmi  les  forteresses  et  la  Quiech, 
au  nombre  des  cours  d'eau  de  l'Alsace,  l'auteur  du  manus- 
critnous  reporte  au-delà  du  18^  siècle,  au  règne  de  Louis  xiv 
et  au  traîté  de  Mimster  ou  de  Westphalie  (1648)  dont 
l'article  XI,  $  73,  avait  reconnu  la  susdite  localité  comme 
faisant  partie  des  territoires  de  la  rive  gauche  du  Rhin 
que  l'Autriche  cédait  à  la  France  et  la  rivière  comme  for- 
mant, par  sa  rive  droite,  la  limite  septentrionale  de  notre 
ancienne  province. 

(I)  d'iUail   i«piit-('lro  iitir  vrrité  à  Tépoquo.  mais  aujourd'hui 
li's  M>rn»'s     îlfs    ciUJlDMs  dv  Xcufcliàtel  et  du  Valais  produîsjeut 


LES  FORTERESSES  ET  COURS  D*EAU  417 

C'est,  en  vertu  du  traité  de  Paris  (20  novembre  1815) 
que  Landau,  autrefois  l'une  des  dix  villes  libres  et  impé- 
riales de  l'Alsace,  (1)  l'un  des  chefs-d'œuvre  de  Vauban  et 
l'un  des  boulevards  de  la  France,  fut  occupé  par  les  Au- 
trichiens,'puis  remis  (T"*  mai  1816)  au  royaume  de  Bavière. 
Ainsi  en  avait  décidé  la  Saiaite  Alliance  et  le  roi 
Lou's  XVIII  bien  trop  heureux  de  monter  sur  le 
trône  de  France  pour  songer  à  rint?égrité  de  .l'Alsace. 
Av3C  Landau,  la  Bavière  recevait  tout  le  pays  compris 
entre  la  Quiech  et  la  Lauter  .qui  devenait  désormais 
du  côté  du  Palatinat  ,1a  limite  de  la  France. 

Dans  son  histoire  de  Landau,  L.  Levrault  témoigne,  dès 
le  début,  sa  profonde  douleur,  reflet  tardif  de  celle  des 
populations  sacrifiées  au  ressentiment  des  puissances  coali- 
sées. i<  Landau,  dit-il;  quel  Alsacien  ne  prononce  ce  nom 
avec  un  patriotique  regret  !  Landau,  noble  fleuron  arraché 
à  la  couronne  de  France  !  Trop  belle  fille  de  l'Alsace  qui 
languit,  dérobée  à  l'Alsace  !  Landau,  témoignage  toujours 
vivant  de  nos  revers  de  1815,  triste  et  continuel  écho  des 
humiliations  du  lendemain  de  Waterloo. 

Les  événements  ont  march|§  à  pas  de  géant  depuis 
qu'en  1858  L.  Levrault  clamait  ainsi  en  ces  vibrantes  apos- 
trophes ses  sentiments  d'Als'acien  qui  n'oublie  pas. .  La 
désastreuse  guerre  de  1870-1871  est  survenue  apportant  à 
la  France  une  humiliation  beaucoup  plus  terrible,  un  dé- 
membrement autrement  plus  sensible  et  douloureux.  L'Al- 
sace, B'elfort  excepté,  suivait  avec  une  partie  de  la  Lor- 
raine, le  sort  de  Landau,  mais  la  nationalité  ne  saurait 
se  prescrire,  ni  par  un  siècle,  ni  par  quelques  années; 
l'histoire  est  la  gardienne  vigilante  du  passé  d'une  nation; 

(1  Viilf's  lihrrs  hniMM'ial«'s  de  l'AIsac»*  :  l^ainlaii  \Hriiie 
iVÀlsncc,  \^:>^.  p.  iî)     : 

Procfectorumqur  i)ro\incial(Mn  «IfMM'in  rivifalntn  iinpiTijUiiin  in 
Alsalia  sitaruin  scilicpt  :  irugin^iiau,  CoJiuar,  Sclpstatl.  Wois- 
si'm!)ouriî,  Landau.  Ohoronlioini  Olx-rnai  .  Huslirini,  Miinslcr  in 
\i\\W  sancli  «îrciçori.  KaisrrsiMM-fj:,  TurinurlK-ini  Turcklieinr  on), 
nosqne  pajços  et  alia  (juae  cuniqiir  jura  quap  a  dicta  praofoctura 
dépendant... 


418  REVUE  d'Alsace 

le  droit  finit  toujours,  quand  Theure  de  la  Providence  a 
sonné,  par  supplanter  la  force. 

En  tout  cas  et  pour  résumer,  de  toute  cette  belle  ligne 
de  défense  du  Rhin,  organisée  avec  tant  de  soin  par 
Louis  XIV  et  Vauban,  il  ne  restait  plus  vis-à-vis  de  la 
Prusse  et  des  autres  états  allemands,  lors  de  l'année  de 
sinistre  mémoire,  que  Belfort,  Neuf-Brisach,  Selestat, 
Lauterbourg  et  Strasbourg;  les  autres  places  fortes  Hu- 
ningue,  Lanscroon,  Saverne,  la  petite-Pierre,  Lichtenberg. 
Fort-Louis,  Drusenheim,  Haguenau  et  les  lignes  de  la  Lau- 
ter,  si  minutieusement  décrites,  n'étaient  déjà  plus  que 
de  glorieux  et  lointains  souvenirs. 

LOUIS  HERBELIN. 


^sm 


(suite) 


-H**- 


8. 
(A  son  père) 


Paris,  le  26  Frimaire  6. 
(11  décembre  1797.) 

J'ai  reçu,  mon  cher  papa,  votre  lettre,  mon  violon  et 
l'argent  que  vous  avez  bien  voulu  m'envoyer.  A  Theure 
qu'il  est  vous  avez  reçu  aussi  ma  dernière.  Je  répète  ce 
que  je  vous  y  dis  ^u  voyage  de  Charles  à  Rastadt  :  cela 
vaut  mieux  que  tout  le  reste;  il  trouvera  là  une  école 
excellente,  et  avec  son  assiduité  et  son  intelligence  il  se 
fera  distinguer  et  avancer  dans  la  suite.  Il  n'est  que  trop 
certain  qu'on  n'avance  pas  ici,  même  avec  les  meilleurs 
am's,  sans  s'être  antérieurement  rendu  utils  et  fait  remar- 
quer. J'éprouve  tout  cela. 

Je  quitterai  peut-être  Paris  pour  2  ou  3  mois  dans 
quelques  jours.  Pflieger  et  Dubois  ayant  été  consultés  par 
Dumonceau,  beau-frère  du  Directeur  Merlin  sur  le  choix 
d'un  jeune  homme  dont  il  put  faire  une  espèce  de  secré- 
taire et  qui  sut  rédiger  en  français  et  suctout  en  allemand, 
vu  qu'il  est  nommé  commissaire  pour  les  Eaux  et  Forêts 
en  deçà  du  Rhin,  ces  deux  représentants  me  proposèrent, 
et  selon  toute  apparence  j'irai  parce  que  le  C.  Dumonceau 
est  très  aise  de  la  proposition.  Cela  ne  me  vaudra  presque 
rien;  mais  le  voyage,  comme  de  raison,  ne  me  coûtera 
rien  et  c'est  un  travail  infiniment  instructif  pour  moi  qui 
me  suis  voué  à  cette  partie  (1).  Nous  passerons  par  Lille, 

(1)  Louis  de  Béer  allfiit  suivre  comme  l'on  sait  une  toute  autre 
voie.  Mais,  on  le  verra  plus  bas,  un  flls  de  sa  sœur  et  de  son 
beau-frère.  Parade   devait  s'illustrer  dans   la  carrière   forestière. 

2 


420  REVUE  d'alsace 

Bruxelles,  Gand,  etc..  Nous  resterons  quelque  temps  à 
Cologne  et  de  là  nous  parcourerons  tous  les  ^ays  nouvelle- 
ment réunis.  Peut-être  que  je  pourrai  happer  une  place, 
soit  tout  de  suite,  soit  pour  Tavenir.  Tout  au  moins  je 
me  fais  connaître,  et  je  pourrai  parler  de  moi  après  avoir 
acquis  ce  droit  par  des  services.  Il  se  peut  que  cela  se 
fonde  encore  en  château  aérien  (1),  mais  il  y  a  deux  à 
parier  contre  un  que  j*irai.  J'espère  que  vous  m'approu- 
verez, mon  cher  papa. 

Ne  soyez  pas  en  peine  des  lettres  qui  peut-être  ne 
me  trouveront  plus.  Tous  mes  arrangements  sont  si  bien 
pris  que  tout  ce  que  je  recevrai  me  parviendra,  que  mes 
affaires  se  feront  comme  j'y  étais.  Je  vous  indiquerai 
l'endroit  où  vous  m'adresserez  vos  lettres,  dans  lesquelles 
vous  voudrez  bien  me  donner  les  commissions  sans  res- 
triction comme  si  j'étais  à  Paris;  tout  sera  fait  et  bien 
fait.  Je  ne  prends  pas  toutes  mes  bardes  avec  moi,  le 
reste  demeure  ici. 

Les  pièces  pour  la  liquidation  vous  parviendront.  Je 
n'aurai  que  dimanche  les  3  mots  de  renvoi  de  M.  de 
Normandie  à  qui  encore  il  faut  les  surprendre.  Je  joindrai 
cela  aux  pièces,  vous  le  remettrez  à  Metzger  qui  §e  char- 
gera bien  de  pousser  cela.  La  besogne  faite,  vous  m'en 
instruirez  à  l'adresse  que  je  vous  donnerai  également.  Vous 
ne  devez  être  inquiet  en  rien.  Cela  se  fera  sans 
faute;  d'ailleurs,  pour  ce  temps-là  je  serai  probablement 
de  retour,  et  tout  marchera  rondement. 

Il  me  faudrait  quelque  vin  de  paille.  On  en  voudrait 
goûter.  On  n'en  donnera  que  de  petites  fioles,  mais  je 
voudrais  pouvoir  donner  une  boutelle  à  ma  vieille  hôtesse 
qui  me  le  fait  vendre.  Vous  le  mettrez  dans  une  petite 
cassette.  Deux  onces  paient  comme  10  livres,  ainsi  vous 
verrez  en  pesant  combien  vous  pourrez  mettre  sans  causer 
trop  de  frais.  Vous  le  mettrez  à  la  diligence  d'Ortlieb- 
Vetter  à  mon  adresse.  Dix  livres  pesant  coûtent  3;  de  ce 

(1)  Un  château  en  Espagne,  comme  on  dit  plus  conimunément. 
En  fait  ce  fut  cela. 


LETTRES  DE  LOUIS  DE  BEER  421 

poids  on  compte  par  livres  pour  régler  le  port.  Je  le 
paierai  ici,  car  je  ne  cro^'s  pas  que  vous  le  puissiez  affrati- 
chir.  On  trouve  6  livres  bien  cher,  j'ai  dit  que  c'était  le  prix 
de  tous  les  temps;  cependant  je  crois  qu'il  ne  faudra  pas 
regarder  à  12  livres  de  plus  ou  de  moins  par  mesure  (1). 
Les  personnes  qui  soignent  cela  sont  s'û^es;  il  n'y  a  rien 
à  craindre. 

Adieu,  mon  cher  papa.  L'amour  et  la  reconnaissance  de 
vos  enfants  devance,  n'en  doutez  pas,  l'ombrage  du  platane; 
et  en  tous  temps,  dans  quelque  lieu  qu'ils  se  trouvent,  ils 
vous  portent  dans  leur  cœur  qui  est  plein  de  la  plus  tendre 
gratitude.  Embrassez  bien  ma  bonne  maman.  On  dit  que 
les  arbres  attirent  à  eux  les  principes  malfaisants  de  l'atmos^ 
phère;  puisse  le  platane  voisin  exercer  dans  vos  alentours 
cette  influence  bienfaisante  et  vous  conserver  bien  portants. 

Louis. 

9. 
(A  son  frère) 

Paris,  le  30  Frimaire  6. 
(20  décembre  1797.) 

Tu  me  donnes,  mon  cher  Charles,  des  éloges  qui  me 
rendraient  confus  s'ils  venaient  d'un  autre  que  toi;  mais 
de  si  bonne  part,  ils  me  flattent  et  m'encouragent. 

Je  ne  suis  on  ne  peut  pas  plus  aise  si  le  projet  de 
Rastadt  réussit.  C'est  bien  là  ce  qu'U  te  faut,  cela  t'avan- 
cera et  te  placera  un  jour  solidement.  Tu  te  formeras  mieux 
et  plus  vite  étant  seul, 

Et  veniunt  hederœ  specte  sua  melius, 

et  enfin  la  partie  est  bien  la  plus  belle  que  je  connaisse. 
Applique-toi  bien  sérieusement  à  l'histoire  et  n'oublie  pas 
la  géographie  statistique  qui  est  une  partie  essentielle  de 
la  diplomatie.  Quoique  cette  science,  qui  est  proprement 
celle  des  rapports  et  des  intérêts  extérieurs  et  purement 

(1)  En  Alsace  l'onie  ou  mesure  contient  50  litres. 


422  REVUE  d'alsace 

politique  des  Etats  entre  eux,  soit  essentiellement  diffé- 
rente de  Téconomie  politique  qui  est  la  science  adminis- 
trative, la  connaissance  des  rapports  du  bonheur  des  in- 
dividus avec  la  forme  du  gouvernement  et  les  institutions 
civiles,  ne  néglige  pourtant  pas  d'en  prendre  une  idée  en 
lisant .  l'article  Economie  politique  de  V Encyclopédie,  et 
en  effleurant  les  autres  articles  qu'il  indique.  Une  grande 
partie  de  Bielfeld(l)  n'est  qu'un  traité  d'Economie  politique 
aseez  bon  quoiqu'il  faille  beaucoup  modifier  ses  idées  pour 
les  mettre  au  niveau  de  nos  principes  actuels.  La  géo- 
graphie te  donnera  de  la  marine  et  de  son  influence  sur 
les  forces  des  Etats  des  connaissances  suffisantes,  et  le 
principal  est  à  présent  de  te  mettre  au  fait  dé  ce  qui 
regarde  le^  Etats  intéressés  'au  Congrès  de  Rastadt  :  il 
faut  étudier  Pfeffel.(2).  Voila  justement  ce  qui  me  fait  pren- 
dre quelquefois  pour  bien  plus  instruit  que  je  ne  suis  :  je 
me  mets  avec  ardeur  pendant  quelque  temps  à  la  partie 
que  je  sais  devoir  m'occuper  dans  peu.  Tu  sauras  sans 
doute  que  je  partirai  probablement  avec  le  commissaire 
pour  les  Eaux  et  Forêts  des  pays  conquis.  Eh  bien  !  un 
cahier  intitulé  Reisegefàhrten  (5)  contient  une  foule  d'ex- 
traits faits  depuis  quelques  jours  seulement  pendant  les 
4  heures  que  je  passe  à  la  Bibliothèque,  et  un  système 
complet  de  questions  sur  l'état  de  l'économie  forestale 
dans  le  pays,  puisque  c'est  là  le  principal  objet  de  la 
mission.  Je  suis  bien  certain  d'en  savoir  plus  en  théorie 
que  le  commissaire. 

Greuze(4)  vit  encore;  il  est  bien  frisé,  bien  vêtu  quoi- 
que vieux;  il  dit  de  jolies  choses  aux  femmes  au  théâtre; 

(1)  Le  baron  de  Bielfeld,  un  hambourgeois,  1717-1810,  au- 
teur &  institutions  politiques  souvent  réimprimées  au  18*  siècle. 
C'était  un  fanatique  protestant. 

(2)  Le  frère  du  célèbre  fabuliste  colm arien,  dont  V Abrogé 
de  l'Histoire  et  du  Droit  public  d'Allemagne,  Paris,  1777,  a  été 
trop  vanté. 

(3)  •'  Compagnons  de  voyage  ». 

(4)  Oreuze  et  David,  les  célèbres  peintres,  et  le  musicien  Gré- 
try  sont  trop  connus  pour  que  nous  ayons  à  insister. 


LETTRES  DE  LOUIS.  DE  BEER  423 

et  il  est  avec  tout  cela  si  pauvre  qu'il  n'a  presque  pas  une 
chemise  à  mettre  et  qu'il  fait  des  portraits  à  6  livres  pièce. 
Je  ne 'sais  de  quel  jeune  peintre  tu  me  parles;  il  faut 
me  le  rappeler.  Mais  j'ai  vu  chez  David  avec  le  bouvier, 
les  Horaceç,  Brutus,  Bélisaire  et  les  Sabines  qui  séparent 
les  Romains  et  les  Sabins  combatt^ts;  il  travaille  à  ce 
dernier  tableau  :'  ce  sera  encore  un  chef-d'œuvre. 

Les  Harmonies  de  la  Nature  n'ont  pas  encore  paru.(l)  Gin 
guerté  partira  probablement  pour  l'Italie.  Je  n'ai  pas  le 
cœur  d'aller  chez  Grétry  malgré  la  bonne  occasion;  peut- 
être  que  j'oserai  un  jour... 

Mon  cher  Charles,  si  le  farniente  qui  pour  moi  est  un 
délassement  après  un  excès  de  travail  que  je  prolonge  fré- 
quemment jusqu'à  minuit,  une  heure,  ne  te  convient  pas, 
il  faut  le  fuir  et  te  mettre  décidément  à  un  travail  réglé  : 
il  n'y  a  que  cela  qui  prévienne  les  nuages  et  les  distrac- 
tions, et  j'en  suis  une  preuve;  on  peut  éclairc^r  sa  tête 
^comme  une  forêt.  Ce  farniente  t'a  pourtant  inspiré  un  bout 
de  phrase  que  sa  correction  et  le  choix  d'expressions  m'ont 
d'abord  fait  prendre  pour  une  citation.  A  quelque  chose 
malheur  est  bon.  . 

A  propos,  sais-tu  que  l'ouvrage  de  Gauzargues,  annoncé 
chez  Désenne  par  la  Décade,  n'existe  pas  ?  Cela  arrive 
fréquemment,  et  c'est  bien,  depuis  que  je  suis  à  Paris, 
le  troisième  ouvrage  en  nuée  de  Junon.  J'ai  été  Ixion 
cette  fois,  car  je  te  voulais  faire  un  cadeau. 

Ma  pauvre  reine  (ce  qui  me  rappelle  la  prétendue  de 
M.  Cartolo)  doit  avoir  un  nom  bien  singtilier  :  Parade  l'ap- 
pelle Lambarinî  et  toi  Mme  Lambert.  Elle  se  nomme 
Lambarine.  Si  les  femmes  pouvaient  loin  de  moi  exercer 
un  grand  pouvoir  sur  mon  imagination,  ce  serait  bien 
celle-là  qui  me  rendrait  un  Pétrarque.  Mais  quoique  je 
m'en  souvienne  toujours  avec  plaisir,  elle  a  passé  comme 
tant  d'autres.  Tu  recevras  pourtant  au  premier  jour  quel- 
ques couplets  qui  se  seront  encore  chauffés  au  foyer  de 
l'amour.  La  rose  a  passé  seulement  dans  les  lieux  où  je 

(1)  De  Bernardin  de  Saint-Pierre. 


424  REVUE  d'alsace 

me  trouvais,  mais  elle  a  laissé  après  elle  une  vapeur  bal- 
samique qui  ne  se  perd  pas  tout  d'un  coup.  Nunc  sot  est 
de  amore. 

9  Nivôse  (29  décembre). 

Je  ne  pars  pas... 

Il  ne  tient  qu'à  moi  d'hêtre  présenté  chez  Madam>&  Pi- 
pelet :  on  me  l'offre  tous  les  jours.  Je  vais  presque  tous 
les  8  jours  chez  Pleyel(l)  qui  est  très  bon  enfant.  Je 
fais  avec  Thevenin  des  progrès  sur  le  volon.  O  mio  Carolo, 
si  j'étais  un  peu  moins  gauche,  je  ferais  bien  mon  chemin 
ici  en  tout  ce  qui  s'appelle  considération,  estime,  eau 
bénite.  Mais  du  reste  l'intqgue  et  l'infamie  sont  riches 
ici,  et  le  talent  meurt  de  faim.  Je  suis  plus  vieux  de 
10  ans,  depuis  que  je  suis  à  Paris,  en  expérience;  on 
voit  des  choses  qui  font  frémir  et  dont  on  n'avait  pas 
d'idée  auparavant.  Mais  tout  le  monde  ne  les  voit  pas,  et 
voilà  pourquoi  Paris  plaît  à  tant  de  monde,  tandis  qu'il 
devrait  être  un  objet  d'exécration. ..(2) 

Vole  et  me  semper  ama,  care  dilecte  frater, 

Louis. 

10.  . 

(A  son  père) 

Paris,  le  9  Nivôse  6. 
(29   décembre    1797.) 

Je  profite,  mon  cher  papa,  du  retour  de  Bouvier  pour 
vous  envoyer  nos  pièces  d'tme  manière  sûre  et  non  coû- 
teuse, car  le  chargement  serait  revenu  à  près  de  18  livres. 
Je  dois  vous  observer  que  le  cit.  Normandie  n'étant  en  au- 
cune façon  préposé  à  la  liquidation  des  créances  d'Emigrés, 
le  renvoi  que  je  lui  demandais  diaprés  le  conseil  de 
Rapinat  ne  peut  être  qu'une  faveur,  qui  par  dessus  cela, 
ne  serait  d'aucune  utilité,  si  les  employés  du  bureau  des 

(1)  Le  célèbre  fabricant  de  pianos  strasbourgeois. 

(2)  Suit  un  sonnet  en  vers  allemands. 


LETTRES  DE   LOUIS   DE   BEER  425 

Emigrés  connaissaient  les  lois.  Voilà  quatre  semaines  que 
j'ai  deux  pétitions  à  la  Liquidation  sans  que  j'obtienne  rien. 
Un  M.  Musy,  qui  est  chef  de  bureau,  m'a  promis  de  les 
mêler  avec  d'autres  pièces  dont  le  renvoi  est  signé  de 
confiance.  J'attends  et  le  moment  favorable  n'est  pas  en- 
core arrivé.  Cependant  il  serait  bon  que  cela  se  fît  chez 
nous  le  plus  tôt  possible;  je  vous  fais  donc  passer  les 
pièces;  portez-les  à  Metzger,  priez-le  d'en  pousser  la  liqui- 
dation. Quand  j'aurai  mon  renvoi,  vous  l'aurez  aussitôt  et 
je  vous  dirai  alors  comment  le  produire.  Ce  renvoi  que  je 
n'obtiendrai  peut-être  pas,  m'a  coûté  plus  de  courses  qu'il 
ne  m'en  faudrait  pour  retourner  à  Ribeauvillé.  Les  affaires 
se  font  avec  une  lenteur  désolante. 

J'ai  revu  Rapinat  ;  il  sortait  et  je  l'accompagnai  un 
bout  de  chemin.  11  m'assura  encore  que  Schérer  lui  avait 
tout  promis,  que  cela  ne  manquerait  pas.  J'avais  écrit  à 
G.  (Olbéry)  parce  que  les  pièces,  très  souvent,  se  perdent 
dans  les  bureaux  et  qu'il  est  bon  d'avoir  un  subalterne 
dans  la  manche.  Metzgçr  lui  avait  déjà  écrit  à  ce  sujet. 
Rapinat  vous  salue  beaucoup;  il  est  charmant  dDmme  tou- 
jours, mais  il  a  perdu  ses  odeurs,  ce  qui  n'est  pas  un 
malheur.  Je  retournerai  chez  lui  demain. 

Veuillez  donner  l'incluse  au  pauvre  Gochnat  et  lui  payer 
28  livres  que  j'ai  retirés  des  2250  livres  en  bons  qu'il 
m'a  dit  de  retirer  de  chez  son  agent.  On  lit  bien  dans 
les  feulles  7  1.  5  s.  pour  cent,  mais  c'est  le  prix  auquel 
les  infâmes  agioteurs  les  vendent  et  non  pas  celui  auquel 
ils  les  achètent.  Tout  cela  n'est  plus  commerce  ;  tous  se 
sont  donnés  le  mot;  il  faut  y  passer. 

J'ai  été  trois  fois  déjà  au  cours  de  chimie  du  citoyen 
^  Vauquelin  à  l'Ecole  des  Mines.  Il  est  très  bon,  je  m'y 
applique  autant  que  possible.  Mais  ce  n'est  que  dosimasie, 
expérience;  le  cours  de  chimie  végétale  ne  commencera 
qu'en  germinal,  Fourcroy  professeur.  Celui  de  Vauquelin 
me  sert  d'introduction.  J*ai  été  au  Conseil  des  Mines  pour 
avoir  un  certificat  que  je  fréquente  les  cours;  je  l'ai  ob- 
tenu et  avec  cela  j'aurai  au  bureau  central  une  carte  de 
sûreté  qui  me  dispensera  de  faire  viser  mon  passeport 


426  REVUE  d'alsaçe 

tous  les  20  jours.  Je  m'informerai  en  même  temps  de*  la 
demeure  de  Monnet;  il  demeure  au  Plessis- Piquet,  à  une 
campagne  sur  la  route  de  Fontainebleau,  à  8  lieues  de 
Paris.  J'irai  le  voir  au  prntemps.  11  ne  vient  que  rarement 
au  Conseil  à  cause  de  son  âge;  il  n'est  pas  bien  avec  les 
autres,  puisqu'il  soutient  avec  aigreur  les  erreurs  de  la 
vieille  chimie  contre  ce  qu'il  y  a  de  plus  distingué  dans 
cette  science,  peut-être  en  Eiu'ope.  Ils  se  sont  plusieurs 
fois  presque  pris  aux  cheveux. 

Je  m'informerai  de  la  demeure  du  cit.  Dubofs  et  ferai 
notre  affaire. 

Voulez-vous  que  je  garde  aussi  l'argent  du  G.  Ortlieb  ? 
Prenez  bien  garde,  mon  cher  papa,  que  je  ne  vous  le 
propose  pas.  Je  suis  navré  de  vous  voir  avec  toute  ma 
famille,  vous  restreindre  pour  moi  seul,  et  surtout  à  la 
fois,  cette  somme  vous  gênerait  doublement.  Plût  au  Ciel 
qu'après  vous  avoir  coûté  tant  de  sacrifices,  j'obtinsse  une 
petite  place  qui  me  fixât  un  jour  auprès  de  vous  pour 
soigner  vos  vieux  jours  comme  vous  avez  soigné  ma  jeu- 
nesse !  J'épargnerais  de  plus  à  mon  frère  tous  les  soins 
qui  pourraient  le  distraire  de  son  avancement  en  prenant 
soin  de  vos  biens  et  faisant  le  Hofschaffner{ï)  de  la  fa- 
mille. O  rus  quando  te  aspiciam  I 

J'ai  parlé  à  Pflieger  au  sujet  de  Saint-Morand.  11  m'a 

dit  qu'après  avoir  rendu  ses  comptes,  il  avait  remis  les 

vieux  parchemins  au  prieur  de  Saint-Morand,  qui  les  avait 

donnés    en   mourant  à   un   autre,   et  qu'à  présent,    s'ils 

n'étaient  égarés,  ils  devaient  se  trouver  entre  les  mains 

de  l'ex-prieur  Lazowski  qui  demeure  à  Lunéville.  Je  lui 
ai  écrit,  et  aussitôt  que  j'aurai  reçu  sa  réponse,  je  vous 

en  instruirai.  \ 

Il  me  sera  difficile  d'apprendre  quelque  chose  sur  le 

compte  de  l'adj.  G.  Gudin  :  c'est  une  épingle  à  chercher' 

dans  un  grenier  à  foin.  Cependant  je  ferai  mon  possible. 
On  m'a  déjà  demandé  si  je  n'avais  pas  encore  reçu 

d'échantillons  de  vin   de  paille. 

(1)  Le  gérant  des  biens  de  la  famille. 


LETTRES  DE  LOUIS  DE  BEER  427 

Parade  vous  aura  d't  quelques  détails  que  je  lui  ai 
donnés  sur  Bonaparte.  Il  ne  tardera  pas  à  partir  pour  Ras- 
tadt.  Les  fêtes  ont  pris  fin.  Celle  des  Représentants  était 
magnifique. 

Vous  êtes  bien  boti  si  vous  recommencez  un  procès 
avec  le  meunier  du  Zimmerplatz  :  faites  jeter  son  sable 
à  l'eau  sans  mot  dire.  C'est  le  plus  sage.  Faites  couper 
les  saules  de  bonne  heure  :  ce  sera  encore  une  difficulté 
ds  moins. 

Je  ne  doute  pas  un  instant  que  Charles  ne  réussisse 
dans  la  carrière  qu'il  se  propose  de  .parcourir;  les  circons- 
tances forment  les  hommes  dont  elles  ont  besoin.  Et  on 
ne  refusera  pas  à  Charles  l'aptitude  au  développement. 

Vous  êtes  peut-être  étonné  de  me  savoir  encore  à  Paris; 
mais  je  suis  trop  honnête,  trop  peu  intrigant  (si  je  ne 
parlais  de  moi  je  dirais  encore  quelque  chose),  je  n'ai 
pas  été  préféré.  Le  ministre  de  la  justice  Lambrechts  a 
donné  au  commissaire  un  jeune  homme.  Voilà  deux  per- 
sonnages qui  n'entendent  ni  la  langue  du  pays  où  ils  vont, 
ni  la  partie  dont  ils  doivent  s'occuper  !  ! 

Je  n'ai  point  reçu  de  réponse  des  députés  à  qui  j'ai 
écrit.  Il  me  semble  que,  quant  aux  familles  des  pré- 
tendus, vous  en  savez  assez  du  peu  que  j'ai  pu  me  pro- 
curer. Dieu  veuille  que  Schérer  ne  se  fasse  pas  tirer 
l'oreille  pendant  longtemps;  j'ai  le  plus  grand  espoir.  Je 
suis  si  heureux  du  bonheur  des  miens  que  chaque  retard 
me  fait  languir  plus  qu'eux,  plus  que  vous-même,  mon 
cher  papa,  car  je  ne  vous  fais  l'injure  de  douter  de  votre 
impatience  de  consommer  le  bonheur  de  votre  fille,  qui 
mérite  certainement  d'être  aimée. 

Je  vous  embrasse  tous  de  tout  mon  coeur.  Tachez  de 
vous  conserver  bien  portant  pendant  cette  mauvaise  saison. 

Louis. 

Pour  Charles  : 
En   général   observe   beaucoup  ce  que   font   les  gens 
bien  élevés,  et  distingue  les  circonstances  et  la  qualité 
où  ils  se  trouvent  en   le   faisant.  Aie  un  peu  les  yeux 


428  REVUE  d'alsace 

partout.  Sois,  quand  tu  le  pourras,  dans  les  sociétés  des 
femmes  bien  élevées,  elles  donnent  la  meilleure  éducation 
aux  jeunes  gens  en  fait  de  manières,  je  voudrais  que 
tu  en  prisses  plus  et  d'un  autre  genre  plus  décent  que 
moi.  Car  tandis  que  je  vivrai  dans  les  sapins  et  le  gou- 
dron, tu  seras,  en  bas  de  soie,  un  jour  dans  les  fêtes  de 
représentation.  Observe  les  petites  finesses  de  ton  métier 
futur,  elles  font  paraître  plus  savant  qu'on  n'est.  Ne  sois 
pas  trop  de  bonne  foi.  Evite  un  certain  genre  de  femmes  : 
elles  causent  des  dépenses  et  donnent  un  mauvais  ton. 
Mais  ne  répugne  pas  à  une  petite  dépense  bien  placée 
quand  il  s'agira  d'être  complaisant.  Je  n'ai  pas  besoin  de 
te  dire  que  des  marques  d'atachement,  d'intelligence  et 
de  zèle  actif  auprès  de  Rosenstiel  te  feront  faire  du  chemin. 
—  Adieu,  mon  cher  et  bon  Carole  carpio.  Beaucoup,  beau- 
coup de  bonheur  et  de  réussite.  Je  suis  in  secula  secu- 
lorum 

te  vieux  Coton  le  stoîque. 
(A  Suivre) 


r^w^. 


2""'  étude 
pour  servir  à  l'histoire  de  Délie, 


Le  cliâ-teau.  et  les  murs 

par 
LOUIS  HERBEUN. 

I 

(suite  ot  fin) 


L'histoire  de  Délie  est,  à  cette  époque,  très  complexe. 
Les  bourgeois  sont  dans  un  état  d'incertitude  perpétuel, 
rhorizpn  politique  est  si  sombre  qu'ils  ne  savent  pas  ce 
que  demain  leur  réserve;  ils  sont  à  la  merci  du  moindre 
incident  d'une  guerre  qui  menace  de  s'éterniser.  L'année 
1635  ne  devait  pas  s'achever  sans  les  plonger  dans  les 
alarmes  les  plus  vives,  dans  la  consternation  la  plus  ac- 
cablante. 

•Le  Comte  de  Colloredo,  membre  du  Grand  Conseil  dé 
Guerre,  chef  lieutenant  de  la  Chambre  des  Feîd-Maréchaux 
d'Autriche,  comm'andait  les  troupes  impériades  en  Alsace. 
Ayant  reçu  l'ordre  de  jeter  les  Français  hors  de  la  prin- 
cipauté de  Montbéliard,  il  quitta  Belfort(l)  au  commence 
ment  de  Décembre.  Au  bout  de  quelques  jours  et  pour 
s'assurer,  en  cas  de  besoin,  ime  bonne  ligne  de  retraite, 
sur  le  Rhin,  il  résolut  de  reprendre  Délie.  Le  Comte  de 
Colloredo  connaissait,  par  ses  espions,  le  faible  nombre 
des  diéfenseurs  die  cette  petite  place  et  surtout  leur  man- 

Belfort  avait  Une  garnison  de  500  hommes. 


430  REVUE    D'ALSACE 

que  de  vigilance.  S'étant  approché  sournoisement,  ("ans 
la  nuit  du  13  au  14  décembre,  le  détachement  désigné  à 
cet  effet,  sous  les  ordres  du  marquis  de  Grana,  s'em- 
para du  château  à  Timproviste  et  fit  prisonnière  la  garni- 
son endormie. 

Au  matin,  les  bourgeois  apprirent  avec  la  plus  profonde 
stupéfaction  que  leur  château  était  rempli  d'Impériaux  dont 
un  certain  nombre  se  répandaient  déjà  en  ville  pour  y 
réquisitionner.  Terrible  réveil  !  Qu'allait-il  résulter  de  cette 
situation  nouvelle  et  inattendue  ?  Les  Dellois  avaient,  quel- 
ques mois  auparava'nt,  si  bien  montré  leurs  préférences  et, 
suivant  l'expression  du  bailli  de  Hertzberg,  «  vers  quel 
côté  ils  inclinaient  »  (1),  qu'ils  pouvaient  craindre  de  ter- 
ribles représailles.  Que  faire  ?  Il  fallait  aviser  au  plus  tôt. 
C'est  dans  ces  sentiments  que,  sur  l'invitation  du  Maître- 
Bourgeois,  le  Conseil  et  les  principaux  habitants  se  réuni- 
rent d'urgence  à  l'hôtel  de  ville  où,  séance  tenante,  fut 
rédigée,  à  l'adresse  du  représentant  de  la  Seigneurie  autri- 
chienne, la  lettre  suivante  : 

«  A  généreux  Noble  et  Valleureux  Seingneur  Melchior 
((  Antoine  de  Cuermont(2),  chastelain  et  gouverneur 
a  de  Délie  et  Seingneurie  d'Illec. 

«  Remonstrant  très  humblement  à  V.  S.  les  Maistres 
«  bourgeois.  Conseil  et  bourgeois  de  la  ville  de  Dalle  et 
«  font  savoir  à  nos  Seingneurs  que  hier  passée  e«nviron 
((  deux  heures  après  minuict  la  ville  dud.  Dells  ast  este 
{(  reprinse  par  les  Soldats  de  sa  Maiestee  Impériale  en- 
«  semble  du  chasteaux  et  les  françois  qu'estoint  de  dans 
«  sont  détenus  prisonnier  par  les  d.  soldats,  et  comme  la 
«  plus  part  des  ma^'str^  bourgeois  ne  sont  en  la  Ville  pour 
<(  satisfaire  au  devoir  de  Ville  (3)  et  pour  prévoir  a  plus 

(1)  Voir  plus  haut. 

(2)  Gœuniiont  :  traduction  littérale  de  Hertzberg. 

(3)  Un  certain  nombre  de  bourgeois  avaient  dû,  comme  cha- 
que année,  se  rendre  dans  l'une  des  foires  de  la  région  pour  y 
acheter  des  bestiaux. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  431 

«  grandes  incommoditôe  que  pouroit  suruenir,  maime  né 
«  estant  remplassee  la  plasse  de  preuot .  uacante  par  la 
«  mort  du  feu  preuot  dernièrement  très  passée  :(1)  et  com- 
((  me.  nous  sommes  tousiours  estée  bon  amis  et  obeisant  su- 
ce biect  et  seruiteurs  et  desirans  encour  continuer  au  temps 
«  aduenir,  prions  à  V.  S.  très  humblement  de  nous  vouloir 
«  impartir  et  donner  quelque  bon  conseil  et  aduis  comme 
«  nous  nous  deuons  comporter  aveque  la  garnison  qui  est 
(i  à  présent  à  Délie,  que  sont  enuiron  soixante,  là  où  que 
a  nous  trouons  que  cest  beaucoup  à  celle  fin  de  parftuen- 
«  ture  euîter  plaintif fs  et  querelle  à  rencontre  d'iceulx 
«  et  de  nous.  Sil  est  possible  ce  faisant  priont  Dieu  le 
«  souuerain  _  créateur  du  cfel  pour  la  bonne  prosperitee 
«  longue  et  heureuse  uie  de  nos  Seingneurs  et  de  toute 
«  nostre  noble  maison  de  nos  seing. 

«  Les  très  humbles  et  très  obéissant  seruiteurs 

«  Les  Maistre  Bourgeois 
«  Conseil  et  Bourgeoisie  de  la  ville  de  Délie.  »  (2) 

Cette  supplique  reflète  l'état  d'affolement  dans  lequel 
se  ^  trouvait  la  bourgeoisie  de  Délie.  Après  avoir  jeté  de 
l'encens  sur  le  bailli  de  Cœurmont  en  le  qualifiant  lui, 
chef  de  cuisine,  de  généreux,  noble  et  valeureux  seigneur; 
après  lui  avoir  annoncé  la  rentrée  des  Autrichiens  à  Délie, 
les  bourgeois  présents  cherchent  aussitôt,  avec  le  Magis- 
trat,  à  atténuer  ila  mauvaise  impression  que  leurs  propos 
çt  leur  conduite  afntérieurs  avaient  dû  faire  dans  l'esprit 
du  représentant  de  la  maison  d'Autriche.  Ils  ont  toujours 
été  bons  amis,  avec  lui,  obéissants  sujets  de  la  Seigneurie; 
leur  intention  est  de  persévérer  danis  ces  sentiments,  mais 
la  garnison  actuelle  les  démoralise.  Soixante  hommes  à 
entretenir,  à  héberger,  c'est  beaucoup.  Ils  le  feront  néan- 
moins (forcément),  mais  les  soldats  étant  d'habitude  exi- 
geants et  brutaux,  pourront-ils,  avec  la  meilleure  volonté 

(1)  Le  nom  du  prévôt  défunt  est  à  rechercher. 

(2)  Les  termes  et  l'orthographe  de  cette  lettre  extraite   d(fs 
archives  de  Coliiiar  ont  été  scrupuleusement  reproduits. 


432.  REVUE  d'alsace 

(oh  !  les  bonnes  gens)  éviter  les  plaintes  réciproques,  les 
querelles  niême  ?  Ils  prient  alors  le  bailli  (le  généreux) 
dont,  naguère,  ils  écoutaietit  à  peine  les  doléances,  à  pro- 
pos des  grains  seigneuriaux,  ils  le  supplient  de  leur  venir 
en  aide  par  ses  conseils,  ils  lui  demandent  sa  protection. 

Comment  expliquer  cet  aplatissement  de  la  bour- 
geoisie de  Délie  devant  ce  bailli  qui  n'avait  certes  pas 
oublié  cette  réponse  dédaigneuse  :  a  Nous  appartenons  au 
roi  de  France  !  »  Bien  simplement. 

La  maison  d'Autriche  avait,  sans  doute,  été  bonne, 
maternelle  même  au  XII P  siècle,  pour  les  Dellois  qui 
en  avaient  reçu  ces  fameuses  chartes  de  franchises  qui 
faisaient  d'eux  les  égaux  des  bourgeois  de  Colmar  et  de 
Porrentruy,  mais,  depuis,  qu'était-il  arrivé  ?  L'Autriche  les 
avait  livrés  à  des  engagistes  avides,  elles  les  avait  vendus 
à  Charles  le  Téméraire  d'où  la  ruine  avec  E.  de  Hagenbach 
et  c'était  encore  l'Autriche  qui  par  son  omnipotence  om- 
brageuse  valait,  aux  bourgeois  du  XVII'  siècle,  ces  mouve- 
ments continuels  de  troupes  suédoises,  lorraines,  françaises 
et  impériales,  ces  surprises,  ces  garnisons  qui  menaçaient 
de  les  réduire  à  la  misère.  Croyant  enfin  se  trouver  sous 
la  tuteille  du  royaume  de  France,  ils  retom4>ent  sous  Is 
joug  de  leurs  anciens  maîtres  :  Les  gens  de  basse  condi- 
tion, les  manouvriers  avaient  sûrement  plus  à  gagner  qu'à 
perdre,  à  tous  ces  changements  successifs  de  régimes  aux- 
quels ils  assistaient  indifférents,  mais  il  en  était  tout  autre- 
ment des  bourgeois  :  c'était  sur  eux  seuils  que  retombait 
touite  la  charge  de  l'occupation  militaire  de  la  cité.  Obli- 
gés qu'ils  sont  de  faire  contre  mauvaise  fortune  bon  cœur, 
n'y  a-t-il  pas  là  de  quoi  les  excuser  d'adorer  le  lendemain 
ce  qu'ils  brûlaient  la  veille,  de  se  dire  les  bons  amis  du 
bailli  autrichien  quand  au  fond  ils  ne  demandent  que 
son  éloignement  définitif  ! 

Et  les  bourgeois  attendirent  le  seigneur  de  Hertzberg. 
C'était  mal  le  connaître  que  d'avoir  confiance  dans  sa 
générosité,  dans  sa  noblesse  et  dans  son  courage.  Avant 
de  songer  aux  intérêts  des  sujets,  avant  même  de  repren- 
dre ses  fonctions,  il  lui  fallaitl'assurance  d'être  lui-même 


> 


LE   CHATEAU    ET   LES   MURS   DE   DELLE  433 

à  Tabri  des  vexations  des  soldats;  il  entendait  que  sa 
propre  personne  fut  respectée  avant  tout.  C'est  dans  ces 
intentions  qu'il  écrivit  aussitôt  à  la  Régence  : 

«  J'ai  pensé  que  mon  devoir  était  de  vous  faire  con- 
«  naître  par  la  présente,  ainsi  que  le  bourgmestre,  le 
«  conseil  et  la  boiu*geoisie  me  l'ont  fait  savoir  hier  soir  (1), 
«  ce  qu'il  est  advenu  de  la  ville  et  du  château  de  Delle, 
«  qui  ont  été  de  nouveau  occupée,  jeudi  dernier,  avant 
«  le  jour  et,  où,  en  ce  moment,  tiennent  garnison  au 
«  moins  60  hommes,  appartenant  à  M.  le  marquis  de 
«  Grana  et  commandés  par  un  lieutenant.  Je  ne  doute 
«  pas  que  ce  commandant  ne  mette  la  main  sur  les 
<(  quelques  denrées  encore  existantes  et  dont  Claude  Por- 
<i  tier(2)  qui  s'était  approché  de  Montbéliard,  deux  jours 
«  auparavant,  n'a  pu  faire  d'argent,  pas  plus  qu'il  n'a 
«  réussi  à  emmener  avec  lui  les  cens  du  moulin.  A  cela 
«  il  faut  ajouter  que  le  Magistrat  et  les  bourgeois  intri- 
«  gants  et  bien  conseillés,  cherchent  comme  précédem- 
«  ment,  à  préserver  leurs  biens  et  que  la  soldatesque 
«  voudra  vivre  aux  dépens  et  sur  les  revenus  de  la  Seî- 
«  gneune.  Je  me  préoccupe  aussi  de  ne  pas  laisser  vider 
<(  et  ruiiner  'les  étangs  par  cette  grosse  garnison.  Cepen- 
«  dant  je  n'ai  pas  voulu  me  rendrs  à  Délie  à  moins 
«  que  ma  personne  ne  soit  protégée  contre  ces  soldats 
«  et  leur  commandant  que  les  bourgeois  exploitent  tou- 
((  jours  et  ne  calment  qu'avec  de  la  boisson.  Loin  alors 
«  d'être  satisfaits,  ces  hommes  tournent  leur  exigences 
<(  contre  les  employés  de  vos  seigneuries  et  de  son  excel- 
«  lence  le  général  d'artillerie,  ainsi  que  vous  en  jugerez 
«  d'ailleurs.  Je  vous  prie  humblement  de  faire  savoir  ici 
<(  que  vous  vous  intéressez  à  l'administratiom  de  l'Archi- 
«  duché  et  à  tout  ce  qui  s'y  rattache  en  ordonnant  qu'on 

(1)  Melchior  de  Hertzberg  s'était  retiré  à  Méziré  après  Tarri- 
vée  des- Français. 

(2)  Claude  Portier  était  sans  doute  le  flls  de  Pierre  Portier, 
maître-bourgeois  au  début  du  XVII*  Siècle,  qui  a  laissé  dans  un 
registre  une  chroniqueassez  curieuse. 


434  REVUE  d'alsace 

«  ne  mette  aucune  entrave  à  l'exercice  de  mes  fonctions, 
<(  mais  au  contraire,  que  Ton  m'accorde  aide  et  protection. 

«  Que  si  une  aussi  forte  garnison  devait  séjourner 
«  longtemps  à  Délie  où  elle  sera  du  reste  nécessaire  à 
((  cause  de  Montbéliard,  et  comme  la  plupart  des  villages 
«  du  baillage  entièrement  ruinés,  n'ont  rien  semé,  par 
,  ((  conséquent  rien  récolté  à  cause  des  pluies,  que  ceux 
«  de  Grosne,  Joncherey,  Faverois,  Seppois  le  haut,  Ré- 
((  chésy  et  d'autres  sont  trop  pauvres  et  incapables  de 
((  supporter  seuls  une  pareille  charge,  vos  Seigneuries 
«  pourraient,  dans  ce  cas,  mais  sans  réduction,  leur  ad- 
i(  joindre  également  et  proportionnellement  Grandvillars, 
«  Morvillars,  Froidefonfaîne,  Florimont  et  les  autres  vil- 
i(  lages  qu'elles  jugeraient  à  propos.  (1) 

((  J'attends  donc,  avec  soumission,  par  retour  du  cour- 
«  rier,  ce  que  Vos  Seigneuries  auront  décidé  et  résolu 
((  sur  ce  point,  les  assurant  que  je  mettrai  toute  mon 
<(  activité  et  mo,n  zèle  à  leur  obéir  dans  la  mesure  du 
t<  possible  et  à  les  renseigner  ensuite  exactement  sur  la 
«  façon  dont  les  choses  se  passeront,  me  recommandant 
<(  humblement  à  Vos  Altesses. 

«  Donné  à  Méziré,  ce  15  décembre  1635. 

«  De  Vos  Altesses  le  très  humble  serviteur 

«  Melchior  Antoine  de  Hertzberg.  (2). 

«  Aux  très-illustres,  très-nobles,  très-savants  et  très- 
ce  sages- Seigneurs  N.  et  N.,  tuteurs  des  héritiers  de  feu 
«  Son  Altesse,  prince  Léopold  d'Autriche,  gouverneurs 
«  régents  et  conseillers  de  la  Chambre  des  pays  autri- 
«  chiens,  mes  Excellents  Seigneurs  à  Brisach.  » 

Le  Conseil  de  Régence  s'empressa  de  donner  satis- 
faction   au  bailli   de   Hertzberg  en   demandant   pour  lui 

(1)  Le  bailli  de  Hertzberg  entendait  ici  que  la  ville  de  Délie 
ne  devait  pas  Otre  seule,  en  cas  de  séjour  prolongé,  à  entretenir 
la  garnison. 

(2)  Traduit  sur  copie  tirée  de  l'original  en  allemand  :  Arch. 
de  Colmar.  G.  532. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  430 

AU  Comte  de  Colloredo  une  commission  ou  sauf-conduit. 
Cette  demande  est  ains<'  conçue  : 

«  Au   très-noble   Monsieur  le   Comte,   son   dévoué 
((  et  fidèle  serviteur. 

«  Nous  rappelons  à  Monsieur  le  Comte  ce  qu'il  a  fait 
«  pour  parvenir  à  mieux  bloquer  la  ville  de  Montbéliard, 
«  les  postes  qu'jl  a  établis  à  cette  fin  sous  la  direction 
«  dé  M  le  général  d'artillerie,  notamment  dans  les  ville 
«  et  château  de  Délie  qui  ont  été,  d'après  ce  que  nous 
«  apprenons,  heureusement  repris  par  M.  le  Comte,  en- 
«  suite  et  avant  tout,  notre  excellent  ami  Melchior  Antoine 
«  de  Hertzberg,  nommé  là-bas  bailli  par  Nos  Seigneurs 
((  d'Autriche  et  que  les  Français  avaient  expulsé  lors  de 
«  leur  occupation.  Nous  lui  avons  commandé  de  réinté- 
«  grer  son  poste  tant  pour  le  bien  de  la  garnison  que 
<(  pour  éviter  tous  inconvénients.  11  se  déclare  prêt  à 
«  obéir,  mais  cependant  il  craint  d'être,  sans  commission 
«  ou  sauf-conduit  en  butte  aux  attaques  de  l'un  ou  de  J'autre 
««  C'est  pourquoi  il  s'est  adressé  à  nous  pour  obtenir 
«  cette  pièce. 

((  Nous  venons  donc  demander  à  Monsieur  le  Comte 
«  de  vouloir  bien  faire  délivrer  au  susdit  de  Hertzberg, 
«  un  sauf-couduit  lui  donnant  la  sécurité  dans  sa  charge 
«  avec  les  moyens  de  vaquer  sans  troubles  à  ses  devoirs 
«  et  de  façon  que  les  soldats  ne  lui  suscitent  aucune 
<(  entrave  et  ne  l'inquiètent  ni  ne  le  molestent. 

((  Le  sauf-conduit  demandé  devant  être  utile  et  agréable 
«  à  Notre  Seignetune  autrichienne  non  moins  que  pro- 
ie fitable'  à  la  garnison  dont  elle  permettra  d'assurer  l'en- 
«  tretien  et  le  service;  nous  ne  doutons  pas  que  M.  le 
<(  Comte  ne  soit  favorable  à  notre  demande  et  ne  fasse 
«  établir  cette  pièce  pour  la  personne  dont  il  s'agit,  M. 
<'  de  Hertzberg. 

((  Donné  à  Brisach,  le  22  décembre  1635.  »(1) 

Aussitôt  muni  de  cette  pièce,  le  bailli  rentra  à  Délie 
et  monta  au  château. 

(l)  Traduit  d'une  copie  aux  archives  du  Haut-Rhin,  C.  532. 

3 


436  REVUE  d'alsace 

Il  avait  du  recevoir  de  la  i^égence,  en  même  temps 
que  la  commission  précitée,  Tordre  de  ne  pas  rechercher 
les  bourgeois  à  propos  des  sentiments  anti-autrichiens  qu'ils 
avaient  pu  manifester,  pendant  l'occupation  française.  Il 
ne  devait  cependant  plus  rester  longtemps  à  Délie  ;  malgré 
tous  ses  efforts,  k  maison  d'Autriche  allait  bientôt  être' 
dépossédée  définitivement  de  son  antique  domaine  de  Délie. 

On  sait  que  Louis  XIII  avait  nommé,  en  1634,  Louis 
de  Champagne  gouverneur  de  Montbéliard.  Deux  ans 
après  (1636),  nonobstant  l'échec  du  duc  de.  Rohan,  le 
Comte  de  la  Suze  pensa  le  moment  venu  de  s'emparer 
de  Belfort.  Battant  sans  cesse  la .  campagine  entre  Mont- 
béliard et  cette  dernière  pJace,  Délie  étant  en  leur 
pouvoir,  les  Impériaux  estimaient  n'avoir  à  craindre,  dans 
cette  partie  de  la  Haute-Alsace,  aucune  attaque  de  la  part 
des  Français.  Le  comte  de  la  Suze  avait  de  l'artillerie, 
mais  les  armes  et  les  vivres  lui  manquaient.  Il  en  obtint 
en  laissant  croire  au  Comte  de  Montbéliard  que  c'était 
pour  son  compte  et  pour  le  dédommager  de  sa  créance 
sur  la  maison  d'Autriche  qu'il  allait  faire  le  siège  de 
Belfort.  Après  quatre  assauts,  on  fit  sauter  une  porte 
et  on  mit  en  batterie  quatre  pièces  de  canons  contre 
le  château.  La  place  capitula  le  25  juin  et  la  Suze  y 
entra  le  lendemain,  à  la  tête  de  ses  troupes.  (1) 

Après  avoir  approvisionné  Belfort  et  confié  la  place 
à  4  compagnies,  la  Suze  se  mit  en  route  dans  la  soirée 
du  29  pour  aller  attaquer  le«  château  de  Grandvillars  dont 
il  savait  la  garnison  absente;  il  n'y  restait  en  effet  que 
10  hommes  avec  un  sergent.  Après  quelques  mousquetades, 
ils  se  rendirent.  La  Suze  laissa  dans  ce  château,  comme 
dans  celui  de  Roppe,  déjà  pris  le  même  jour,  au  matin, 
un  lieutenant  avec  40  hommes.  (2) 

(1)  Henri  Bardy   :  Etude  historique  sur  Belfort   :  Bull,  de  la 
Soc.  belf.  d'ém.  1899,  T.  18.  p.  73. 

(2)  La  guerre  de  30  ans     dans     la    région  de  Belfort  par 
L.  Klipffel  :  Bull,  de  la  Soc.  belf.  d'ém.  :  1907.  T.  26,  p.  50. 


LE   CHATEAU    ET  LES    MURS  DE   DELLE  437 

Il  restait  encore  Délie  à  enlever.  Comme  cette  place 
ne  pouvait,  seule,  gêner  les  mouveîmenits  du  Comte  de 
la  Suze,  ce  n*est  que  le  15  juillet  suivant  qu'il  se  présenta 
devant  ses  portes  et  la  somma  de  se  rendre.  La  chro- 
nique rapporte  que  la  petite  garnison  du  château  songeait 
à  la  résistance,  mais  pressé  d'en  finir  Louis  XllI  se  pré- 
parant à  envahir  la  Franche-Comté  et  Louis  de  Champagne 
ayant  fait  des  conditions  honorables,  tant  au  château  qu'à 
la  ville,  la  capitulation  fut  acceptée  et  le  Comte  de  la 
Suze  fit  son  entrée  à  Délie  par  la  porte  de  France  tandis 
que  la  garnison,  avec  armes  et  bagages,  sortait  par  celle 
d'Allemagne  pour  aller  rejoindre  les  lignes  autrichiennes. 

Ni  les  archives  du  Haut-Rhin,  ni  celles  de  Délie  ne  di- 
sent quelles  furent  les  conditions  de  la  capitulation  traitée 
avec  les  bourgeois.  Il  est  à  croire  cependant  qu'elles 
furent  calquées  sur  celles  accordées  aux  bourgeois  de 
Belfort  :  protection  des  gens  d'église,  des  officiers  de  la 
Seigneurie  et  de  la  ville  ainsi  que  de  tous  les  habitants 
sans  exception  avec  leurs  biens;  religion  respectée;  la 
garnison  ne  devant  être  composée  que  de  Français  natu- 
rels  et  entretenus  aux  dépens  du  roi  ;  restitution  des  meu- 
bles et  bestiaux  pris  pendant  l'investissement  (i).  Le  Comte 
de  la  Suze,  après  avoir  établi  l'autorité  royale  à  Délie, 
sortit  de  la  ville  en  laissant  dans  le  château  une  garnison 
suffisante.   . 

Dans  l'intervalle,  l'armée  française  ayant  abandonné 
la  Basse-Alsace  pour  se  diriger  stu*  la  Franche-Comté,  les 
Impériaux,  sous  les  ordres  de  Gallas,  franchirent  le  Rhin 
et  firent  leur  jonction,  à  la  fin  d'août,  avec  le  duc  de 
Lorraiii/e,dans  les  environs  de  Montbéliard.  Ils  essayèrent 
bien  en  passant,  de  reprendre  le  château  de  Grandvillars, 
mais  la  garnison  s'y  étant  retirée  après  la  prise  du  bourg, 
obligea  l'ennemi  à  renoncer  à  son  projet  (2).     S'appro- 

(1)  Etude  historique  sur  Belfort  par  Henri  Bardy  :  môme  bul- 
leUn,  1899,  T.  18,  p.  73. 

(2)  La  guerre  de  30  ans     dans     le     pays    de     Belfort  par 
L.  KlipflTel   :  bulletin  précité,  p.  51. 


438  REVUE  d'alsace 

chèrent-ils  de  Délie  ?  C'est  peu  probable,  sachant  les  sol- 
dats  du  comte  de  la  Suze  prêts  à  les  recevoir. 

Louis  de  Champagne  avait  été  grandement  secondé  par 
son  f'is  Gaspard  qui,  à  la  tête  du  régiment  de  son  nom, 
s'était  fait  remarquer  par  sa  conduite  pleine  d'entrain  et 
de  bravoure. 

Le  roi  Louis  XIII  voulant  reconnaître  les  services  ren- 
dus par  le  père  et  récompenser  le  courage  déployé  par 
le  fils,  nomma  Gaspard  de  Champagne  gouverneur  des 
ville  et  château  de  Belfort  et,  par  lettres  patentes,  lui 
donna  en  fief  les  seigneuries  de  Belfort  et  de  Délie. 

Louis  de  ila  Suze  ne  survécut  pas  longtemps  à  ses 
succès,  déjà  malade  depuis  quelque  temps,  il  mourut  à 
Montbélnard,  le  25  septdmfbre  de  la  même  année,  1636  t1). 

Investi  donc  par  le  roi  des  Seigneuries  de  Belfort 
et  de  Délie,  Gaspaixl  de  Champagne,  Comte  de  la  Suze 
et  marquis  de  Normanville,  chercha  à  se  fortifier  à  Bel- 
fort  contre  tous  les  événements,  mais  il  n'en  fut  pas 
de  même  à  DeUe.  Le  château,  auquel  nulle  réparation 
importante  n'ava»t  été  faite  depuis  cinq  ans,  (2)  était 
en  si  mauvais  état  que,  suivant  Liblin,  ne  croyant  pas 
qu'il  valut  la  peine  d'être  réparé,  le  nouveau  Seigneur 
de  Délie  l'aurait  fait  démanteler  et  abandonner.  Qu'y 
Vt-i)l  de  vrai  d^ns  cette  affirmation  ?  On  va  le  voir. 

L'ancien  bailili  de  Délie  pour  l'Autriche,  Melchior  An- 
toine de  Hertzberg,  s'était  de  nouveau  retiré  à  Méziré 
après  la  prise  de  la  ville  par  le  comte  de  la  Suze.  Il 
v'vait  là  tranquillement,  mais  s'inquiétant  néanmoins  de 
ce  qui  se  passait  à  Délie  et  espérant,  sans  doute,  pouvoir 
y  rentrer  bientôt.  Or,  six  mois  après,  il  apprit  que  les 
Français  avaient  dessein  d'abandonner  la  ville  en  met- 
tant le  feu  au  château.  Il  tailla  aussitôt  sa  plume  et 
la  lettre  suivante  fut  expédiée  à  la  Régence,  à  Brisach  : 

(1)  Epliémc'Tldes  du  Comté  do  Montbélfaré     par     Duvernoy, 
p.  3G8. 

(2)  Les  dernières  importantes  réparations   avaient  été   faites 
par  le  bailli  de  Hertzberg. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  439 

«  A  très-nobles,  sévères,  très^savants  et  fermes,  gra- 
<(  cieux  et  bienveillants  Seigneurs,  à  vos  grâces  et  faveurs 
«  mes  obéissants  services  sont  prêts  en  tous  temps. 

((  Par  un  fidèle  paysan  et  sujet  de  la  Seigneurie  de 
«  De!iîe  —  jusqu'à  présent  je  n'avais  rien  pu  apprendra 
«  d'aucun  bourgeais,  officier  de  la  ville  ou  paysan  —  je 
«  suis  informé  et  assuré  que  la  g-arntson  française  de 
«  Délie  remplit  le  château  de  beaucoup  de  pailde,  qu'elle 
«  en  garnit  également  les  portes  et  les  murailles  et 
«  qu'elle  se  propose,  à  toute  extrémité,  de  l'allumer  et  de 
((  se  retirer  ensuite  sur  Belfort,  tout  comme  il  a  été  fait, 
a  dans  ce  triste  temps,  avec  le  château  de  Grandvillars, 
«  que  les  Français  ont  incendié  et  abandonné.  Je  crains 
«  aussi  que  nombre  de  bourgeois  n'empêchent  mollement 
«  cette  résolution  surtout  qu'on  leur  auraiit  dit,  depuis  des 
((  années,  que  si  le  ^château  était  démante;!é  ou  brûlé, 
«  ils  n'auraient  plus  de  garnison  à  entretenir. 

«  Ayant,  sans  me  flatter,  préservé  deux  fois  ce  château 
«  d'une  ruine  imminente  par  incendîe  tout  comme  d'au- 
«  très  maisons  du  baiMage,  et  mon  devoir  me  poussant 
((  à  vous  Informer  de  suite  de  cette  «menace,  je  viens 
«  vous  prier  humblement  d'empêcher  cet  incendre  par 
«  les  moyens  que  V.  S.  S.  jugeront  bons,  sans  que  je 
«  les  leur  indique,  mais  toutefois  par  une  lettre  à  M.  le 
«  Commandant  impérial  des  troupes  chargées  de  repren- 
<(  dre  sur  l'ennemi  les  grosses  localités  du  pays  et  qui 
«  par  de  fortes  menaces  empêcherait  cette  mauvaise 
«  action;  ^vos  Grâces  pourraient  écrire  aussi  à  la  bouf- 
fe geoisie  de  Délie  en  lui  signifiant  que  si  cela  arrivait, 
a  elle  serat  obligée  de  tout  rétablir  à  ses  frais  et  dépens, 
«  le  tout,  sans  aucune  indication  de  quantité.  (1) 

«  Me  recommandant  humblement,  par  la  présente,  à 
«  vos  grâces  et  faveurs. 

Donné,  à  la  hâte,  à  Méziré,  le  27  Janvier  1637. 

«  De  vos  grâces  et  faveurs,  votre  hunrble 

«  'Melchior  Antoine  de  Hertzberg.  » 

(1)  Voir  note  p.    440. 


•440  REVUE  d'alsace 

La  Régence  n'écrvit  pas  au  commandant  de  l'armée 
impériale  dont  Tintervention  n'aurait  eu  oertamement  pour 
résultat  que  d't^ctiver  la  catastrophe  tant  redoutée  par 
le  bailli,  malis,  le  14  février  suivant,  elle  informait  ce  der- 
nier que  .la  lettre  ci-dessous  avait  été  adressée,  de  Brîsach, 
au  bourgmestre  et  au  conseil  dî  la  ville  de  Délie.  (1) 

((  Au  Bourgmestre  et  Conseil  de  Délie, 

«  Etant  'nformés,  du  dehors,  que  les  Français  auraient 
i(  rintention  de  quitter  le  château  -de  Délie  et  d'y  mettre 
((  le  feu  et  que  certains  bourgeois  seraient  non  seule- 
<(  mient  d'avis  de  n'y  pas  mettre  opposition,  mais,  au  con- 
((  traire,  qu'ils  le  verraient  sans  déplaisir,  nous  vous 
«  ordonnons  très»-sévèrement,  par  la  présente,  au  nom  de 
((  notre  grac^'euse  Seigneurie,  d'employer  tout  votre  zèle 
«  et  votre  dévouement  pour  éviter  cette  catastrophe.  Si, 
«  au  contraire,  par  n-égligence  et  par  incitation  du  conseil 
<(  et  de  la  bourgeoisie,  le  château  venait  à  être  incendié, 
((  ia  ville  serait  tenue  de  le  reconstruire,  à  ses  propres 
«  frais,  non  compris  une  amende  arbitraire. 

((  Donné  à  Brisach,  le  4  février  1637. 

St.  R.  V.  C.  »   (2) 

A  ce  moment  les  bourgeois  de  Délié  n'étaient  pas 
encore  trop  rassurés  sur  leur  sort.  Le  comte  de  la  Suze 
resterait-il  longtemps  leur  maître  ?  Les  troupes  impériales 
manœuvraort  de  façon  à  repremdre  .Ha  Haute  -  Alsace, 
n'avaient-ils  pas  à  craindre  de  retomber  sous  la  domina- 
tion autrichienne,  et  ailors  quelles  seraient  les  conséquen- 
ces de  leur  défection  et  de  l'incendie  du  château  ?  Le 
rebâtir,  mais  ce  serait  pour  eux  la  ruine  complète,  éter- 
nelle !  Cette  considération  ne  fut  pas  sans  inquiéter 
beaucoup  les  bourgeois  et  sans  les  décider  à  prendre  le 
parti  conseillé  par  la  Régence.  Le  Magistrat  intercéda 
donc  auprès  du  comte  de  la  Suze.  Dans  quels  termes  ? 

(1  et  2)  Traductions  sur  copies  prises  aux  archives  de  Colmar. 
G.  643.  —  La  Régence  avait  toujours  des  relations  avec  les  an- 
ciennes possessions  autrichiennes. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  441 

Il  nV  a  pas  lieu  de  le  rechercher;  en  tout  cas  le  château 
ne  fut  pas  incendié,  mais  ayiant  pris  la  résolution  de 
Tabandonner,  le  nouveau  Seigneur  fit  coimme  le  d't  aussi 
Liblin  :  il  ordonna  son  démentèlement,  c'est  à  dire  la  des- 
truction de  sa  première  l'gne  de  murs  éi  de  son  pont. 
Privé  de  ce  qui  en  faisait  la  principale  force,  ce  château 
n'était  plus  qu'un  édifice  ordinaire,  incapable  d'opposer 
une  séiileuse  résistance,  mais  cependant  utile  en  cas  de 
besoin.  Ainsi  s'évanouit  l'espoir  intéressé  d«s  bourgeois. 
Ce  n'était  toutefois  que  partie  remise.  Trente  et  quelques 
années  plus  tard,  un  autre  général  français  accomplira 
Tœuvre  de  destruction  inachevée  du  comte  de  la  Suze. 
En  attendant  je  notaire  Flostat  pourra  en  faire  la  descrip- 
tion que  Von  connaît. 

Pendant  seize  ans  (1636-1652)  la  Seigneurie  de  Dsdle, 
tout  comme  celle  de  Belfort,  jou't  d'un  calme  profond, 
sous  la  sage  administration  de  Gaspard  de  Champagne. 
Tout  en  cherchant  à  tirer  le  meilleur  parti,  autrement  dit 
tous  les  revenus  possibles,  des  domaines  que  la  munifi- 
cence royale  lui  avait  octroyés,  (1)  jouissant,  comme  les 
Archiducs  d'Autriche  de  droits  régaliens,  il  ne  négVigait 
aucun  moyen  d'entretenir  la  paix  avec  ses  voisins.  C'est 
ainsi  que,  le  11  julillet  1644,  il  concluait  avec  le  comte 
de  Montbél'ard,  les  Seigneuries  d'Héricourt,  de  Blamont, 
de  Franquemont  et  de  Granges,  l'abbé  de  Lure  et  le  comte 
de  Bourgogne  un  traité  de  neutralité  dans  ;îequel  Délie 
se  trouvait  compris  avec  Belfort  et  Saint-Ursanne.  Ce 
traité,  valable  jusqu'au  V"^  janvier  1645,  fut  prolongé 
d'une  année.  (2) 

(1)  Melchior  de  Herizberg,  bailli  autrichien,  avait  sauvé  avr=» 
lui,  en  1636,  l'urbaire  dit  Livre  rouge  de  la  Seigneurerie.  En  1652, 
étant  à  Milandre,  il  demanda  à  la  Régence,  à  Brisach,  sMl  devait 
le  remettre  au  Comte  de  la  Suze.  qui  le  réclamait,  mais  la 
Chambre  (camerath)  lui  répondit  de  le  lui  envoyer  en  disant 
qu'elle  le  cherchait  depuis  longtemps.  (Archives  du  Haut-Rhin, 
C.  958). 

(2)  Henri  Bardy   :  Etude  historique  sur  Belfort. 


442  REVUE   D'ALSACE 

Les  bienfaits  de  Tadministration  de  Gaspard  de  Cham- 
pagne se  firent  sentir  davantage  encore  quand  '1  eut 
épousé  Henriette  de  Colign^,  si  connue  sous  le  titre  de 
Comtesse  de  la  Suze.  Un  belfortain  qui  a  laissé  sur  cette 
charmante  personne  une  étud«  complète,  rapporte  qu'elle 
donnait  des  fêtes  dans  les  petites  villes  du  voisinage  et 
organisait  des  promenades  et  des  déjeuners  champêtres 
auxquels  elle  conviait  les  bourgeois  et  les  bourgeoises  de 
Délie  et  de  Montbéliard'.  (2)  Le  château  de  Délie  vit  plus 
d'une  fête  de  ce  genre. 

La  situation  était  trop  belle.  Gaspard  de  Champagne 
devait  la  compromettre  lui-même.  Mécontent  de  ce  que 
le  traité  de  Munster  (1648)  avait  donné  au  -roi  Lou's  XIV 
la  'faculté  d'aoheter  trois  millions  de  livres  tournois  les 
droits  seigneuriaux  de  la  maison*  d'Autriche  sur  cette  por- 
tion de  l'Alsace  dont  dépendaient  ses  terres  et  cela,  sans 
qu'il  fut  question  d'indemnité  en  sa  faveur,  il  enfïbrassa 
le  parti  de  la  Fronde  dont  le  prince  de  Condé  était  le  chef. 
Déclaré  en  état  de  rébellion,  ce  ne  fut  cependant  qu'au 
mois  de  février  1652  que  le  pays  vit  recommencer  la 
guerre  avec  le  siège  de  Belfort  qui  n'eut  aucun  résultat. 
Le  19  septembre  de  la  même  année,  à  l'aube,  Délie  fut 
surpris  par  Ja  garnison  de  Brisach  qui  pilla  les  maisons 
et  emporta  tout  ce  qu'elle  put.(3)  Les  soldats  du  Roi 
qui  s'étaient  dissimulés  la  veille,  au  soir,  avaient  profité 
de  l'ouverture  matinale  de  ia  porte  d'Allemagne  pour 
s'élancer  dans  la  ville.  Leur  coup  fait,  ils  s'étaient  retirés. 

La  Suze  ayant  refusé  de  venir  à  récipîscence,  se  vit. 
de  nouveau  assiégé  dans  Belfort,   le  25  décembre    1653 
par  Henri,  marquis  de   Senneterre,  dit   marédial   de  la 
Ferté  ou  le  Pacha  de  Lorraine.  Après  un  blocus  de  plus 
d'un  mois  et  demi,  Gaspard  de  Champagne  désespérant 

(1)  La  Comtesse  de  la  Suze  par  le  même  :  Bull,  de  la  Soc. 
belf.  d'ém.  1903,  N<>  22.  p.  73.  Suivant  cet  historien  la  Comtes«^c 
de  la  Suze  avait,  par  sa  bonté  d'àme  et  sa  charité  inépuisable, 
contribué  à  attacher  à  son  mari  la  population  de  la  Seigneurerie 
de  Belfort  et  des  pays  voisins. 

(2)  Henri  Bardy   :  Etude  fùstorique  sur  Belfort. 


LE  CHATEAU  ET  LES  MURS  DE  DELLE       443 

d'obtenir  un  secours  du  prince  de  Condé,  offrit  de  se 
/endre  à  condition  de  conserver  le  doma?ne  direct  des  Sei- 
gneuries de  Belfort  et  de  Délie,  mais  le  maréchal  de  la 
Ferté  refusa  au  nom  du  Roi.  Le  9  février  1654,  fut  signé 
entre  les  deux  parties  belligérantes,  une  convention  qui  ac- 
cordait au  révolté  quinze  jours  pour  Tendre  les  châteaux 
de  Belfort  et  de  Délie.  Ce  délai  expira,  c'est  à  dire  le  23, 
à  huit  heures  du  matin,  n'ayant  pas  été  secouru,  le  comte 
d  la  Suze  quitta  Belfort  avec  sa  petite  troupe,  tandis 
que  la  garnison  qui  avait  été  mise,  au  début  des  hostilités, 
dans  le  château  de  Délie,  en  sortait  pour  se  diriger  sur 
le  Luxembourg.  Le  lendemain,  24,  le  maréchal  de  la  Ferté 
se  rendit  d'ans  cette  dernière  ville  pour  y  prendre  posses- 
sion du  château  et  donner  ses  ordre^.  II  avait  été  entendu 
dans  la  convention  que  les  bourgeois,  habitants  et  sujets 
des  terres  et  seigneuries  de  Belfort.  et  de  Délie  seraient 
maintenus  dans  leurs  anciens  droits,  privilèges  et  cou- 
tumes sans  qu'ils  pussent  être  recherchés  pour  leurs  actes 
antérieurs.  (1)  Enfin  le  Comte  de  la  Suze  devait  recevoir 
tout  ce  qui  lui  était  dû  au  jour  de  la  reddition  dans  les 
places  de  Belfort  et  de  Délie  ainsi  que  dans  l'étendue  des 
deux  Seigneuries. 

En  confirmant  à  la  France  la  possession  des  pays  de 
l'Autriche  antérieure,  le  traité  de  Westphalie  (1648)  n'avait 
pu  amener  la  pacification  générale.  Sans  nous  occuper 
des  campagnes  consécutives  de  cette  partie  du  règns  de 
Louis  XIV,  nous  airivons  à  l'an  1674.  En  décem'bre,  le 
marécAial  de  Turenne,  qui  était  dans  les  Vosges,  en  des- 
cendit pour  aller  combattre,  en  Alsace,  les  Impériaux,  qui 
cherchaient  à  reprendre  cette  province.  Son  passage  a  été 
signalé  à  Valdoie  (27  -  28  décembre)  où  existait  encore, 
il  y  a  quelques  anées,  la  maison  qui  l'abnta  pendant  une 
nuit  et  à  Fontaine  (29-30  décembre)  (5)  dont  le  tilleul 
sous  lequel  il  se  reposa  dresse  toujours,  devant  l'église, 

(1)  Dubail  Roy    :  Le  Sit'^ge  de  Belfort  en  1653-54  d'après  l;i 
Gazette  de  France  (Bull,  de  la  Soc.  belf.  d*érn.,  N»  21.  p.  19). 

(2)  Général   Legrand-Girarde    :    Turenne  en    Alsace,    campa- 
gne de  1674-1675. 


444  REVUE  d'alsace 

son  énorme  tronc  et  ses  rameaux  gigantesques.  Est-ce 
avant  d'arriver  dans  la  région  ou  pendant  la  traversée  qu  il 
donna  Tordre  de  détruire  les  anciens  châteaux  qui  y 
subsistaient  à  ce  moment  ?  On  ne  sait,  mais  Schœpflin 
rapporte  que  celui  de  Délie  fut  détruit  par  Turenne,  c'est 
à  dire  par  un  détachement  de  son  arm-ée.  (.1)  Avait-il  reçu 
des  ordres  à  cet  effet  ou,  en  général  qui  ne  veut  rien 
abandonner  à  Timprévu,  agissait-il  de  son  propre  mouve- 
ment ?  En  tout  cas,  Lîblin  ne  peut  croire  à  semblable 
rigueur  de  l'illustre  maréchal.  «  Cette  allégation  <de 
Schœpflin),  dit-il  est  erronée  et  il  est  bon  d'en  décharger 
la  mémoire  du  grand  homme  de  guerre.  »  C'est  alors 
que  revenant  en  arrière,  il  attribue  encore  une  fois  au 
comte  de  la  Suze  le. démantèlement  de  ce  château  avec 
son  a'bandon  et  qu'il  termine  par  ces  mots  :  «  Ce  n'est 
donc  pas  Turenne  qui  l'a  fait  détruire  trente  et  quelques 
années  après  1636,  c'est-à-dire  en  1674.  »  (2) 

On  sait  à  quoi  s'en  tenir  à  ce  sujet.  Les  ouvrages 
de  défense  extérieurs  avaient  bien  été  détruits,  en  1637, 
mais  avec  ses  quatre  tours,  son  enceinte  et  la  maison 
sefgneuriale,  il  avait  continué  à  dominer  majestueusement 
la  ville  ;  quoique  démantelé,  il  pouvait  encore  servir  de 
refuge  à  une  troupe  forcée  de  battre  en  retraite.  Le 
maréchal  de  la  Force  en  jugeant  ainsi,  son  premier  soin 
après  la  capitulation  du  rebelle  comte  de  la  Suze,  avait 
été  d'y  laisser  une  petite  garnison,  et  en  1661,  bien 
qu'il  fût  devenu  la  propriété  de  la  famille  du  Cardinal 
Mazarin,  auq>uel  Louis  XIV  avait  fait  donation  de  la  Sei- 
gneurie de  Délie  (1659),  le  château  était  encore  occupé.  )o) 

Cette  situation  se  trouve  lumineusement  confirmée 
par  l'ordre  suivant  que  le  duc  de  Mazarin,  successeur 
du  Cardinal  et  gouverneur  d'Alsace,  signait  le  l**"  février 
1661,  à  B'Hsach,  son  quartier  général  et  que  son  secré- 


(1)  Alsatia  diploinatica. 

(2)  Archives  de  Délie. 

(3)  Voir  à  ce  sujet   :  Origines  et  dénominations  de  Délie,  par 
l'auteur,  Revue  d'Alsace,  1911,  p.  91. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  445 

taire  particulier  Lourodaire  faisait  parvenir  aussitôt  à 
destination.)!) 

«  II  est  ordonné  à  Tofficier  et  soldats  qui  tiennent 
présentement  garnison  dans  le  château  de  Délie  d'en  sor- 
tir aussitôt  l€  présent  ordre  reçu  et  de  remettre  les  clefs 
entre  les  mains  des  admodiateurs  de  la  ville  et  seigneurie 
de  Dell«  leur  deffendant  d'exiger  à  Tavenir  aucune  chose 
des  habitants  du  dit  lieu;  ordonnons  pareillement  au  dit 
commandant  de  remettre  les  clefs  de  la  dite  ville  entre  les 
mains  des  maître-bourgeois  prévôt  et  conseil  de  ville  sans 
y  rapporter  aucune  difficulté  n'  retardement.  » 

En  conservant  pour  la  Couronne  les  droits  de  Majesté 
des  Archiducs  d'Autriche;  Louis  XIV  s'était  réservé 
implicitement  celui  de  tenir  garnison  dans,  ce  château. 

L'ordre  du  duc  de  Mazarin  suggère  encore  deux  ré- 
flexions. (2)  C'est  d'abord  que  les  revenus  généraux  des 

« 

ville  et  seigneurie  de  Délie  étaient  affermés  à  des  entre- 
preneurs seuls  responsalbles  vis^à-vis  de  la  famille  de 
Mazarin;  en  second  lieu  que,  pendant  l'occupation  du  châ« 
teau  par  les  troupes  royales^  la  garde  des  portes  de  la 
ville  |i'était  pas  exercée  par  les  bourgeois.  D'ailleurs  on  ne 
trouve  rien  dans  les  archives  indiquant  le  contraire. 

Cinq  ans  après,  le  notaire  Flostat,  sur  la  demanie 
du  duc  de  Mazarin,  rédigeait  la  notice  historique  dont  il 
a  été  question  plus  haut  et  dans  laquelle  on  relève  cette 
phrase  suggestive  déjà  rapportée  :  «  Les  dits  Seigneurs 
(Albert  et  Jeanne)  firent  bastir  les  tours  et  le  bastiment 
de  pierre  qu'est  sur  la  dite  Roche.  »  Cette  notice  qu?  porte 
la  date  du  P''  avril  1666  était  suivie,  un  an  plus  tard  de  la 
description  du  château  développée  dans  un  chapitre  pré- 
cédent, description  prouvant  surabondamment  que  le  tabel- 
lion Flostat  l'avait  sous  les  yeux  et  tel  que  le  comte  de 

(1)  Armand  do  la  Porte,  marquis  de  la  Meilieraye,  était  d»^. 

venu  par  son  mariage  avec  Hortense  Mancini,  i"  nièce  du  Cardi-  , 

nal,  son  neveu  et  duc  de  Mazarin.  L'ancienne  famille  de  la  Porte 
encore  établie  à  Belfort.  au  XVIIl*  siècle,  le  comptait  parmi  ses 
ancêtres. 

(2)  Archives  de  Delle. 


446  REVUE  d'alsÀce 

la   Suze   l'avait   laissé,   en    i637,  c'est-à-dire  simplement 
démantelé. 

Malgré  son  occupation  par  les  troupes  royales,  la  fa- 
mille de  Mazarin  s'était  conservé,  au  château,  les  anciens 
appartements  des  Archiducs.  On  ne  trouve  cependant  pas 
qu'elle  soit  venue  y  séjoucner  souvent.  Une  seule  pièce 
relate  une  visite  du  duc  de  Mazarn.  Combien  de  jours 
dura-t-elle  ?  On  ne  sait,  mais  avant  son  départ  il  avait 
fait  rédiger  cette  note  intitulée  :  «  Instructions  aux  offî- 
ciers  de  ma  Seigneure  de  Délie.  »  Datée  à  Délie,  du 
2Z  août  1672,  elle  est  signée  du  duc  lui-même.  Sous 
l'art,  50,  on  y  lit  ce  qui  suit  :  «  Ils  feront  oster  tous  les 
grains  qui  sont  dans  mes  appartemens  n'en  souffrant  que 
dans  les  chambres  basses  à  cause  des  dégradations  et 
mauvaise  odeur  que  cela  y  cause.  (1) 

Les  mstructions  du  duc  de  Mazarin  vienn^ent  à  po*nt 
pour  infirmer  encore  l'opinion  de  Liblin  relative  à  l'épo- 
que de  la  destruction  du  château,  mais  elles  ne  donnent  ' 
pas  l'explication  de  cette  question  de  grains  soulevée  par 
l'art.  50  sus  relaté.  Pour  la  connaître  il  faut  se  reporter  à 
l'administration  autrichienne. 

On  a  remarqué,  sans  doute,  que  dans  les  lettres  de 
Melchior  de  Hertzberg,  il  est  plusieurs  fois  question  de 
grams  montés  au  château  ou  descendus  en  ville.  Il  s'agit 
de  ceux  provenant  du  battage  des  gerbes  rédimées  sur 
les  sujets  de  la  Seigneurie  et  enmagasinées  dans  la  grange 
seigneuriale.  Comme  il  n'y  avait  pas,  dans  la  vflle,  de  ma- 
gasin spécial  pour  ces  grains,  on  les  transportait  au  châ- 
teau où  on  les  versait  à  même  dans  diverses  chambres 
de  la  maison  seigneuriale  et  notamment  dans  celles  ré- 
servées pour  les  Archiducs.  En  1621,  il  y  avait  sur  la 
Roche  une  si  grande  quantité  de  grains  qu'à  la  suite 
des  ravages  qu'y  causèrent  les  souris  et  les  rats,  on  mar- 
cyait  dedans  jusqu'aux  genoux.  (?)  Non  seulement  les 
rongeurs  dévoraient  grains,  murs  et  planchers,  mais  les 
grains  mal  soignés  fermentaient  et  répandaient  dans  tout 

(1  et  2)  Archives  do  Délie. 


LE  CHATEAU  ET  LES  MURS  DE  DELLE       447 

le  château  une  odeur  nausébande  dont  le  duc  de  Mazarin 
fit  lui-même  Texpérienoe  en  voulant  pénétrer  dans  ses 
appartements.  De  là  son  ordre  dont  il  n'eut  pas  le  loisir 
de  constater  l'exécution.  Deux  ans  après,  le  château  était 
détruit  et  c'est  bien  la  mémoire  du  nwiréchal  de  Tursnne 
qui  doit  en  porter  la  responsabilité. 

Considérée  aujourd'hui,  à  tort  ou  à  raison,  comme  inop- 
portune, cette  distraction  ava^'t  comblé  de  joie  les  bour- 
geois de  Délie.  C'était  enfin  la  réalisation  du  rêve  caressé 
depuis  si  longtemps  et  que  le  bailli  de  Hertzberg  signalait, 
en  1637,  à  la  régence  autrichienne.  C'en  était  fini  des^ 
garnisons,  des  réquisitions  militaires  et  de  la  zone  de  pro- 
tection du  ohâteau  dont  avait  pâti,  cent  ans  auparavant, 
un  ancien  curé  de  la  ville. 

Comment  fut  ruiné  le  château  d'Albert  d'Autriche  et 
ds  Jeanne  de  Ferrette  ?  Ni  les  chroniques,  ni  la  tradition, 
pas  même  Les  archives  ne  le  disent,  mais  comme  certains 
vestiges  découverts,  il  y  a  quelques  années  et  dont  il  sera 
question  plus  loin,  le  laissent  supposer,  le  principal  agent 
destructeur  du  château  fut  le  feu;  puis  la  pioche  et  le 
pic  entrèrent  dans  ees  murs  pour  fournir  aux  bourgeois 
les  matériaux  nécessai^res  à  l'édification  de  nombreuses 
maisons  et  notamment  de  celles  qui,  de  nos  jours,  cachent 
presque  partout  la  Roche  sous  laquelle  s'était  établi  le 
premier  seigneur  de  Délie. 

Le  château  du  duc  Albe'rt  d'Autriche  et  de  la  Com- 
tesse Jeanne  de  Ferrette,  son  épouse,  avait  vécu  exacte- 
ment 350  ans  (1324  -  1674). 

Les  murs  de  la  ville,  sans  le  château,  ne  constituaient 
aucun  danger  pour  les  opérations  de  Turenne,  en  Alsace; 
c'est  pourquoi  l'illustre  maréchal  les  avait  laissés  subsister. 
Ils  restèrent  debout  jusqu'en  1714,  toujours  soumis,  com- 
me il  a  été  dit  plus  haut,  aux  ré^ements  des  anciens 
iyiagistrats  concernant  l'ouverture  et  la  fermeture  des  por- 
tes, les  autorisations  d'y  adosser  dss  maisons  et  leur  entre- 
tien. Ils  seront  déjà,  en  partie  renversées,  que  ces  mêmes 
règlements,  on  l'a  vu  aussi,  continueront  à  être  stricte- 
ment appliqués. 


448  REVUE    D'ALSACE 

Or  donc,  en  ila  susdite  annés,  de  sinistre  on  d'heureuse 
mém'Oire,  suivant  le  point  de  vue  auquel  on  se  place  au- 
jourd'hui, comme  pour  le  château,  le  6  septembre,  uns 
formidable  et  terrifiante  inondation  occasionnée  par  une 
pluie  diluvienne  qui  tomba  de  quatre  heures  de  l'après- 
midi  à  huit  heures  du  soir,  gonfla  subitement  et  à  tel 
point  les  eaux  réunies  des  rivières  l'Allaine  et  la  Batte 
qu'elles  montèrent  bientôt  jusqu'à  trois  mètres  et  plus 
au-dessus  du  grand  potnt  dont  les  arches  trop  basses 
n'avaient  pas  tardé  à  être  obstruées. 

Ces  eaux,  que  le  Magistrat  de  l'époque  a  comparées, 
dans  une  relation  du  sinistre,  (1)  à  une  espèce  de  flux 
et  de  reflux  de  la  mer,  ayant,  pénétré  en  ville  par  la 
porte  de  France  ou  d'en  haut,  les  murs  d'enceinte,^  battus 
des  deux  côtés,  furent  bientôt,  malgré  leur  épaisseur  de 
six  pieds,  renversés  sur  une  longueur  de  cinq  toises  (2)  non 
loin  de  la  totr  carrée  de  minuit  (3)  ou  de  midi  et  sur 
quinze  toises  de  long  (4)  du  côté  de  Thiancourt.  Ce  ren- 
versement des  murs,  sur  d'aussi  grands  espaces,  fut  con- 
sidéré par  de  Magistrat,  interprète  de  la  population  de!- 
loise,  comme  un  prodige  qui  avait  garanti  la  ville  d^un 
naufrage  inévitable. 

En  effet,  que  serait-il  arrivé  si  les  eaux  qui  s'accu- 
mulaient de  minute  en  minute,  dans  les  rues  et  remplis- 
saient déjà  les  maisons,,  n'avaient  pas  trouvé,  par  ces  énor- 
mes brèches,  un  écoulement  rapide  et  naturej  ?  Tout  le 
bétarl  enfermé  dans  les  nombreuses  écuries  aurait  été 
noyé,  les  mobiliers  et  les  provisions  détériorés,,  les  habi- 
tants eux-mêmes  en  grand  danger  ! 

Quand  les  eaux  se  furent  retirées,  on  constata,  avec 

(1)  Voir  aux  pièces  justificatives  cette  dation  conservée  dans 
l'un  des  anciens  registres  de  l'Hôtel  de  Ville. 

(2)  La  toise  valanl  six  pieds  et  le  pied  0  m.  380,  c'était 
11  m.  i/2  de  long. 

(3)  Derrière  l'hospice  Viellard  et  le  long  du  canal  des  mou- 
Uns. 

(4)  Soit  Z^  m.,  depuis  la  poterne  des  Boyats  Jusque  vers  l'ex- 
trémité du  chemin  des  BreUlloux  qui  longeait  le  mur  d'enceinte. 


LE   CHATEAU    ET   LES    MURS   DE   DELLE  449 

Stupeur,  qu'en  outre  des  murs  de  la  ville,  la  violence  des 
eaux  avait  renversé  une  tannerie,  sur  les  bords  de  la  Batte, 
ainsi  que  tous  les  murs  et  palissades ,  des  jardins  de  la 
porte  4*En  Haut  et  depuis  le  grand  pont  jusqu'à  la  cha- 
pelîe  Saint-Nicolas,  sans  compter  les  tuyaux  des  fontaines 
de  la  ville  emportés,  les  murs  de  l'église  complètement 
dégradés  et  Jes  clôtures  en  maçonnerie  de  deux  maisons 
voisines  mises  à  terre.  Tous  les  jardins  et  chenevières, 
d'En  Hauf  comme  d'En  Bas  de  la  ville  n'étaient  plus  que 
des  terrains  ravinés,  empierrés  et  sans  limites  dont  la  re- 
mise en  état  et  le  bornage  durent  demander  un  temps  assez 
long;  il  va  sans  dire  que  de  toutes  les  récoltes  encore 
sur  pj'cd,  il  ne  restait  absolument  rien.  Les  pertes  furent 
estim^ées  à  soixante  mille  livres  toumoises. 

11  fut  question,  l'année  suivante,  de  remonter  les  murs 
écroulés  ainsi  d'ailleurs  qu'il  ressort  d'une  annotation  du 
registre  des  délibérations  du  Magistrat,  en  date  du  16 
avril  1715,(1)  mais  cet  ordre  ne  fut  pas  exécuté,  car 
quatre  jours  après,  le  20  avril,  le  maître-bourgeois  passa 
un  marché  avec  un  maçon  alsacien  pour  réduire  d'environ 
deux  mètres  la  hauteur  du  mur  qui  s'étendait  depuis  la 
partie  détruite,  à  l'est,  jusqu'à  l'ancienne  maison  de  Mont- 
guyon,  au  nord,  et  pour  recouvrir  les  autres  m^rs,  restés 
debout,  de  puis  la  porte  d'Allemagne  jusqu'à  la  porte  de 
France,  le  long  du  canal  des  moulins  et  de  la  Batte.  (i2) 

(1)  Archives  B.  B.  2.  Le  sieur  Jean-Georges  Deronce  (valet 
de  ville)  informe  le  Magistrat  quMl  a  communiqué  à  Estienne 
Jeannotet,  Joseph  Péquignot  Jean-François  Monnier  et  Jean- 
Joseph  Arnoux  l'ordre  de  voiturer  les  bois  et  le  sable  nécessaire 
au  rétablissement  des  murailles. 

(2)  B.  B.  2.  Entre  Christ  Stolz,  maçon,  demeurant  dans  la 
Haute-Alsace  et  les  sieurs  du  Magistrat  de  Délie.  Le  dit  Stolz 
s'engage  à  démolir  les  murailles  de  la  ville  sur  une  hauteur  de 
5  à  6  pieds  depuis  la  maison  des  héritiers  Maury,  berger,  Jusqu'à 
la  maison  de  Montguion,  de  les  recouvrir  de  lattes  et  de  tuiles. 

.  S'oblige  de  plus  le  sieur  Stolz  de  recouvrir  les  murailles  aux 
endroits  nécessaires  depuis  la  porte  dessous  venant  contre  la  cour 
Bobais  (la  gendarmerie,  sans  doute)  Jusqu'à  la  porte  dessus,  com- 
me aussi  de  crépir  de  mortier  toutes  les  fentes  qui  se  trouveraient 


450  REVUE  d'alsace 

La  muraille  diminuée  de  hauteur  longeait  la  partie 
nord  de  la  rue  Derrière;  c'est  celle  dont  on  a  vu  plus 
avant  certains  bourgeois  demander  la  jouissance  pour  y 
appuyer  leurs  maisons.  Quant  aux  parties  est,  sud  et 
ouest  encore  debout,  elles  furent,  sauf  là  où  elles  ser- 
vaient de  pignons,  démolies,  définitivement  beaucoup  plus 
tard,  à  un  époque  incertaine,  les  archives  de  la  mairie 
étant,  \  ce  sujet,  absolument  muettes.  On  peut  cependant 
d'après  une  tradition,  faire  coïncider  leur  disparition  avec 
celle  des  portes  ellesrmêmes. 

D'après  cette  ti^dition  le  feu  s'était  déclaré  vers  la 
fin  du  XVI IP  siècle  dans  le  moulin  de  la  ville.  Ayant 
gagné  la  porte  d' Allemagne  ou  d'En  Bas,  le  feu  destruc- 
teur menaçait  de  s'étendre  à  la  rue  Derrière.  Pour  le  con- 
jurer et  éviter  un  plus  grand  désastre,  on  abattit  les  deux 
étages  de  la  porte,  puis,  bientôt  après,  le  rez-de-chaussée, 
c'est-à-dire  la  porte.  La  démolition  de  la  porte  de  France 
ou  d'En  Haut  aurait  été  <lia  conséquence  de  la  destruc- 
tion de  l'autre. 

Les  fossés  avaient  été  désaffectés  bien  avant  l'inon- 
dation de  1714.  Celui  de  la  porte  de  France  particulière- 
ment était  déjà,  en  1686  et  jusqu'à  la  Batte,  converti  en 
jardin.  La  désaffectation  des  ponts-levis  a  dû  être  con- 
committante;  toutefois  si  les  chaînes  en  avaient  été  enle- 
vées,  les  tabliers  étaient  restés.  L'autorisation  donnée,  le 
13  septembre  1700,  à  François  Tourteliar  «  de  pratiquer 
une  ouverture  près  de  la  plate-fonme  de  l'ancien  pont- 
levis  de  la  porte  d'En  Haut  »  en  est  la  preuve.  (1).    Bien 

en  la  maison  et  grange  de  la  ville,  le  Magistrat  s'engageant  de 
fournir  Jes  lattes  et  de  les  rendre  sur  place  moyennant  la  somme 
de  250  lives  monnaie  tournoise  payable  au  fur  et  à  mesure  de 
Tavancement  des  travaux  et  à  dire  d'experts.  Le  Magistrat  s'en- 
gage à  fournir  deux  ou  trois  hommes. 

Le  Stolz  remettra  les  coupures  (copeaux  de  bois  minces  se 
plaçant  sous  les  joints  des  anciennes  petites  tuiles  pour  empO- 
cher  la  pénétration  de  la  pluie)  et  les  tuiles  qui  seront  néces- 
saires (provenant  de  la  tuilerie  de  la  ville)  depuis  le  pont  jusqu'à 
la  tour  de  Boron  (sans  doute  celle  derrière  l'hospice  Viellard). 

(1)  Voir  plus  haut. 


LE   CHATEAU    ET  LES    MURS   DE   DELLE  451 

plus,  dans  un  inventaire  du  mobilier  de  Thôtel  de  ville, 
dressé  le  1€  janvier  1720,  on  trouve  au  nombre  des  ob- 
jets décrits  :  «  deux  chaînes  de  fer  tenant  cy-devant  aux 
ponts-levis  ».(l) 

Les  fossés  furent  comblés  prssque  partout  et  les  ta- 
bliers des  anciens  ponts  enlevés  en  même  temps  que  les 
portes  tombaient  sous  les  coups  des  ouvriers  démolisseurs. 

C'est  ains<'  qu'après  avoir  été  enserrée  dans  son  en- 
ceinte pendant  près  ds  cinq  cent  cinquante  ans  la  petite 
ville  de  Délie  redevint  ville  ouverte  et  qu'elle  put,  dé- 
bordant ses  anciennes  limites,  s'étendre  dans  toutes  Iss 
directions. 


Ce  qui  reste  dn  château  et  des  mars  de  la  ville. 


Le  touriste  qui  voyage  en  Alsace  remarque,  et  et  là, 
sur  le  flanc  des  montagnes  des  Vosges,  des  tours  déman- 
telées, des  manoirs  en  partie  détruits  dont  les  ruines  en- 
core imposantes  lui  rappellent  des  temps  déjà  lointains, 
mais  toujours  rayonnants  de  souvenirs  historiques.  Si, 
tournant  ses  pas  vers  l'est,  il  descend  en  Suisse,  le  même 
touriste  découvrira  en  diverses  localités,  non  plus  des 
ruines,  mais  des  vieux  châteaux  intacts,  ées  murailles  re- 
vêtues comme  autrefois  de  leurs  chaffauds  rustiques.  Dans 
le  territoire  de  Beîfort,  ni  donjons  comme  en  Alsace,  ni 
manoirs  comme  ceux  de  l'Helvétie.  (2)  Les  guerres  du 
XVI 1*  siècle  avec  celles  des  siècles  précédents  ont  anéanti 
les  châteaux  de  Banvillars,  Bavilliers,  Bourogne,  Essert; 
Florimont,  Montreux,  Roppe,  Rougemont,  Recouvrance  et 
particulièrement  celu^  de  Délie,  objet  de  cette  étude.  Les 
populations  ayant  elles-mcmes  achevé  leur  destruction  pour 
en  utiliser  les  matériaux,  il  y  en  a,  hélas!  dont  on  peut 
à  peine  aujourd'hui  déterminer  les  emplacements. 

\,   Uiveiitairi;  aux  pièces  justilicatives. 

M  La  tour  néfoiisr  du  i'li:\h'au  ih»  Purn'iilriiy;  l«'s  murs  ot 
les  échafauUs  do  Payerno,  dt'  Murât  et  de  Rouiont,  au  caiiluu  d<r 
Fribourg. 

i 


-b^ 


452  REVUE    D'ALSACt 

Peu  s'en  faut  qu'il  n'sn  soit  ainsi  à  Délie.  On  dirait 
que  les  bourgeois  de  la  fin  du  XVU"  siècle  se  sont  achar- 
nés à  ne  rien  laisser  subsister  de  ce  qui  pouvaû  leur 
rappeler  la  maison  d'Autriche  à  laquelle  leurs  ancêtres 
portaient  cependant  un  si  grand  attachement. 

N'ayant  jiamais  habité  Délie,  n'y  ayant  même  jamais 
songé,  la  famille  de  Mazarin  n'avait,  après  1674,  aucun 
mtérêt  à  reconstruire  le  château  sur  son  ancien  pied,  ni 
même  sous  une  autre  forme  quelconque*  D'ailleurs  av3C 
l'achat  par  Louis  XIV  des  droits  seigneuriaux  des  archi- 
ducs, il  y  avait,  entre  eux  et  leurs  prédécesseurs,  une 
différence  capitale.  Les  de  Mazrain  n'étant  plus  que  des 
feudataires  de  la  France,  des  seigneurs  privés  de  toute 
suprématie  territoriale,  peu  leur  importait  un  château  fort 
dans  lequel  le  roi  aurait  été  libre  de  mettre  des  troupes, 
à  quoi  bon  de  hautes  tours  et  d'épaisses  murailles  dont 
les  moyens  de  défense  ne  répondaient  plus  au  système  de 
défense  inauguré  par  Vauban. 

En  1714,  à  part  la  roche  taillée,  le  puits  comblé, 
quelques  tronçons  de  remparts  et  de  tou<rs  il  -ne  restait 
déjà  presque  plus  rien  du  château,  tant  et  si  bien  qui 
Paul  Jules  de  Mazarin  jugeant  inutile  d'en  conserver  l'em- 
placement, le  céda  par  bail  emphytéotique,  à  son  bailli, 
le  chevalier  Boug.  Celui-ci,  à  son  tour,  le  revendit  après 
1742,  avec  la  maison  au-dessous,  (i2)  à  un  juif  d'Alsace 
qui  lui-même,  en  1771,  rétrocéda  son  acquisition  à  Nicolas 
Vauthrin,  bourgeois  de  Délie. 

A  partir  de  cette  dernière  époque  le  plateau  de  la 
roche  fut  presque  négligé;  les  brousaUles  y  foisonnèrent 
bientôt,  les  enfants  en  firent  leur  champ  de  jeu  favori. 
Son  nouveau  propriétaire  et  ses  successeurs  y  firent  néan- 
moins quelques  recherches.  C'est  ainsi  que  l'une  d'elles 
amena  la  découverte  des  armes  antiques  et  des  médailles 

I  O  bail  onipliilinliqur  llguro  k  l'urhairr  do  17il/*2  an 
n(Mii  (W  .liilirn  H«»ug. 

2,  AnritMim*  inais<ni  «le  .Monlf^uyon  pnrtaiil  au-dessus  «run»' 
pjH'li'  lu  (lato  «!♦•  1081  avt'c  oclti»  inschplion    :  «  SoquiUu*  furtuna 


LE  CHATEAU  ET  LES  MURS  DE  DELLE        453 

romaines  signalées  par  l'abbé  Descharrières.  Vers  Tan  1865 
Madame  veuve  Vauthrin  petite  fille  par  alliance  de  Ni- 
colas Vauthrin,  se  décida  aussi  à  y  faire  quelques  tra- 
vaux. Elle  commença  par  le  puits.    • 

Tous  les  Dello's  de  Tépoque  ont  encore  présent  à  la 
mémoire  le  terrible  accident  qui  survint  dans  ce  puits 
pendant  le  curage  dont  il  était  l'objet  et  auquel  étaient 
employés  deux  frères,  puisatiers  de  profession.  Pendant 
que  l'un  d'eux  travaillait  au  fond,  l'autre,  au-dessus,  s'oc- 
cupait à  descendre,  au  moyen  d'un  treuil  placé  en  tra- 
vers de  l'orifice,  un  seau  vide  pour  ensuite  le  remon- 
ter, rempli  de  déblais.  A  un  moment  donné,  le  curage 
étant  déjk  très  avancé,  l'ouvrier  du  dehors,  distrait  sans 
doute,  accrocha  mal  le  seau  qu'il  s'apprêtait  à  renvoyer 
à  son  frère.  On  s'imagine  facilement  ce  qui  arriva.  Aban- 
donné à  lui-même,  ce  seau  très  gros  et  très  lourd,  s'en 
alla  tomber  avec  une  rapidité  vertigineuse  sur  la  tête 
du  piocheur  et  le  tua  net.  (I) 

Cette  catastrophe  fit  interrompre  le  curage  ;  il  n'a 
été  repris  que  bien  des  années  après,  par  le  docteur  Gro- 
mier,  petit-fils  de  Madame  veuve  Vauthrin  qui  lui  décou- 
vrit la  forme  citée  plus  haut  et  en  retira  une  clef,  pro- 
bablement celle  de  la  baraque  de  protection  du  puits, 
trois  seaux  avec  des  chaînes,  ("2)  des  fragments  d'auge 
en  bois,  une  écuelle  en  bois  et  des  poutrages  carbonisés.(.j) 

Madame  Vauthrin  avait  également  reconnu  les  fon- 
dations de  la  tour  sud-est.  A  son  tour,  le  docteur  Gromier 
a  mis  à  jour  celles  de  la  tour  sud-est  avec  l'arquebuse 
à  croc  déjà  mentionnée  et  portant  les  armes  de  la  maison 
d'Autriche  accompagnées  à  gauche  d'un  5  (i). 

1  L'Hutf'ur  a  assisU!'  ;i  la  iviuoiïlép  du  cadavrr  du  iiiaJiieu- 
reiix  puisatier. 

.2     l)«'s  cliaînps  avaient  remplucô  les  Cf)rdes  de  jadis. 

3  Ces  reiiseigueiuents  pruvieiinent  du  docteur  (iruinier  lul- 
Miênie.  Ce  puits,  qu'il  considère  connue  ayant  «Mé  une  citerne,  a 
élé  approfondi  de  onze  mètres  ;  il  fournit  acluellcuient  de  l'oau 
en  abondance. 

(4)  Cet  cousson  figure  dt^jà  plus  haut;  on  le  trouve  encore 


454 


REVUE   D  ALSACE 


En  dehors  du  pu?ts  il  ne  reste  plus,  à  Test  et  à  Touest, 
que  deux  murs  ayant  dû  servir  de  soubassement  à  la  seconde 
enceinte  du  château.  Les  terrains  qui  sont  au-dessous  en 
nature  de  Vergers  ^  de  jardins  étaient  autrefois  le  fossé 
de  cette  enceinte.  Inutile  de  revenir  sur  la  roche  taillée 
à  pic.  La  pioche  n'ayant  rien  trouvé  à  démolir  et  à  en- 
lever dans  ses  parois  est  et  sud  que  des  maisons  dissi- 
mulent presque  partout,  elle  n'a  changé  que  son  sommet 
couvert  de  parterres  et  de  bosquets. 

Les  vestiges  de  l'enceinte  de  la  ville  sont  plus  impor- 
tants. Il  y  a  d'abord  trois  des  tours  carrées  déjà  réduites 
ou  abaissées;  on  avait  jugé,  sans  doute,  inutile  de  les 
abattre.  L'une,  immédiatement  au-dessous  de  la  roche  et 
près  de  l'ancieone  maison  de  Montguyon  (Gromier)  à  la- 
quelle elle  sert  de  dépendance;  la  deuxième,  derrière  l'an- 
cien  hôpital  et  au  bord  de  la  Batte;  et  la  dernière,  dans 
les  terrains  attenant  à  l'hospice  Viellard  et  près  de  la  même 
rivière.  (1) 

Les  autres  vestiges,  il  faut  les  chercher  presqne  uni- 
quement dans  les  maisons  dont  les  anciens  Magistrats, 
avaient   autorisé   la   construction   contre   les   paro.'s   inté- 

tlpiix  fols,  mais  sans  la  lettre  S  sur  la  grange  Minarie.  autrcffns 
magasin  des  dîmes  de  la  Seigneurie.  L'ancien  puni  de  1551,  rem- 


placé  par  celui  plus  large  d'aujuurd'luii.    le    port-ait  aussi  accolé 
aux  armes  d»*  la  ville  dans  un  «Vusson  (pii  a  été  conservé  et  qu#» 
l'on  voit  contre  l'une  des  piles,  coté  aval. 
1,   Il  en  a  déjà  été  question  plus  haut. 


LE'  CHATEAU    ET    LES    MURS    DE    DELLE  456 

rieures  des  murs.  Les  maisons  à  distinguer  sont  particu- 
'lièrement  :  la  tour  Malakoff  qui  porte  encore  'dans  son 
pignon  ouest  une  de  ces  meurtrières  dont  il  a  été  ques- 
tion dans  la  description  de  l'enceinte;  à  la  suite,  vers  is 
sud,  viennent  les  maisons  que  sépare  la  Grande  Rus,  jus- 
qu'à veis  la  Batte,  puis  celles  de  l'ancien  hôpital,  Bélet- 
Choquard,  celle-ci  très  curieuse  à  visiter,  Lex-Belin  et 
gendarmerie;  à  t'est,   la   base  du  moulin  de  la   ville,   la 


pilTKilNE   IMIIA   Ml  nos  (  riicri    KALAKft^). 

poterne  des  Boyats  et  vers  l'extrémité  du  chemin  du  même 
nom,  une  maison  dont  l'angle  nord-est,  en  pente  douce, 
se  trouve  tout  simplement  être  celui  de  l'ancien  mur  ie 
la  ville.  Sur  cet  angle,  à  environ  trois  mètres  du  sol, 
est  gravé  le  millésime  :  1655.  Jusqu'à  présent  on  n'a 
encore  pu  en  trouver  la  signification,  mais  il  est  permis 
de  croire  qu'il  a  été  placé  là  pour  perpétuer  le  souvenir 
de  l'entrée  de  la  ville  dans  la  grande  famille  française. 
Il  y  a  enfin,  au  nord  le  mur  reliant  la  maison  Gromier 
à  la  tour  (dépendance  actuelle)  et  celui  allant  de  U  jus- 
qu'à la  roche. 

Les  anciens  fossés  ont-ils  laissé  quelques  traces  de 
leur  existence  ?  Oui,  mais  à  part  les  fossés  naturels,  la 
Batte  et  l'Allaine,  elles  sont  bien  petites.  On  ne  les  trouve 


456  REVUE  d'alsace 

que  dans  le  haut  de  la  ville,  derrière  la  maison  Duprez 
et  en  contre-bas  de  la  place.  C'est  actuellement  la  cour 
de  cette  maison. 

Voilà  décrites,  aussi  exactement  que  l'ont  permis  chro- 
niques, archives  et  traditions,  les  ancennss  fortifications 
de  Délie;  rappelés  aussi  les  malheurs  que  le  rôle  de 
place  forte  de  cette  petite  cité  attirèrent  sur  ses  hàbi- 
tants  pend^ant  les  nombreuses  guerres  du  XIII*  au  XVII' 
siècle;  reconnus  enfin  les  quelques  vestiges  échappés  au 
feu  et  à  la  pioche,  aux  eaux  dévastatnces  et  aux  besoins 
de  la  population.  Si  cet  historique  parvient  à  fortifier  chez 
les  générations  delloises,  actuelles  et  futures,  le  culte  de 
leurs  ancêtres,  l'auteur  se  trouvera  amplement  récompensé 
de  ses  recherches  et  de  ses  veilles. 


k9     tJ 


PIÈCES   JUSTIFICATIVES 


DU  MERCRDY  AVANT  LA  MAGDELEINE  DE  L'AN  1442 
CONCERNANT  L'UNGELT  ET  LA  VENTE 


Original  sur  parchemin  as- 
sez bien  conservé.  Le 
sceau  pendant  sur  queue 
de  parchemin  manque.  — 
Archives  de  Délie, 

Wir  Friderich  von  gotes 
gnaden  Romischer  Kunig  zu 
allen  zeiten  Merer  des  Reichs 
Herzog  ze  Osterreich,  ze  Steir 
und  ze  Krain,  Graue  ze  Tirol 
etc.  ;  Bekennen  ^Is  unsern 
getrewn  lieben  unsern  Bur- 
gern  und  der  gemaind  zu 
Tattnried,  der  ungelt  daselbs, 
von  unsern  vordem  loblicher 
gedechtnuss,  zugesagt  und  ge- 
geben  ist,  also  dasz  sie  die 
mawrn  und  greben  unsern 
Stat  daselbs,  damit  pessren 
solten  und  aber  dieselb  Stat, 
in  kurtzen  Jaren  zu  zwain- 
maln  verbrann-en,  auch  kriegs- 
halb  in  ménager  weg  swerlich 
beschedigt  dadurch  die  lewt, 
von  dannen  gezogen  sind, 
und  sollich  ungelt  abgangen 
ist,  das  wir  als  Hertzog  ze 
Osterreich,    Graf    zu    Pfirt, 


Traduction  du  notaire  Flos- 
tat  du  r»-  avril  1666.  — 
Mêmes  archives. 

Nous  Frider?ch  par  la  grâ- 
ce dfe  Dieu,  Roy  des  Romains, 
Tousiours  Auguste,  duc  d'Aus- 
triche,  de  Kœrnten  et  de 
Crain,  comte  de  Tirol  etc.  : 
Confessons  que  l'ungal  de 
Délie  seroit  esté  donné  et 
concédé  par  noz  antecesseurs 
de  laudable  mémoire  à  nos 
féaux  et  bien  aymés  bour- 
geois et  commune  du  dit 
Délie  affin  de  réparer  leurs 
murailles  et  fossez;  et  com- 
me depuis  peu  d'années  la 
ville  seroit  esté  bruslé  par 
deux  fois  et  grandement  in- 
commodée par  plusieurs  vo- 
yes  et  manières  de  guerres, 
en  sorte  que  le  monde  l'aurait 
abandonnée  et  les  Ungaulx 
venus  en  décadence,  et,  Nous 
comme  duc  d'Aultrische,  com- 
te   de    Ferrette    et    du'  pays 


458 


REVUE    D'ALSACE 


und  Landgraf  im  Elsaz  gne- 
diklich    angesehen    und    be- 
dacht,  und  den  egenanten  un- 
sern  Burgern  und  der  gemaind 
dasselben  Tattn-r'ed,   dadurch 
und     von  .  sundern     gnaden, 
auch    durch    Ihrer    fleissigen 
bete  willen,   die  gnad   getan 
haben  und  . . .  auch  wissent- 
lich  mit  dem  brief,  dasz  sie 
nie  fiirbasser,  den  Zoll  in  der 
benanten    unsrer    Stat  Tattn- 
ried  zu  dem  vorgemelten  un- 
gelt,  n-emen,  nutzen,  niezzen 
und  haben  sullen.    Aiso  dasz 
si   jetz    angendn,    des  Kauf- 
haus^    das    man    nennet    die 
Hall,  und  metzkg  daselbs,  pa- 
wen  und  die  hinfur  ewiklich 
in  eren  halten  auch  die  maw- 
ren,  une  greben,  jerlich   da- 
mit  pessern,    und  nach    not- 
durfft    zurichten    sullen,   all- 
deweil  wir,  oder  unser  erben, 
inden    egenanten    Zoll,    und 
den    ungelt,   nicht   widerrufft 
haben,  mit  urkund  des  briefs. 
Geben     zu     Frankhfortt     an 
Mittwochen    vor    Sannd    Ma- 
rien   Magdalenen   tag,    Nach 
Kristi   gepurde  tausend  vier- 
hundert  und  dernach  in  dem 
zwaiundvî'erzigsten   Jare,   un- 
sers  Reichs  im  dritten  Jare. 


d'Alsace  (1)    ayans    bénigne- 
ment  esgard  et  considération 
a  Iceulx  susdits  nos  bourgeois 
et    commune    du    dit    Délie. 
Aussy    de   grâce   particulière 
sur  leurs  assidues  et  diligen- 
tes prières  leur  avons  fais  la 
grâce  et  faisons  par  les  pré- 
sentes lettres  que  pour  l'ad- 
venir    ils    auront,    prendront, 
posséderont  et  jouyront  de  la 
vente  dans  notre  dite  ville  de 
Dellti  avec  le  dit  Ujigal,  à  tel 
qu'ils  seront  tenuz  dès  main- 
tenant de  bastir  et  de  cons- 
truire   une  Maison    de    ville 
wuîgairement  dite  les  hasles, 
avec   la  boucherie   et  l'entre- 
tiennent à  l'advenir  à  perpé- 
tuité en  dehuzestat,  reparent 
et  restorent  les  muf ailles,  et 
fossez    annuellement    en    ce 
que  serai  de  nécessité,    du- 
rant le  temps  et  terme  que 
tal  don  ne  serat  par  nous  ou 
nos  hoirs  révocquez  en  con- 
formité des  présentes  lettres. 
Donnez  à  Francfourt  le  mer- 
credy  avant  le  jour  de  Sainc- 
te  Marie  Magdeleine  après  la 
Nativité    de   notre   Seigneur, 
l'an  mil  quattre  cents  quaran- 
te deux  et  de  notre  Royaume 
(règne)  le-  troisziesme. 


Copie   extraie   d'une   lettre   originale   en   langue   aile- 


(1)   Landgrave  d'Alsace. 


PIECES    JUSTIFICATIVES  459 

mande  sur  parchemin,  de  laquelle  les  cardes  st  sceaux 
sont  tombez  et  perdus  à  raison  de  vieillesse;  sur  le  replis 
d'jecelle  est  ecript  :  Commissio  Dominy  régis,  et  d'une 
copie  authentique  et  vidimé  par  la  chancellerie  de  la  court 
d'Ensisheim,  transféré  d'jecelle  langue  allemande  en  la 
française  et,  trouvé  consonnante  par  la  vidimation,  attesté 
le  notaire  soubscript. 

J.  Flotat. 


ROLE  DU  GUET  EN  152fl 

S'ensuyvent  les  compaingnons  et  bourgeois  de  dele  quil 
sont  ordonnez  pour  estre  sur  les  tort  et  murailles  et  chaf- 
fault  de  la  ville  du  dit  dele  pour  tirer  les  bâtons  a  feuz 
en  lan  rail  V  cent  XXIX. 

Sur  la  porte  dessus  deux  hecqueboux(l) 
Jehan  Farramer,  maitre  de  l'artillerie 
Bourq^in  Regnalx 
Heinry  Malet 

Seur  la  tort  proat  deux  hecqueboux  (2) 

Jehan  Jolipiez 

Pierre  le  barbier  de  Champagnez  (3) 

En  la  maison  de  Nicolas  pirbouter  une  hacquebux  (4) 

Nicolas  pyrbouter 

Laurens  Serhuiteur  (serviteur)  de  Messr,  de  Verchamps 


4  Hecqueboux  ou  haoquobux  mois  patois  signiflant  arque- 
buse h  croc  'df  liaken,  eroe  cl  burlispftrquebuse'. 

*2    Sur  la  tour  pr^s   :  celle  de  (Ummm»mv  l'ancien  hripital. 

"^}  Les  noms  de  famille  nVtaïit  pas  encore  dénnitivement  en 
usage,  on  distingiuiit  les  individus  par  leur  profession,  par  un 
sobriquet  ou  par  le  lieu  d'origine. 

(4)  Sur  la  batte,  côté  sud. 


460  REVUE  d'alsace 

Suer  le  chaffauls  de  la  recepueresse  une  hacquebux(l) 
Huguenin  Menegart 
Nycolas  le  badaires 

Seur  le  chaffauls  de  loye  une  hacquebuchss(2) 
Legindre  Jacques,  méntaingnat 
Ponsât  gindre  Richard  le  pottier 

Seur  le  chauffaulx  du  mollin  deux  hecquebuchss  (  3  ) 
Jehan  Peltier 
Quittas  boset(4) 
Richard  CoiUaz 

Seur  le  echauffaulz  de  près  du  pont  une  hacquebux  (5), 
Jehan  Viennat  de  Lebetain 
Hans  pierrat  le  macenat  ((i) 

Suer  le  chauffaulz  de  Vendellincort  deux  hecquebux  (7) 

Bourquin  vainer  (8) 

Quittas  le  maitre 

Bourquin  de  Gronne 

La  maison  de  sir  Velte  deux  hecquebuchss(9) 

Loudevic  Soder  (10) 

Petit  Jehan  de  la  porte 

Symon  filz  de  Nicolas  le  badaires  (11). 


il     Mem  n»copnon»ss«>  pour  roc»?vn^sse  «m  iv(w<'ns<'. 

■ 

*i  A  l'aiiph»  su<!-t»>l  <lii  niiir.  (l;uis  la  dirvcUon  du  Moulin 
des  Prés. 

'S    ï^nr  h'  CBiial.  près  tlu  pont  et  à  prauohf  en  entrant  en  ville. 

i'   Boset    :  rrnltin  «l'où  valel  d'éoin'ii*. 

.')    Aussi  près  du  ponl,  mais  de  l'autre  rôle. 

r»     Maeeiiat    :   maeon. 

'i  Vers  l'anple  nord-osl  du  mur.  l'ne  faniille  de  Vendelin- 
niurl  liahilail  Délie  tout  comme  relie  de  Vercliamps  ei.dessus 
nonuiHM». 

S'   Vainer   :  vannier. 

l»  Vers  le  bout  de  l'enceinte,  au  nord,  et  près  de  son  raccor- 
dement au  nuu*  du  diâteau. 

i\{\\  Soder   :  habitant  de  Sod  ou  Lepui.v    Délie;. 
(Il)  Badaire  de  Bader,  barbier  ou  chirurgien.  Ce  nom  est  de- 
venu celui  d'une  famille  qui  existe  encore  à  Délie. 


a 


PIECES    JUSTIFICATIVES 


461 


CAPITULATION   DE   DELLE  AUX   SUEDOIS 
Archives  du  Haut-Rhin  à  Colmar  C. 


Compositions  Articul. 

Zwûschen  dem  Hochwolge- 
borrien  Herren,  Herren  Otto 
Ludwtg  Wildt  unndt  Rhein- 
graif,  Graff  zue  Salm,  Her- 
ren zue  Wûstingen,  des  Cron 
unndt  Reichs  Schwldt  Generall 
Obrister  zue  Ross  und  fuess, 
so  dann  Frantz  Hennemand, 
Burgermeister  unndt  Melchior 
Matissen  alss  Verordneten  der 
Statt  unndt  Herrschafft  Tat- 
tenriedt  ist  tractiert  worden 
wie  volgt. 

Erstens  das  die  Inwohner 
Edell  unndt  Unedsll  geistliche 
unndt  weltliche  Cqt  Herr- 
schafft TattenrieHt  bey  'hren 
Rechten  unndt  Gerechligk- 
heitten  Kelchen  Kirschzierden 
ornaten  unndt  tîxercitio  wie 
von  Alten  haero  verpleiben 
sollen. 

Zuem  andem  sollen  die  be- 
ambte  bey  ihren  diensten 
unndt  pflichten  verbleiben, 
verblc'ben,  unndt  ohne  erheb- 
liche  Ursachen  nicht  degra- 
diert  oder  abgesetzt  werden. 

Zeum  dritten  solle  ihnen 
ailes  dass  abgenommen  Vieh 
unndt  pferdt  daes  erkhant 
ohne  ainiche  endtgeldt  wider 
restituiert  werden. 


Articles  de  Capitulation 

Entre  Monseigneur  Otto 
Louis  Wildt  et  Rheingrave, 
comte  de  Sainn,  Seigneur  de 
Wuestingen»  colonel  général 
à  cheval  et  à  pied  de  la  cou- 
ronne et  du  royaume  de  Suè- 
de et  François  Hennemand, 
maître-bouTgeois  et  Melchior 
Mattissen,  comme  délégués 
des  ville  et  Seigneurie  le 
Delle,  il  a  été  traité  ce  qui 
su^'t. 

Premièrement  les  habitants 
tant  nobles  que  non  nobles, 
ecclésiastiques  et  laïcs  de  la 
Seigneurie  de  Delle  conserve- 
ront leurs  droits  et  juridic- 
tions, calices,  ornements  d'é- 
glise et  sacerdotaux  avec  li- 
bre exercice,  comme  par  le 
passé. 

Deuxièmement,  les  .officiers 
resteront  dans  leurs  services 
et  postes;  ils  ne  seront  ni  de- 
gradés  ni  destitués  sans  motifs 
graves. 

Troisièmement,  lorsque  tout 
le  béta'l  et  les  chevaux  enle- 
vés auront  été  reconnus,  ils 
leur  seront  restitués  sans  au- 
cyujte  indemnité. 


462 


REVUE .  D'ALSACE 


t 

Sie  soUen  zuem  vierten  der 
Garnison  ©nthebt  se^n. 

Aile  geflehnte  sachen  wiier 
einzuftihfren  einem  jeden  be- 
vorstehen,  was  darinnen  ge- 
flehnt.  deme  es  gehœrig  wi- 
der  volgen  unndt  khein  Ran- 
tion  dauon  zuegseben  schul- 
dig  sein  soll. 

Zuem  sechsten  vor  pliinde- 
rung,  brandt  unndt  anderen 
gewaldtthaten  ohne  molestie- 
ren  gântzlich  verpleiben  las- 
sen  soll. 

So  soUe  e'nem  Jeden  Be- 
vorstehen  sich  anderswerts 
zu€  begàben,  unndt  hier  zue 
sicheren  glaidt  haben. 

Beschehen  zue  Beffort  uss 
worth,  handt  unndt  treuw 
hochermelter  Ihrer  Excellen- 
ze  des  Herren  Rheingraffen 
den  29  deçembris  anno  1632 
(8  january  arnio  1633. 

D.  L/W.  Rheingraff. 

D.  h.  W.  lUK'iiigralT. 


Quatrièmement  ils  seront 
dispensés  de  garnison. 

Chacun  pourra  rentrer  en 
possession  de  tous  les  objets 
réquisitionnés.  On  devra  les 
rendre  à  celui  à  qui  ils  ap- 
partiennent sans  qu'il  soit  te- 
nu de  donner  aucune  rançon. 

Sixièmement  on  devra 
s'abstenir  totalement  de  tout 
pillage,  moendie  et  autres 
violences  et  molestations. 

Chacun  sera  libre  de  se 
rendre  autre  part  et  devra 
avoir,  à  cette  fin,  un  sauf- 
conduit. 

Fait  à  Belfort  sur  la  parole 
la  main  et  la  foi  de  Son  Ex- 
cellence le  Se-gneur  Rhingra- 
ve  susnommé  le  29  décembre 
an   1632  (8  janvier  an  1633). 

D.  L.  W.  Rhingrave. 


EXTRAIT  D'UN  REGISTRE 

dans  lequel  sont  inscrits  les  comptes  de  recettes 

et  dépenses  du  bourgmestre 

Dépenses  :  Année   1630 
Item  fourni  à  M.  Estienne  Bourgoin  pour  marché  fait  avec 
lui  pour  dresser  ung  troisième  volty  (1)  en  la  broche  (2) 


(1)  Pièce  de  bois. 
(?)  Barrière. 


r 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  463 

de  lavie  du  Maingny  (  1  )  et  racmodé  les  pertuys  (2)  des 

murailles  de  la  ville  sur  le  Bye(:])  du  mo- 

lin   par    16  L. 

Item  fourni  à  Pierrenot  Péchin  pour 
charroyé  du  sable  et  de  la  chaux  tant  pour 
les  murailles  de  la  ville  que  pour  le  volty 
de   la  vie   du   Maingny    ; 3  L.  1  b.  8  d. 

Item  fourni  à  Guillaume  ....  pour  avoir 
posé  des  barros  sur  les  ponts  et  la  porte 
du  centier  des  Boillats  (4)    5  L.  10  b. 

Années  1634-  1635 
Nombreuses  contributions  pour  la  garni- 
son, notamment  payé  pour  quatre  quartes 
d'avoine  et  furditi'))   donné  pour  les  che- 
vaux du  Colonnelle  Wildteys 2  L. 

Le  29  Février  1635  fourni  pour  payer  au 
Colonel  Wildteis  pour  ce  quon  luy  debuoit 
pour  accord  pour  sa  table,  pour  ung   .... 
qui  fut  absent  à  luy  payé 14  L. 


DEFENSES  PUBLIQUES 

publiées   devant    l'église    de  Délie    par   l'ordonnance    de 
Messieurs  Prévost,  maitre-bourgeois  et  Conseil  de  Ville, 

du  dit  nom  comme  s'ensuit  : 

1665 'à  1670  —  Renouvelées  en  1729 
Registre    1,*  p.  490,  Archives  de  la  Mairie  de  Deîle 

Premièrement  que  personnes  de  la  ville  naye  et  ac- 
cepte personnes  quel  quil  soyent  quil  ne  soit  bourgeois 
de  la  dite  ville. 

(  i  )  Li<*u  dit. 

(^)  >f*Mir trières.  ( 

M    Bief. 
''■\,  PoliM'He  lu'ôs  «lu  grand  pont. 
(3;   Fuin. 


41)4  REVUE   d'alsace 

oultre  passé  une  nuit  sans  licence  -de  MM.  Prévost  et 
M.  B.  et  conseil  a  peine  de  20  !^.  applicables  au  prouffit 

Item.  —  Quil  ny  aye  hosts  en  la  ville  quil  ay  a 
donner  vin  a  personne  passé  neuf  heures  frappés  du  soir 
sy  ny  a  cas  de  nécessité  de  maladie  ou  aultrement  a 
peine  de  vingt  sols  applicables  comme  devant. 

Item.  —  Que  nulles  personnes  quel  quil  soit  quil  ayc 


r  noise  (t)  ny  débat  tant  de  nuit  que  du  jour 
a  paisnes  de  vingt  sols  er  estât  mis  en  prison  de  la 
ville  jusques  le  bon  vouloir  et  plaisir  de  M.  M.  selon 
le  fait. 

Item.  —  Que  personne  naye  a  demeurer  par  les  rues 
ny  sur  les  ponts  des  pourtes  ptendant  que  Ion  célébrera 
messes  et  que  Ion  chanterai  vespres  a  ifiiinnes  de  deux 
libures  de  cire,  l'une  aplicable  pour  lad.'  église  et  lautre 
pour  la  ville;  ny  que  personne  quel  quil  soyent  ayent 
....  en  manière  que  ce  soit  les  jours  de  feste  comman- 
dées sous  les  painnes  prédictées. 

Item.  —  Que  personne  quel  qu'il  soyent  que  ayant  a 
pourter  vestemens  de  soye  (2)  en  la  dite  ville  a  painnes 
de  vingt  sols. 


PIÈCE*    JUSTIFICATIVES  465 

Item.  —  Quand  les  vergers  curtils(l)  champs  de  poix 
faîves  rouières(2)  vines(3)  soie  veus(4)  rompant  palis  (5) 
barres  (6)  un  chacun  bourg*"  fils  de  bourg"  et  habitans  ou 
rendant  de  la  ville  enverront  pardevant  Messieurs  Pré- 
vost, M.  B.  et  C.  et  tous  ceux  et  celles  qui  seront  trouvé 
en  commettant  des  actes  et  faits  cy  dessus  en  seront 
chastiés  par  Messieurs  selon,  les  chastois  sans  aucune 
mercy  a  25  sols  a  savoir  par  la  ville  de  20  et  l'accuseur 
5  s. 

Item.  —  Que  personnes  n'ayent  a  pourter  chandelles 
allumées  de  nuict  en  la  ville  sans  lanterne  a  peine  de 
chastois  par  M.  B, 

Item.  —  Quil  ny  aye  hostes  de  lad.  ville  qui  ayent 
a  vendre  vin  sans  taux  ny  mètre  fourneaux  en  leurs  caves 
que  les  caffennes(7)  ne  soyent  présens. sous  peine  d'être 
chastié  par  Mess.  B. 

Item.  —  Quand  avons  bois  le  fahy  la  reppe  Ion  per- 
met a  nos  Bourgeois  de  coupeur  gueudres(8)  et  espines 
et  y  faire  le  vieux  tromcpt  qui  demeureront  passe  ni  en 
es  dis  bois  selon  les  statuts  et  non  aultres  bois  a  peine 
de  60  sols  aplicables  comme  cy  devant. 

Item.  ' —  Quant  a  la  raigie  datroile(9)  les  vernes  des- 
soubs  le  chesnoirs  et  autre  aygee(lO)  Ion  deffend  a  toutes 
personnes  de  nen  copper  bois  des  quatre  fourets  en  la 
dite  Raggie  et  dessoubs  les  chesnois  faute  vingt  sols  apli- 
cables pour  le  prouffit  de  lad.  ville  et  cinq  sols  pour  l'ac- 
cuseur. 

M.   Jardins. 

("2;  Bettes  roiigps    :   en   patois  raunes  ou  rânes, 

,3;   Vignes  :  Coteau  dit  i  a  vigne. 

"i,  Soient  vus. 

'5)   PdliKsades. 

tV,    Barrières. 
i7;  Les  Ciavisles. 

S    Coudriers  ou   noisetiers. 
(D)  KorOl   de  lie  très.      . 
(10)  L)c  ralleniand  hays   :  petit  bois,  futaie. 


466  REVUE    D'ALSACE 

Item.  —  Que  personnes  nayent  a  venir  devant  les  pour- 
tes  de  la  ville  de  nuict  por  ouvrier  estant  fermées  attendu 
quon  ne  les  rovrera  pour  qui  qeu  ce  soit 

Item.  —  Que  personne  naye  a  tirer  coup  darquebuse 
en  lad.  ville  sur  painnes  de  vingt  sols  aplicable  au  prouf- 
fit  de  "la  dite  ville. 

Item.  —  Lon  deffend  a  chacun  bourgeois  quels  quil 
soyent  que  aye  a  rompre  palli  hoye(l)  de  verger  ni  de 
curtil  pour  y  mettre  chevaux  ni  aultre  bestiaux,  en  quel- 
que temp  que  ce  soye  dhiver  ou  de  printemps  a  peine 
de  vingt  sols  aplicable  au  prouffit  de  lad.  ville  sans 
aulcune  mercy. 

Item.  —  Que  unq  chascun  bourgeois  ayant  verger  ou 
curtil  quil  les  ayent  a  boucher  suivant  les  ordonnances 
de  Mess.  M.  B.  seront  visités  et  dès  quil  sera  establi  par 
iceux  un  chacun  quant  en  seront  défaillants  quils  nauront 
acomplis  les  prescrit  ci-dessus  ils  seront  chastiés  de  cha"- 

9 

cun  cinq  sols  aplicable  au  prouffit  de  lad.  ville. 

Item.  —  Que  personne  bourgeois  ou  habitant  de  la 
ville  ayent  a  garder  unq  chacun  plus  de  huit  porcs  et 
huit  brebis  selon  les  statuts  et  ordon.  par  Mess.  Prévost 
et  M.  B  .et  C.  a  peine  de  vingt  sols  aplicable  comme 
devant. 

Item.  --  Que  personne  quel  quil  soye  naye  a  pescher 
en  la  batte  sy  nest  bourgeois  ou  habitant  de  lad.  ville 
sous  peine^de  vingt  sols  aplic.  au  prouffit... 

Item.  -  Que  personnes  quels  quil  soit  qu>  nayent 
a  pourter  aytels(2)  ny  esclays(3)  en  la  ville  a  peine  de 
dix  sols  aplicable  comme  devant. 

Item.  —  Lon  ordonne  a  tout  collonger  de  recepvoir 
chacun  aux  coUonges  ou  aultrement  casi(4)  ne  sera  point 
en  tenue  de  lui  payer  la  graine. 

(  I)  Clnlurc  (!•»  v<»rgoi\ 

:2-3      Erlivli;  (j«î  bois  tuiiibOs  suus;  la  hache  du  bûcheron. 
i'ij   Quand  inèiiio. 


PFECES    JUSTIFICATIVES 


467 


Item.  —  Lon  ordonne  a  unq  chasctm  de  mettre  tout 
menu  bestaii  a  midi  et  nuitamment  es  estables  a  peine 
de  cinq  sols  app.  au  prouffit  de  lad.  ville. 

Item.  —  Lon  défend  a  Bourg*  de  lad.  ville  qui  nayent 
a  coupper  chair  le  Dimanche  a  peines  de  vingt  sols  app. 
au  prouffit  de  lad.  ville. 

Item  . —  Que  personne  nayt  a  danser  avec  instruments 
publiquement  en  la  ville  sans  permission  de  Mess.  ^. 
M.  B.  et  C.  a  peine  d'encourir  le  chastois  de  Messieurs. 

Immuablement  voulons  et  ordonnons  que  suivant  les  oi- 
donnances  de  Notre  Souverain  Seigneur  et  Prince  aucun 
chefs  d'hostel  de  chascun  mesnage  sayent  a  trouver  et 
assister  le  vendredi  à  la  procession  ordonnée  comme  aussi 
de  ne  sortir  de  Téglise  durant  et  pendant  l'office  des  jours 
dominicals  et  festes  solennelles  a  peine  de  cinq  sols  la 
première  foy  et  la  seconde  foy  de  deux  libures  de  cyre 
mitié  aplicable  au  prouffit  de  lad.  église  et  lautre  mytié 
de  la.  ville  de  quoy  lon  ordonne  aux  banvards  y  xnnr 
bon  égard. 

Il  est  statué  et  ord.  en  voyant  les  grands  méfaits  que 
lon  fait  es  .prés  que  celui  ou  celle  qui  sera  trouvé  cop- 
pant  herbe  ou  gressant(l)  et  pieds  dautruy  que  sera  as- 
mendable  de  vingt  cinq  sols  balais  a  scavoir  20  s.  pour 
la  ville  et  l'accuseur  5  sols. 

Il  est  statué  que  le  cas-  advenant  cy  quelqun  des  bour- 
geois défaillit  (2)  a  sonner  les  cloches  par  temps  de  ton- 
nerre sera  amendable  la  première  fois  a  3  sols,  la  deu- 
xième  le  double,  la  troisième  20  sols. 

Lon  défend  a  tous^et  aulcune  qualité  quil  sôit  que  naye 
a    laver  chose   minime  dans   Ijes   fontaines   a   peine   de 
5  sols  d'amende. 


(1)  De  rallemand  gras,  lierbe. 

(2)  Oublié  ou  manque  de... 


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468  REVUE    D'ALSACE 


EXTRAIT  DU  RAPPORT 
fait  par  l'ancien  notaire  Flostat  au  duc  de  Mazarin  sur  la 
ville  de  Délie  et  son  château  (1"  avril  1666)  Archives  A  A, 

Soit  à  tous  notaire  et  manifeste,  que  sur  une  admo- 
nition faite  aux  souscripts  en  nom  et  de  la  part  de  son 
E.  Monseigneur  le  duc  de  Marariny  comme  Seigneur... 
riere  de  la  ville  et  Seigneurie  de  Délie  afin  d'en 
faire  un  estât  général  et  spécial  sur  que  du  temps 
que  la  ville  et  chasteau  du  dit  Délie  sont  estez  bastys 
et  en  quelle  année  qui  les  a  faits  bastir  et  par  quelle 
rencontre.  Les  dits  souscripts  y  aiiroient  pourtez  toutes 
diligences  et  exactes  recherches  et  en  fin,  faulte  docu- 
ments quy  sont  estez  ravies  perdues  et  égarrées  non  seul- 
lement  pendant  ses  guerres,  (1)  mais  par  d'autres  pré- 
cédentes. L'on  n'en  peut  rien  scauoir  fondamentallement 
sinon  par  des  praesumptiones  veri,  semblable  comme  les 
very  semblables  s'en  treuvertt  encore  du  jourdhuy  par 
des  très  anciens  titres  qui  sont  encour  présentement  ob- 
servez. Que  les  héritances  propriétaires  et  fondamentaires 
de  la  dites  Seigneurie  estoient  dehues  à  une  Roche  de 
Délie. 

A  quoy  l'on  faict  reflexions  qu'il  n'y  avait  ny  chasteau 
ny  bastiment,  et  pour  la  dite  ville  bastie  soubz  la  dite 
Roche,  laquelle  se  voit  encour  présentement,  estoit  une 
courtine  expressément  bastie  et  réseruée  pour  le  Seigneur 
d'alors  ses  officiers  et  gens  seruant  à  sa  court  et  domaine. 
Laquelle  courtine  du  depuis  petit  à  petit  s'acrut  au  regard 
du  seruice  du  dit  Seigneur  jusques  à  ce  qu'estant  devenue 
fort  grande  fut  appelé  la  ville  sur  le  jonc  comme  en 
apparoit  encour  par  ses  armes  qu'est  le  jon  et  encour  en 
langue  allemande  se  nomme  Dattenriet  qu'est  a  dire  ville 
du  jonc.    Laquelle  par  un  incendie  de  feu  deuenante  en 

(1)  Prise  (jte  Délie  par  les  Suédois,  les  Impériaux,  le  Comte 
de  la  Suze,  la  garnison  de  Brisach  et  le  maréchal  de  la  Ferlé 
Senetère,  etc.. 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  469 

une  ruine  totale  que  certaine  bonne  Dame  par  compas- 
sion se  conHante  totallement  à  la  miséricorde  de  Dieu 
pour  assoupir  telle  incendie  la  vouât  et  remit  à  la  pro- 
tection du  glorieux  Mgr  St.  Delle  C/uquelle telle  in- 
cendie estante  cessé  l'arestant  comme  il  est  présentement 
à  tousiours  esté  dict  et  appelé  wulgairement  Delle.  Et  en 
langue  allemande  Dattenriedt  qu'est  à  dire  ville  du  Jon. 

Par  conséquent,  la  ville  qui  en  après  et  anciennement 
s'appeloit  la  courtine  de  la  Roche  de  Delle  a  esté  bastie 
plus  tôt  que  le  chasteau,  et  se  trouve  que  la  dite  ville 
et  seigneurie  de  Delle  despendoient  immédiatement  du 
Comté  de  Ferrette,  ce  qui  est  confirmé  par  d'aultres  con- 
séquences.  Que   le  Seigneur  Comte   Ulrich   de   Ferrette 

* 

estant  mort  à  Basle  Tan  de  grâce  1324,  ayant  laissez  deux 
filles,  Tune  nommé  Jeanne  qui  fut  marié  à  Albert  duc 
d'Austriche,  Et  l'autre  fille  sa  sœur  nommé  Ursule  ledit 
SeigneurAlbert  luy  donna  pour  sa  portion  héréditaire  huict 
milles  marcqs  d'argent,  Dans  .les  quelles  héritances  des- 
pendantes  du  dit  Comté  de  Ferrette  estoit  comprins  Delle 
ou  Dattenriedt  avec  d'aultres  y  spécifiécz.  Qu'est  le  mo- 
yen par  lequel  en  premier  lieu  la  dite  ville  et  seigneu- 
rie de  Delle  sont  tombez  dans  les  mains  de  la  maison. 
d'Austriche  et  du  depuis  la  dite  d'Austriche  l'en  a  tou- 
siours possédé  héréditairement  et  par  succession. 

Vray  est  que  par  cest  intervalle  de  temps,  la  dite 
ville  et  seigneurie  de  Delle  ayant  esté  mise  en  bail- 
lage  a  esté  par  la  dite  Maison  d'Austriche  hypothèques 
et  engagez  a  des  Seigneurs  estrangers  par  des  diverses 
et  réitérées  fois.  Desquelles  Gagierres  les  bourgeois  se 
sont  rachetez  d'eux-mêmes  par  la  singulière  et  particu- 
ilère  affection  amour  et  amitié  qu'ils  portoient  à  la  dite 
maison  d'Austriche  leur  Seigneur  j)our  lors.  A  réciproque 
de  quoy  les-  dits  princes  et  le  seigneur  de  la  dite  maison 
d'Austriche  tenant  aussy  pour  lors  l'Empire,  ne  voulant 
estre  ingrats  de  telles  affections  amour  et  amitié,  de  leur 
bénigne  grâce  et  pure  volonté,  d'un  commung  consente- 
ment leur  auroyent  librement  concédez  et  oultroyez  des 


470  REVUE    D'ALSACE 

franchises  particulières  dsqueUes  par  réitères  confirmanzes 
ils  auroyent  jouys  jusques  au  commencement  des  Guerres, 
par  lesquelles  ils  furent  interrompus  et  présentement  sont 
encor  continuez  soubs  les  terres  et  Juridiction  d'Empire 
et  d'Austriche  ainsin  que  Ton  ferat  parroistre  par 
les  copies  authentiques  desd.  franchise  et  privilège  cy 
jointes,  Littaras  H.  H  .ou  par  les  originaulx  ^  besoing 
faict. 

Toutes  les  excédantes  choses  ainsin  faictes  et  la  dite 

ville  et  Seigneurie   es  mains  de  la  maison  d'Aus- 

triche.  Les  dits  Seigneurs  firent  bastir  les  Tours  et  le  bâ- 
timent de  pierres  qu*est  sur  la  dite  Roche,  que  fut  quel- 
ques temps  après  la  mort  dudit  Seigneur  Comte  Ulrich, 

Par  ainsin  fault  conclure  que  la  dite  ville  a  esté  bas- 
tie  devant  le  chasteau  et  que  n'estant  qu'un  bourg  au 
Courtine  despendant  de  la  Roche  par  succession  et  inter- 
valles de  temps  estant  devenue  grande  et  tousiours  de- 
meuré sous  la  subjection  de  la  dite  Roche  et  des  Seigneurs 
possesseurs  qui  la  possèdent  encore  présentement. 

è 


LE  CHASTEAU  DE   DELLE 
décrit  par  le  notaire  Flostal  (Urbaire  de  Délie  de  1667) 

Le  chasteau  ou  Roche  de  Délie  est  basti  en  quadrangle, 
et'  à  chascun  quadrangle  il  y  a  une  tour  ronde,  entre 
lesquelles  quatre  tours  il  y  en  a  une  beaucoup  plus  émi- 
nente  que  les  trois  autres,  entre  lesquelles  trois,  les  cham- 
bres à  demeurances  y  sont  basties  en  haut  sous  la  ramure 
et  couverture  des  greniers  et*  en  bas,  couppées  en  la 
roche,  des  caves. 

Entre  les  dites  demeurances  il  y  a  bastie  une  petite 
chapelle  dédiée  à  l'honneur  de  Jésus  Marie  et  Josepn  et 
entre  les  dites  quatre  tours  et  demeurances  il  y  a  une 
petite  cour,  et,  à  l'entrée  un  pont  le  vis  pour  entrer  eî 
sortir  du  costé  du  mussart.  En  entrant  dans  la  dite  cour, 
du  levant,   il  y  a  bastie  une  petite  écurie  pour  y  loger 


(.■it^\pfi  itriCiiÇ 


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PIÈCES    JUSTIFICATIVES  471 

vingt  cinq  à  trente  chevaux.  Proche  de  la  dite  écurie  il 
y  a  un  puits,  duquel  on  tire  Teau  avec  une  roue;  à  Ten- 
tour  duquel  édifice  ou  chasteau  il  y  a  en  dehors  du  côté 
de  la  grande  tour  et  pont  levis  double  fossé  sans  eau 
et  couppés  en  la  dite  Roche  desquels  on  se  sert  pré- 
sentement de  verger  à  porter  des  arbres  fruitiers  et  four- 
rages, vulgairment  appelé  le  Roingart  qui  peut  contenir 
environ  une  faulcie.  Et  tout  proche,  entre  le  chemin  que 
Ton  descend  en  ville,  il  y  a  un  jardin  et  curtil  de  la 
contenance  aussi  d'environ  une  faulsie,  entre  le  commu- 
nal deminuit  d'une  part  et  un  journal  de  champ  provenant 
du  gaigement  fait  à  raison  des  censés  échus  de  la  Sei- 
gneurie de  Granvillars  cy  après  déconfronté  dans  le  minuit 
d'autre  part  aboutissant  sur  ^le  dît  communal  et  du  cou- 
chant sur  des  particuliers. 

En  descendant  du  dit  chasteau  du  côté  du  levant,  joi- 
gnant à  Tune  des  tours,  il  y  a  une  petite  porte  qui  des- 
cend en  la  ville.  Au  dessous  et  à  Tentour  sont  des  petits 
jardins  le  tout  dépendant  du  domaine. 

Au  dessous  duquel  chasteau,  joignant  la  dite  Roche, 
est  située  et  bastie  la  dite  ville  de  Délie. 


INONDATION  DU  4  SEPTEMBRE  1714 

«  L'inondation  extraordinaire  dont  il  a  plu  au  Seigneur 
«  d'affliger  cette  ville,  le  sixième  au  sept  du  mois  de  sep- 
«  tembre  dernier,  a  causé  des  domages  et  pertes  con- 
te sidérables  à  cette  ville  qu'on  pourrait,  à  juste  titre,  la 
«  certifie!*  irréparable,  chose  d'autant  plus  surprenante  que 
<v  jamais,  de  mémoire  d'hommes,  on  avait  vu  enfler  le 
«  ruisseau  de  la  Batte  à  une  hauteur  aussy  surprenante 
«  puisque  par  la  force  et  rapidité,  il  renuerçat  les  murail- 
«  les  de  plusieurs  jardins  proche  le  petit  pont  qui  tra- 
it verse  le  dit  ruisseaux  la  Batte,  une  maison   de  than- 


472  REVUE    D'ALSACE 

((  neur(l)  et  environ  six  toises  au  dessous,  elle  renuerçeat 
((  pareillement  les  murailles  de  la  ville,  à  trois  toises  de 
((  la  tour  carrée  du  costé  de  minuict  (2)  quoyque  de  Vepes- 
((  seur  de  six  pieds,  de  la  longueur  de  cinq  tpises{S),  en- 
<(  leva  les  tuiaux  des  fontaines  et  quantité  de  pierre  d'une 
«  grosseur  prodigieuse,  quelle  transporta  de  la  distance  de 
((  vingt  toises,  les  murailles  des  cours  joignantes  les  mai- 
ce  sons  de  deffunt  le  sieur  Taiclet(4)  et  celle  du  sieur 
«  Flostat,  cure  (5).  EMe  monta  à  une  hauteur  si  prodi- 
«  gieuse,  que  pour  servir  de  monument  à  notre  postérité, 
<(  nous  Bailly  et  maire  Royalle  accompagné  des  magistrats 
((  de  lad.  ville  nous  avans  trouvé  à  propos  d'en  faire  po- 
<(  ser  une  pierre  à  la  hauteur  de  dix  pied  de  Roy  a  la- 
a  quelle  estaient  montée  les  eaux,  et  sur  ycelle  avons  fait 
«  gravé  les  mots  cy  après  (marque  de  Tinnondation  du 
«  sixième  septembre  mil  sept  cent  quatorze).  Après  une 
«  recherche  exacte  pour  reconnoitre  la  cause  de  cette  in- 
((  nondation  ou  plutost  déluge,  on  a  pu  Tatribuer  qu'à 
«  l'abondance  extraordinaire  d'eaux  tombée  de  plusieurs 
((  nuées,  du  tonnerre  qui  commenceat  le  dit  sixième  jour 
((  de  septembre  à  quatre  heures  après  midy  jusqua  huit 
((  heures  du  soir,  à  laquelle  heure  le  torrent  des  Qaux  fut 
((  tellement  violent  qu'après  avoir  renuercé  les  murailles 
((  comme  on  lia  remarqué  cy  dessus,  l'^au  entra  en  grande 
((  abondance  par  la  porte  de  la  ville  d'en  haut  et  se 
«  gonfla  à  un  tel  rué,  que  ne  pouvant  avoir  un  assé 
<(  grand  espace  pour  découller  elle  renuerceait  encore  les 
((  murailles  de  la  ville  de  Vepesseur  de  six  pieds  du 
((  costé  de  Thiancourt  de  longueur  de  quinze  toises,  chose 
«  quon  a  regardé  comme  un  prodige  et  qui  a  garanty  une 

(1)  Ancienne  tannerie  Marion  près  de  la  passerelle  de  la  Batte. 

(2)  Celle  existant  encore   dans  les  dépendances   dé  l'hospice 
Viellard. 

(3)  La  toise,  mesure  de  six  pieds  ou  environ  deux  mètres  'le 
long. 

CO  Gendarmerie  actuelle. 

(5)  Ancienne  maison  Flotat,  rue  de  TEglise. 


J 


PiECES    JUSTIFICATIVES  473 

partie  de  cette  ville  dun  noffrage  inévitable.  L'église 
paroissiale  de  ce  lieu  ne  fut  pas  garantie  de  la  violence 
inouy  de  ce  torrant  que  Ion  pouvait  en  quelque  ma- 
nière mettre  en  parallèle  avec  une  espesse  de  dus 
et  de  reflus  de  la  mer,  et  mesme  plus  grand  qu'iceux 


:  a  proportion  de  la  grandeur  du  ruissaux  d'où  la  dite 
inondation  est  prouenue;  en  comparaison  de  la  mer, 
on  aurait  encore  atribuer  une  partie  de  ce  désastre  a 
:  la  petite  largeur  du  ruissaux  de  la  Batte,  qui  n'ayant 
:  pas  esté  suffisant  pour  faire  écouler  la  grande  quan- 
:  tité  d'eau,  elle  m^na  les  murailles  de  la  ville  renuersé 
:  comme  on  le  rapporte  cy  devant,  les  jardins  et  les  ver- 
1  gers  de  la  partie  d'en  bas,  depuis  l'extraimité  du  pont 


474  REVUE   d'alsace 

«  jusqu*à  la  chapelle  de  Saint-Nicolas  (1)  ou  Teau  monta 

«  de  deux  pieds  furent  entièrement  inondé,  les  murail- 

«  les  et  palissade  enmené  par  les  eaux,  tellement  qui! 

«  ne   restoit   pour   ainsy  dire   aucun   vestige   ny   marque 

«  de  Testât  où  était  auparaunt  les  dits  vergers  et  jardin. 

i<  On   doit   encore   ajouter  que  le   grand  pillier   de 

((  pierre  de  Raetz  de  la  fontaine  d'en  bas  (2)  de  la  hau- 

<<  teur  d'enuiront  onze  pied  de  Roid  bien  simenter  et  cram- 

<(  ponné,  en  quatre  diférent  endroit  fut  pareillement  ren- 

«  uercé  par  la  force  des  eaux.  La  perte  souffert  en  cette 

i(  ville  et  sur  le  ban  d'icelle  fut  estimée  par  des  experts 
«  estrangers  et  assermenté,  à  soixante  mille  livres  tour- 

«  noises.  (3)  H  y  ut  quantité  de  bestiaux  péris  dans  les 

«  escuries  par  cette  innondation.  » 

L'année  précédente  la  paix  fut  conclue  entre  très  haut 
très  puissant  et  invincible  monarque  Louys  quatorze,  nostre 
bon  sire  et  Roy  en  la  ville  d'Utréc  le  onze  Avril  et  très 
puissantes  princesses  Anne  Stuart,  reine  de  la  Grande  Bre- 
atgne,  Charles  François  Joseph  (4)  n'ayant  point  voulu  si- 
gner la  paix  aux  conditions  qui  lui  furent  proposée,  nos 
trouppes  firent  les  sièges  des  châteaux  et  forteresse  de 
Landaux  et  Briscaux,  quy  furent  prisent  la  mesme  année, 
ce  qui  obligea  l'empereur  de  concltu*e  la  paix  avec  noetre 
monarque,  qui  fut  signée  au  chasteaux  de  Rastat  et  avec 
les  princes  particulier  de  l'empire  dans  la  ville  de  Bade 
en  Suisse. 

Pour  faire  la  juste  description  de  toutes  les  calamités 
dont  il  a  plus  au  Seigneur  de  nous  affliger,  nous  luy 
offrons  nos  veux  pour  le  supplier  de  nous  faire  jouis 
dune  longue  et  paisible  paix. 

Fait  a  l'hôtel  de  viUe  de  Delle  ce  vîngt  deuz  octobre 
mil   sept  cent   quatorze,  par   nous   Henry   Bou^,   biailly 

(1)  A  Tangle  des  faubourgs  Sainl-Nicolas  et  de  Belfort, 

(2)  F(nitaino  de  l'ancienne  rue  Derrière,  actuellement  Schérer. 
(3^)  C'est-à-dire  soixante  mille  francs.  La  livre  tournois  valait 

vingt  sous. 

(i)  Charles  VI,  empereur  d'Allemagne. 


PIECES    JUSTIFICATIVES 


475 


et  maire  royalle  de  la  dite  ville,  Pierre  Deronce  maistre 
bourgeois,  Jean  Pierre  Betry,  Jacque  Berger,  conseiller  de 
la  dite  viMe. 

Signé  Boug,  Pierre  Desronce,  Betry,  J.  Berger,  Pouget 
fiscal  et  Lestondal  greffier. 


MARQUE  DE 

L'INONDATION 

DV  6  7»'rc  1714 


INVENTAIRE 

des  meubles  qui  sont  sur.  rHôtel-de-Ville 
(Rég.  I.,  p.  450  du  16  janvier  1720) 

Il  y  a  un  drapeau  sur  lequel  les  armes  de  la  ville 
sont.  Il  y  a  un  pot  d'étain  servant  à  régler  les  mesures 
de  la  ville,  plus  une  pinte  avec  une  chopine  et  une 
demi-chopine  d'étain  servant  pour  même  fait.  Il  y  a  une 
salière  et  un  moutardier  aussi  d'étain  plus  deux  chan- 
deliers d'étain  avec  une  mouchette  de  fer.  Il  y  a  un  fer 
de  gauffres  avec  une  pioche  de  fer.  il  y  a  une  mesure 
de  cuivre  tenant  une  quartate  une  andie  de  fonte  cassé 
en  deux  pièces  et  une  crémaille,  il  y  a  six  sièges  tout 
neufs  avec  un  fauteuil  qui  est  assez  vieil  et  cinq  chaises 
vieilles,  Deux  tables  dans  le  poël  de  la  justice  et  une 
ronde  qui  na  point  de  pieds,  il  y  a  deux  tapis  un  vert 
tout  neuf  couleur  verte,  et  un  vieille  qui  ne  vaut  pas 
grand  chose,  il  y  a  deux  marques  de  la  ville  à  marquer 
les  cochons,  il  y  a  aussi  un  pot  de  cuivre  qui  a  été 
fait  pour  régler  les  pots  de  cabaretiers,  il  y  a  une  grande 
image  de  saint  Joseph  et  les  armes  de  Mgr  de  Mazarin 


476  REVUE    D'ALSACE 

dans  le  grand  poël,  il  y  a  six  mesures  de  bois  dont  deux 
sont  ferrées,  il  y  a  9  seilles  en  cuir  bouilli,  il  y  a  trois 
doubles  hocs  et  2  petits  mortiers  le  tout  de  fonte,  il  y  a 
un  crochet  de  fer  qui  peut  servir  en  cas  d'incendie  sans 
perche,  il  y  a  la  croix  qui  était  sur  la  tour  de  Téglise, 
ily  a  un  perçoir  pour  les  tuyaux  de  fontaine,  il  y  a  deux 
chaînes  de  fer  tenant  cy  devant  aux  ponts  levis,  il  y  a 
une  grosse  corde  pour  les  cloches,  un  cercle  de  fer  pour 
la  fontaine,  une  hallebarde,  une  pièce  de  fer  de  4  livres, 
2  brouettes,  une  écritoire  de  terre,  les  vitres  sont  en  bon 
état,  il  y  a  un  aivier. 


\\ 


Supplément  à  la  deuxième  étude 

pour  servir  à  Fhistoire  de  Délie 


Traditur  dies  die 

Novneque  perguut  interire  luiiae. 

(Horace,  liv.  II,  od.  XVIII.» 


LE   MAGISTRAT 

Ce  titre  semble  n'avoir  aucun  rapport  avec  celui  in- 
titulé «  Le  Château  et  les  Murs  »,  et  cependant  il  lui  est 
intimement  lié;  on  Ta  vu  notamment  à  propos  de  l'entre- 
tien de  l'enceinte  de  la  viUe  et  même  à  l'occasion  de  l'ar- 
rivée des  Suédois  devant  la  place.  C'est  ce  qui  nous  a 
incité  à  rappeler  ici  l'origine  et  la  composition  du  Ma- 
gistrat ou  Conseil  communal  de  Délie,  ses  attributions 
et  quelques  unes  de  ses  ordonnances  parmi  lesquelles 
certaines  sont  aussi  curieuses  que  les  défenses  rapportées 
dans  les  pièces  justificatives  de  notre  deuxième  étude. 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  477 


L'institution  des  magistrats  ou  conseils  de  communes 
remonte  à  l*époque  où  les  villes  et  bourgades,  en  très 
grand  nombre,  reçurent  leur  autonomie,  c'est-à-dire  vers 
la  fin  du  IP  et  dans  le  cours  du   12''  siècle. 

Cette  autonomie  fut,  à  l'origine,  entourée  de  tout  un 
arsenal  de  restrictions  ou  réserves  plus  ou  moins  rigou- 
reuses, mais,  peu  à  peu,  les  communes,  parvinrent,  soit 
par  persuasion,  soit  à  la  suite  de  certains  événements, 
à  faire  augmenter  leurs  libertés.  C'est  ainsi  qu'on  voit  des 
villes  obtenir,  dès  les  13*  et  14"  siècles,  des  franchises 
grâce  auxquelles  elles  peuvent  dès  lors  et  dans  une  très 
large  mesure,  se  gouverner  elles-mêmes  et  gérer  leurs 
budjets. 

Délie  fut  du  nombre.  Les  franchises  et  privilèges  que 
cette  très  petite  ville  obtint  le  24  avril  1354,  du  duc 
Rodolphe  d'Autriche,  avec  le  consentement  de  Charles, 
roi  des  Romains,  n'offraient,  dit  Schœpflin,  quant  aux 
fonds,  aucune  différence  essentielle  avec  ceux  accordés 
à  la  ville  de  Colmar,  le  15  février  1293,  privilèges  ren- 
dus communs  à  la  ville  de  Porrentruy,  en  1383.(1) 

Pour  obtenir  de  l'empereur  son  adhésion  aux  faveurs 
qu'il  accordait  aux  bourgeois  de  Délie,  le  duc  Rodolphe 
l'informait  que  ceux-ci  en  jouissaient  déjà  depuis  long- 
temps, par  tollérance  et  usage;  il  sollicitait  en  même  temps 
la  faculté  de  les  modifier  suivant  le  besoin  et  les  cir- 
constances. 

La  charte  du  duc  Rodolphe  est  relatée  en  entier  dans 
une  notice  de  Léon  Viellard  à  laquelle  il  n'y  a  qu'à  se 
reporter.  (2) 

C'est  au  magistrat  qu'il  appartenait  de  veiller  à  la 
stricte  exécution  des  franchises  et  privilèges  obtenus,  sous 
la  surveillance  et  le  contrôle  des  officiers  de  la  Seigneu- 

(1)  Trouillat    :    Monuments,   vol.   IV,  p.  693   tiré   de   l'Asalia 
diploniatica  de  Schœpflin  T.  Il,  p.  219. 

(2)  Bulletin  de  la  Société  Belfortaine  d'Emulation,  1874. 


478  REVUE    D'ALSACE 

rie;  sous   le  même   contrôle,   il   édictait  des   règlements 
tant  pour  le  service  de  la  ville  que  celui  de  l'église. 

Le  magistrat  ou  conseil  communal  de  Délie  était  com- 
posé de  cinq  membres  dont  trois  permanents  ou  perpé- 
tuels et  deux  soumis  chaque  année  à  l'élection.  Ces  con- 
seillers étaient  choisis  parmi  les  bourgeois  et  nommés 
par  eux.  Le  président  du  conseil  était  dénommé  maître- 
bourgeois.  Le  droit  de  bourgeoisie  s'obtenait  après  un 
temps  de  séjour  déterminé  dans  la  ville  et  moyennant 
des  redevances  de  diverses  natures.  (1)  Le  sollicitant 
devait  être  réputé  de  bonnes  vie  et  mœurs.  A  titre  d'émo- 
luments, le  maître-bourgeois  était  exonéré  de  toutes 
charges  et  impositions  envers  la  ville.  En  1701,  on  le 
voit  recevant,  en  sa  qualité,  vingt  livres  tandis  que  chaque 
conseiller  émarge  à  dix  livres.  Le  conseil  communal  était 
assisté  d'un  secrétaire  de  ville,  d'un  valet  de  ville,  d'un 
crieur  de  nuit  et  du  fermier  des  revenus  de  la  ville.  Le 
valet  était  logé  dans  la  maison  de  commune.  En  1748, 
il  avait  une  livrée  :  habit  vert  à  parements  jaunes.  Son 
traitement  était  de  16  1.  33  b.  3  d.;  il  avait  en  plus 
13  1.  13  b.  4  d.  pour  avoir  soin  des  fontaines.  En  1754 
le  crieur  avait  50  livres  d'émoluments.  Les  banvards  ou 
gardes-champêtres  étaient  non  seulement  chargés  de  la  sur- 
veillance du  finage  mais  encore  des  patrouilles  noctures. 

On  lira  avec  intérêt  quelques-uns  des  arrêtés  ou  or- 
donnances du  Magistrat,  du  i^^  au  IS""  siècle. 
Touchant  la  cave  de  la  ville  : 

«  Ce  jourd'hui  dernier  jour  du  mois  de  Mars  1543. 

«  Pour  le  grand  bien  et  utilité  de  tout,  par  les  Pre- 
«  vost,  maitre-bourgeois  et  conseillers  de  ladite  ville  de 
«  Délie,  a  été  admis  et  regardé  que  pour  la  grande  con- 
«  sommation  de  vin  de  la  présente  année  et  au^es 
((  raisons  et  considérations  justes  et  raisonnables  avec 
«  les    ont   dit   vouloir   et  par  le   consentement   de 


(I)  On  trouvera  plus  loin  rénuniération  des  redevances  ordon- 
nées en  17  i8,  par  le  Magistrat,  pour  l'admission  à  la  bourgeoisie. 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  479 

• 

<(  noblesse  Melchîor  de  Reynach,  seigneur  du  pays  de  Flo- 
ii  rimont,  tuteur  et  curateur  et  en  ce  nom  de  haut  et  puis- 
«  sant  Seigneur  Henri  baron  de  Moriniont  et  Seigneur 
«  du  dit  Délie  (1)  et  pays,  statuer  et  ordonner  qu'il  n'y 
i<  ait  hôtes  ou  autres  au  dit  Délie  qui  vendent  ou  dis- 
«  tribuent  du  vin  à  la  roche  de  ladite  ville  de  Délie 
c<  à  peine  de  la  défense  *qui  sera  faite  et  introduite  jus- 
ce  ques  et  devant  les  Prevot,  maître-bourgeois  et  conseil- 
le 1ers  pour  le  mieux  autrement  admis;  » 

Ordonance  concernant  la  franchise  d'un  clavier  :  (2) 
(<  L'an  1549,  le  1**"  jour  du  mois  de  Février  ,les  dits 
«  Prevot,  maître-bourgeois  et  conseillers  de  la  ville  de 
c(  Délie  ont  ordonné  et  constitué  que  dorénavant  le  cla- 
((  vier  de  l'église  dudit  Délie  sera  franc  et  exempts  de 
«  toutes  corvées  en  la  dite  ville  de  Délie  moyennant  que 
«  le  dit  clavier  sera  tenu  de  veiller  au  temps,  de  prendre 
((  la  grande  cloche  et  la  sonner  pour  avertir  ceux  qui  au- 
((  Tont.  le  tour  de  sonner.    Signé  :  Girardin.  »  ' 

Ordonnance  touchant  le  poids  de  la  ville  : 
((  Ce  jourd'hui,  vingt-sixième  jour  du  mois  de  Mars 
((  1550,  par  les  Prevot,  maître-bourgeois  et  conseillers  de 
<(  la  ville  de  Délie  a  été  fait  nouvelle  ordonnance  et  or- 
ée donné  et  constitué  que  qui  voudra  peser  marchandises 
<(  ou  denrées  quelconques  étant  au  dessus  de  quinze  livres 
ee  ceux-là  seront  tenus  de  venir  au  poids  de  la  ville  pour 
ee  peser  ces  marchandises.  Et  seront  tenus  chacun  être  don- 
ce  ner  et  payer  à  icelui  qui  tiendra  le  poids  par  amodia- 
ee  tion  de  la  ville  ou  autrement  un  denier  et  par  jour  de 
ee  foire,  le  double.  » 

Arrêté  concernant  les  abus  que  l'on  voyait  le  jour 
des  Rogations  : 
ee  Ce  jourd'hui,  le  huitième  jour  du  mois  d'Avril  mil 
ee  cinq  cent  nonante  deux. 

« 

(1)  Le  baron  de  Moriniont  n'était  qu'engagiste  de  la  Seigneu- 
rie. 

(2)  Marguillier. 


480  REVUE    D'ALSACE 

((  Etant  congrégés  en  asseipblée  au  poêle  de  la  mai- 
<(  son  de  ville  de  Délie  les  Prevot,  maître-bourgeois  et 
a  conseillers  de  la  dite  ville  ayant  égard  que  es  jour  Jes 
<c  Rogations  un  chacun  en  usance  et  coutume  était  que 
«  Ton  prenait  les  trois  jours  des  dites  rogations  chacun 
«  jour  un  arbre  au  fahys  ou  en  la  Respes  de  Délie  pour 
«  les  dépens  qui  se  faisaient  les  dits  jours  tant  par  Mes- 
«  sieurs  que  par  la  Compagnie  qui  icelle  étaient  con- 
«  grégés  et  assemblés,  considérant  que  ce  resdoudait  à 
«  grands  dépens  et  frais  dont  les  dits  S"  Prevot  Maître- 
«  bourgeois  et  3  conseillers  qu'ils  ont  quasseis  et  ain- 
«  guillers  icelles  usances  et  coutumes,  et  pour  ce  fait 
«  considérant  le  profit  de  la  dite  ivlle  de  Délie  ont  statué 
u  et  ordonné  que  dorénavant  Ton  ne  prendra  aulcunq 
((  arbre  es  dits  jours  sinon  ^trois  libures  baloises  pour 
«  les  dits  jours  soit  vingt  sols  pour  chacun  des  dits  jours, 
<(  les  Messieurs  de  la  Compagnie  que  icelles  es  dits  jours 
i(  seront  congrégés  et  assemblés. 

<(  Fait  et  passé  au  dit  lieu  sous  le  seing  du  notaire 
<(  soubscript  si  mieux  en  signe  de  vérité  a  request^  ae 
«  Messieurs  les  jour  mois  et  au  que  devant.  —  Signé  : 
«  Pronguez.  » 

Arrêté  du  18  mai  1727  concernant  les  processions  : 

Furent  désignés  pour  cette  année  : 
1°  Le  sieur  Arnoux  Henri  François,  sergent  royal,  pour 

porter  le  gonfanion  rouge; 
2*»  Jean  P.  Terrier,  procureur  postulant,  le  blanc; 
3°  Jh.Graff,  la  croix; 
4°  Le  né  Hays  (Heitz)  a  été  choisi  pour  sonner. 

Arrêtés  divers  : 

1745.  Chaque  marchand  ou  cabaretier  est  tenu  de  dé- 
clarer la  quantité  de  mesures,  poids  et  balances  qui  ser- 
vent à  son  commerce. 

Jh.  Couchepin  est  chargé  de  Tentretien  de  Thorloge 
moyennant  28  1.  annuellement. 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  481 

Le  Magistrat  assisté  du  Prevot  décide  que  le  corps 
des  ébomeurs  sera  composé  de  9  bourgeois. 

Du  10  avril  1745.  Il  est  réglé  que  la  rivière  de  la 
Batte  aura  une  perche  de  large,  tout  le  long,  jqsqu'au 
dessus  des  chenevières. 

Du  27  avril  1745.  H  est  fait  un  traité  avec  Jacques 
Jobin  pour  le  nettoyage  des  cheminées  ,deux  fois  par  an, 
moyennant  36  1. 

Du  10  septembre  1745.  On  décide  de  faire  la  visite 
des  bois  pour  la  glandée  et  les  faines.  Chaque  bourgeois 
pourra  chasser  deux  porcs  au  penage. 

Du  11  mai  1746.  Chaque  bourgeois  est  autorisé  à 
vendre  vin. 

1747.  Le  façonnage  des  gaubes  est  adjugé  aux  Loupic 
pour  7  b.  la  corde  et  30  b.  le  cent  de  fagots.  Deux  bour- 
geois sont  désignés  pour  accompagner  les  magistrats  pour 
la  marque  du  bois. 

1748.  Concession  au  sieur  Scherrer  Nicolas,  maître- 
bourgeois,  d'un  emplacement  pour  bâtir,  près  du  pont.  (1) 

1748.  Reconnaissance  du  pouvoir  donné  au  sieur  Gi- 
rardin  par  le  sieur  Jacques  Molière,  adjudicataire  des 
poudres  du  royaume  de  vendre  la  poudre  à  giboyer  à 
raison  de  30  b.  la  livre. 

21  décembre  1748.  Règlement  de  police,  femmes  ei 
divers. 

11  août  1751.  Concession  de  terrain  au  sieur  Des 
Ronces  (nr.aison  Munier,  grand'rue);  contestation  pour  \t 
passage. 

1753.  AiTêté  ordonnant  l'expulsion  de  la  ville  de  Jeux 
familles. 

1754.  Atrôté  nommant  deux  bourg=îo.3  pour  taxer  les 
vins  des  cabaretiers  et  deux  autres  pour  taxer  les  viani^^s 

(1)  Père  du  g<5néral  Scherrer. 


482  REVUE  d'alsace 

de  la  boucherie  moyennant  oultre  aux  cabaretiers  de  tenir 
un  registre  exact  de  tous  les  vins  en  cave  et  aux  bouchers 
la  quantité  de  bétail  tué.  Pareillement  il  est  statué  que 
les  maître-bourgeois  et  deux  magistrats  feront,  chaque  quin- 
zaine, la  visite  des  pains  des  boulangers  et  cabaretiers. 

14  janvier   1755.  Arrêté  concernant  le  marguillier  de 
l'église  : 

Il  est  nommé  un  marguillier  chargé  de  sonner  les  an- 
gélus et  les  offices,  servir  Messieurs  le  Curé  et  familiers, 
avoir  soin  de  Téglise  et  des  ornements,  de  mettre  les 
cloches  en  branle  pendant  les  temps  d'orage,  fournir  le 
sel  pour  Teau  bénite  chaque  dimanche  et  avoir  la  faculté 
de  faire  porter  l'eau  bénite  chaque  Dimanche  dans  les 
maisons  moyennant  rétribution  au  temps  pascal,  d'allumer . 
et  présenter  les  cierges  au  Prevot,  magi3trats  et  officiers 
tant  à  la  Chandeleur  fête  Dieu  qu'aux  bénédictions;  sera 
tenu  de  fournir  les  rameaux  pendant  l'octave  de  la  fête 
Dieu,  d'assister' le  Curé  et  les  familiers  dans  l'adminis- 
tration des  Sacrements,  de  veiller  à  la  couverture  de 
l'église  et  remonter  l'horloge,  de  fournir  les  hosties.  Son 
gage  annuel  sera  de  30  livres  comme  marguillier;  12  livres 
pour  blanchissage;  12  1.  pour  fourniture  d'hosties;  12  1. 
pour  fourniture  de  cordes,  20  s.  8  d.  pour  le  sel  et  20  L 
pour  l'horloge,  en  toiit  86  1.  10  s.  8  d.  qui  seront  payes 
66  1.  10  s.  8  d.  par  la  fabrique  et  20  1.  par  la  ville; 
jouira  de  l'exemption  de  corvées  royales  et  de  ville   et 

des  grains  donnés  par  la  Cure. 

1755.  Nul  ne  pourra  pendre  enseigne  sans  l'autorisa- 
tion du  Magistrat.  Le  droit  sera  de  4  1.  10  s. 

1765.  Taxe  de  la  viande  :  4  s.  le  bœuf,  3  s.  6  d.  le 
veau  et  le  mouton. 

1789.  Même  texe  :  5  s.  3  d.  le  bœuf  et  le  veau;  4  s. 
le  mouton. 

1748.  Personne  ne  pourra  se  faire  recevoir  bourgeois, 
s'il  n'a  cinq  ans  de  régidende  dans  la  ville  et  de  bons 


PIÈCES    JUSTIFICATIVES  483 

9 

certificats.  Il  paiera  50  1.  pour  son  droit  d'habitation  et 
200  1.  lorsqu'il  sera  reçu  bourgeois  outre  les  droits  ordi- 
naires aux  Magistrats,  le  vin  et  le  pain  à  la  bourgeoisie 
et  aux  fermiers  les  droits  ordinaires. 

1790.  Salaires  payés  à  cette  époque  pour  une  journée 
de  travail  ou  par  quantité  : 

Au  maçon,  1  1.  5  s.;  charpentier,  1  1.  5  s.;  labou- 
reur, 5  1.  par  journal;  tailleur,  8  s.;  journalier  en  grange, 
6  s.;  menuisier,  1  1.  5  s.;  femme,  4  s.;  couturière 
en  linge,  2  s.;  fileuse,  2  s.;  journalier  ordinaire,  8  s.; 
faucheur,  1  1.  par  fauchie  ou  12  s.  au  journal;  mois- 
sonneur, 3  1.;  bûcheron,  12  s.  la  toise;  peigneur  de 
chanvre,  1  s.  la  livre. 

Usage  ancien  :  Il  était  d'usage  de  distribuer  au  nouvel 
an  (V  Janvier)  un  pain  d'un  sol  quatre  deniers  et  un 
pot  de  vin  à  tout  bourgeois  et  la  moitié  à  chaque  veuve 
de  bourgeois.  Cette  distribution  se  faisait,  à  l'issue  des 
vêpres,  à  l'hôtel  de  ville,  en  présence  du  Magistrat. 

Louis  HERBELIN. 


TABLE   DES   MATIÈRES 


-^-. 


TEXTE  {Le  château  et  les  murs) 

Page». 

Avant-propos % 45 

Preuves  de  l'emplacement  du  camp  romain. 
Comment  l^emplacement  du  camp  est  de- 
venu celui  de  l'ancien  château M) 

Le  château.  Sa  description- (55 

Les  murs    144 

Moyens  de  défense  du  château  et  des  murs; 

leur  entretien 1 50 

Evénements  auxquels  ont  été  mêlés  le  château 

et  les  murs.  Leur  destruction 24tS 

Ce  qui  reste  du  château  et  des  murs 451 

PIECES  JUSTIFICATIVES 

Charte  de  1442  (ungeld  et  vente) 457 

V                                        Rôle  du  guet  en  1529   450 

Capitulation  de  Délie  aux  Suédois 4GI 

Défenses  publiques  (1665-1729)   41)2 

Extrait  d'un  registre  dans  lequel  sont  inscrits 

les  comptes   de  recettes    et   dépenses   du 

bourgmestre 4  iVA 

Rapport  (extrait  du)  du  notaire  Flostat  au  duc 

Mazarin  (1666)    4(i8 

Description  du  château  par  le  notaire  Flostat 

(urbaire  de  1667) ' 470 

Innondation  du  6  septembre  1714 471 

Inventaire  des  meubles  de  l'hôtel-de-ville  (  1 720)  4  7  5 


TABLE    DES    MATIÈRES  485 

SUPPLEMENT 

Pages 

Le  Magistrat  de  Délie  (Conseil  communal) ....  476 

Ordonnancés    478 

Table  des  matières 484 

DESSINS 

Pont  sur;  l'Allaine  et  Grand'Rue  45 

Voies  romaines  de  la  Haute-Alsace 46 

Plan  de  Thabitation  seigneuriale 58 

Vue  d'ensemble  du  château  140 

Vue  générale  de  Délie   144 

Façade  Est  du  château '. ^. .  . . .  144 

Armes  de  la  maison  d'Autriche 145 

Armes  de  la  maison  d'Autriche  et  de  Délie  . . .  454 

Le  vieux  pont  ....." 455 

La  poterne  intra  muros  (Coinot) 473 

L'Eglise  473 

Le  presbytère 475 

Marque  de  l'inondation  de  1714 475 


E  RU  ATA 


Page  54,  2^  alinéa,  ligne  6  :  au  lieu  de  codent 
lire  eodem. 

Page  55,  ligne  16  :  au  lieu  de  piere  lire  pierre. 

Page  56,  à  la  fin  de  la  19*  ligne  :  lire  délégués  au 
lieu  de  délégué. 

Page  64,  5''  ligne  :  aii  lieu  de  au-dessus  du  château 
lire  au-dessus  de  la  ville. 

Page  64,  ^  note  à  rectifier  comme  suit  :  Extrait  d'une 
lettre  du  bailli  de  Hertzberg  à  la  Régence  d'Ensisheim 
alors  (1635)  réfugiée  à  Brisach.  V avancée  dont  il  s'agit 
était  convertie  en  jardin.  On  trouvera  plus  loin  la  lettre 
du  bailli. 

Page  151,  en  note  :  lire  Masevaux  au  lieu  de  Masse- 
vaux, 

Page  153  et   154,  en  note  :  lire  Isenheim  au  lieu  de 

Issenheim. 

(^ 


Le  Sceau  el  les  Armoiries  de  Cerna^ 


ss  I 

LE  SCEAU 

Le  sceau  de  la  ville  de-Cernay,  datant  de  1448.  repro- 
duit dans  l'ouvragé  de  Joseph  Depierre  (Cernay,  son  Passé, 
son  Présent,  p.  32  et  fig.  4)  est  endommagé  au  point 
qu'on  a  hésité  entre  deux  devises  :  «  Sigillum  universi- 
iatis  de  Sennen  »  et  «  Sigillum  civitatis  de  Sennen  ». 
Dans  l'un  et  l'autre  cas,  la  présence  de  de  devant  Sen- 
nen a  paru  anormale. 

C'est  au  contraire  la  présence  de  de  qui  permet  de 
choisir  entre  les  lectures  universitatis  et  civitatis.  Il  y  a 
lieu,  en  effet,  de  sous-entendre  hominum  devant  de  et 
la  devise  complète,  primitive,  devait  être  :  «  Sigillum 
uuivcrsitatis  hominum  de  Sennen  et  Steinbach  >»,  car 
Steinbach  faisait  partie  de  Cemay  jusqu'en  plein  XIX* 
siècle.  Le  sceau  était  celui  de  la  communauté  des  gens 
de  Cernay  et  de  ceux  de  Steinbach.  Loin  de  nous  pour- 
tant la  pensée  d'enlever  aux  gens  de  Steinbach  la  moin- 
dre prérogative  (1)  en  ne  préférant  pas  le  mot  civitatis  — 
ils  étaient  citoyens  de  Cernay  au  même  titre  que  ies 
Cernéens;  —  mais  universitatis  explique  mieux  la  com- 
munauté et  s'accorde  mieux  avec  la  présence  de  de  dans 
le  sceau. 


■1.  Par  W  fait,  Ws  ^eiis  (hi  liainoan  disparu  Birliiigren.  enlro 
Cerniniy  vl  Slcinbacii,  faisaient  aussi  partie  ih;  la  conununauté  ; 
fi'autres  ciicure  pcut-Olrt*. 


LE   SCEAU   ET    LES  ARMOIRIES   DE   CERNAY  1S7 

D'ailleurs,  voici,  à  Tappui  de  notre  opinion,  ce  qu'on 
peut  lire  sur  le  vieux  sceau  de  Stantz,  en  Suisse  :  «  Si- 
f(illum  universitatis  hominum  de  Stannes  vallis  superioris 
et  inferioris  ».  11  s'agit  ici  des  deux  vallées  Ob  dem  Wala 
et  Underwald,  au-dessus  et  au-dessous  du  Bois.  C'est 
précisément  en  lisant  par  hasard  cette  devise  dans  les 
Délices  de  la  Suisse  que  nous  avons  songé  à  notre  ville 
natale. 

Il  existe  aussi  des  chartes  adressées  en  1240  par  l'Em- 
pereur Frédéric  «  universis  hominibus  vallis  in  Swites  », 
à  tous  les  hommes  unis  de  Schwytz.  En  1275,  on  trouve 
universitas,  communauté  de  Schwytz. 

îl  convient  de  s'en  tenir  à  l'interprétation  usuelle  de 
universitas,  que  l'on  trouve  dans  le  Glossaire  de  Du 
Cange,  pour  qui  universitas  est  une  abréviation  de  in- 
colarum  urbis  vel  oppidi  universitas;  on  trouve  le  terme 
université  dans  le  sens  de  commune  à  Toulouse,  etc. 

En  1448,  .il  n'y  avait  plus  lieu  sans  doute  de  faire 
une  distinction  entre  les  habitants  de  ïoppidum  et  ceux 
du  vicus  de  Cernay,  comme  on  en  fait  une  en  1304  entre 
les  habitants  de  Voppidum  de  Thann  et  ceux  de  la  ville 
de  Thann.  (1) 

Voilà  pourquoi,  à  cause  de  la  présence  de  de,  nous 
inclinons  plutôt  en  faveur  de  «  Sigillum  universiatis  (homi- 
num ou  incolarum  sous  entendu)  de  Sennen  et  Steinbach  » 
qu'en  faveur  de  «  Sigillum  universitatis  de  (oppido  et 
vico  sous  entendu)  Sennen  »).(2) 

(1)  Cfr.  SclKTppflin,  Alsatia  lUphn),  II,  81  :  Vïmcm  opm  Thun- 
ne,  h.  rillirus  vU(p  Thaune...  (ic  unirp/slfas  iam  op'vU  quum  vïUc 
Thanuf*.  —  VUtirux  était  h'  p»iiv(*rn<Mir,  h*  i(ls}trHsatoi\  \o  ijubc- 
malur,  plus  lard  h'  prn'positus,  iiiaior.  iiinipp.  <:fr.  Du  (^nngp,  <*i 
Fusti'l  {\o  Cuiilangj's,  imsahn. 

't,  Au  sujof  (II'  riritas,  on  pourrait  prpott>r.  Au  tiMUps  do  Louis 
le  Déhonnairi»,  déj».  cintus  ♦'lait  uin»  villo  «''piscopalp,  par  oj>pn_ 
sillon  ît  rastrum.  cliAteau  *•!  apitulitm.  Op»Midant  toutf's  los  rliL 
tute»  des  Notices  dfs  provino«'s  ih's  (îaulos  nVlai»»nl  pas  épis<'o- 
pal»^s.  rivïtas  a  (Mé  pou  :i  pou  «Mondu  o(  est  devenu  «  non  mod(» 
urbein  capnt  gentis,  aut  ununi  ex  capillbus.  sed  etiam  totuni 
urbis  agruni   pagunive  •>.   Cfr.  Du  Cange. 


488  REVUE   D'ALSACE 

SS  H 

LES  ARMOIRIES 

L'étude  des  armoiries  de  Cernay  est  aussi  intéressante 
que  celle  du  sceau  de  cette  ville. 

«  De  gueuîes  à  un  puits  couvert  d'argent  accosté  de 
deux  barbeaux,  adossés  de  même  »  telles  sont  les  ar- 
moiries, conformes  à  Tédit  de  renouvellement  de  1698. 

Il  est  plus  facile  de  déterminer  l'origine  des  barbeaux 
que  celle  du  puits  couvert.  Les  barbeaux  proviennent 
sans  aucun  doute  des  de  Ferrette,  par  ceux-ci  des  de 
Montbéliard  et  par  ces  derniers  des  Comtes  de  Bar. 

Ces  armoiries,  on  les  trouve  du  reste,  mais  sans  le 
puits  couvert,  parmi  les  Armoiries  de  la  Salle  des  Croi- 
sades au  Palais  de  Versailles.  C'est  Richard,  comte  de 
Montbéliard,  et  son  frère  Gauthier,  qui  portaient  «  de 
gueules  à  deux  bras  d'or  adossés  à  l'écu  semé  de  croix 
recroisettées  au  pied  fiché  d'or.  Les  armoiries,  les  mêmes 
que  celles  de  Bar,  mais  d'écussons  différents,  rappel- 
lent la  commune  origine  de  ces  deux  familles  v.(l) 

Comme  on  sait,  le  bar  (Barsch,  perche)  est,  en  tant 
que  figure  héraldique,  un  poisson  mis  en  pal,  figuré 
de  profil  et  courbé  (2).  Le  Bar  des  armes  de  Bar-le-Duc 
vient-il   de   l'Orient,   ainsi   qu'on   l'a   supposé  ?   Peut-être. 

Le  puits  était  sans  doute  un  puits  commun.  Peut-être 
un  symbole  de  puits  caché  dans  le  désert  de  rOchsen- 
feld  ?  PQut-être  un  puits  de  circonvallation  ?  (3)  Ou  plu- 
tôt un  puits  révéré,  un  puits  sacré  ?  Quoi  qu'il  en  soit, 
puits  des  armoiries  et  suffixe  ay  du  nom  de  Cemay  sem- 
blent bien  indiquer  l'importance  de  l'élément  aquatique 
dans  Cemay. 

C.  OBERREINER. 

M)  Art  de   véhfïn'  les  dates,  XI  j).  179. 

'2'   Mimnio  parle  <Jo  barbus  «lans  la  Mnsell»'.  II   pouvait   y  en 
avoir  dans  la  Monse. 

3;  i:(''sar  vn  avait  fait  un  di^vant  Alcsia,  pour  défendre  seà 
lignes. 


Ses  Origines  de  Ul}ann 


PAU 

C.   OBERREINER 


I.  —  Parmi  les  peuplades  germaines  commandées  par 
Arioviste  et  battues  par  Jules  César,  il  y  avait,  d'après 
les  «  Comentaires  sur  la  Guerre  des  Gaules  )>  (1,51),  les 
Sedusii.  On  ne  trouve  cette  nation  mentionnée  nulle 
part  ailleurs  et  l'on  ne  peut  en  conséquence  savoir .  où 
elle  était  fixée  au  temps  de  César. 

Parce  que  les  Triboques.  également  battus,  du  reste, 
par  César,  avaient  peut-être  déîà  chassé  les  Médiomatri- 
ques  des  environs  de  Strasbourg,  peut-on  supposer  que 
parmi  les  nations  germaines  faisant  partie  de  l'armée 
d'Arioviste  (Harudes,  Marcomans.  Vangions,  Nemetes,  Se- 
dusiens)  il  y  en  avait  comme  à  demeure,  avec  les  Suèves, 
dans  le  tiers  de  la  Séquanie  occupée  par  Arioviste  ?  Si 
cette  occupation  temporaire  par  l'une  ou  l'autre  de  ces 
tribus  a  eu  lieu^  a-t-elle  duré  assez  longtemps  pour  qu'il 
en  reste  trace  dans  la  toponymie  ? 

Peut-on  par  exemple,  comme  Ta  fait  Dallechamp,  d'u- 
ne similitude  de  nom,  fort  problématique  d'ailleurs,  in- 
férer que  les  Sedusii  étaient  les  Thannenses,  les  Than- 
nois,  que  Thann  était,  au  temps  de  la  lutte  de  César  con- 
tre Arioviste,  occupée  par  les  Sedusii  ? 

Vorburg,  dans  son  Historia  Romana  -  Germanica  pri- 
mi/.  (1),  traite  cette  conjecture  d'invraisemblable.  (2) 

fi)  Ufr.  Vorburg,  Histona  Homnno-Germaniva  piïmït.,  Franc- 
fort, 1695,- 1,  p.  222  :  »  Nam  in  Sadiisiis.  qui  ciun  Ariovisto  m 
Gallia  fuerunt,  quomodo  se  torquent,  et  nunc  ex  eadern  noniinis 


490  REVUE  d'alsacb 

A  supposer  par  ailleurs  que  les  Sedusii  soient  les 
mômes  que  \es  Edusones  de  Tacite  (Germanie  40)  ou  les 
Phundusi  de  Ptolémée  (II,  11,  512)  --  ce  qui  n'est  rien 
moins  que  certain  (3)  —  Thann  n*a  pas  davantage  d'ana- 
logie de  nom  avec  ces  peuplades. 

Laissons  donc  plutôt  les  Sedusii  dans  le  Palatinat, 
où  on  les  place  ordinairement,  ou  plaçons  les  dans  les 
environs  de  Wisszembourg,  jadis  Sebusium(4),  dont  le 
nom  offre  plus  de  ressemblance  avec  Sedusii. 

Si  nous  proposons  cette  dernière  identification,  c'est 
en  ne  tenant  pas  compte  de  ce  qui  a  pu  se  passer 
après  la  défaite  d'Arîoviste.  Il  est  possible,  en  effet, 
que  les  .Sedusiens,  sans  doute  peuplade  assez  peu  im- 
portante, ont  été  laissés  par  César  en  Haute- Alsace  après 
le  désastre  subi  par  Arioviste.  En  effet,  d'une  part  il  n'est 
nullement  certain  que  le  tiers  de  la  Séquanie  occupé  par 
celui-ci  a  été  rendu  aux  Séquanes  après  la  victoire  de 
César,  et  d'autre  part  ce  dernier  a  laissé  sur  la  rive  gau- 
che du  Rhin  des  Germains  comme  les  Triboques,  les  Né- 
mètes  et  les  Vangions.  Pourquoi  n'y  aurait-il  pas  égale- 
ment laissé  les  Sedusiens  ?  César  avait  même  proposé  à 
Arioviste  de  le  laisser  avec  ses  Suèves  dans  le  tiers  de 
la  Séquanie  qu'il  occupait,  à  condition  de  ne  plus  faire 
passer  le  Rhin  à  d'autres  Germains.  César  du  reste,  après 
le  refus  d'Arioviste,  devait  plutôt  en  vouloir  à  celui-ci 
et   aux   Suèves   qu'aux    autres   peuplades,    moins    impor- 


similitudirip  f^pfhtnonses  Miirlianns  ,  ncnr  ^^rdanetises  ail  Mosain 
vel  ThantiPtisOft  ox  Alsntia  facinnl  D.illoohaïnpius  ,  née  frateri 
volnnt  (N^  his  S«»dusiis.  praMor  Cn'sarpiii,  inli»r  (ii'rmancis  nil>iî 
ai  11  pli  us  repiM'iri.  »> 

'2;  On  a  aussi  siuij^ô  à  .<rltz.  11  osi  posftiblo  quo  les  Sodusii  y 
aioni  habita'.  NFais  ÎT'Ivinolo^i»»  d»»  S^'Ilz  n^  le  pnnivf»  nnllPiuoni. 
Ijos  S»*llî5  of  los  Sfiiiltz  (li»iv«Mit  pliitnl  \o\\r  iioru  h  iWa  sources  ïj1h.> 
ou  MKiins  sal^r»s. 

3)  On  oroil  (pio  oos  Kndosfa  sont  los  Yontonts,  oti  ponpies  du 
.lutland.  Ctr.  Pinkorton.  RpoluTohes  sur  Tori^inc  des  Seylhes.  — 
Les  Plumdusi  lUaienl  près  des  Charudes,  d'après  Plolemëe. 

(.i)  Gfr.  le  Dict.  de    Henry  Estienne,  1590. 


LES  ORIGINES  DE   THANN  491 

tantes  d'ailleurs;  celles-ci  ont  peut-être  trouvé  grâce  de- 
vant leur  vainqueur. 

L'hypothèse  de  Sédusiens  établis  à  l'entrée  de  la  val- 
lée de  Saint-Amarin  par  César  est  donc  soutenable.  Mais 
dans  ce  cas,  à  ne  s'en  tenir  qu'à  la  toponymie,  c'est  plu- 
tôt h  la  variante  Edures(\)  qu'il  faudrait  songer,  et  les 
Sedusii  avaient  été  les  riverains  de  la  Thur. 

Mais  outre  la  Thur  est  un  nom  d'origine  celtique,  et 
non  germanique,  il  nous  semble  que  ce  sont  plutôt  les 
Tulingiens  qui  eurent  permission  de  réintégrer  la  vallée 
de  la  Thur  quittée  par  eux  pour  la  Suisse.  (2)  Il  n'y 
avait  plus  pléthore  chez  ces  peuplades,  mais  au  con- 
traire ayant  obtenu  de  nouvelles  concessions  de  terres, 
celles-ci  devaient  en  être  reconnaissantes  à  César  et  mieux 
protéger  la  Gaule  contre  les  Suèves. 

Pour  la  Haute-Alsace,  par  le  fait  César  devait  avoir 
davantage  confiance  dans  les  Rauraques,  les  Latobriges  et 
les  Tulmges  que  dans  les  Sédusiens  germains.  Tandis 
que  Labiénus  prenait  ses  quartiers  d'hiver  (58-57)  à  Be- 
sançon sans  doute,  le  tiers  de  la  Séquanie  auparavant 
occupé  par  Arioviste  ne  dût  pas  rester  sans  défense  con- 
tre les  Suèves.  La  garde  du  Rhin  d'Alsace  fut  montée 
plus  probablement  par  les  Helvètes  et  leur  compagnons 
que  par  les  Séquanes  diminués  ou  par  les  anciens  alliés 
d'Arioviste. 

C'est  plutôt  en  Basse-Alsace  que,  moyennant  certaines 
conditions,  les  Sédusiens  purent  rester,  à  moins  qu'ils 
n'aient  été  refoulés  dans  le  Palatinat. 

Quoiqu'il  en  soit,  si  après  la  Conquête  des  Gaules  par 
César,  les  Sedusii  ont  été  tolérés  à  Thann  ou  dans  la 
vallée  de  la  Thur,  comme  les  Triboques  l'ont  été  dans 
\gs  environs  de  Strasbourg,  ils  ont  été  si  bien  absorbés 
par  les  Gaulois  qu'on  n'en  trouve  nulle  trace.  Il  vaut 
mieux  abandonner  l'hypothèse  de  Dallechamp. 

ij)  Cfr.  /*.  [ioHH  rommentarï  Hennn  denna  nie  arum  llbiities, 
Amslerdani,  1632.  p.  11. 

(2)  Cfr.  Bulletin  de  /^  Société  Belfortaine  d'Emulation. 


492  REVUE   D'ALSACE 

On  pourrait  encore  soutenir  que  Tibère  transplanta 
des  Seâusii  dans  la  région  de  Thann,  Mais  du  fait  que 
cet  Empereur  a  transplanté  40.000  Germains  qui  s'étaient 
rendus  à  discrétion  dans  la  Gaule,  leur  assignant  des  de- 
meures le  long  du  Rhin,  «  juxta  ripam  Rheni  )>,  comme 
le  dit  Suétone,  dans  la  Vie  de  Tibère  (chap.  9).  on  ne 
peut  rien   inférer  de  positif. 

II.  —  Il  est  une  autre  hypothèse  concernant  les  Ori- 
gines de  Thann,  hypothèse  plus  soutenable,  émise  par 
des  historiens  suisses.  Selon  Tschudi  et  Guilliman,  l'an- 
cienne ville  des  Séquaniens  citée  par  Ptolémée  (liv.  II, 
chap.  IX)  sous  le  nom  de  Didattium  serait  Thann.  (1) 

Rien   ne  justifie   cependant  cette   opinion.  A  ne   s*en 

■ 

tenir  qu'aux  éléments  communs  entre  Didattium  et  les 
noms  des  localités  considérées  comme  étant  l'ancienne 
cité  des  Séquanes,  on  remarque  davantage  de  ressem- 
blance entre  Didattium  et  Daiiray  Dadila,  Délie  ou  Datten- 
ried.  (2)  Même  si  l'on  admet  la  lecture  Diatannum^  Thann 
ne  l'emporte  pas  sur  Délie,  car  on  recontre  aussi  pour 
Délie  Tannenriet  (en  1284). 

Puisqu'il  n'y  a  dans  Ptolémée,  le  seul  auteur  qui  cite 
Didattium,  aucune  indication  complémentaire,  on  en  est 
réduit  qux  conjectures. 

III.  —  A  s'en  tenir  à  l'étymologie,  Thann  a.  été  con- 
sidérée  comme   une   Chesnaye   celtique.  M.  Ant.  Schwae- 

{  Cfr.  SHiœpflin,  Ah.  Ul.  I.  ÎK)  -  Slt.fTrl.  />lr/.  topo(j.  du 
Uaiit-IUihi. 

'2  On  a  aussi  jxmis»'  que  I)i<Ial(imn  était  IVilt»,  et  «laiis  «v  cas 
J»^s  traiisfnniialions  sorait'iit  1rs  im^'iurs  i\{w  |)«mr  l)olli\  D'Anviil»? 
a  songé  à  Cité,  pivs  de  Passavant .  Knlln  on  a  émis  l'idée  qm* 
ViiMix  Senrre,  pr<^s  de  SmnTe.  pouvait  élre  Didattiuni  ;  Uïaiîs  il 
n'y  a  pas  plus  d'anainjrie  enlre  Seurre  et  Didattium  ([u'il  n'y  en  a 
»*n|pe  notre  Cernay  v{  Didattium. 

Hemarquons  que  \nn\r  Ptolémée,  Argenluaria  ïlorburg  ou  nue 
aulri'  loralité  élail  chez  les  Rauriques  ;  il  semble  ipie  Thann  s*y 
trouvait  plutôt  qui*  ehez  les  Séquanes.  Délie  est  déjà  davantai^(* 
au  sud. 


LES  ORIGINES  DE   THANN  493 

derlé(l)  a  proposé  le  celtique  iann,  chêne.  Tann  est 
bien  considéré  comme  gaulois  par  d'autres  étymologistes. 
Ainsi  M.  Chesnel  (2)  estime  que  Tanis,  le  Tann  sont  des 
lieux  plantés  de  chênes,  ainsi  que  Arthenay  (ar  -  Tarticle) 
la  Chesnaie. 

Selon  Holder,  l'auteur  du  <«  Altkeltischer  Wôrter- 
schatz  »,  c'est  plutôt  derva  qui  signifiait  chêne  chez  les 
Gaulois. 

11  s'agit  en  somme  de  savoir  si  le  sapin  qui  figure  dans 
les  armoiries  de  Thann  est  bien  représentatif  de  l'essence 
sapin  (car  de  l'essence  chêne  il  ne  saurait  l'être),  ou 
de  la  forêt,  tan,  sens  que  Uhland  a  fait  revivre  dans  son 
«  Roland  Schildtràger  ».(3) 

Qu'il  y  ait  eu,  dans  la  forêt  recouvrant  jadis  l'emplace- 
ment où  s'élèvent  Thann  ef  Vieux-Thann  surtout  des  sa- 
pins, c'est  très  probable,  et  dès  lors  il  est  difficile  de 
déterminer  si  l'on  a  pris  la  partie  pour  le  tout  ou  non  (4). 
Si  Ton  s'en  tient  à  la  légende  de  saint  Thiébaud,  si 
populaire,  il  n'y  a  pas  lieu  d'abandonner  l'idée  Sapinière, 
Sapin. 

Mais  quel  est  le  fondement  de  la  légende  de  saint 
Thiébaud  ?  Le  sapin  en  question  n'a-t-il  pas  fait  place 
au  sapin  d'une  autre  légende,  d'une  légende  païenne  ? 

La  mort  d'Athis,  fils  de  Cybèle,  sous  un  sapin,  après 
sa  mutilation;  (5)  le  sapin  fatal  emporté  par  sa  mère;  le 
petit  doigt  qui  remue,  de  par  la  permission  de  Zeus;  les 
processions  des  Cannophores,  du  pin  sacré,  dont  il  est 
question  dans  Arnobe,  Diodore  de  Sicile,  Ovide,  tout  ce 
culte  d'Athis  n'a-t-il  pu  être  remplacé  à  Thann  par  la 
légende  de  saint  Thiébaud  ? 

i.  Cfr.  à  Ci*  sujet  Messaffor  (VAIs^rc^LOrrninf*,  2  déoenibiv 
iî)Il. 

^*2,  Cfr.  Chosni'I,  Le  Colenilu  et  VAvrancMn,  Coutanres  i!K)S, 
p.  60. 

'3;  MoiiU'   sur  W  coursier  i\c   son    |m*tp.     Roland     chevaucha 
"  dniTh  dt^n  Tann  ».  Fins  loin,  k*  Coin!!*  Hiohard  parle  do  «•  wil- 
dcn  Tann  »». 

i;   Iten,  en  anglo-saxon  est  une  vailée  très  boisée. 
(5)  D'Athis  a  pu  venir  Didattiuni. 


494^  REVUE   D'ALSACE 

Les  amateurs  de  tauroboles  et  autres  énergumènes 
avaient  besoin  d'être  guéris  moralement;  le  culte  de  saint 
Thiébaud  a  pu  guérir  de-  celui  d'Athis.  (1)  Enfin,  pour 
jeter  comme  un  voile  sur  ce  que  l'histoire  d'Athis  et  de 
ses  sectateurs  présentait  de  choquant,  l'on  a,  au  Moyen- 
Age,  honoré  le  sapin  en  tant  que  sapin,  et  les  proces- 
sions antiques  de  mars  ont  fait  place  à  la  fête  automnale 
du  sapin,  —  tout  ceci  afin  que  la  trace  d'Athis  disparût. 

C.  OBERREINER. 


H)  S<*lon  Ooorge  Reinhold  Hurickon,  Der  Stad  Dantsick  msto- 
)ische  Beschre\hung,  Amslerdaiii,  1«)87.  p.  393,  />««,  en  '  vieux 
ludesqiH»,  est  Dieu,  et-  vient  par  aph<?rt^se  de  Codan,  Oodan, 
Wodan.  Dans  ce  cas,  Wodan  aurait  remplacé  Athis  à  Thann. 


BIBLIOGRAPHIE 


VI .  —  Révolution   et  Empilée. 

L'étude  de  M.  M.  Liber  sur  Les  Juifs  et  la  convoca- 
tion des  Etats  Généraux  est  fort  instructive.  L*auteur 
examine  d'abord  quels  furent  en  1789  les  sentiments  des 
populations  à  l'égard  des  Juifs,  et  montre  comment  en 
Alsace,  pour  nous  borner  à  notre  province,  les  Cahiers 
révèlent  une  hostilité  unanime  contre  eux  :  partout  on 
réclame  des  mesures  contre  leur  pullulement  et  contre 
leur  usure.  Cette  unanimité  serait  due  à  une  agitation 
systématique  et  à  des  manœuvres  de  pression  caractérisée 
dont  l'auteur  principal,  d'après  M.  Liber,  aurait  été  Hell, 
bailli  de  Landser.  Lors  des  opérations  électorales,  tandis 
que  les  Juifs  portugais  du  Midi  participent  au  vote,  les 
Juifs  allemands  d'Alsace,  des  Evêchés  et  de  Lorraine  en 
sont  exclus  par  une  décision  de  Necker.  Cerfberr,  un  des 
syndics  de  ceux  d'Alsace,  demande  alors  des  députés  spé- 
ciaux pour  la  nation  juive  :  on  l'autorise  seulement  à 
faire  rédiger  le  cahier  de  ses  doléances  qui  sera  pré- 
senté au  roi.  La  rédaction  faite  dans  les  diverses  com- 
munautés, Allemands  et  Portugais  réunis  à  Paris,  éla- 
borent un  cahier  commun,  perdu  depuis,  mais  connu  par 
Grégoire.  Puis  ils  se  brouillent,  et  leurs  divisions  con- 
tribuent à  retarder  les  décisions  de  l'Assemblée  qui  dé- 
crète le  14  octobre  seulement  que  l'affaire  sera  traitée 
dans  la  présente  session.  (Revue  des  Etudes  juiveSy  1912, 
t.  LXm,  p.  185  et  LXIV  p.  89  et  244;  1913,  t.  LXV, 
p.  89  et  LXVI,  p.  161.) 


1 


496  REVUE    D'ALSACE 

Carl  Gruber  :  Der  Kônigsleutnant  im  alten  Elsass, 
Après  avoir  cherché  à  définir  les  pouvoirs  des  Lieute- 
nants du  Roi,  M.  Gruber  raconte  quelques  épisodes  de 
la  vie  du  baron  Louis  de  Klinglin  qui  exerçait  cette  fonc- 
tion à  Strasbourg  au  début  de  la  Révolution,  et  dont  le 
rôle  dans  les  événements  de  1789  est  bien  connu. 
M£/,  p.  92.) 

D"^  Grupe  :  Die  bàuerlichen  Unruhen  in  der  Graf- 
schaft  HanaU'Lichtenberg  im  Sommer  1789.  Reproduc- 
tion très  augmentée  de  la  première  partie  d'un  travail 
inséré  en  tête  du  Programme  du  Gymnase  de  Bouxwiller 
en  1897.  L'auteur  remarque  non  sans  raison,  et  avec  une 
certaine  mélancolie,  que  nombre  de  mémoires  érudits  sont 
en  quelque  sorte  ensevelis  dans  les  Programmes  annuels 
des  établissements  scolaires  et  restent  trop  souvent  igno- 
rés du  public.  (EM,  p.  289.) 

D*^  CiCSAR  :  Belohnung  und  Unterstiitzung  Ersteiner 
Biirger  in  der  Revolutionszeit,  Publie  deux  délibérations 
relatives  à  une  distribution  de  pain  et  de  vin  faite  aux 
électeurs  par  la  municipalité  d'Erstein  en  1790,  et  à  la 
vente  de  pain  à  prix  réduit  consentie  par  elle  aux  indi- 
gents à  la  même  époque.  L'auteur  s'étonne  du  premier 
fait  :  mais  n'était-ce  pas  un  vieil  usage  dans  beaucoup 
de  villes  d'Alsace  que  de  procéder  à  des  distributions 
de  ce  genre,  voire  d'offrir  un  banquet  aux  bourgeois  le 
jour  du  renouvellement  du  Magistrat  ?  D'autre  part  il 
n'est  pas  légitime  d'attribuer  à  la  Révolution  seule,  com- 
me le  fait  M.  Cœsar,  la  cherté  de  la  vie  en  1790.  La 
disette  datait  de  loin  et  avait  sévi  particulièrement  dans 
l'hiver  de  1788;  tout  le  monde  sait  que  la  misère  fut 
une  des  grandes  causes  des  Troubles  de  l'année  sui- 
vante. Quant  à  parler,  au  9  mai  1790,  de  la  dépréciation 
des  assignats  pour  expliquer  la  hausse  du  prix  des  den- 
rées, c'est  commettre  une  grave  erreur.  Créés  en  dé- 
cembre 1789,  les  assignats  ne  reçurent  cours  de  mon- 
naie que  le    17   avril    1790  et  n'étaient  nullement  dépré- 


BIBLIOGRAPHIE  497 

ciés  au  bout  de  trois  semaines.  Pourquoi  d'ailleurs  l'au- 
teur, comparant  le  prix  du  pain  à  cette  date  et  aujour- 
d'hui, ne  tient-il  aucun  compte  de  cette  dépréciation  qu'il 
cfoit  si  considérable  ?  (£  Af,  p.  506.) 

La  fête  de  la  Confédération  du  Rhin  avait  été  célé- 
brée à  Strasbourg  du  12  au  16  juin  1790  avec  un  succès 
brillant.  M,  Rod.  Reuss,  après  nous  l'avoir  rappelé,  suit 
La  Garde  nationale  de  Strasbourg  à  la  Fête  de  la  Fédé- 
ration parisienne  (14  juillet  1790).  II  publie  des  lettres 
très  intéressantes  adressées  au  maire  de  la  ville,  Frédé- 
ric de  Dietrich,  par  son  fils  Fritz  et  le  précepteur  de 
celui-ci,  Alexis  Gloutier,  qui  s'étaient  joints  aux  fédérés. 
On  y  trouvera  un  récit  curieux  du  voyage  des  Alsaciens, 
surpris  du  «  froid  de  glace  »  des  Lorrains,  décidément 
«  inélectrisables  »>,  et  parfois,  comme  à  Nancy,  «_entière- 
ment  inconstitutionnés  »,  puis  un  tableau  pittoresque  des 
fêtes  de  Paris,  magnifiques,  mais  où  régnait  «  plus  de 
gaîté  que*  d'ordre  et  de  pompe  »,  de  la  revue  passée  par 
le  roi,  dont  «  nos  strasbourgeois  ont  trouvé  qu'il  avait 
l'air  d'une  rude  bête  »,  du  voyage  de  retour  jusqu'à  la 
rentrée  à  Strasbourg,  un  mois  après  le  départ.  (R  A I, 
page  33.) 

M.  Albert  Mathiez.  publie  sur  Les  Francs-Maçons  et 
la  propagande  révolutionnaire  après  Varennes  une  cu- 
rieuse lettre  envoyée  de  Kehl  en  août  1791  par  un  ancien 
capitaine,  nommé  Le  Maire,  à  un  général  inconnu.  Il  a 
fait  traduire  en  allemand  un  imprimé  de  la  loge  S.  Jean 
d'Ecosse  du  Contrat  Social  à  Paris,  et  y  a  ajouté  un  pe- 
tit discours  pour  les  Frères  des  pays  étrangers.  Le  maire 
de  Strasbourg  a  fait  imprimer  le  tout  à  2.000  exem- 
plaires qui  ont  été  passés  en  sûreté  sur  la  rive  droite 
du  Rhin;  on  va  les  envoyer  aux  vénérables  des  loges 
de  villes  allemandes  ou  belges  où  cet  écrit  «  fera  des 
merveilles  »,  ainsi  que  dans  les  armées.  On  ne  nous 
avait  pas  montré  encore  ce  Dietrich  franc-maçon  se  ser- 
vant des  loges  d'Allemagne  pour  y  favoriser  la  propa- 
gande girondine.  (Annales  révolutionnaires,  p.  101.) 


498  REVUE   D'ALSACE 

Dans  un  mémoire  qu*écrivit  Chabot  pendant  sa  déten- 
tion et  qu'édite  également  M.  A.  Mathiez  :  François 
Chabot,  représentant  du  peuple,  à  ses  concitoyens  qui  sont 
les  juges  de  sa  vie  politique,  on  relèvera  les  passages  où 
cherchant  à  défendre  les  frères  Frey,  réfugiés  jadis  à 
Strasbourg,  l'auteur  parle  de  «  l'infâme  Dietrich  »,  La- 
vaux,  de  «  la  presque  universalité  des  Strasbourgeois 
fanatiques,  feuillants  ou  autrichiens  )>,  des  espérances  des 
royalistes  après  le  20  juin  et  notamment  de  ceux  de 
Strasbourg  qui  «  étaient  plus  insolents  que  partout  ail- 
leurs )>,  etc.  (Annales  révolutionnaires,  p.  533.) 

Le  Commissaire  Sicard,  strasbourgeois,  dont  M.  Ar- 
thur Chuquet  nous  conte  les  mésaventures,  faillit  payer 
cher  la  protection  de  Dietrich  et  de  Victor  de  Broglie. 
Nommé  commissaire  des  guerres  sur  leur  recommanda- 
tion en  mai  1792,  il  fut  dénoncé  après  le  10  août,  ac- 
cusé de  feuillantisme,  de  complicité  avec  le-  /<  scélérat 
Dietrich  »  et  Lafayette.  Malgré  ses  protestations  et  celles 
de  sa  famille,  il  fut  suspendu  en  février  1793,  exilé  à 
20  lieues  des  frontières,  puis  arrêté  à  Toulouse,  empri- 
sonné à  Rayonne  et  libéré  seulement  à  la  fin  de  179Î. 
Réintégré  en  1795,  il  mourut  en  1842.  {la  Revue,  t.  CV, 
p.  19.) 

Paul-Albert  Helmer  :  Un  procès  sur  la  féodalité 
d*une  redevance  (R  A,  p.  19). 

M  LÉON-G.  Pélissier  :  Autour  des  négociations  de 
Bâle  {Juillet-Septembre  1795),  publie  les  lettres  d'un 
émigré  qui  signe  de  Pomiel,  adressées  de  Bâle  à  l'Inqui- 
sition d'Etat  de  Venise,  et  où  l'on  trouvera  des  indica- 
tions sur  la  situation  de  l'Alsace,  les  mouvements  des 
Troupes,  les  projets  d'invasion  des  impériaux,  avec  de 
fréquentes  allusions  aux  intelligences  (qu'on  se  flatte  d'a- 
voir dans  la  province.  (Revue  historique  de  la  Révolution 
françase,  p.  206.) 

Dans   les   articles   que   M.    Eugène   Welvert   consacre 


BIBLIOGRAPHIE  4^9 

à  La  Mission  de  Lakanal  sur  le  Rhin,  on  recontre  d'utiles 
renseignements  sur  Rtidler  qui,  après  le  traité  de  Campo 
Formio,  avait  été  chargé  d'organiser  les  territoires  nou- 
veaux de  la  rive  gauche  du  Rhin,  mission  confiée  peu 
après  à  Lakanal,  ainsi  que  sur  d'autres  Alsaciens  tels  que 
Reubell  ou  Daigrefeuille.  (Feuilles  d* Histoire,  t.  IX.  p.  413.) 

M.  Jos.  LÉvY  nous  apporte  cette  année  trois  nouvelles 
contributions  à  l'histoire  religieuse  de  la  Révolution  en 
Alsace  :  L'aliénation  et  le  dépouillement  des  églises  ainsi 
que  la  profanation  des  cimetières  pendant  la  grande  dévo- 
lution {1790- \S04).  —  La  confiscation  des  presbytères 
dans  la  Haute-Alsace  pendant  la  Révolution  (1790-  1802). 
—  Le  sort  des  orgues  dans  la  Haute-Alsace  pendant  la  Ré- 
volution (1793-  1801.  Dans  ces  trois  articles  il  donne  des 
textes  de  lois,  de  décrets  ou  d'arrêtés  qu'on  sera  heureux 
de  trouver  réunis.  Il  n'a  pu  malheureusement  montrer  dans 
quelle  mesure  les  ordres  des  autorités  ont  été  exécutés. 
Pour  les  églises,  il  donne  seulement  un  état  des  édifices 
religieux  des  cantons  de  Neuf-Brisach  et  de  Soultz  en 
1796;  pour  les  orgues  il  semble  n'avoir  trouvé  aucun 
renseignement.  Quant  aux  presbytères,  il  publie  par  can- 
tons la  liste  de  tous  les  presbytères  du  Haut-Rhin  envoyée 
au  ministre  de  l'intérieur  en  l'an  V.  Or,  il  n'y  est  fait 
mention  d'aucune  des  communes  du  Territoire  de  Bel  fort 
actuel.  Nous  ne  cesserons  de  protester  contre  la  tendance, 
si  fréquente  en  Alsace,  qui  "consiste  à  prendre  comme 
cadre  pour  des  études  de  l'époque  révolutionnaire  le  Dé- 
partement de  Haute-Alsace  créé  après  1871,  et  non  l'an- 
cien Haut-Rhin.  II  y  a  là  un  véritable  anachronisme. 
(/?  A  C,  p.  273,  406  et  736.) 

M.  le  D*^  Gass  continue,  dans  une  série  d'études,  l'his- 
toire du  Séminaire  de  Strasibourg  pendant  la  Révolution 
comnfcencée  en  1911  et  1912.  Dans  la  première  Bas  konsti- 
tuiionelle  Priesterseminar,  il  montre  comment  cet  établisse- 
ment fut  organisé  par  l'évèque  Brendel  avec  l'aide  d'ecclé- 
siastiques venus  du  dehors,  comme  Euloge  Schneider,  et 

7 


500  REVUE   D'ALSACE 

Dereser,  jusqu'à  ce  qu'il  sombrât  au  début  de  1793.  {S  D  B 
page  21.) 

Sous  le  titre  :  Dos  Priesterseminar  im  ExU,  il  racon'^e 
comment  les  jeunes  clercs  alsaciens  qui  .suivirent  le  car- 
dinal de  Rohan,  leur  évêque,  sur  la  rive  droite  du  Rhin, 
furent  formés  à  la  vie  religieuse  à  Ettenheimmûnster,  à 
Allertieiligen,  etc.  (S  D  B,  p.  69.) 

Il  décrit  aussi  dans  un  article  intitulé  Dos  Priester- 
seminar als  Priestergefàngnis,  la  v:e  des  ecclésiastiques 
incarcérés  au  séminaire,  surtout  d'après  Iss  souvenirs  du 
jésuite  Dominique  Roos  de  Sélestat  qu'il  a  publiés  récem- 
ment. {Erlebnisse  eines  elsassischen  Jesuiten  wàhrend  der 
Révolution.  Slnasfoourg,  Le  Roux,  ]913.)(5  D  B.  p.  171.) 

Il  commence  enfin  l'histoire  de  la  maison  en  tant  que 
pri^n  pcrfitique  :  Dos  ï\riesterseminar  als  politisches  Zenr 
tralgefàngnis,  en  énumérant  les  malheureux  suspects,  de 
toutes  les  classes  de  la  sociéié,  qui  y  furent  entasbés  et 
réduits  à  un-s  vie  misérable.  (5  D  B,  p.  558.) 

Le  même  auteur  reproduit  une  lettre  adressée  par  l'ad- 
ministration d>épartementale  du  Bas-Rhin  au  bibliothécaire 
de  l'Ecole  Centrale  pour  lui  prescrire,  au  nom  du  Ministre 
de  rinlérieur,  de  faire  parven*r  à  la  Bibliothèque  nationale 
tous  l>es  diplômes  concernant  les  établissements  ecclésias- 
tiques qui  seraient  en  sa  possession,,  du  22  décembre  1799  : 
Die  Révolution  und  die  kirchlichen  Urkunden,  (S  D  B, 
paçe  443.) 

H  nous  doi^ne  encore  le  début  d'une  biographie  de  Fran- 
çois Ignace  Anstett,  originaire  de  Molsheim,  qui  devint  curé 
const'tu'.ionnel  de  Schnersheim,  membre  du  Directoire  du 
Bas-Rhin  et  lieutenant  d'Euloge  Schneider,  dont  il  partagea 
la  disgrâce.  Il  échappa  cependant  à  la  n[K>rt,  fut  un  mo- 
ment agent  national  du  canton  de  Brumajh  sous  le  Direc- 
toire et  finit  obscurément.  {A  E  A,  p.  437.) 

J.  P.  HoTT  :  Vieilles  silhouettes.  M,  Vahhé  Joseph-Louis. 
Colmar,  mort  évêque  de  Mayence  (1760-1818.)  Courte  no- 
tice sur  les  débuts  de  ce  prélai  alsacien,  qui  n'ajoute  guère 
à  la  biographie  publiée  en  1906  par  Joseph  Wirth.  Signalons 


BIBLIOGRAPHIE  501 

•en  passant  sur  Vôpiacopat  de  Mgr  Colmar  le  livre  de  Franz 
Usinger  :  Dos  Bistum  Mainz  unter  franzôsischer  Herr- 
schaft,  1798  bis  1814,  Mayence,  \9\2.  R  C  A,  p.  492.) 

KiEFFER  :  Derniers  moments  de  Mgr  Saurine,  Lettre 
adressée  à  Mgr  V Archevêque  de  Besançon  par  M.  le  Se- 
crétaire de  VEvéché,  Mgr  Saurine,  ancien  évêque  consti- 
tutionnel des  Landes  nommé  à  l'évêohé  de  Strasbouig 
après  le  Concordat,  mourut  en  tournée  de  confirmation 
à  Soultz  (Haut-Rhin)  en  mai  1813.  (S  D  B,  p.  185.) 

M.  Paul  Acker  publie  une  conférence  faHe  à  Paris 
sur  ce  grand  Soldat  d'Alsace  :  Kléber.  (A  L  P,  2  ^à  28  fév.) 

Une  plaque  de  pierre,  jadis  apposée  sur  la  maison  où 
Ton  croyait  qu'il  était  né,  une  pipe  qui  lui  appartint,  un 
obélisque  élevé  en  son  honneur  au  Polygone,  de  nombreux 
portra'ts  gravés,  un  tableau  représentant  ses  funérailles, 
tels  sont,  d'après  M.  Hans  Haug,  les  Souvenirs  de  Kléber 
à  Strasbourg,  en  dehors  du  monument  célèbre  où  reposent 
les  restes  du  héros.  {A  E  J,  p.  190.) 

M.  Fr.  Normand  raconte  en  un  article  de  bonne  vul- 
garisation la  carrière  du  Général  Rapp,  aide  de  camp  de 
Napoléon,  pçikr  de  France  (1771-1821).  {Les  Contempo- 
rains, 1  Décembre.) 

M.  le  commiariidant  Henri  Demiau,  dans  un  fragment 
d'un  Livre  dOr  des  Bataillons  volontaires  des  Départe- 
ments  perdus,  qu'un  jour,  nous  l'espérons,  il  publira  en 
entier,  donne  une  courte  biographie  et  les  états  de  ser- 
vices de  trois  officiers  du  l'^  bataillon  du  Bas- Rhin  formé 
à  Strasbourg  le  1"  octobre  1791  :  Jean  Philippe  Faits  et 
Jean-Reinhard  Emmerich  de  Strasbourg,  et  Louis  Buder 
de  Sél'estat.  {A  L  P,  23  mars.) 

Parmi  les  biographies  consacrées  à  des  Soldats  alsa- 
ciens par  M.  le  général  J.  Dennery,  citons  celles  du  Ca- 
pitaine  Nicklis,  de  Winkel,  qui  de  Valmy  à  Wagram  ne 
cessa  de  combattre  en  brave,  et  celle  du  Major  Josgèr,  de 


502  REVUE  d'alsace 

Reichsboffien»  tué  h  Majaïsk  le  8  septembre  1812,  après 
trente  ans  de  services.  (A  L  P,  22  juin  et  21  décembre.) 
M.  Lucien  Nicot,  à  qui  nen  n'est  étranger  de  ce  qui 
touohe  les  Soldats  (f  Alsace  et  de  Lorraine,  continus  à  leur 
consacrer  une  série  de  notices  brèves,  mais  précises.  Re- 
levons celles  qui  concernent  les  généraux  alsaciens  Offen- 
stein,  d'Brstein,  1760-1837  (Af  >l  L,  p.  12),  Sourcier ,  de 
la  Petite-P'enne.  1760-1828  (p.  31),  AtthaUn,  de  Colmar, 
1784-1856  (p.  46,  Beysser,  4c  Ribeauvillé,  1753-1794  (p. 
65),  Christiani,  de  Strasbourg,  1772-1840  (.p.  118,  PerquH, 
de  Sélestat,  1768-1858  (p.  128).,  Dorsner  de  Strasbourg, 
1750-1829  (p.  141),  Westermann,  de  Molsheim,  1751-1794 
(p.  158),  de  Burgmff,  de  Strasbourg,  1778-1855  (p.  167), 
Werlé  de  Soultz,  1763-1811  <p.  182),  Juncker,  d'Oben- 
heim,  1784'r855  (p,  198)^  Freytag,  de  Strasbourg,  1765- 
1832  (p.  223)  et  Hatry,  de  Strasbourg,  1788-1863  (p.  240). 

M.  DuBAiL-RoY  avait  entrepris  jadis  d'écrire  les  Bio- 
graphies des  artoiens  généraux  du  Territoire  de  Belfort. 
La  mort  l'ayant  frappé  avant  que  l'œuvre  fût  achevée, 
M.  Louis  Herbelin  a  repris  son  travail.  Ta  complété  et 
corrigé,  et  il  en  termine  cette  année  .la  publication  com- 
mencée en  1911  et  1912.  Il  nous  présente  successivement 
le  Général  Jean-Baptiste  Boyer,  de  BelforA,  1775-1813. 
morns  connu  que  son  frère,  mais  aussi  brave»  blessé  mor- 
tellement à  Leipzig;  le  général  Raindre,  de  Lachapelle- 
sous-Rougemont,  1779-1858,  évadé  à  douze  ans  du  collège 
pour  s'engager  au  premier  bataillon  des  volontaires  de  la 
Moselle  où  servait  son  père,  lieutenant  à  quatorz»e  ans  et 
demi  à  la  suite  d'actions  d'éclat,  et  qui  servit  jusqu'en 
1841;  le  général  Roussel,  de  Belfort,  1782-1851,  dont  U 
carrière  s'étend  de  la  bataille  de  Zurich  à  la  prise  d'Alger; 
le  général  Chauckard,  de  Belfort,  1801-1880;  le  général 
FoltZy  de  Belfort,  1803-1885;  le  général  Georges  Beuret, 
deuxième  du  nom,  né  à  Larivière  en  1803,  tué  à  Monter 
bello  en  1859;  le  général  Louis  Gaulard,  de  Belfort,  1811- 
1880;  le  général  Jeantet,  de  Lachapelle-sous-Rougemont 
1839-1895.  {B  S  B  £/p.  I. 


BIBLIOGRAPHIE  508 

■ 

Le  lieutenant-colonel  J.  Colin  publie,  d'après  le  ma- 
nuscrit xles  archives  de  la  guerre,  le  Journal  du  Colonel 
Béchaudy  de  V armée  de  Portugal^  Octobre  1812.  Béchaud. 
qui  devint  plus  tard  général  était  aussi  d€  Bel  fort.  {Revue 
des  Etudes  napoléoniennes^  novembre  et  décembre  1912 
et  janvier  1913.) 

Le  général  François- Pierre- Joseph  Amey,  de  Sélestat, 
qu'  avait  vailkimment  combattu  à  Eylau,  avait  été  profon- 
dément peiné  par  quelques  appréciations  de  l'empereur, 
publiéss  à  la  suite  de  la  batarl-lie  dans  le  58*  buUefin  d« 
,  la  Grande  Armée,  et  qui  semblaient  Taccuser  d'incapacité 
avec  les  autres  lieutenants  d'Augereau.  M.  Louis  Maurer, 
après  avoir  résumé  les  services  antérieurs  doi  général, 
montre  ce  qu'avait  fait  Amey  à  Eylau,  et  publie  une  lettre 
qu'il  écrivit  d'Elbling,  le  22  mars,  à  Napoléon,  pour  lui  dire 
son  chagrin  et  sa  désillusion.  Il  raconte  enfin  la  suite  de  sa 
carrière  terminée  en  1833.  Apiey  est  mort  à  Strasbourg 
en  18501,  57  ans  après  avoir  été  nommé,  général.  (Feuilles 
d'Histoire,  t.  IX,  p.  30.) 

P.  Stœber  :  Lettres  d'un  officier  d'origine  alsacienne 
ayant  servi  dans  la  Grande  Armée,  Ce  sont  trois  lettres 
adressées  en  1809  et  1812  par  Ktiss  |  son  père,  pasteur 
à  Rheinbischofsheim,  et  à  Ehrenfried  Stœber.  (B  M  H  M, 
t.  XXXVI,  p.  81.) 

Mémoires  de  Jean  Baumgartner,  en  1814,  adjudant- 
souS'ùfficier  au  T  Régiment  d'infanterie  léger e^  en  1815 
capitaine  de  la  Garde  nationale,  aujourd'hui  commissaire 
de  police  de  la  ville  de  Mulhouse  (Haut-Rhin),  Etats  de 
services  depuis  1811  jusqu'à  la  bataille  de  Leipzig.  Frag- 
ments, d'après  une  copie  prise  vers  1830,  de  ces  mé- 
moires aujourd'hui  perdus.  (Ihid.  p.  35.) 

M.  Lucien  Delabrousse  accompagne  une  notice  sui 
Belfort  en  1814  et  le  commandant  Legrand,  où  il  résume 
l'excellent  livre  de  M.  le  capitaine  Blaison,  d'un  portrait 
inédit  de  ce  vaillant  défenseur.  (M  A  L,  p.  149.) 


504  REVUE   D'ALSACE 

M.  le  capitaine  Blaison  lui-même  complète  Touvrage 
qu'il  consacra  naguère  à  la  défense  de  Bel  fort  en  1815 
par  la  publication  de  trois  rapports  de  Lecourbe  au  mi- 
nistre de  la  guerre.  Les  deux  premiers,  des  2  et  4  juillet, 
racontent  les  combats  livrés  devant  la  place  entre  le  P 
et  le  3;  le  troisième  est  un  rapport  d'ensemble  non  daté, 
consacré  surtout  à  signaler  au  ministre  ceux  qui  se  sont 
distingués  pendant  le  siège  et  méritent  d'être  proposés 
pour  une  récompense.  {Les  Marches  de  VEst,  Septembre, 
page  524.) 

M.  A.  M.  P.  Ingold  achève,  avec  le  talent  que  lui  con- 
naissent tous  les  lecteurs  de  notre  Revue,  de  raconter  Les 
premières  années  de  Louis  de  Béer,  gouverneur  de  Bé- 
névcnt  II  donne,  surtout  d'après  les  lettres  de  son  héros» 
d'abordants  détails  sur  sa  carrière,  diplomatique  à  Naples, 
en  Sicile,  à  Rome,  jusqu'en  1806.  Puis  vient  son  roman, 
auquel  ne  manque  aucune  des  péripéties  classiques  :  cp- 
position  des  parents,  mariage  clandestin,  enlèvement  de 
la  belle  qu'on  enferme  au  couvent,  etc.  Les  démarches 
qu'il  fait  pour  soutenir  les  intérêts  de  sa  famille  nous  le 
montrent  cependant  d'esprit  plus  calitie.  On  trouvera  dans 
ses  lettres  des  appréciations  généralement  fort  malveil- 
lantes sur  quelques-uns  de  ses  compatriotes  :  le  préfet 
Desportes,  Scherer,  Reubell,  etc.  (/?  C  A,  p.  12,  70,  134, 
227,  263.)    ^ 

Les  hommes  porcs-épics  à  Strasbourg,  dont  nous  entre- 
tient M.  le  D^  GoLDscHMiDT  étaient  deux  frères,  nommés 
Lambert,  dont  l'exhibition  à  la  foire  de  la  Saint-Jean  en 
1802  provoqua  un  vif  mouvement  de  curiosité.  La  ma- 
ladie de  peau  dont  il^  étaient  atteints  fut  étudiée  par 
Thomas  Lauth,  professeur  d'anatomie  à  Strasbourg,  qui 
donna  un  diagnostic  très  exact,  rectifiant  l'opifiion  de  Ti- 
lesins  qui,  l'année  précédente,  avait  examiné  les  mêmes 
sujets  à  Leipzig.  {Revue  anthropologique,  p.  134.) 

Albert  Fuchs  :  Die  erste  Telegraphenlinie  in  Elsass- 
Lothringen,  Indique  comment  fut  créé  et  comment  fonp- 


X. 


BIBLIOGRAPHIE  505 

tionna  la  ligne  du  télégraphe  aérien  de  Chappe  de  Paris- 
Metz-Strasbourg  pendant  la  Révolution  et  l'Empire.  (EM, 
p.  497  et  539.) 

Strasbourg  sous  Napoléon  I^^fut  très  enthousiaste  de 
l'empereur.  M.  J.  Dontenville  évoque  des  fêtes  célébrée^ 
lors  des  passages  des  souverains,  de  la  richesse  de  la 
ville,  de  l'administration  excellente  du  préfet  Lezay-Mar- 
nésia,  jusqu'au  moment  des  grands  revers  où  se  manifesta 
la  fidélité  de  l'Alsace.  {A  L  P,  3  août.) 

M.  J.  DE  L.  donne  une  généalogie  de  la  famille,  au- 
jourdlîui  éteinte,  du  préfet  du  Bas-Rhin  Lezay-Marnésia. 
(Intermédiaire  des  Chercheurs  et  des  Curieux.  LXVII,  646.) 


!///.  —  De  181 5  à  1871. 

Lieutenant-colonel  de  Cazenove  :  Un  officier  de  Hus- 
sards du  Haut-Rhin  en  1815.  —  Au  milieu  de  1815 
furent  formés  six  régiments  de  hussards  dont  deux,  le 
5'  et  le  6*,  tenaient  garnison  en  Alsace.  C'est  au  6*,  dé- 
nommé Hussards  du  Haut-Rhin,  que  fut  envoyé  Henry  de 
Cazenove  d'Ariens,  dont  l'auteur  résume  l'histoire  et  pu- 
blie un  fort  joli  portrait.  Cette  minature  fixe  de  façon 
précise  l'uniforme  du  corps.  {Carnet  de  la  Sabretache, 
page  31.) 

Les  appréciations  du  coîonel  Coqueugniot,  sous-inspec- 
teur aux  revues,  sur  l'Alsace,  les  Alsaciens,  et  surtout  les 
Alsaciennes  sont  trop  flatteuses  pour  qu'on  ne  sache  pas 
gré  à  M.  Georges  Delahache  de  nous  les  avoir  fait  con- 
naître dans  sa  spirituelle  notice  :  Strasbourg  et  le  Colo- 
nel Coquei^gniot,  (A  E  J,  p.  98.) 

C"  Karl  Obser  :  Briefe  von  Friedrich  Càsar  Lahar- 
pes  an  Johann  Ludwig  Kliïber.  —  Le  général  Laharpe, 
ancien  précepteur  du  tsar  Alexandre  1"*,  et  le  juriste,  plus 
tard  miiiîstre   badois   Kliiber,  s'étaient  liés  d'amitié   pen- 


506  REVUE   D'ALSACE 

dant  le  congrès  de  Vienne  et  n'avaient  cessé  dès  lors 
d'entretenir  une  active  correspondance.  M.  Obser  publie 
un  certain  nombre  de  lettres,  datées  de  1817  à  1832,  in- 
téressantes pour  l'histoire  des  idées  libérales  et  du  mou- 
vement diplomatique  dans  le  premier  tiers  du  XIX  siècle. 
(Z  G  0  R,  p.  537.) 

M.  A.  Calmette  :  Les  Carbonari  en  France  sous  la 
Restauration,  signale  l'activité  déployée  par  les  Carbo- 
nari dans  le  Haut-Rhin.  Deux  députés  du  département, 
Jacques  Kœchlin  et  Voyer  d'Argenson,  sont  à  la  tête  des 
conjurés;  ils  sont  secondés  par  Dollfus,  négociant  de  Mul- 
house, et  2ickel,  directeur  d'une  compagnie  d'asstu'ances, 
en  rapports  étroits  avec  les  ventes  suisses,  en  particulier 
celle  de  Coire.  Des  ventes  existent  à  Strasbourg,  Colmar, 
Neuf-Brisach,  Mulhouse  et  Belfort,  fondées  à  la  suite 
d'une  tournée  de  propagande  de  Bazar.  Beaucoup  d'affi- 
liés sont  recrutés  dans  l'armée,  notamment  au  29*  d'in- 
fanterie, dont  deux  bataillons  sont  en  garnison  à  Belfort, 
un  à  Neuf-Brisach.  Armand  Carrel,  lieutenant  dans  cette 
dernière  ville,  joue  un  rôle  important.  Koechlin  et  d'Ar- 
genson  sont  compromis  dans  le  complot  xle  Belfort;  quel- 
ques jours  auparavant,  Kœchlin  a  été  à  Bâle  emprunter 
deux  millions,  avec  la  garantie  de  quarante  signatures. 
Le  complot  de  Colmar,  monté  en  1822  par  la  police, 
semble  révéler  en  Alsace  certaines  tendances  bonapartis- 
tes. Malgré  l'échec  de  ces  coups  de  force,  le  Haut-Rhin 
reste  fidèle  aux  idées  des  Carbonari,  puisqu'il  élit  en  1822 
Georges  Lafayette,  fils  du  général.  (La  Révolution  de  1848, 
Février  à  Août.)  (1) 

M.  le  D""  D.  GoLDSCHMiDT  :  Des  prisons  civiles  de 
Strasbourg  au  commencement  du  siècle  dernier,  indique 
d'après  un  rapport  de  H.  Ch.  Ehrmann,  publié  en  1824, 
l'état  lamentable  des  prisons  strasbourgeoises  vers  1820, 
et  les  efforts  faits  au  cours  des  années  s\ii vantes  pour 

(1)  Nous  devons  cette  notice  à  l'amabilité  de  M.  Pierre  Braum 


BIBLIOGRAPHIE  507 

améliorer  l'hygiène  physique  et  morale  des  détenus.  B  S  S 
B  A,  p.  200.)  ^ 

'  O.  WiNCKELMANN  :  Tagebuck  Ludrvig  Spachs.  —  Louis 
Spach/  avant  d'être  appelé  au  poste  d'Archiviste  en  chef 
du  Bas-Rhin  par  le  préfet  baron  Sers,  passa,  tant  comme 
précepteur  que  comme  secrétaire  particulier,  sept  ou  huit 
années  dans  la  famille  du  comte  de  Sainte-Aulaire,  avec 
lequel  il  fit  deux  longs  séjours  en  Italie.  C'est  le  joumaî 
de  Spach,  pendant  le  premier  de  ces  voyages,  que  publie 
M.  Winckelmann.  La  première  partie,  concernant  la  Haute 
Italie  et  Florence,  a  paru  en  1910;  la  seconde  est  plus 
particulièrement  consacrée  à  Rome  où  Spach  passa  pres- 
que tout  l'hiver  de  1826.  Cf.  l'autobiographie  de  Spach 
publiée  par  H.  Krauss  dans  JG  EL  1899-1902,  et  la  no- 
tice donnée  par  Ernest  Lehr  dans  la  Revue  d'Alsace  de 
1880  U  G  E  L,  p.  9.) 

Benner  :  Notes  *sur  le  déplacement  du  monument 
Lambert  en  1912.  —  Détails  sur  la  fête  commémorative 
de  1828.  Le  mathématicien  Henri  Lambert  (1728-1777) 
était  né  à  Mulhouse,  non  loin  de  l'hôtel-de-ville;  une  co- 
lonne avec  soh  médaillon  avait  été  érigée  le  27  août  1828 
en  face  de  l'école  de  dessin.  (B  M  H  M,  t.  XXXVI,  p.  67.) 

Emil  Wendling  :  Uhlands  Beziehungen  zum  Elsass, 
Le  grand  poète  lyrique  souabe,  Louis  Uhland  (1787-1862) 
comptait  en  Alsace  de  nombreux  admirateurs  et  correspon- 
dants, comme  les  frères  Stœber,  Louis  Schneegans,  Aug. 
Lamey,  et  même  le  fervent  recteur  de  l'Académie,  Louis 
Cottard,  qui  bien  qu'originaire  de  Provence  était  un 
fervent  des  lettres  allemandes.  A  plusieurs  reprises 
en  1811,  en  1837;  en  1844,  Uhland  'visita  notre 
pays,  qui  souvent  inspira  ses  œuvres.  M.  Wendling 
étudie  les  rapports  du  poète  avec  l'Alsace  et  les  Alsaciens 
à  l'occasion  du  cinquantenaire  de  sa  mort,  complétant  ainsi 
une  notice  insérée  par  M.  Karl  Walter  dans  E  M  de  1912. 
U  G  E  Ly  p.  91,) 


508  REVUE    D'ALSACE 

M.  Georges  Mény  consacre  à  Un  maire  de  village 
alsacien  au  début  de  la  monarchie  de  Juillet  une  de  ces 
monographieis  souvent  si  riches  en  enseignements  qu'af- 
fectionne l'école  de  Le  Play.  De  vieux  papiers  lui  ont 
permis  d'étudier  l'existence  de  sieur  A,  maire  de  M.  près 
de  Kriit  de  1830  à  1836.  C'est  un  plaisir  que  de  pénétrer 
avec  un  tel  guide  dans  l'intimité  d'une  famille  alsacienne 
considérée,  prospère,  possédant  une  belle  maison,  des  ter- 
res toujours  plus  étendues,  de  l'argent  liquide,  et  com- 
mençant à  s'intéresser  à  l'industrie.  La  vie  est  large;  le 
livre  de  menus  de  la  maltreisse  de  maison  décrit  l'ordon- 
nance de  repas  pantagruéliques,  et  la  cave  est  l'objet 
de  soins  particuliers.  Pas  de  gaspillage,  d'ailleurs,  bien 
qu'on  soit  charitable  :  les  comptes  sont  tenus*  avec  un 
ordre  qui  permet  à  M.  Mény  d'étudier  en  détail  le  prix 
des  denrées,  le  rendement  des  terres,  le  cours  des  mar- 
chés, etc.  —  M.  le  Maire  est  instruit,  lit  beaucoup,  et  des 
livres  séfieux.  Il  reçoit  des  revues,  libérales  ou  napoléo- 
niennes, et  ses  opinions,  qui  lui  valent  d'être  maire  en 
1830,  le  font  écarter  après  l'échauffourée  de  1836.  Ses 
idées  avancées  ne  l'empêchent  point  d'ailleurs  de  rem- 
plir avec  scrupule  ses  devoirs  religieux.  Son  fils  fait  des 
études,  et  la  munificence  paternelle  lui  alloue,  avec 
35  francs  de  pension,  7  fr.  50  par  mois  pour  ses  menues 
dépenses.  Enfin,  dans  sa  mairie,  nous  le  voyons  s'oc- 
cuper avec  zèle  de  ce  qui  concerne  les  intérêts  de  la 
commune.  —  Nous  assistons  ainsi  à  la  résurrection  de 
toute  une  époque,  de  vie  calme  et  lente,  très  terre-à-terre 
en  général,  mais  avec  un  singulier  mélange  de  romantisme 
que  M.  Mény  retrouve  jusque  dans  les  lettres  d'affaires. 
Le  pays  est  pauvre  et  en  retard,  et  l'industrie  qui  bientôt 
lui  apportera  de  l'argent  amène  aussi  bien  des  souffran- 
ces, comme  celles  des  enfants  qui  de  2  et  3  kilomètres 
viennent  travailler  13  heures  à  l'usine  pour  gagner  20 
à  25  centimes.  (La  Réforme  sociale,  t.  LXV,  p.  129.) 

On  lira  avec  le  plus  vif  intérêt  les  pages  dans  les- 
quelles M.  Georges  Delahache  a  raconté  L'Insurrection 


BIBLIOGRAPHIE  509 

de  Strasbourg  (30  octobre  1836.  S*aidant  des  ouvrages 
antérieurs  et  des  documents  d'archives  en  même  temps 
que  d'une  connaissance  approfondie  de  la  topographie 
strasbourgeoise,  il  nous  donne  minute  par  minute,  pour 
ainsi  dire,  le  récit  le  plus  détaillé  et  le  plus  précis  de 
la  folle  équipée  de  Louis- Napoléon.  Nous  en  suivons  les 
héros  sans  les  perdre  de  vue  un  seul  instant  depuis  leur 
entrée  dans  la  ville  jusqu'à  leur  incarcération,  et  l'abon- 
dance des  illustrations,  toujours  heureusement  choisies, 
vient  augmenter  encore*  l'attrait  de  cette  reconstitution. 
Nous  retrouvons  en  prison  le  prince  et  ses  amis,  et  après 
l'élargissement  du  premier,  nous  assistons  au  procès  et  à 
l'acquittement  des  comparses,  sur  lesquels  un  appendice 
fournit  une  série  de  notes  biographiques.  (RAI,  p.   117.) 

Quelques  mois  avant  la  publication  de  ce  travail,  M. 
Hector  Fleischmann  avait  détaché  d'un  livre  qu'il  pré- 
parait sur  Napoléon  et  les  Femmes  un  chapitre  consacré 
au  rôle  de  Mme  Gordon  dans  les  mêmes  événements  :  Les 
dessous  d'un  coup  d'Etat.  Louis-Napoléon  et  Mme  Gordon, 
d'après  des  documents  nouveaux  et  inédits.  Après  avoir 
rappelé  les  débuts  d'Eléonore-Marie  Brault,  dit  sa  vie 
d'actrice,  son  mariage  avec  l'Anglais  Gordon,  mort  en 
mars  1836,  décrit  la  «  beauté  virile  »  de  cette  femme  aux 
allures  cavalières  et  décidées,  «  active,  intrigante,  de 
mœurs  équivoques,  et  sans  argent  »,  il  raconte  ses  rela- 
tions avec  Persîgny,  ses  premières  rencontres  avec  Louis- 
Napoléon  à  Baden-Baden,  sa  liaison  avec  Vaudrey  qu'elle 
entraîna  dans  la  conjuration,  son  rôle  pendant  la  journée 
du  30  octobre  1836  et  pendant  le  procès,  et  le  peu  de 
reconnaissance  du  prince  qui,  arrivé  au  pouvoir,  la  con- 
gédia avec  quelque  argent  et  la  laissa  mourir  à  l'hôpital 
en  1849.  (La  Revue,  t.  CI,  p.  20.) 

LuziAN  Pfleger  :  Andréas  Rœss  und  die  gràfliche  Fa- 
mille zu  Stolherg.  Au  temps  où  il  était  professeur  au 
séminaire  de  Mayence,  l'abbé  Rœss,  futur  évèque  de  Stras- 
bourg, avait  été  mis  en  relations  avec  la  famille  de  Strpl- 


510  REVUE   D'ALSACE 

berg.  M.  Pfleger  a  retrouvé  une  partie  des  lettres  que 
lui  adressa  la  comtesse  Sophie,  veuve  de  Frédéric-Léo- 
pold  de  Stolberg.  (Historisch-politische  BlâUer,  16  août.) 

Effacer  les  traités  de  1815  a  été  le  plus  ardent  désir 
de  tous  les  hommes  politiques  français  dans  la  première 
moitié  du  XIX'  siècle.  A  plusieurs  reprises  la  guerre  fail- 
lit éclater  sur  le  Rhin,  et  l'on  sait  les  préparatifs  mena- 
çants que  prescrit  M.  Thiers  à  l'occasion  du  traité  de  Lon- 
dres. Depuis  quelque  temps  déjà' les  agents  diplomatiques 
multipliaient  les  démarches  et  accumulaient  les  renseigne- 
ments. Le  préfet  du  Bas-Rhin,  Louis  Sers,  demanda  au 
chanoine  Rœss,  qui  avait  longtemps  séjourné  à  Mayence 
et  en  outre  était  en  intimes  relations  avec  le  recteur  de 
l'Université  catholique  de  Louvain,  des  rapports  sur  la 
situation  et  Tesprit  public  en  Belgique,  dans  l'Allemagne 
du  Sud  et  la  Prusse  rhénane.  Ces  rapports,  rédigés  en 
allemand  (ils  furent  traduits  en  français  avant  d'être  trâns 
mis  à  Paris)  sont  très  circonstanciés  et  nettement  défavo- 
rables à  la  politique  belliqueuse  du  ministère.  M.  le  D'- 
Otto WiETBERGER,  déjà  connu  par  un  intéressant  travail 
sur  les  réfugiés  politiques  alleixiands  à  Strasbourg  de 
1830  à  1849,  reproduit  le  texte  de  ces  rapports,  d'après 
les  originaux  déposés  aux  archives  de  la  Basse-Alsace, 
sous  le  titre  :  Andréas  Rœss,  Domherr  des  Bistums  Stras- 
bourg,  und  die  Politik  des  Kabinetts  Thiers  im  Jakre  133'^. 
(Z  G  O  R,  p.  25.) 

M.  Paul  Casper  :  Le  Rhin  allemand,  A.  G,  de  Schie- 
gel  et  V Alsace-Lorraine^  rappelle  les  polémiques  entre 
poètes,  que  provoqua  le  grand  trouble  de  1840.  A  la  Mar- 
seillaise de  la  Paix  par  laquelle  Lamartine  avait  répliqué 
à  la  Chanson  du  Rhin  de  Becker  et  à  la  Wacht  am  Rhein^ 
Schlegel  riposta  par  d'étranges  atrophes,  qu'il  croyait  avoir 
écrites  en  français.  Il  est  intéressant  non  d'en  relever  la 
platitude,  mais  d'y  trouver  l'expression  formelle  du  désir 
qu'avaient  les  Allemands  d'enlever  à  la  France  l'Alsace 
et  la  Lorraine.  (C  A,  p.  261.) 


BIBLIOGRAPHIE  ')  1  l 

D"^  Hans  Kaiser  :  Der  Kampf  gegen  die  deutsche  Spra- 
che  in  den  elsàssischen  Schulen  von  1833-1870.  —  L'au- 
teur, archiviste  en  chef  de  la  Basse-Alsace,  a  grandement 
mis  à  contribution  le  riche  dépôt  qu'il  administre,  pour 
rédiger  cet  important  travail.  L'abondance  et  la  précision 
des  renseignements  lui  donnent  un  vif  intérêt.  Les  juge- 
ments et  les  conclusions  pourtant  sont  trop  absolus,  même 
pour  celui  qui  admet  les  tendances  de  M.  Kaiser,  mais 
qui  a  plus  intimement  que  lui  connu  les  hommes  et  les 
époques  successives,  dont  il  écrit  l'histoire.  (£  L  K,  p.  179.) 

Après  cette  étude,  on  lira  l'article  qui  lui  réplique  : 
La  prétendue  lutte  contre  la  langue  allemande  en  Alsace. 
(C  A,  p.  237.; 

Le  Frère  Edouard  Sitzmann  ;  Un  sergent  de  chas- 
seurs à  pied  alsacien,  raconte  l'histoire  de  Louis  Klingen- 
hoffen,  né  à  Colmar  en  1829.  Se  trouvant  à  Rome  en 
1854  comme  sergent  dans  le  corps  français  d'occupation, 
il  Fit  la  connaissance  de  Mgr  de  Ségur,  abjura  le  pro- 
testantisme, entra  dans  les  ordres,  fut  secrétaire  de  Mgr 
de  Ségur  aveugle,  à  Rome  puis  à  Paris,  précepteur  dans 
la  famille  Aldobrandini,  aumônier  d'un  corps  franc  au 
service  du  Pape,  et  après  avoir  résidé  k  Poitiers  auprès 
du  Cardinal  Pie,  puis  à  Bordeaux,  mourut  à  Paris  en  1913. 
{R  C  A,  p.  605.) 

M.  A.  Kannengieser  détache  d'un  ouvrage  à  paraître 
une  notice  sur  Uabhé  Simonis,  son  origine  et  son  éduca- 
tion, La  famille  Simonis,  dont  l'auteur  donne  un  tableau 
généalogique,  était  originaire  de  Sallanches  et  était  venue 
s'établir  à  Ammerschwihr  en  1660,  comme  tant  d'autres 
familles  savoisiennes  dont  l'émigration  en  Alsace  méri- 
terait d'être  étudiée.  {R  C  A,  p.  641.) 

La  partie  du  journal  de  M,  le  vicaire-général  Rapp, 
publiée  cette  année,  comprend  la  période  de  1857  à  1859. 
Les  détails  qu'on  y  trouve  sont  d'ordre  uniquement  reli- 
gieux. \R  C  A,  p.  242,  302  et  350.) 


512  REVUE   D'ALSACE 

M.  J.  Ph.  RiEHL  nous  montre  par  quelques  pittoresques 
anecdotes  ce  qu'était  dans  Tintimité  Monseigneur  Freppel. 

(R  C/i,  p.  614.) 

A.  ScHMinLiN  :  Die  Kirchen  im  Elsass.  —  Cons:ni> 
tion  d'églises  en  Alsace  aux  XVIÏl*  et  XIX*  siècles. 
(S  D  B,  p.  157.) 

A.  ScHMiDLiN  :  Unsere  Diôzesanwallfahrten,  —  Des 
91  pèlerinages  que  l'on  comptait  autrefois  en  Alsace,  un 
petit  nombre  subsiste,  et  quelques-uns  seulement,  comme 
le  mont  Sainte-Odile  et  Marienthal,  sont  très  fréquentéti. 
Histoire  de  leur  relèvement  au  XÏX*  siècle.  (S  D  B,  p.  376.) 

Le  sculpteur  André  Friedrich  dont  M.  Oscar  Dick  re- 
trace  la  carrière,  naquit  à  Ribeauvillé  en  1798,  travailla 
d'ubord  à  Strasbourg  chez  Ohmacht,  puis,  après  avoir 
longtemps  voyagé  en  Suisse,  en  Allemagne,  en  Autriche, 
en  France,  en  Italie,  il  se  fixa  à  Strasbourg  en  1826  et 
exécuta  jusqu'à  sa  mort  survenue  en  1877  quantité  de 
monuments  que  l'on  retrouve  d'un  bout  à  l'autre  de  la 
province.  {R  A  D,  p.  73  :  Biographies  alsaciennes,  XXXI.) 

M.  Maurice  Tourneux  raconte  la  vie  de  son  oncle  Le 
peintre  For  est,  né  à  Strasbourg  en  1808,  connu  surtout 
comme  illustrateur,  maître  de  Cham  et  de  Gustave  Doré, 
mort  en  1891.  (Intermédiaire  des  chercheurs  et  des  cu- 
rieux, LXVIII,  642.) 

M  André  Girodie  étudie  l'histoire  et  l'œuvre  d'f//i 
Céramiste  alsacien,  Théodore  Deck,  auquel  il  avait  con- 
sacré déjà  une  notice  dans  la  R.  A.  I.  de  1903.  (MAL 
p.  277,  288,  294.) 

En  1858,  Wagner,  de  passage  à  Strasbourg,  fut  si  heu- 
reux d'y  entendre  une  excellente  exécution  de  l'ouverture 
de  Tannhàuser  qu'il  songe  à  y  faire  représenter  son  Tris- 
tan. M.  Henri  Lichtenberger  :  Richard  Wagner  à  Stras- 
bourg, regrette  qu'il  y  ait  renoncé.  Strasbourg  n'est-il  pas 
la  patrie  du  poète  qui  jadis  fit  connaître  à  J'Allemagne 
la  légende  même  de  Tristan  ?  (A  E  J,  p.  58.) 


BIBLIOGRAPHIE  513 

D  Kassel  :  Der  Elsàssische  Komponist  Viktor  ElbeL 
—  Né  à  Strasbourg  en  1817,  il  s'occupa  aussi  de  politique 
servit  pendant  la  guerre"  de  1870  et  mourut  à  Nice  en 
1894.  Très  recherché  comme  chef  d'orchestre,  il  avait  com- 
posé plusieurs  oratorios,  notamment  le  Miïnsterbau  dont 
il  dirigea  la  première  audition  au  théâtre  de  Strasbourg 
le  6  mai  1865.  (£  M,  p.  402.) 

Auguste  Oberdœrffer  :  Nouvel  aperçu  historique  sur 
Vétat  de  la  musique  en  Alsace  en  général  et  à  Strasbourg 
en  particulier,  de  1840  à  1913.  -    Voir  R.  A.  1914  p. 
(B  5  5  fî  /i,  p.  225.) 

*  Un  grand   chirurgien  alsacien.     -    Notice   sur  Jules 
Bœckel.  {/Esculape,  mars.) 

*  Ch.  ViRY  :'  En  souvenir  de  la  Faculté  française  de 
médecine  de  Strasbourg.  —    (Ibid.  mars.) 

*  Ch.  ViRY  :  L'école  de  service  de  santé  militaire  de 
Strasbourg.  (Ibid,  avril.) 

*  D'  Granjux  :  A  la  faculté  française  de  médecine  de 
Strasbourg  (Le  Caducée.) 

*  A.  Balland  :    Les    pharmaciens  militaires    d'Alsace- 
Lorraine.  (La  France  médicale^  25  -juin,  10  et  25  août.) 

A.  Uhlhorn  :  Witterungs-  und  Ernteverhàltnisse  in 
Bischweiler  von  1844  bis  1874.  (E  M,  p.  481.) 

La  Correspondance  de  M.  Viellard-Migeon  comprend 
d'abord  une  série  de  lettres  écrites  à  sa  famille  par  le 
député  de  Belfort  au  Corps  législatif,  dans  lesquelles  il 
résume  les  nouvelles  politiques  et  militaires  depuis  le 
15  juillet  1870,  jour  où  fut  décidée  la  guerre  contre  la- 
quelle il  vota,  jusqu'au  4  septembre  où  il  annonce  la  fin 
d'une  dynastie  «  qui  a  fait  le  malheur  de  la  France  n. 
D'autres  lettres,  du  8  au  21  mars,  ont  trait  aux  négocia- 
tions pour. la  paix,  à  la  fixation  de  la  nouvelle  frontière 
et  aux  événements  de  la  commune.  (B  S  B  E,  p.  211.) 


511  REVUE  D'ALSACE 

M.  Henri  Welchinger,  dans  une  conférence  sur  Le 
général  Uhrich  et  le  siège  de  Strasbourg,  rappelle  les  tra- 
giques journées  du  siège  et  dû  bombardement  et  exalte 
le  rôle  du  général.  (i4  L  P,  5  au  26  janvier.) 

A  la  suite  de  cette  publication,  une  longue  polémique* 
qu'on  nous  permettra  de  trouver  au  moins  inopportune, 
a  mis  aux  prises  sur  La  question  Uhrich  M.  Lucien  De- 
LABROUSSE  et  Témînent  membre  de  l'Institut,  le  premier 
critiquant  l'attitude  d'Uhrich  lors  du  siège  et  de  la  capi- 
tulation de  Strasbourg,  tandis  que  le  second  s'attache  à 
la  justifier.  (M  A  L,  18  janvier  au  12  avril.) 

•  D*^  Rouis  :  A  propos  de  Vécole  de  médecine  militaire 
de  Strasbourg  pendant  le  siège  de  1870.   (jEsculape,) 

Célestin-Hippolyte  Fauconnier,  de  Leffrinkoncke  (Nord), 
maréchal  des  logis  fourrier  au  20**  régiment  d'artillerie  à 
cheval  à  Strasbourg  au  moment  du  siège,  avait,  comme 
bien  d'autres  soldats,  profité  des  longs  jours  de  la  cap- 
tivité pour  noter  ses  souvenirs.  M.  A.  Casser  publie  ce 
Journal  d'un  défenseur  de  Strasbourg  1870.  Siège  et  cap- 
tivité.   (M  A  L,  p.  253,  262.) 

Douleur  patriotique  et  indignation  contre  ceux  que  l'on 
croit  responsables  du  désastre,  mais  bonne  humeur  quand- 
même,  malgré  les  souffrances,  tels  sont  les  sentiments 
de  Fauconnier.  Ils  s'expriment  également,  et  de  façon 
plus  pittoresque,  dans  le  Chant  de  route  des  Francs-Tireurs 
de  Colmar,  composé  par  le  sergent  Gairry,  de  la  4'  et 
du  l•'^  (Af  A  L,  p.  285.) 

Sous  le  titre  :  Un  document  de  la  guerre  de. . .  Trehte 
Ans,  M.  E.  L.  publie  une  lettre  écrite  de  Dieppe  le 
12  novembre  1870  par  un  officier  d'état-major  du  8*  corps 
nommé  Mayer,  et  digne  en  effet  d'un  soudard  des  bandes 
de  Wallenstein,  tant  elle  avoue  cyniquement  le  pillage 
systématique  auquel  se  livrèrent  certains  envahisseurs. 
(M  A  L,  p.  318.) 


BIBLIOGRAPHIE  Ô15 

M.  Bapst,  rapportant  une  conversation  de  Thiers  avec 
Canrobert,  a  expliqué  Comment  Belfort  nous  resta,  par 
le  désir  de  l'empereur  Guillaume  de  conserver  St-Privat; 
tombeau  de  sa  garde.  Divers  intermédiairtstes  discutent 
cette  opinion,  défendue  par  les  uns,  traitée  par  d'autres 
de  légende.  (Intermédiaire  des  Chercheurs  et  de^  Cu- 
rieux, LXVIl,  666  et  LXVIII,  20,  251.) 


V/II.  —  Depuis  fannexion. 

Nous  laisserons  volontairement  de  côté,  au  moins  pour 
cette  année,  toute  la  littérature  relative  à  la  Question  d'Al- 
sace-Lorraine,  sur  laquelle  on  n'a  jamais  autant  écrit  que 
depuis  que  certains  nient  son  existence  même.  Nos  lec- 
teurs trouveront  dans  diverses  Revues,  en  particulier  dans 
les  Cahiers  alsaciens,  les  indications  bibliographiques  es- 
sentielles. Nous  nous  bornons  à  signaler  ici  quelques  étu- 
des à  caractère  plus  spécialement  historique. 

Georges  Delahache  :  Alsaciens  d'Afrique,  —  Frag- 
ment du  livre  UExode  dont  nous  avons  rendu  compte 
récemment,  p.  90.  (Revue  de  Paris,  25  décembre.) 

A  l'occasion  de  la  mort  de  Bebel,  M.  Paul  Casper 
rappelle  dans  quelques  pages  sur  August  Bebel  und  El- 
sasS'Lothringen,,  les  rapports  qu'eut  avec  l'Alsace  le  vieux 
chef  de  la  démocratie  sociale  à  Strasbourg  en  1893.  (C  A, 
page  327.) 

M.  Jacques  Preiss  a  écrit  sur  Jacques  Kablé  et  VAU 
sace-Lorraine  depuis  1870  une  émouvante  page  d'histoire. 
Nul  n'était  plus  qualifié  pour  raconter,  à  propos  de  Kablé, 
les  luttes  soutenues  par  l'Alsace-Lorraine  désireuse  d'ob- 
tenir, comme  il  dit,  ((  les  conditions  essentielles  d'une  exis- 
tence normale  et  digne.  »  (A  L  P,  2  mars.) 

M.  Preiss  fut  jadis  le  président  de  la  u  Sundgovia  », 

8 


516  REVUE   D'ALSACE 

le  premier  groupement  d'étudiants  alsaciens  de  TUniver- 
site  de  Strasbourg,  créé  vers  1880.  Une  société  <«  Er- 
winia  »  se  fonda  peu  après,  puis  toutes  deux  se  réunirent 
en  1881.  Ainsi  fut  constitué  La  Société  d Etudiants  al" 
saciens'lorrains  Sundgovia-Erwinia  dont  Pippo,  qui  en  fut 
membre,  raconte  Thistoire  à  propos  du  28*  anniversaire  de 
sa  dissolution.  Jugée  dangereuse,  en  effet,  parce  quon  y 
parlait  français,  ou  qu'on  y  portait  «  une  coiffure  anti- 
allemande »,  elle  fut  supprimée  par  l'autorité  adminis- 
trative le  22  avril   1887.  {A  E  /,  p.  243.) 

A.  ScHNEECANs  :  Selhstbekenntnis  eines  Elsàssers.  — 
Curieuse  autobiographie,  racontée  avec  beaucoup  de  sim- 
'  plicité  suggestive,  du  fils  de  Aug.  Schneegans  qui  fut  ré- 
dacteur au  Courrier  du  Bas-Rhin,  député  à  l'Assemblée 
nationale,  puis  au  Reichstag,  enfin  coAsul  d'Allemagne  à 
Palerme  et  dont  les  Mémoires  sont  bien  connus.  (E  L  K,) 

A  ScHMiDLiN  :  Dos  Simultaneum  im  Elsass.  —  Efforts 
accomplis  pour  faire  disparaître  en  Alsace  les  églises  mix- 
tes, dont  l'usage  remonte  au  XVII*  siècle.  (S  D  B,  p.  217.) 

D*"  Les  Ehrhard  :  Bischbfliches  Gymnasium  an  St- 
Stephan  zu  Strasbourg  i.  £.  1883-1913.  -  M.  Ehrhard  fait 
l'histoire  de  ce  gymnase  St-Etienne,  t|ui  a  remplacé  le 
Petit  Séminaire  fem)é  en  1873,  sous  une  forme  un  peu 
sèche  de  pure  statistique.  On  y  relève  cependant  bien 
des  faits  intéressants,  entre  autres  la  liste  des  travaux 
insérés  dans  les  programmes  annuels.  Notons  en  parti- 
culier •  1893,  Como,  Zunft  und  Gewerbe  der  Schneider 
im  alten  Strassbourg;  1894,  D*^  Bêcher,  Die  Landvôgte  des 
Elsass  und  ihre  Wirksamkeit  1308-1408;  1898,  D^  Ehr- 
hard, Charles  Schulmeister,  General-Kommissar  der  Kai 
serlichen  Heere  unter  dem  ersten  Kaiserreich;  1901,  D^ 
Ehrhard,  L'ambassade  du  prince  coadjuteur  Louis  de  Ro- 
han  à  la  cour  de  Vienne,  1771-1774;  1906,  D'  Bêcher, 
Die  Rcichsvogtci  Kaysersberg  von  ihrem  Ursprung  bis  zur 
franzôsischen  Ri^volufion.  (5  D  B,  p.  412.) 


BIBLIOGRAPHIE  517 

IX.  —  MœurSj  coutumes, 

traditions  populaires. 

A.  Pfleger  :  Volksbrauch  und  Volkssitte  irti  cUten 
Schlettstadt.  —  Utilise  surtout  le  Schlettstadter  Stadtrecht 
de  rabbé  Gény.  (£  M,  p.  49,  97  et  151.) 

Wassersagen  am  Oberrhein,  Ein  Beitrag  zu  den  Ring- 
und  Flutsagen.  —  Traditions  légendaires  sur  TAlsace  sub- 
mergée par  les  eaux  et  les  anneaux  de  fer  scellés  aux 
roches  des  sommets  vosgiens  et  destinés  à  amarrer  les 
barques  des  populations  primitives.  (£  Af^  p.  433.) 

Stab  und  Stecken  als  Abwehr-  und  Zaubermittel  in 
Sage  und  Volksglauben,'mit  besonderer  Beriicksichtigung 
des  Elsass.  —  Croyances  et  légendes  relatives  aux  bâ- 
tons magiques  et  aux  baguettes  divinatoires;  énumération 
un  peu  confuse,  mais  assez  curieuse,  de  faits  relatifs  à 
l'Alsace.  (jE'  Af,  p.  566.) 

* 

Altfungfernschicksal  nach  dem  Tod,  in  Sage  und  Volks- 
glauben  des  Elsass.  —  Châtiments  qui,  d'après  certaines 
traditions  populaires,  sont  infligés  après  la  mort  aux  âmes 
des  vieilles  filles  qui  ont  mené  ici-bas  une  existence  inutile. 
(£  M,  p.  424.) 

Das  Bauopfer  in  Sage  und  Volksglauben  des  Elsass. 
--  Rappelle  les  légendes  d'après  lesquelles  des  hommes 
auraient  .été  jadis  enterrés  dans  les  fondements  où  murés 
dans  la  maçonnerie  de  bâtiments  ou  de  villes  en  cons- 
truction, sans  doute  comme  offrandes  aux  dieux.  Plus  tard 
des  animaux  auraient  été  substitués  aux  victimes  humaineai 
et  l'on  cite  diverses  trouvailles  de  squelettes  faites  dans 
des  murs  lors  de  démolitions.  L'habitude  de  mettre  des 
monnaies  avec  un  procès-verbal  de  la  cérémonie  dans  la 
première  pierre  d'un  édifice  serait  un  dernier  souvenir 
de  ces  offrandes.  (£  M,  p.  28.) 

E.  BECOURT  et  J.  JOACHIM. 


Onomatologie  Tapographique 


Persistance  des  noms  anciens  celtes  et  latins  dans  les 
formes  actuelles  des  noms  de  villes^  ou  autres,  de 
forme  germanofone  actuelle,  principalement  dans 
les  marches  4u  Rhin. 

Voici  quelques  exemples  : 

L'Aar  suisse  se  distingue  peu,  comme  nom,  de  TAar  se- 
quane  (Saône). 

Ach,  forme  allem.  du  latin  aqua,  se  trouve  dans  Alpn-ach 
(Suisse)  au  lac  des  Quatre-Cantons  (Suisse);  Altenach 
(Haute- Alsace).  —  Bregenz-ach  ■  rivière  de  Bregenz 
(Vorarlberg).  —  Schwarz-ach,  rivière  noire  (id.). 

Aix-la-Chapelle,  Aquœ  sextœ;  Ats*,  en  «  Chanson  de  Ro- 
land»; Aïs*  en  Provence;  Aachen,  en  allemand  et  qui 
est  un  pluriel,  répondant  au  pluriel  latin. 

Alpe,  mot  celte  -  ait  (élevé)  peut-être  congénère. 

Appenzell,  Abbatis  cella  -  cellule  de  l'abbé  de  St-Gall  qui 
y  avait  une  résidence  d'été. 

Arbon  (Suisse),  de  Arbor  Félix. 

Augst,  Augusta  Rauracorum  (Suisse). 

Bâle,  du  grec  Basilea,  la  Royale;  nom  donné  par  l'empe- 
reur romain  grécophile  Julien. 


(1)  Le  suffixe  ach  se  retrouve  dans  un  grand  itombre  de 
lieux  de  la  Haute-Alsace  terminés  en  bach  ou  pachy  de  même 
provenance  et  signification  :  ruisseau,  eau. 


ONOMATOLOGIE    TOPOORAPHIQUE  519 

Bratt,  Bratellum»  nombreux  noms  de  lieu  en  canton  de 
Bâle,  latin  Pratum  (paratum)  Pratellum. 

Bregenz,  Brigantia,  congénère  à  Briançon,  Bragance. 

Brisach,  Brisacum,  ancien  nom  celte.  Jadis  le  Rhin  sjest 
frayé  un  passage  sur  le  côté  gauche  de  ce  mont,  et  Ta 
ainsi  reporté  du  coté  de  la  Germanie.  Pour  iacum, 
voyez  Rouffach,  Tolbiac. 

Bonn-sur-Rhin,  du  celte  Bonn  ;  Bonn,  village  suisse  près 
Fribourg.  —  Ratisbonne,  sur  le  haut  Danube.  Les  Gau- 
lois occupaient  jadis  la  vallée  du  Danube. 

Brumath,  ville  en  Alsace,  de  Brocomagus.  Mag;  en  .celte, 
lieu  de  marché. 

Bruxelles,  vers  la  limite  du  français  et  du  flamand.  Water- 
loo, près  Bruxelles,  patoise  français.  Congénères  : 
Brace,  à  Belfort  :  Bois  de  la  Brosse,  Bruxelles  bâtie 
jadis  sur  un  lieu  dit  Brocelia.  Radical  qu'on  retrouve 
dans  la  forêt  de  Brocélian  dans  l'Quest  de  la  France. 

Cambete,  cambs,  en  Alsace;  latin  campus, 

Colmar  ;   Colombarium. 

Coblence,  Coblenz;  Confluentium,  Confluent  de  la  Mo- 
selle et  du  Rhin. 

Cologne,  Cœln,  Kœln;  Colonia  agrippina. 

Coire,  Curia,  en  Suisse  romanche,  où  règne  un  idiome  in- 
termédiaire  entre  le  français  et  l'italien. 

Constance,  sur  le  lac  de  ce  nom,  fondée  par  Constance 
Chlore. 

Danube,  du  celte  Donau,  dont  la  vallée  a  été  occupée  par 
les  Celtes  ou  Gaulois  qui  ont  laissé  de  leurs  noms  à 
plusieurs  lieux,  villes  :  Ratisbonne  (voy.  Bonn  ;  Vienne, 
Wels  -  Welches  ;  Welsberg,  au  Tyrol. 

Dorf,  du  latin  Turbay  qui  a  signifié  aussi  réunion  de  chré- 
tiens; devenu  torpa,  puis  Dorf. 

Ferrette,  Ferraia,  devenu  Pfirth  en  allem.;  5  consonnes 
pour  une  syllabe  ! 

Leyde,  en  Hollande.  Lugdunum  Batavorum. 

Luceme  Lucerna,  lanterne,  jadis  ayant  servi  de  petit  phare 
pour  le  lac  de  ce  nom. 

Magstatt,  village  en  Alsace,  de  mag,  magum,  en  celte,  lieu 


520  REVUE   D'ALSACE 

de  marché  (d'après  M.  N.)  et  du  latin  staia,  devenu 
stcOt,  stadt,  ville. 
Mœstricht,  Mosœ  Uaicctum  ■  Gué  (Trajet)   sur  la  Meuse 
(Mosa). 

Modern,  ou  Mod'rn,  Matra,  ancien  nom  de  rivière  en  la- 
tin» en  Basse^Alsace,  a  -  o  régulièrement  en  Alsace. 

Munster,  en  Alsace,  Monasterium. 

Nimègue,  Castellum  Noviomagum;  pour  magum,  voyez 
Magstatt. 

Pfyn,  du  latin  Ad  fines,  ville  suisse. 

Rouffach,  ville  en  Alsace,  Ruhiacum,  Le  suffixe  celto-latin 
iociim  -  lieu,  domaine,  plantation  (1). 

Sskingen  (ville  suisse),  les  séquanais,  GoUut  signale  un 
autre  Sskingen  de  l'autre  côté  du  Rhin. 

Rhin,  nom  d'origine  celte  :  Rinn,  en  Alsace;  Rî  à  Hunin- 
gue,  Alsace.  Reno,  rivière  de  Bologne,  en  Gaule  cisal- 
pine. Les  Helvètes  occupaient  le  Rhin  moyen,  rive 
droite  et  le  coude  intérieur  du  Rhin,  vis-à-vis  Bâle. 

St-Gall,  canton  Suisse;  Gallus,  missionnaire  de  l'Ile  des 
Saints,  de  la  verte  Erin'  à  dialecte  celte  (2). 

Spire,  Superiores  (Ubii). 

Soleure,  Solothum,  Salodurum,  Pour  durum,  voyez  Win- 
terthur. 

Stadt,  ville  du  latin  staia.  L'Allemand  dans  sa  consonno- 
philie,  durcit  ou  double  les  consonnes. 

Strasbourg,  VU*  siècle,  Grégoire  de  Tour  :  Stratœburgus 
Stratsburg,  870.  Etrebou,  Estrabourg  en  anciens  docu- 
ments de  Belfort.  On  voit  le  t  devenu  ts,  puis  5  comme 
ailleurs.  Burgus  -  bourg,  venu  au  IV'  siècle  par  les 
soldats  romains,  mais  mot  du  grec  purgos  (voyez  ci- 
dessous). 

Tolbiac,  devenu  Zulpich,  près  Cologne,  ici,  comme  ailleurs 


(1)  ...lacum,  donne  iac,  en  Midi  de  France;  y  en  région  pari- 
sienne et  en  canton  de  Fribourg  (ex.  :  Marly)  ;  ey^  en  Comté  de 
Baurgoane,  ex.:  Jussiacum  -  Jussey;  Jussy,  en  Suisse 

(2)  L'ancien  adjectif  irlandais  est  trois,  conservé  en  lieu  dit 
en  Bretagne  avec  le  même  radical  ir. 


ONOMATOLOGIE    TOPOGRAPHIQUE  521 

le  t  devenu  ts  (Tsulpich);  le  z  allemand -^s.  Au  V* 
siècle,  498,  Clovis  y  défit  les  Germains.  Déjà  !  !(1) 
Pour  iac,  iacu'niy  voyez  Rouffach.  Le  /  de  iac  et  le 
c  -  ch,  sont  restés.  Le  o  +  ou  '  u  o  allem. 

Thoune,  Thoun\  L'église  y  est  située  sur  une  hauteur  : 
dun'  en  celte. 

Trêves,  Trier,  en  allm.  Augusta  Trevirorum.  Le  pluriel  de 
ce  terme  est  conservé  en  Trêves. 

Vberstrass  '  Super stratam;  Chu-étrés,  en  patois  français. 
Sur  anc.  voie  romaine. 

Uri,  canton  Suisse;  Urus,  Wr^,  ancien  bison  d'Europe? 
dont  la  tête,  avec  anneau  au  museau,  figure  dans  son 
armoirie,  et  indique  déjà  domestication  de  Turus. 

Utrecht,  ville  de  Hollande.  Ultrajectum,  gué  ou  trajet,  sur 
un  bras  du  Rhin.  —  En  territoire  de  Bel  fort  :  Autrage, 
village,  Atraidje,  en  patois  -  gué  sur  la  rivière  de  St- 
Nicolas. 

Wels  -  Gaulois,  ville  de  la  vallée  du  Danube;  Welsberg 
en  Tyrol,  ville.  W^^/s  devient  Welsche,  en  allem.  -  Gau- 
lois; tous  congénères.  Waal,  branche  du  Rhin  +  Gau- 
lois; Walcheren,  île  en  Zélande. 

Windisch,  Vindonissa,  en  Suisse. 

Winterthur  (Suisse),  Vitodurum,  Durum,  en  celto-latin  ■ 
hauteur  près  de  Teau. 

Vil,  Will,  Willer,  Weiler,  signifie  Villars,  du  latin  villa, 
en  Alsace,  en  Suisse  alémanique;  héritage  de  Tépoque 
romane,  dont  en  Suisse  les  Romands  sont  les  héritiers 
(à  cheveux  noirs).  Les  Flavigens  de  Jules-César  repré- 
sentent les  autres. 

Vienne  en  Autriche,  Vin  do  hona\  voyez  Bonn.  Les  Vindé- 
liciens  y  ont  laissé  leur  radical. 


(1)  Les  troupes  de  Clovis  étaient  composées  en  majeure  par- 
tie de  Gaulois. 

Nota.  —  Les  Germains,  du  temps  de  Tacite,  n'avaient  ni 
villes,  ni  villages,  ni  routes,  ce  qui  explique  lés  emprunts  faits 
au  celto-latin;  j'ajouterai  ni  bâtisses  (Burgs). 


522  REVUE  d'alsace  . 

Worms,  Borbetomagus ,  pour  mag,  voyez  Magstatt  •  Sf>r- 
mio,  en  anc.  Gaule  Cisalpine,  sur  l'Adda. 

Tabem,  Saverne,  du  latin  Très  Tabernœ  (Alsace),  Zabem  • 
Tsabern;  pour  t'ts  ou  z,  voyez  Tolbiac. 

Zurich  •  Tsuric,  du  latin  Taricum  :  ici  t  •  z  ■  ts  comme 
ailleurs. 

D'  AUG.  VAUTHERIN. 


Table  des  Matières  du  Tome  65® 

(  1914    -    9'    SÉÎ5IE  ) 


S  I    ALPHABETIQUE 

Pages 

Anonyme.  —  Les  Forteresses,  lignes  de  défense 
et  Cours  d'eau  de  TAlsace  au  XVIII''  siècle 

Pages 10-98-270 

Carré  de  Malberg.  —  Le  Haut-Rhin  en  1814  65 

Direction  (La).  —  Aux  Collaborateurs,  Abon-    . 

nés  et  Lecteurs  5 

A  propos  des  œuvres  d'art  26 

Le  doyen  de  TAÎsace   93 

On  écrit  de  Mulhouse  95 

Georges  Spetz  au  Salon  96 

Les  marches  de  l'Est  :     La  pépinière. 

d'hommes   94 

Aux  Abonnés  et  Lecteurs 195 

A  la  mémoire  du  Général  Scherer  ....  95 
Droz  (E.  h.).  —  La  réunion  de  Domach  à  Mul- 
house   i 374 

Herbelin   (Louis).  —  La  Revue   d'Alsace   de 

1850  à  1913  inclus 8 

.  Inauguration  du  monument  du  général 

Schérer  à  Délie  avec  portrait 394 

2'  Etude  pour  servir  à  l'histoire  de 
Délie  :  Le  Château  et  les  Murs  avec  sup- 
plément et  planches 45-139-241 

JoACHiM  (J.).  —  Un  propagandiste  révolution- 
naire      27-119-220 

INGOLD  (A.  M.  P.)  ~  Lettres  de  Louis  de  Beef  173-199 
Laugel  (A).  —  Les  origines  de  l'abbaye  d'Eber- 

munster  332 


524  REVUE   D'ALSACE 

Oberreiner  (C).  —  César  a-t-il  battu  Arioviste 

en  dehors  de  la  Séquanie  ?  196 

TouRNiER  (Abbé  F.).  —  Mémoires  d'un  curé  de 
campagne,  Claude  Edmond  Gérard  de 
Suarce  avec  des  aperçus  curieux  sur  la  Ré- 
volution dans  le  Territoire  de  Bel  fort  et 
les  Vosges  80-159-288 

Vautherin  (D^  Aug.).—  Onomotologie  topogra- 
phique      518 


S  II    ANALYTIQUE 

Généralités 

Aux  Collaborateurs,  Abonnés  et  Lecteurs  de  la 

Revue^  d'Alsace.  —  La  Direction  5 

A  propos  des  œuvres  d'art 26 

Aux  Abonnés  et  Lecteurs  •- r  La  Direction  »...  195 

Journaux  —  Revues 

Le  doyen  de  l'Alsace  —  La  Direction 93 

Congrès  de  l'Association  des  Sociétés  savantes 

de  Franche-Comté  et  du  Territ.  de  Belfort  94 

Les  Marches  de  l'Est  :  La  pépinière  d'hommes  94 

r 

Nouvelles 

On  écrit  de  Mulhouse  —  La  Direction 95 

A  la  mémoire  du  Général  Scherer 95 

Georges  Spetz  au  Salon     -  La  Direction 96 

Actualités 

La  réunion  de  Domach  à  Mulhouse  —  E.  H, 

Droz    374 

Inauguration  du  Monument  du  Générai. Schérer 

à  Délie  —  Louis  Herbelin  394 

Archéologie 

César  a-t-^il  battu  Arioviste  en  dehors  de  la  Sé- 
quanie ?  —  C.  Oberreiner 1 


TABLE    DES    MATIÈRES  525 

Biographie 
Un    Propagandiste    révolutionnaire.  Ford.  Les- 

pomanède ,  —  J.  Joachim   27«  1 19-220 

Mémoires    d'un    Curé    de    campagne,    l'abbé 

Claude    Edmond   Gérard   de   Souarce  etc. 

—  Abbé  F.  Tournier 8.0-159-288 

Lettres  de  Louis  de  Béer   —  A.  M.  P.  Ingold  173-199 

Histoire  Religieuse 
Les  origines  de  l'Abbaye  d'Ebermunster  —  A. 

Laugel 332 

Histoire  Militaire 
Les  Forteresses,  Lignes  de  défense  et  Cours 

d'eau  de  l'Alsace  —  Anonyme 10-98-280 

Histoire  locale 

Le  Château  et  les  murs  de  Délie  (pour  servir  45- 

à  l'histoire  de  Délie)  —  Louis  Herbelin  139-240 

Histoire  provinciale 
Le  Haut-Rhin  en    1814  —  Carré  de  Malberg  65 

Onomatologie 
Onomatologie  topographique.  -  -  D**  A.  Vautherin  518 


$111    BIBLIOGRAPHIQUE 


^' 


Livres  nouveaux 
Blàison  (Louis)  :  Le  complot  militaire  de  Bel- 
fort  1822,  avec  3  gravures.  —  (J.  Joachim)  374 
Chuquet  (Arthur)  :    L'Année   1914.    Lettres  et 

Mémoires.  —  (J.  J.) 87 

Clasquin  (François):    Guerre   de    1870-1871. 

Souvenirs  et  récits.  1914.  —  (Alsata) 89 

Delahache  Georges  :   L'Exode.  1914.  —  (J.  J.)  90 

Ganier  (Henry)  :  Les  Alsaciens  dans  la  Garde 
impériale  et  •  dans  les  corps  d'élite  (avec 
50  planches  de  Tanconville  et  Maurice 
Toussaint,  1914).  —  (J.  J.) 370 


REVUE  d'alsace  526 

Ganier  -  Tanconville,  Fritz  Kieffer  et  Anselme 
Laugel  :  Autrefois,  hier,  aujourd'hui. 
Trois  étapes  dans  la  vie  de  Strasbourg, 
1914.  —  (J.  J.)   IHO 

D**  H.  Haug  :  Das  Hôtel  du  Commerce :J63 

Joachim  (L.)  :  Contribution  à  la  nore  mycolo- 
gique  du  Territoire  de  Belfort  ou  Catalo- 
que  raisonné  des  champignons  qui  y  crois- 
sent (avec  planches).  1914.  —  Louis  Her- 
belin    371 

Kannengieser  :  En  Alsace  après  l'annexion. 
M.  Tabbé  J.  J.  Simgnis,  député  au  Reichs- 
tag.  Supérieur  des  Sœurs  de  Niederbronn. 
1914.  —  (E.  Bécourt)   H6 

Meyer  (Lucien)  :     Les  Vosges  méridionales  à 

Tépoque  glacière.  1913.  —  (J.  J)  1S2 

Lhomme  Léoville  :    Les   Lettres    françaises   à 

nie  Maurice.  1914.  —  (Alsata)   91 

Pensée  française  (Revue  bi-mens.)  —  (Alsata)  91 

Scheurer  (Ferdinand)  et  Lablotier  (Anatole)  : 
Fouilles  du  cimetière  barbare  de  Bourogne 
exécutées  par  MM.  Lablotier  et  Scheurer 
de  1907  à  1909  (avec  60  planches  en  cou- 
leurs, 8  planches  en  noir  et  46  figures  dans 

le  texte).  Préface  de  M.  Maurice!  —  (J.  J.)  369 

Spetz  (Georges)  :     L'Alsace  gourmande    avec 

illustrations  et  vignettes  de  Mlle  Jeanne  - 

Riss.  —  (L.  H.) 80 

Welschinger  (Henri)  :  La  protestation  de  l'Al- 
sace-Lorraine  les  17  février  et  1*'  mars 
1871,  à  Bordeaux.  1914.  —  (J.  J.)   368 

Wundisch  (D-^  F.)  :  Geschichtstibersicht  fur  El- 

sass-Lothringen.  1914.  -    (J.  J.) 89 

Trombert  (Albert)  :  Ombres   glorieuses,    1914. 

-  0.  J.)    180 

N.  B.     -  L^5  noms  des  analystes  figurent,  la  première 
fois,  en  entier;  les  suivantes,  sous  leurs  initiales  seulement. 
par  MM,  E,  Bécourt  et  J,  Joachim 


TABLE   DES   MATIÈRES  527 

REVUE  DES  PERIODIQUES  DE  L'ANNEE  1913 

Répertoire    183 

P  Bibliothèque  —  Archives  184 

2""  Etudes  d'ensemble  d'Histoire  locale  ou  gé-  A 

néalogique    18y 

3°  Périodes  préhistorique  et  gallo-romaine  ...  18 

4"*  Moyen-Age  et  temps  modernes  jusqu'eu  1648  375 

S*»  De  la  paix  de  Westphalie  à  1789 287 

6**  Révolution  et  Empire    495 

7«  De  1815  à  1871    '       505 

8"  Depuis  Tannexion  515 

9°  Mœurs,  coutumes,  traditions  populaires  ....  517 

N.  B.  '—  Le  nombre  des  articles  analysés  ou  seulement 
indiqués  étant  trop  grand,  le  lecteur  voudra  bien  se  re- 
porter, pour  en  prendre  connaissance,  aux  titres  ci-dessus. 

Table  générale  du  volume  518 

Errata  485 

TABLE   DES   GRAVURES 

Pont  sur  TAllaine  et  Grand'Rue  44 

Principales  voies  romaines  de  la  Haute-Alsace  46 
Plan   de  l'habitation  seigneuriale   du  Château 

de   Délie    58 

.  Vue  d'ensemble  du  Château  de  Délie 140 

Vue  générale  de  Délie  au  XVII"  siècle 144 

Vue  de  la  façade  Est  du  Château  de  Délie  . . .  H4  u  \  r. 

Armes  de  la  Maison  d'Autriche 145 

Ecusson  aux  armes  de  la  Maison  d'Autriche  et 

de   Délie    454 

La  poterne  intra  muros  (Coinot)   455 

Le  vieux  pont  464 

L'Eglise    473 

Marque  de  l'inondation  de  1714,  à  Délie 475 


Etablissements  d'Imprimerie 

André  HERBELIN 
BELFORT 


exî^^ 


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